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Posts Tagged ‘lutte des classes’

Il faut cracher dans la soupe !

5 septembre 2016 Laisser un commentaire

Notes sur la lutte des classes
au début du XXIe siècle

« Il faut se défendre de deux sortes de folies
également redoutables :
l’idée que l’on peut tout faire,
et l’idée que l’on ne peut rien faire ».
André Brink, écrivain et résistant sud-africain.

Après près de trois mois d’opposition persistante au « projet de loi-travail », il n’est pas inutile de se demander où nous en sommes, et où nous pourrions aller.

Depuis au moins 20 ans ce genre de réformes se succèdent en France et ailleurs avec des cibles différentes, mais allant toutes dans la même direction. Et depuis vingt ans des mouvements sociaux tentent de s’y opposer avec parfois des victoires de circonstance, mais sans jamais parvenir à ralentir le mouvement général de régression, sans jamais réussir à constituer un rapport de force durable contre l’oligarchie économico-étatique au pouvoir.

Le scénario est chaque fois un peu différent, mais il contient malheureusement des constantes qui nous mènent vers les même défaites. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Mundus œconomicus, 2015

Les historiens ont montré que la philosophie utilitariste et libérale du XVIIIe siècle visait à reprogrammer l’humain en sujet calculateur, en homo œconomicus, contre les morales traditionnelles du don, du sacrifice ou de l’honneur [Hirschman, 1980 ; Laval, 2007]. Ce chapitre propose un éclairage complémentaire : l’homo œconomicus exigeait en retour un monde taillé à sa mesure, repensé, recomposé et redéfini afin qu’il puisse maximiser librement son utilité. Je montrerai comment, au début du XIXe siècle, sciences, techniques et économie politique ajustèrent les ontologies afin d’instaurer un mundus œconomicus [Fressoz, 2012].

Dans le premier quart du XIXe siècle, deux projets visant à clore l’ère des révolutions et à résoudre la question sociale coexistent et interagissent. Le premier est économique et industrialiste. Saint-Simon (1760-1825) l’expose avec clarté. Dans ses Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la révolution, il explique aux royalistes français qu’ils doivent s’allier aux industriels afin « d’organiser un régime économique libéral, ayant pour objet direct et unique de procurer la plus grande source de bien-être possible » [Saint-Simon, 1820, p. VI]. Le social ne pourra s’harmoniser que par l’abondance. Mais ce projet d’une société apaisée, laissant libre cours aux appétits de l’homo œconomicus, se heurtait aux limites étroites de l’économie organique du premier XIXe siècle. D’où le rôle fondamental de l’innovation technique. Le succès du pouvoir libéral dépendant de la prospérité matérielle, la technique devient une raison d’État. Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, Les briseurs de machines, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

En février 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present, à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1962). Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

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Il est peut-être temps de reconsidérer le problème des bris de machines au début de l’histoire industrielle de l’Angleterre et d’autres pays. Les idées fausses sur ce type de lutte ouvrière précoce sont encore fortement ancrées, même chez les historiens spécialistes de la question. Ainsi, l’excellent ouvrage de J. H. Plumb sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, publié en 1950, décrit le Luddisme comme « une jacquerie industrielle, inutile et frénétique », et T. S. Ashton, une autorité éminente, qui s’est signalé par son importante contribution à notre connaissance de la révolution industrielle, passe sur les émeutes endémiques du XVIIIe siècle, en suggérant qu’il ne s’agissait là que d’un débordement d’excitation et d’esprits échauffés 1. Ces idées fausses sont dues, je pense, à la persistance de vues sur l’introduction des machines, élaborées au début du XIXe siècle, et de vues sur le travail et sur l’histoire du syndicalisme formulées à la fin du XIXe siècle, au premier chef par les Webb et leurs successeurs fabiens.

Peut-être conviendrait-il de distinguer, en la matière, les vues et les préjugés. Dans l’essentiel du débat sur les bris de machines, on peut encore repérer les préjugés de ceux qui, issus des classes moyennes du XIXe siècle, faisaient l’apologie de l’économie et s’imaginaient qu’il fallait apprendre aux travailleurs à ne pas se lancer la tête la première contre les vérités économiques, aussi déplaisantes soient-elles ; on peut aussi identifier les préjugés des Fabiens et des Libéraux, qui supposaient que l’utilisation de méthodes fortes dans l’action ouvrière est moins efficace que la négociation pacifique ; on peut enfin reconnaître les préjugés des premiers comme des seconds, qui pensaient que le premier mouvement ouvrier ne savait pas ce qu’il faisait, mais ne faisait que réagir, à tâtons et en aveugle, à la pression de la misère, comme les animaux de laboratoires réagissent au courant électrique. Sur cette question, les vues conscientes de la plupart des spécialistes peuvent se résumer ainsi : le triomphe de la mécanisation était inévitable. Autrement dit : on peut comprendre et avoir de la sympathie pour le long combat d’arrière-garde qu’une minorité de travailleurs privilégiés mena à l’encontre du nouveau système, mais on doit reconnaître son inutilité et le caractère inéluctable de sa défaite. Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, The Machine Breakers, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

