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Résumé & Radio: Groupe MARCUSE, La liberté dans le coma, 2012

essai sur l’identification électronique
et les motifs de s’y opposer

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Le texte qui suit est un résumé d’un ouvrage de 244 pages. De nombreux exemples qui viennent à l’appui des idées et des analyses ici exposés succinctement n’ont donc pas été reproduits ni cités. Ce résumé ne peut donc se substituer à la lecture de l’ouvrage entier ; il n’est là que pour donner un aperçu des thèses développées dans le livre.

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Sommaire de l’ouvrage :

Introduction

1. Bureaucratie et informatique, le pacte du siècle.

2. La liberté, pour quoi faire ?

3. L’insoumission possible, ou ne pas laisser le monde se refermer.

Annexes

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Première partie :
Bureaucratie et informatique, le pacte du siècle.

Pourquoi les systèmes d’identification à distance, qui étaient réservés à des situations très particulières, ont-ils désormais vocation à se substituer aux rapports quotidiens des humains entre eux ou avec le monde vivant ?

Des explications sont proposées :

1) ces systèmes sont le moyen d’exercer une domination politique et économiques sur les exploités (guerre de classes selon les milieux libertaires et communistes) ;

2) ces systèmes sont le moyen d’asservir les masses, de perpétuer l’asymétrie entre ceux qui n’ont pas de pouvoir sur leur vie et ceux qui ont le pouvoir d’orienter la vie de tous (analyse du Groupe Pièces et Main d’Œuvre ou de J.C. Michéa) ;

3) volonté scientifique de dévoiler la vérité, de créer un monde transparent ou rien n’est caché (cybernétique).

Chacune de ces explications à sa part de vérité, mais pour les affiner, il faut les relier à un ensemble plus vaste : le développement de la société industrielle et son mouvement historique de soumission de la réalité matérielle et mentale à des procédures de traitement mécanisées. La technique n’explique pas le cours des choses, elle le cristallise et le canalise. Elle traduit des orientations collectives et des rapports de forces. Elle assoit le pouvoir de certains groupes et donne une forme à leur domination sur la nature et sur les autres hommes.

Les motifs de la surveillance policière et de la répression des couches les plus modestes de la population ne semblent pas prépondérants : dans une société de masse, qui n’est pas organisée à l’échelle humaine, le monde des hommes apparaît mathématisable, réductible à des algorithmes et des régularités statistiques.

L’État moderne, promoteur privilégié de l’identification et de la mise en fiche des personnes.

Surveillance à caractère répressif et administration nourricière (État-Providence) se sont en général développées de concert.

Les registres d’état civil se sont développés avant les fichiers de police : afin de lever les impôts, ou d’enrôler des soldats pour l’armée, de distribuer des secours aux nécessiteux ; à partir du XVIIIe siècle en France et en Angleterre.

Au XIXe siècle, le développement de l’État-Nation et les droits civils réservés à ses membres, ainsi que l’accélération de la circulation des personnes, intensifient les efforts de recensement de la population : passeport et carte d’identité pour les étranger, livret ouvrier pour les classes laborieuses, fichage biométrique des criminels.

Les années 1914-1945 sont sans aucun doute exceptionnelles en matière de militarisation de la société : passeports pour tous en 1920, carte d’identité en France sous Vichy, Numéro d’identification au répertoire pour les individus et les entreprises créé sous Vichy puis transformé en Numéro de sécurité sociale après la Libération.

Ces fichiers sont mis en place avant tout dans le but de favoriser la naissance d’une économie planifiée : ils s’inscrivent dans l’ère des organisateurs, où la justice sociale est réalisée grâce aux moyens techniques hérités des mobilisations guerrières des années 1910 et 1940.

Aux USA, entre autres problèmes administratifs posés par l’explosion démographique à la fin du XIXe siècle, est celui du déroulement des élections. Le recensement précis de la population était nécessaire pour la représentation de chaque Etat en fonction du poids démographique relatif. La mécanisation du comptage avec des cartes perforées fut réalisée à cette occasion, par une entreprise qui deviendra plus tard IBM. La création d’une machine permet le maintient en état de marche d’un système politique conçu pour régler les rapports de quelques centaines de milliers de personnes, à une époque où la population est 15 fois plus nombreuse et le territoire 10 fois plus étendu.

De même pour le recensement des chômeurs lors de la crise de 1929 et le New Deal, dans le but d’attribuer des aides sociales. Pour freiner le recul de la production et de la consommation, il faut désormais agir à l’échelle nationale en s’appuyant sur des indicateurs à la fois généraux et précis. Bref, il faut des statistiques, pour éclairer l’intervention inédite de l’État fédéral.

