Alexis Vrignon, Six siècles de débats sur le climat, 2021

Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher,
Les Révoltes du ciel.
Une histoire du changement climatique XVe-XXe siècle,
Seuil, 2020. (320 p., 23€)

 

Dès les débuts de l’époque moderne, les sociétés occidentales débattent et s’inquiètent du climat, de son évolution et de la responsabilité des humains. Sur cette question comme sur bien d’autres, l’idée qu’un grand partage aurait longtemps prévalu entre nature et culture s’en trouve fragilisée.

 

Les révoltes du ciel porte comme sous-titre Une histoire du changement climatique XVe-XXe siècle mais Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, les deux auteurs, n’entendent pas faire œuvre de climatologie historique, démarche qui consisterait à documenter les étapes des modifications durables du climat global de la planète sur près de cinq siècles. Le lecteur pourrait y chercher une généalogie des découvertes scientifiques conduisant au diagnostic contemporain du réchauffement climatique qui irait de Fourrier aux travaux du Giec en passant par Svante Arrhenius ou John Tyndall[1] mais, là encore, telle n’est pas la perspective des deux auteurs.

Leur projet d’histoire environnementale est différent et induit un pas de côté qui en fait tout son intérêt. Tout au long des 16 chapitres de l’ouvrage dont 10 sont consacrés à la période allant de la Révolution au dernier tiers du XIXe siècle, ils s’attachent en effet à décrire les « contextes politiques, théologiques, impériaux et savants au sein desquels le changement climatique fut perçu, pensé, anticipé, craint, enduré mais aussi célébré depuis le XVIe siècle » (p. 221) pour démontrer que, durant toute cette période, les sociétés occidentales ont débattu du changement climatique. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Objecteur de science, 2018

Entretien

Jean-Marc Lévy-Leblond occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Physicien de formation, professeur à l’université de Nice Sophia Antipolis, il s’est également pris au jeu de la philosophie et de l’histoire des sciences, s’est investi avec une énergie considérable dans l’édition et, au fil d’un parcours iconoclaste et éclectique, a proposé des réflexions stimulantes sur les rapports entre science et culture. À l’occasion d’un entretien qu’il nous a accordé à l’automne 2017, à Nice, nous avons souhaité l’interroger sur sa trajectoire intellectuelle, ses prises de position critiques sur l’état de la science ainsi que sur son important travail d’éditeur scientifique. Il en résulte des développements éclairants sur la « mise en culture » d’une « critique de science », pour reprendre des expressions qui lui sont chères [1]. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Les lumières et les ombres de la science, 2010

Entre obscurantisme et aveuglement

Si bien des traits de notre monde sont annoncés par les Lumières, la vision que nous en avons est souvent par trop rétroactive et projette sur le XVIIIe siècle des traits qui n’appartiennent qu’aux suivants. Sans doute l’hommage que nous rendons à ce passé gagnerait-il à ce que nous ne le considérions pas comme une simple préfiguration de notre présent et distinguions mieux ce qui nous en sépare désormais [1]. Il en va ainsi de la science et de son rapport à la technique, même si cette affirmation peut sembler paradoxale tant nous sommes accoutumés à voir dans les Lumières, et en particulier dans l’Encyclopédie, l’annonce des progrès techniques fécondés par les découvertes scientifiques. Mais, à bien le lire, ce Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts & des Métiers, s’il accorde une égale dignité aux unes et aux autres, ne met guère en évidence leur interaction et ne propose nullement la fécondation des seconds par les premières qui a engendré notre moderne technoscience. Lire la suite »