It is perhaps time to reconsider the problem of machine-wrecking in the early industrial history of Britain and other countries. About this form of early working-class struggle misconceptions are still widely held, even by specialist historians. Thus an excellent work, published in 1950, can still describe Luddism simply as a “pointless, frenzied, industrial jacquerie, ” and an eminent authority, who has contributed more than most to our knowledge of it, passes over the endemic rioting of the 18th century with the suggestion that it was the overflow of excitement and high spirits 1. Such misconceptions are, I think, due to the persistence of views about the introduction of machinery elaborated in the early 19th century, and of views about labour and trade union history formulated in the late 19th century, chiefly by the Webbs and their Fabian followers. Perhaps we should distinguish views and assumptions. In much of the discussion of machine-breaking one can still detect the assumption of 19th century middle-class economic apologists, that the workers must be taught not to run their heads against economic truth, however unpalatable; of Fabians and Liberals, that strong-arm methods in labour action are less effective than peaceful negotiation; of both, that the early labour movement did not know what it was doing, but merely reacted, blindly and gropingly, to the pressure of misery, as animals in the laboratory react to electric currents. The conscious views of most students may be summed up as follows: the triumph of mechanisation was inevitable. We can understand, and sympathise with the long rear-guard action which all but a minority of favoured workers fought against the new system; but we must accept its pointlessness and its inevitable defeat. Lire la suite…

François Jarrige, La longue agonie de la « République » des ouvriers papetiers, 2011

17 mars 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Au début du XIXe siècle en France, les compagnons papetiers – ce « corps républicain » dénoncé au XVIIIe siècle par les autorités – continuent d’entretenir une insubordination permanente pour défendre leur bon droit. Les modes, coutumes et rituels propres à ce groupe ont forgé son identité sociale et politique à l’époque moderne ; ils lui ont donné des armes pour contrôler le marché du travail et l’organisation de la production. Mais cette quête d’autonomie de la main-d’œuvre et son insubordination apparaissent de plus en plus intolérables aux fabricants et à l’État. Dès lors, la souveraineté du métier va peut à peut être défaite et normalisée par l’intervention conjointe des régulations juridiques et des bouleversements techniques qui accompagnent l’industrialisation. Face à cette situation, la main-d’œuvre s’efforce en 1830 de réinscrire ses revendications dans le cadre d’une souveraineté politique instituée en s’adressant au Parlement. De la défense de la souveraineté corporative à l’affirmation du principe abstrait de souveraineté populaire, il s’agit de voir comment les acteurs utilisent le contexte politique pour promouvoir leurs revendications. Lire la suite…

Louis-Gabriel Gauny, Les chemins de fer, 1851

14 novembre 2015 Laisser un commentaire

Quand on entre, comme travailleur, dans la première cour d’un établissement industriel livré à la centralisation de quelques grandes fortunes, on sent une sorte de paralysie qui du front descend au cœur en comprimant la vie sous son étouffement. Mais aussitôt, la nature se débattant au sein des plus placides, elle jette à la gorge de ceux-là un cri de détresse, un mot de condamnation. Quand elle s’enflamme chez un insurgé, elle redresse ses entrailles ; atrabilaire et furieuse elle emplit sa bouche de paroles formidables contre les outrages qu’il doit subir.

C’est surtout dans l’exploitation des chemins de fer qu’on éprouve ce qu’a de pesant l’air du servage. Les ouvriers qui s’y débilitent sont rendus à la dîme du corps et de l’âme que prélève le capital, avec son escorte d’amendes, de mises à pied, d’espionnage et de livret. Ces maudits n’ont pas même cette insouciance courageuse qui quelquefois met en gaîté des compagnons dont la verve s’ébat au fond d’un atelier particulier. Là, toutes les faces sont soucieuses ; pareil au gibier dans la plaine, ces hommes ont l’oreille tendue au bruit du chasseur. Cependant, leur esprit de comparaison, quoique rouillé par la discipline, se hasarde à scruter furtivement les choses. A travers les hauts châssis de l’atelier, ils fixent une demeure décente et bien close, bâtie au centre de matériel : c’est la réunion des bureaux où se forge la chaîne ; c’est le sépulcre où souvent se tient des conseils de vampires qui, s’adjugeant le meilleur de la vie des esclaves, leur sucent la force et la santé jusque dans le ventre de leur femmes et l’estomac de leurs enfants. Lire la suite…

François Jarrige, Le travail discipliné, 2009

Genèse d’un projet technologique au XIXe siècle

 

Résumé

Face à l’effritement des anciennes régulations du travail, les économistes et les fabricants du début du XIXe siècle s’efforcent de trouver des moyens pour lutter contre « l’oppression du travail » et discipliner la main-d’œuvre qui inquiète à l’ère des Révolutions. Durant la première moitié du XIXe siècle, en France comme en Grande-Bretagne, le travail et l’invention technique sont au cœur d’un important processus de réévaluation. La mécanisation industrielle apparaît de plus en plus comme le moyen de faire advenir un travail discipliné et moralisé. À travers l’examen de quelques univers productifs britanniques et français de la première industrialisation, et en confrontant les discours et les pratiques des manufacturiers, il s’agit de suivre comment la recherche de la discipline au travail s’affirme progressivement comme un élément majeur de légitimation du changement technique. Lire la suite…