En France, c’est à partir des années 1960 que la bureaucratisation de la société et la rationalisation de la gestion administrative en arrivent là (Plan calcul, Safari). Pour faire face à la croissance démesurée des données à traiter, l’ordinateur apparaît comme un remède miracle. L’État pénal et l’État social se développent de concert, ils ne sont pas des réalités autonomes, étanches et divergentes.

Bientôt l’ordinateur perdra son image de machine lourde et effrayante programmée par des militaires et des bureaucrates peu soucieux de liberté. A partir des années 1980, il deviendra cette merveilleuse petite lucarne posée sur le bureau des intellectuels et des artistes, favorisant l’éveil des enfants et la créativité des parents.

Maîtriser les marchés, comprimer les coûts, réaliser la fluidité industrielle : le rôle moteur de la grande entreprise dans l’informatisation du monde.

Le problème de la traçabilité et de l’évaluation des hommes et des choses se pose à l’intérieur de l’entreprise ; en grandissant, celle-ci devient une bureaucratie.

La question du contrôle des subordonnés est inscrite dans la relation salariale : l’employeur ne peut jamais être certain que ses employés travaillent assez, que le temps pour lesquels il les paie est rentabilisé. L’objectif du taylorisme est la lutte contre la flânerie ouvrière, contre les temps morts dans le travail, contre les gestes et déplacements inutiles. L’idéal gestionnaire est que le bureau des méthodes dispose d’informations sur tout ce qui se passe, sur tout ce qui va et sur tout ce qui coince, à chaque étape du processus de production.

Après les machines à cartes perforées, l’arrivée de l’ordinateur dans les entreprises sera porteurs d’espoirs fous et contradictoires. L’ordinateur donnait à espérer une gestion à la fois moins bureaucratique et plus rationnelle, d’une autre rationalité que celle du taylorisme. En même temps qu’une collecte plus systématique de l’information, des capacités de calcul renforcées pour prendre des décisions plus sûres et une meilleure coordination entre unités, l’ordinateur était censé être un vecteur d’autonomie pour les salariés, au service de l’organisation. En somme, une rationalisation qui se voulait plus libératrice que répressive.

En fait d’autonomie, c’est au sens cybernétique : donner la possibilité à tous les acteur de délivrer des informations utiles au management ; diminuer la conflictualité pour que les exécutant contribuent de bonne grâce à la correction du système de gestion. L’informatisation s’est révélée un nouveau stade de la bureaucratisation de l’entreprise : tous les faits et gestes doivent être consignés et disséqués ; plus que jamais le travail est parcellarisé et contrôlé.

La traçabilité, la mise sous contrôle des flux de marchandises et des humains qui les mettent en œuvre, est indissociable de l’informatisation. Pourtant, elle commence autour de 1900 avec la marque, relayée par la réclame. Elle est apposée sur les marchandises par les producteurs soucieux de nouer un lien direct avec les consommateurs par-dessus la tête du commerçant ou de l’épicier.

Vient ensuite, dans les années 1950, le code-barres, créés par les supermarchés organisés en chaînes. Puis dans les années 1970, les puces RFID qui devraient permettre d’identifier chaque objet par un numéro individuel, dans le but de créer « l’Internet des objets », c’est-à-dire la collecte d’informations en vue d’étude de marketing et de publicités personnalisées. Soit un système d’administration de la consommation que les grandes entreprises promeuvent pour garantir l’écoulement de leur production et se protéger des aléas du marché.

L’informatisation du monde comme projet politique et anthropologique.

L’ordinateur est aussi le résultat d’un projet philosophique et social qui comporte une dimension utopique, une part d’imaginaire, une représentation originale de la vie, qu’il ne faut pas négliger. Il s’agit d’un des plus vieux fantasmes humains, portés par des générations de savants, d’inventeurs et de philosophes : celui de reproduire avec des automates le mouvement de la vie, voire la pensée humaine.

A partir du XIXe siècle, monte en puissance une philosophie qui conçoit la vérité comme l’accord de la pensée avec elle-même, plus que comme l’adéquation de la pensée avec la réalité. Ce succès de la logique abstraite et formelle, ce dédain pour la fausseté ou la vérité des propositions énoncées, vont se concrétiser grâce à la mécanisation du calcul et du raisonnement.

Ce programme philosophique était clair : faire pièce à la pensée classique qui, avec ses métaphores, ses connotations et ses ambiguïtés, ne se prêtait pas à la mécanisation ; construire une science du raisonnement qui débouche au plus vite sur des artefact techniques capables de se substituer à l’esprit humain.