Ann Thomson, Les « animaux plus que machines », 2010

Sur la page de titre de son petit ouvrage Les animaux plus que machines (1750), La Mettrie place une phrase de Molière : « Les bêtes ne sont pas si bêtes que l’on pense. » Quel est le sens pour le médecin malouin de ces mots ainsi que du titre de cet ouvrage ? Cette question nous renvoie également au titre de son livre le plus célèbre : l’Homme machine (1747), et aux interrogations qu’il soulève. Si les bêtes sont omniprésentes dans l’œuvre de La Mettrie, le rôle véritable joué par cette présence est plus problématique : il y a lieu de s’interroger sur leur importance exacte pour cet auteur et de se demander si nous trouvons dans ses textes une vraie réflexion sur les animaux. L’importance de ces derniers ne résiderait-elle pas uniquement dans la comparaison avec l’être humain, représenté comme un animal parmi les autres, un animal doté d’une organisation meilleure ? La réflexion du médecin malouin concernant l’être humain s’appuie en effet en permanence sur la comparaison avec les autres animaux, de l’Histoire naturelle de l’âme (1745, remaniée sous le titre du Traité de l’âme en 1750) – livre brûlé par le Parlement de Paris en compagnie des Pensées philosophiques de Diderot – jusqu’à l’Homme-machine et Les animaux plus que machines [1]. Ces deux derniers titres – dans lesquels l’auteur semble avoir volontairement choisi la provocation et cultivé son goût de paradoxe – font que sa pensée est toujours l’objet d’une certaine incompréhension. Lire la suite »

Ann Thomson, L’homme-machine, mythe ou métaphore ?, 1988

L’Homme-machine, livre à scandale publié en 1747 et qui valut à son auteur, La Mettrie, d’être poursuivi même aux Pays-Bas, est un ouvrage dont le titre résonne comme un défi. Le titre, choisi avec l’instinct sûr de son auteur pour la formule frappante, semble sans équivoque. En déclarant que l’homme est une machine (et surtout une machine comme on la concevait à l’époque), La Mettrie se situe apparemment dans la lignée des théories cartésiennes sur les animaux-machines. Pour les hommes de la première moitié du XVIIIe siècle, cela voulait dire (même si Descartes lui-même avait une conception un peu différente) des machines physiques sans conscience ni même sentiment, des automates sans liberté. Malgré des études modernes sur la portée réelle de l’ « homme-machine » [1] cette conception subsiste toujours ; La Mettrie serait le représentant par excellence du « matérialisme mécaniste » inspiré directement de Descartes, en opposition non seulement au matérialisme d’inspiration lockienne d’un Helvétius, mais aussi au modèle plus dynamique et plus fécond de Diderot [2]. Il ne me semble donc pas inutile de revenir encore une fois sur le problème, pour essayer de montrer clairement la signification réelle de la « thèse de l’homme-machine » et sa place dans la pensée de l’époque. Lire la suite »

Carl R. Woese, Une nouvelle biologie pour un nouveau siècle, 2004

Résumé

La biologie est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le paradigme moléculaire, qui a guidé avec succès la discipline tout au long de la majeure partie du XXe siècle, n’est plus un guide fiable. Maintenant que sa vision de la biologie est réalisée, le paradigme moléculaire est en bout de course. La biologie, par conséquent, a un choix à faire, entre continuer à suivre le chemin confortable tracé par la biologie moléculaire ou prendre la voie plus revigorante qui consiste à rechercher une vision nouvelle et stimulante du monde vivant, celle qui aborde les problèmes que la biologie du XXe siècle – la biologie moléculaire – ne pouvait pas appréhender et qu’elle a donc éludés. La première voie, bien que très productive, va transformer la biologie en une discipline d’ingénierie. La seconde recèle la promesse de faire de la biologie une science encore plus fondamentale, celle qui, avec la physique, examine et définit la nature de la réalité. Il faut choisir entre une biologie qui est uniquement aux ordres de la société et une biologie qui enseigne à la société. Lire la suite »

Christophe Bonneuil, La biologie dans l’ère du soupçon, 2000

La question du « risque génétique » remonte au début des années 1970, alors que la biologie moléculaire donnait naissance aux biotechnologies modernes. Qu’est-elle devenue depuis, et comment le public a-t-il été amené à donner son avis ?