Miquel Amorós, Qu’est-ce que l’anti-industrialisme et que veut-il?, 2014

9 janvier 2015 Laisser un commentaire

Le courant anti-industriel émerge, d’un côté, du bilan critique de la période qui s’achève avec l’échec du vieux mouvement ouvrier indépendant et la restructuration globale du capitalisme, il naît donc entre les années 70 et 80 du siècle passé. D’un autre côté, il surgit dans la tentative naissante de retour à la campagne de cette époque et dans les explosions populaires contre la présence permanente d’usines polluantes dans les centres urbains et contre la construction de centrales nucléaires, de lotissements, d’autoroutes et de barrages. C’est à la fois, une analyse théorique des nouvelles conditions sociales qui prend en compte l’apport de l’écologie et une lutte contre les conséquences du développement capitaliste bien que les deux n’aient pas toujours marché ensemble.

Nous pouvons le définir comme une pensée critique et une pratique antagonique nées des conflits provoqués par le développement de la phase ultime du régime capitaliste, lequel correspond à la fusion de l’économie et de la politique, du Capital et de l’État, de l’industrie et de la vie. En raison de sa nouveauté et aussi de l’extension de la soumission et de la résignation des masses déclassées, réflexion et combat ne vont pas toujours main dans la main ; l’une postule des objectifs que l’autre ne veut pas toujours assumer : la pensée anti-industrielle lutte pour une stratégie globale de confrontation, alors que la lutte seule se réduit à la tactique, ce qui bénéficie seulement à la domination et à ses partisans. Les forces mobilisées ne sont presque jamais conscientes de leur tâche historique, alors que la lucidité critique ne parvient pas toujours à éclairer les mobilisations. Lire la suite…

Miguel Amorós, What is anti-industrialism and what does it want ?, 2014

9 janvier 2015 Laisser un commentaire

The anti-industrial current emerged, on the one hand, from the critical assessment of the period that came to an end with the failure of the old, independent workers’ movement and the global reconstruction of capitalism – thus it was born in the 1970s and 1980s. On the other hand, it arose in the nascent attempt to return to the country of the times and in the working-class explosions against the permanent presence of polluting factories in the urban centers and against the construction of nuclear power plants, housing blocs, motorways and roadblocks. At the time, anti-industrialism was a theoretical analysis of the new social conditions that took into account the contribution of ecology and the struggle against the consequences of capitalist development, though the two factors had never worked together before. We can define anti-industrialism as a critical thought and an antagonistic practice born from the conflicts provoked by the development of the ultimate phase of the capitalist regime, to which corresponds the fusion of the economy and politics, capital and the State, industry and life. Due to its novelty and the extension of submission and resignation among the down-and-out classes, reflection and conflict do not always go hand in hand; the first postulates objectives that the other one doesn’t always want to take on: anti-industrial thought fights for a global strategy of confrontation, while the struggle alone is reduced to tactics, which only benefits domination and its partisans. Mobilized forces are almost never aware of their historic task, while critical lucidity never manages to clarify mobilizations. Lire la suite…

Miguel Amorós, Qué es y qué quiere el antidesarrollismo, 2014

9 janvier 2015 Laisser un commentaire

El antidesarrollismo por un lado sale del balance crítico del periodo que se cierra con el fracaso del viejo movimiento obrero autónomo y con la reestructuración global del capitalismo; nace pues entre los años setenta y ochenta del pasado siglo. Por otro lado, surge en el incipiente intento de ruralización de entonces y en los estallidos populares contra la permanencia de fábricas contaminantes en los núcleos urbanos y contra la construcción de centrales nucleares, urbanizaciones, autopistas y pantanos. A la vez es un análisis teórico de las nuevas condiciones sociales que tiene en cuenta la aportación ecologista, y una lucha contra las consecuencias del desarrollo capitalista, aunque no siempre las dos cosas marchen juntas. Podemos definirlo como un pensamiento crítico y una práctica antagonista nacidos de los conflictos provocados por el desarrollo en la fase última del régimen capitalista, la que corresponde a la fusión de la economía y la política, del Capital y el Estado, de la industria y la vida. A causa de su novedad, y también por la extensión de la sumisión y la resignación entre las masas desclasadas, reflexión y combate no siempre van de la mano; una postula objetivos que el otro no siempre quiere asumir: el pensamiento antidesarrollista pugna por una estrategia global de confrontación, mientras que la lucha suele reducirse a tacticismo, lo que solamente beneficia a la dominación y a sus partidarios. Las fuerzas movilizadas casi nunca son conscientes de su tarea histórica, mientras que la lucidez de la crítica tampoco consigue iluminar siempre a las movilizaciones. Lire la suite…