Durant les années 1930, l’Occident a fait un choix de civilisation en plaçant sa confiance dans la logique formelle, coupée du réel et du langage ordinaire, mais lourde de stupéfiantes retombées matérielles, alors qu’il se défiait de plus en plus de la quête de vérités morales et politiques, quête jugée trop complexe et dangereuse, incompatible avec le bonheur de l’individu et la prospérité de la société.

La cybernétique et ses différents prolongements (scientifiques, politiques, artistiques) ont joué le rôle d’idéologie justificatrice, accompagnant le changement technique, encadrant les pratiques d’une myriade d’acteurs sociaux qui ont contribué au déferlement technologique en pensant œuvrer pour le bien, pour le mieux-être, pour une humanité à la fois plus créative et plus rationnelle.

Prendre en compte cette dimension utopique et imaginaire, c’est aussi laisser la place à un peu de contingence historique : ce qu’une certaine représentation du monde, ce que certains choix de vie et de production ont généré, d’autres représentations, d’autres choix pourraient le défaire.

Deuxième partie :
La liberté, pour quoi faire ?

Le développement de l’identification électronique offre de nouvelles possibilités de surveillance, il a une incidence sur l’existence individuelle, la vie en société, la liberté humaine. Loin de l’idée qu’il serait possible de mettre en place des garde-fous légaux, l’avancée des nouvelles technologies dans nos existences est en soi une surveillance de fait, qui résulte du choix collectif d’un mode de vie irresponsable. Elle reste inévitable, n’a rien d’une « dérive », tant qu’on accepte de voir sa propre existence administrée jusque dans ses aspects les plus matériels par des organisations géantes. Cela va même jusqu’à éclipser les désirs de liberté dans les sociétés « développées », depuis plusieurs décennies…

L’individu morcelé et soumis au monde numérique

Dans notre environnement se trouve un nombre croissant de « bornes électroniques», derrière chacune desquelles se cache une grande entreprise ou une administration d’État. Celles-ci se trouvent donc de plus en plus dématérialisées, virtuelles, face à leurs usagers, pour lesquels contester, apporter la contradiction dans le monde réel, vire à l’impossible. A l’inverse, nous sommes de plus en plus saisissables pour ces instances, grâce à la multiplication des puces électroniques dans notre quotidien. La traçabilité généralisée nous rend dépendants moralement d’une société dont nous sommes déjà dépendants matériellement, car n’avoir aucun secret pour quelqu’un rend dépendant de lui (c’est d’ailleurs le mode d’action de la psychanalyse). Mais au-delà de cet aspect, l’intégrité du sujet est de toute façon mise en cause par le fonctionnement normal de l’administration numérique.

Les technologies d’identification numérique concrétisent la tendance qu’ont toujours eu les administrations à gérer les humains comme des choses. Nous ne sommes pas dépositaires de nos activités, de nos expériences, de notre identité : les cartes magnétiques et les banques de données parlent à notre place. On sait qui vous êtes, on sait quoi faire de vous. On le sait mieux que vous.

La relation face à face, sensible, hautement subversive du point de vue administratif, est soit abandonnée, soit rendue inoffensive grâce à des dispositifs de preuves technologiques.

Avec la biométrie ou la carte d’abonnement à puce, les directions s’assurent que le traitement de l’information prime sur le contact établi entre leurs représentants et leurs usagers. La société qui se construit actuellement autour de la transaction électronique et de l’identification à distance est une société dans laquelle les gens n’ont plus besoin de se parler.

La confiscation du monde et le déclin des facultés personnelles

Les activités humaines essentielles sont confiées à des instances spécialisées, publiques ou privées. Modifiées dans leurs formes et leurs finalités, transformées par les technologies de pointe, elles cessent d’unir, d’enrichir et d’intégrer, elles séparent appauvrissent et écrasent.

Si la sphère sociale est ainsi dépersonnalisée, ce n’est pas pour autant dans la sphère privée que l’on va pouvoir éprouver son intégrité et établir des relations authentiques avec les autres. C’est justement par la sphère de l’intimité et du temps libre que l’hydre électronique est entrée dans nos vies et a pu prendre une telle place. Certains seuils décisifs n’ont pu être franchis qu’une fois les populations familiarisées avec les nouveaux outils, dans leur quotidien, notamment par le biais de la téléphonie mobile et de la micro informatique.

On observe les mêmes effets pathogènes du déferlement technologique dans la sphère privée que dans la sphère sociale. Plus que toute autre marchandise, les nouvelles technologies ont la faculté de parasiter les relations, d’y faire entrer des échelles de valeur qui sont les leurs, des rythmes qui leur sont propres. En plus d’appauvrir les rapports interpersonnels, ces médiations toutes puissantes appauvrissent aussi les facultés d’expression de chacun. Nous nous entourons « d’objets intelligents » et de « systèmes experts » sans nous apercevoir qu’ils tendent naturellement à nous abêtir et à nous disqualifier, (GPS, pages web en guise de mémoire, etc.).

L’intellect est saturé, sans espace suffisant pour déployer une pensée propre. L’efficacité du monde numérique tient surtout à sa fonction d’ersatz de la réalité : il vient se substituer à une réalité qui nous est confisquée, qu’il nous est interdit d’habiter, et dont les mécanismes de pouvoir et de transformation restent obscurs au plus grand nombre.

L’âge de l’intranquillité

Si l’on s’interroge sur la façon dont ces nouvelles technologies ce sont frayées un chemin dans nos consciences et dans nos vies, sans rencontrer d’obstacles majeurs, on trouvera que, pour la plupart des gens, la floraison de ces technologies va de pair avec un sentiment de liberté et de puissance accrus. Si l’on ne se sent pas atteint dans notre liberté par le contrôle presque absolu qu’exercent sur nous tous ces systèmes de fichage et de traçabilité, c’est parce que nous ne voyons la domination que dans la forme d’un pouvoir coercitif explicite, encore mieux s’il est en uniforme. Pourtant, toutes ces mesures et leurs retombées même si elles n’attaquent pas directement notre « sentiment » de liberté, exercent effectivement une domination

« dans tout ce qui, en nous et dans notre activité peut être transformé en information, codifié, mesuré et soumis à un déterminisme… Nous nous promenons dans un supermarché avec l’illusion de choisir quand, tout autour de nous, tout est prévu pour déterminer (à la fois connaître et orchestrer) nos allées venues et nos intuitions d’achat ».

La contrepartie que le système technologique nous offre pour compenser cette réelle perte de liberté et ces mesures de contrôle de plus en plus étendues, est à rechercher dans sa façon de combler le vide et le sentiment d’impuissance qui nous tourmente depuis toujours et plus encore aujourd’hui avec l’atomisation de la société et l’impuissance de la sphère politique face aux dictats économiques. Les gadgets qui nous sont proposés nous servent principalement à ne jamais nous retrouver face à nous-mêmes et à notre impuissance vis-à-vis des processus gestionnaires qui nous écrasent. Les appels incessants sur nos appareils portables, facebook, la vitesse de l’accès aux informations, les divertissements virtuels, nous donnent l’impression de faire encore partie de quelque chose, le sentiment d’être recherchés et pas seuls, ainsi qu’une sensation de puissance illimitée :

« Lire son courrier sur son téléphone, payer avec son doigt, ouvrir une porte avec son œil : l’immédiateté permise par l’identification électronique nous ramène à une toute-puissance infantile, à ce moment dans la vie des bébés où le monde semble n’être qu’une extension de leur propre corps. »

« La société de masse rend pénibles les moments les plus élémentaires de la vie quotidienne (se déplacer, faire ses courses, aller manger le midi). Notre impuissance à ne pas nous laisser engloutir par les nécessités de la vie moderne est telle que nous nous replions sur toutes les jouissances compensatoires que nous procure, là où nous le pouvons, l’exercice d’un petit pouvoir ».

Et c’est ainsi que nous finissons par nous identifier de plus en plus avec ce système, en baissant définitivement nos défenses. Nous ne nous sentons pas attaqués, au contraire, on finit par se sentir de plus en plus en sécurité, là où le mot « sécurité » a fini par se substituer à « liberté ». Car si pendant un certain temps le concept de liberté allait de pair avec le sentiment d’être à l’abri des ingérences envahissantes de la puissance publique, aujourd’hui

« l’État et les grandes entreprises ont acquis un droit de regard très poussé sur la vie des individus sans que cela ne choque grand monde, sans que cela heurte en profondeur la conviction d’être libre. »

Qui plus est, cette nouvelle conception de liberté s’accompagne de la promesse selon laquelle l’organisation moderne de la vie matérielle serait porteuse d’émancipation. Mais comment serait-elle possible dans un monde où les individus délèguent leur vie à des administrations ?

L’idée de liberté conçue comme refus de toute forme d’autorité et comme absence de contraintes matérielles était déjà présente dans le passé, récent ou lointain. Elle a nourri plusieurs philosophies, religions et mouvements divers.

« On attend toujours du Progrès qu’il nous débarrasse du travail, de la douleur, des conflits et de la mort, et les démentis apportés chaque jour à cette illusion ne font que rendre plus urgents des nouveaux perfectionnements scientifiques et techniques. »

Ce qui change à notre époque est que, à cette idée d’absence de contrainte se rajoute une volonté d’indépendance vis-à-vis d’autrui et de la nature (le rejet du travail au contact de la nature et celui des contraintes communautaires sont étroitement liés). Les nouvelles technologies nous poussent vers ce rêve insensé en caressant notre ego avec des fantasmes divins d’omnipuissance, tout en nous jetant dans la dépendance envers un système anonyme sur lequel personne ne peut avoir de prise.

Quelle issue pourrions-nous emprunter pour nous défaire de cette dépendance, si tous ses appendices technologiques continuent à nous paraître irrésistibles et même parfois souhaitables ?

Troisième partie :
L’insoumission possible ou ne pas laisser le monde se refermer

Changer de révolution

Dans les années 1960 aux USA, des mouvements noirs en rébellion comme les Black Panthers avaient fait le pari de l’autonomie, de la recherche d’indépendance. Il serait bon que les mouvements qui s’insurgent contre la société contemporaine s’en inspirent au sujet des « nouvelles technologies », avec la limite que ces technologies font partie de notre monde, nous structurent en profondeur. S’en débarrasser complètement relèverait de l’utopie. Pourtant, l’idée reste valable.

S’opposer au déferlement technologique, réinventer la liberté, implique un changement social et politique inédit, peut-être même un changement de civilisation. On peut se demander si ce type de changement en profondeur est accessible à la volonté des hommes et même à leur conscience. Pourtant, le monde actuel résulte tout autant d’un cours des choses impersonnel que de choix idéologiques volontaires. Dès lors, opposer d’autres visions du monde à celle-ci ne peut que contribuer à entretenir la possibilité d’une autre réalité. L’enjeu essentiel est d’empêcher le monde de se refermer, de lutter contre le sentiment d’étouffement, d’écrasement actuel.

On peut au moins tenter de freiner le développement en cours, en commençant par l’endroit où on vit (exemples du no-TAV, de la lutte contre les trains de déchets nucléaires, des luttes contre l’installation des grandes infrastructures…). Il y a bien sûr quelque chose du mythe de Sisyphe dans ces combats. Mais les victoires, et même certaines défaites, sont précieuses :

« elles font vivre la critique et l’insoumission dans une époque marquée par le consensus et la soumission. Elles soutiennent l’existence d’un espace public parallèle, où peuvent circuler des idées et des pratiques impensables dans les grands médias et dans le champ de la politique représentative. Elles illustrent la possibilité que la politique se joue hors des institutions, et même contre elles, que la parole des experts soit rejetée par des personnes qui prennent leurs affaires en main et refusent de voir leur vie administrée par d’autres ».

En Amérique latine, l’interaction entre luttes locales contre les grands projets de développement et bouillonnement révolutionnaire est assez évidente.

En Europe, où le déracinement est bien plus poussé, où les liens communautaires et les habitudes d’autoproduction sont presque partout éteintes, la conflictualité est moins forte et la relation entre luttes locales et dynamique politique globale n’existe pas. Ici, on est condamné à un grand-écart psychologique délicat: les luttes prennent tout leur sens et s’inscrivent dans la durée si elles remettent en causes les fondements de la société, et en même temps elles doivent en permanence tenir compte du fait qu’une telle remise en cause n’est pas à l’ordre du jour. La faiblesse des luttes partielles doit beaucoup au manque de perspectives révolutionnaires.

Dans le contexte actuel, la question de la désobéissance, ou de l’insoumission, prend une importance considérable. Parmi les injonctions à la soumission qui se multiplient, la devise « Qui ne travaille pas ne mange pas » est en train d’être remplacée par « Qui ne collabore pas ne mange pas ».

« Pour subvertir cette société, c’est (donc) un mouvement de désobéissance générale aux injonctions bureaucratiques et technologiques incessantes qu’il faut imaginer: refus d’appliquer les procédures de travail destinées à améliorer les rendements ou simplement à pouvoir les mesurer, refus de toutes les formes de pointage et de traçage, au travail et en dehors, des cartes à puces RFID, des appareils d’enrôlement et de contrôle biométrique, des outils de surveillance ou de contrôle contenus dans des logiciels ou des ordinateurs; refus de donner les renseignements nécessaires à la constitution ou au recoupement de fichiers, etc. Bien sûr, le complément indispensable de cette série de refus à connotation anti-hiérarchique serait le rejet et la désertion des réseaux sociaux, des moteurs de recherche, des réseaux de téléphonie mobile… »

Si un recul massif des nouvelles technologies est aujourd’hui utopique, la création de brèches et la diffusion de pratiques d’insoumission auraient déjà une grande valeur politique.

Mais il faut éviter un certain nombre de pièges (recours à la CNIL, errements des faucheurs volontaires, pièges symétriques du citoyennisme et de l’insurrectionnalisme), tous partis pris simplificateurs.

Nous défendrons quant à nous la nécessité d’assumer le caractère minoritaire d’une opposition tranchée, et de construire patiemment de nouveaux moyens de communication politique.

La CNIL ou Tartuffe dans le quartier de l’Opéra

Le recours aux institutions d’État pour se protéger du déferlement techno-bureaucratique est un piège dans la mesure où celui-ci constitue le noyau du projet de l’État contemporain.

Créée fin des années 1970 en réponse aux inquiétudes suscitées par le développement de l’informatique et le recoupement des fichiers des différentes administrations, l’activité et le discours de la Commission Nationale Informatique et Liberté (CNIL), ne consistent pas à limiter la prolifération des images et des données sur les individus mais à « protéger » ces données, ce qui présuppose comme indiscutable l’existence et le fonctionnement des fichiers informatiques déjà existants et aussi leur multiplication à venir.

Le 14 décembre 2007, une soixantaine de personnes ont occupé les locaux de la CNIL pour dénoncer sa fonction politique : permettre une expansion sans aucun frein des nouvelles technologies en faisant mine de s’inquiéter de leur caractère liberticide pour mieux légitimer le « constat » auto-réalisateur que leur développement est inéluctable, en s’appuyant sur des poncifs tels que : « le progrès technologique est inéluctable », « on a besoin de l’informatique pour se protéger du terrorisme », « la technologie est neutre, mais son usage est à contrôler ».

Le mouvement des faucheurs volontaires et autres dévoiements de la désobéissance civile

Une fois acquis qu’une opposition au déferlement informatique n’a rien à attendre des divers recours administratifs et juridiques, qu’en est-il du jaillissement d’une parole publique hors de ces champs, si possible accompagné d’actes de malveillance ou d’auto-défense contre les dispositifs mis en cause ? Malheureusement cette idée a été confisquée par des experts de la contestation. La désobéissance des faucheurs volontaires et la stratégie politique de José Bové a consisté à désamorcer la charge critique contenue dans les sabotages de plantations transgéniques, pour monnayer l’agitation sur ce terrain en échange d’une carrière politique.

D’une part les modes de contestation des nouvelles technologies en sont sortis piégés ; d’autre part, les mots d’ordre choisis par les faucheurs volontaires ont contribué à légitimer dans l’opinion les projets de traçabilité intégrale de la production et de la vie sociale qui sont l’objet de ce livre.

Pour signifier la fin de la lutte contre les OGM et son recyclage dans une négociation du seuil en deçà duquel ils devenaient acceptables, la bande à Bové a ainsi mis en avant le terme de « fauchage » pour ne plus avoir à prononcer les mots « destruction » et « sabotage ». Dans ce contexte, désobéir vise à améliorer la loi et le cadre où elle s’inscrit, pas à les remettre en cause. Pas question de s’opposer à l’industrialisation de l’agriculture, il s’agit simplement de l’aménager. L’épisode des OGM a accouché d’une chimère : la désobéissance à 99% respectueuse de l’État qui est la seule communauté possible.

Le sabotage, y compris celui des expérimentations confinées en serres ou en laboratoires, avait permis de mettre un terme aux vaticinations autour du principe de précaution en l’appliquant directement ; il donnait de la force à un discours dirigé contre l’artificialisation du monde. Les fauchages médiatiques ont été organisés dans le but de toucher un public aussi large que possible, il fallait émettre un discours aussi simple que possible. Le recours aux media, tentation forte, donne l’impression qu’un public élargi est instantanément averti et que de grands effets pourront résulter de faibles moyens. Mais un discours médiatique n’est pas une diffusion d’idées, les moyens éprouvés (tracts, affiches, livres, bombages, rumeurs et réunions publiques) laissent plus de possibilités d’invention et de communication réelles.

Le premier atout d’une critique sérieuse de l’organisation sociale réside dans la cohérence, la qualité et l’audace des paroles qui la portent. Une parole qui se donne comme seul objectif sa diffusion et ainsi d’alimenter le bruit de fond constant des media, sera vite périmée.

Les conséquences de cette stratégie modérée sont très graves : en réduisant leur discours politique à une demande de contrôle plus strict sur les chaînes agro-alimentaires, les faucheurs de la Conf’ et des Verts ont directement contribué à la promotion de la traçabilité dans la société. Une aubaine pour l’industrie informatique ! En restreignant le débat à une question de santé publique, de risque et de traçabilité, ceux qui proclament que « le monde n’est pas une marchandise » ont contribué de façon remarquable à approfondir la logique marchande dans le domaine de l’alimentation.

Dans le domaine agricole comme ailleurs, ceux à qui l’arrivée des puces électroniques et le contrôle du travail par informatique posent problème, ne peuvent échapper à une remise en cause radicale : l’agriculture industrielle est-elle tolérable pour ce qui reste de la nature et de notre humanité ? Désobéir ponctuellement pour demander aux pouvoirs publics de faire leur travail et de renforcer la traçabilité sur les marchés agricoles, manque pour le moins d’ambition, d’honnêteté et de sens des responsabilités.

« Tout niquer » puisqu’on ne peut rien y faire

L’impuissance satisfaite du citoyennisme a beaucoup contribué à la (re)naissance d’un courant insurrectionnaliste dans les années 2000. Beaucoup de jeunes ont été séduits par des discours qui exaltaient l’affrontement avec la police lors du contre-sommet de Gênes en 2001, les émeutes de banlieues en 2005, la casse en marge de défilés syndicaux pacifiques et répétitifs. Il en est sorti une mouvance porteuse d’une critique foisonnante de la vacuité de l’existence sous le capitalisme et qui prétend avoir trouvé la panacée pour exercer un pouvoir sur sa vie et sur le cours du monde.

Dans une société de masse dont l’ambition délirante est d’éradiquer tout désordre, toute opacité, tout imprévu, la raison peut sembler le ressort central de la domination, l’arme principale des classes dirigeantes. Quelle que légitime que soit la colère que l’on ressente devant le spectacle politique contemporain, il nous semble contre-productif d’abandonner la raison au pouvoir qui s’en réclame et d’opposer en premier lieu des motifs irrationnels à la déraison technique et démocratique.

Face à la vague sécuritaire, à l’omniprésence de la police, à la prolifération du contrôle électronique, imaginer des stratégies de subversion n’est pas simple. Mais ce qui est sûr c’est que l’appel à l’affrontement systématique avec les forces de l’ordre, au saccage et à l’émeute comme moyens de constituer une opposition à l’oppression actuelle, est fallacieux. S’il s’entend à la lettre comme un appel au combat physique, étant donné le déséquilibre des forces, c’est un appel au sacrifice. S’il s’entend de manière métaphorique, il dessert la révolte qu’il entend susciter car il insiste sur un moment de la lutte politique qu’il sacralise alors que ce n’est pas le plus important.

« Le moment de l’affrontement révèle la faiblesse et l’illégitimité de l’ordre en train de se défaire, mais il n’est pas à l’origine de ce délitement » (H. Arendt).

La violence est parfois une exigence morale ou stratégique. Autour du chantier TGV Lyon-Turin, des trains de déchets nucléaires, (de la ZAD de Notre-Dame des Landes), le fait de tenir tête aux forces de l’ordre et d’infliger des dommages matériels peut marquer les esprits et faire exister un rapport de forces. Comment la violence pourrait-elle être exclue par un mouvement d’opposition puisque l’Etat de son côté ne l’exclut jamais ?

Le pacifisme bêlant est exaspérant, mais la fétichisation de la violence qui figure l’affrontement avec l’appareil de répression comme une jouissance est franchement tendancieuse. Quand l’heure arrive de s’amuser dans les batailles rangées avec la police, c’est en règle générale par la grâce du travail politique accompli en amont, grâce à l’information, au débat, à des actions étayées par une parole publique, qui ont donné au combat une légitimité populaire telle que les autorités ne peuvent réprimer au-delà d’un certain point.

Adopter l’émeute comme stratégie signifie qu’il n’y a plus rien à espérer et à construire ici-bas. Bien que la configuration politique contemporaine soit, à bien des égards, désespérante, ce n’est pas notre avis.

Assumer une position minoritaire, sans jamais s’en satisfaire

Depuis les années 2000, le réflexe de désobéir se développe dans la société française en réaction à des réformes, des réglementations ou tout autre manifestation scandaleuse de la toute puissance capitaliste. On voit désobéir des enseignants, des assistantes sociales, des psychiatres, des parents d’élèves, des fraudeurs de métro réunis en mutuelle, des déboulonneurs, des arracheurs de pubs…

Ce réflexe de désobéissance, de plus en plus présent, constitue une piste intéressante de déstabilisation de la société.

Pour l’instant, la majorité de ces initiatives sont assez proche de la mouvance citoyenniste, la désobéissance civique à la sauce Bové. Il y a aussi la tentation de l’insurrectionnalisme, une mouvance un peu plus agressive, qui se nourrit de la colère et de la détresse rentrés que ressent tout à chacun quand il est confronté à une situation absurde du complexe technobureaucratique. Le vendeur dit qu’il n’est pas responsable, le supérieur dit qu’on l’a obligé à mettre en place telle mesure ou telle machine aberrante et il a l’air sincère. La plupart du temps ce n’est la faute de personne. Par les temps qui courent et le niveau de colère ambiante, il ne nous semble pas pertinent d’appeler à un déchaînement insurrectionnel.

Même si les deux courants politiques que forment le citoyennisme et l’insurrectionnalisme semblent presqu’opposés dans leurs moyens d’action, ils ont cependant en commun la perte de confiance dans le langage et dans l’idée de vérité. Le citoyennisme les sacrifie à la recherche d’un consensus mou avec le plus grand nombre tandis que l’insurrectionnalisme les dissout dans une exigence d’opérationnalité. D’où l’importance de dépasser cette dichotomie et de revenir à l’essentiel : la recherche d’un langage commun politique. C’est à dire, se donner le temps de trouver un langage qui « dépasse les impressions subjectives tout en échappant à la novlangue managériale et citoyenne ». Un langage qui se concevra dans des espaces de discussions, des espaces réels (et pas virtuels), où les personnes puissent élaborer leurs refus, leurs inquiétudes, leur sentiment de dégoût. Discuter, requestionner, mettre en question. Car le refus en lui-même ne suffit pas. Chacun doit se questionner en profondeur sur le sens de ce qu’il fait, sur ses moyens de subsistance, sur ses usages de la machinerie industrielle.

Mai 68, plus grande grève générale de l’histoire de France est un exemple de cette soudaine et fameuse mise en question du cours normal de l’existence capitaliste, qui avait surpris tant de monde à l’époque. Le but d’une telle mise en question doit être une réorganisation complète de la vie sociale, l’élaboration d’une vie sociale émancipatrice pour le corps et pour l’esprit.

« Une vie où chacun pourrait se soucier de la beauté et s’interroger sur le sens des choses sans qu’un autre soit privé de ses loisirs en contrepartie, sans que l’oisiveté et la possibilité de faire œuvre reposent au fond sur la prise en charge par des rouages administratifs ou par un système d’esclavage ».

Ainsi pour citer le groupe Oblomoff dans Le salaire de la peur (2009) :

« Il s’agit de mener de front une reconquête des moyens de subsistance et une multiplication de guérillas locales contre l’industrie ».

Réunir les actes de désobéissance dispersés en un vaste mouvement d’insoumission, afin de pouvoir réellement stopper le déferlement technologique et bureaucratique en cours. Pour favoriser l’émergence de ce vaste mouvement d’insoumission, il est donc d’abord nécessaire d’approfondir ces initiatives. Mettre en question, c’est à dire s’interroger, discuter, ouvrir la boite de Pandore de l’utilité réelle des choses, des tâches, des répartitions des rôles qui nous sont données comme naturelles dans la vie administrée.

Quelques obstacles peuvent entraver le développement de ces interrogations et des luttes dont elles sont porteuses. L’obstacle le plus important réside dans le degré d’identification des gens à leur travail, aux institutions et aux idéaux professionnels. Le second obstacle est qu’à ce jour le nombre de personnes disposées à ce questionnement en profondeur est faible. Malheureusement, l’insoumission se cantonne bien trop majoritairement aujourd’hui aux errements idéologiques du citoyennisme et de l’insurrectionnalisme.

Assumer une position minoritaire c’est assumer de dire que la culture politique qui permettrait de s’opposer au type d’oppression que nous subissons n’existe pas. Du moins pas encore. Un langage commun, une culture politique est encore à élaborer. Tout comme il est nécessaire de réimaginer, une vie sans Internet, sans appareil photo numérique, sans baladeurs musicaux, sans centrales nucléaires et sans TGV. Il est important de garder un monde en partage, ce qui implique que les gens aient encore du plaisir à se fréquenter directement, à s’aimer ou à entrer en conflit les yeux dans les yeux. En finir avec la fuite, avec cet anonymat urbain qui représente une idée moderne de la liberté, et avec son opposé, la vie d’antan, au village ou dans les petits quartiers avec leurs commérages et leur contrôle social de proximité. La liberté ne se conquiert par en fuyant notre humanité mais en l’élaborant autrement.

Résumé réalisé par
le groupe de lecture de Longo maï.

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Groupe MARCUSE,
La liberté dans le coma,
essai sur l’identification électronique
et les motifs de s’y opposer,
éd. La Lenteur, 2012.
Livre de 244 pages.

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Écoutez et téléchargez l’émission :

Groupe MARCUSE, La Liberté dans le coma, 2012

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Racine de moins un,
une émission de critique des sciences,
des technologies et de la société industrielle
diffusée sur Radio Zinzine.

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