 

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux physiciens, parmi lesquels Francis Crick ou Léo Szilard, se reconvertirent dans ce qui allait devenir la biologie moléculaire. Ils abandonnaient une discipline mise sur la sellette par l’opinion internationale suite à l’explosion de la bombe atomique et l’irruption du risque nucléaire global, pour rejoindre un domaine inoffensif et prometteur de découvertes susceptibles d’améliorer la santé de l’humanité [1]. Cependant, à peine trente ans plus tard, la biologie moléculaire entrait à son tour dans l’ère du risque et du soupçon. Lire la suite »

Jean-Paul Malrieu, Les temps de la recherche, 2021

Loin de l’image d’Épinal du chercheur méditant dans l’enceinte apaisée de son laboratoire, la recherche scientifique est aujourd’hui soumise à la même accélération frénétique que le reste de la société. Le physicien moléculaire Jean-Paul Malrieu revient dans son témoignage sur la manière dont l’utilitarisme et la valeur instrumentale sont en train de bouleverser le temps de la recherche.

 

Les pratiques de la recherche scientifique sont multiples et très hétérogènes. Quelles similitudes entre la recherche de Philippe Descola, anthropologue passant trois ans immergé chez les Shuars en Amazonie, et celle de Serge Haroche, physicien spécialiste des atomes froids, entre celle d’un mathématicien et celle d’un historien de Sumer ? Les rapports au temps de leurs pratiques spécifiques peuvent-ils avoir quelque similitude ? Ils appartiennent pourtant tous à un même fragment du monde, ils sont passés par des canaux académiques parallèles, ils ont obtenu des positions similaires dans des institutions semblables, organismes de recherche ou universités, et ils sont gouvernés par les mêmes princes et leurs intendants, qui n’ont, ni les uns ni les autres, les compétences pour entrer dans les démarches de la recherche ni l’expérience d’aucune de ces pratiques. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La technoscience étouffera-t-elle la science ?, 2000

Conférence & débat

Présentation

Daniel Borderies : Je vous remercie d’être présent pour la deuxième fois au café des sciences et de la société. Quelques mots pour vous rappeler que ce café se situe au cœur du Sicoval, une communauté de communes du Sud-Est de Toulouse, marquée par une présence très forte des centres de recherche, peuplée de 50 000 habitants, parmi lesquels sont fortement représentées les professions de la recherche, de l’ingénierie et des hautes technologies. C’est donc en quelque sorte un territoire « technoscientifique » et il convient de se poser quelques questions ayant trait à cette problématique. Je voudrais dire aussi que ce campus a été marqué par une forte tradition de critique culturelle et politique, en tout cas vis-à-vis de la science, et ce depuis le séminaire historique « Sciences et Société » des années 1970, en passant par le magazine Transfert, dans les années 1980 ou l’activité syndicale de ces 30 dernières, pour arriver aujourd’hui aux travaux de la mission d’animation des agrobiosciences qui co-organise avec nous le café des Sciences et de la Société, ainsi qu’à la commission culturelle de l’Université Paul-Sabatier et, bien sûr, à la mission actuelle menée dans le cadre du Sicoval. Il s’est ainsi constitué de fait un réseau d’individus qui abordent la science avec une approche critique et politique. […]

Aujourd’hui, nous recevons Jean-Marc Lévy-Leblond. […] Il est un des premiers à avoir ouvert la porte de la critique de la science d’un point de vue interne, c’est-à-dire, en tant que scientifique lui-même, et non d’après une position d’obscurantisme ou de romantisme, et cela dès les années 1960. Depuis une trentaine d’années, il persévère dans cette voie…

Ensuite, il représente ce que la loi de 1982 sur la recherche demandait d’être aux scientifiques : elle définissait, je vous le rappelle, les métiers de la recherche comme participant à une mission d’intérêt national et, parmi les cinq axes de cette mission, figurait la diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique dans toute la population, notamment parmi les jeunes. Quelque 20 ans après, force est de constater qu’ils ont été peu nombreux à s’engager dans cette voie. Lire la suite »

Ronald E. Doel, L’influence de l’armée sur les sciences de l’environnement aux États-Unis après 1945, 2009

Résumé

En 1947, le Pentagone commença à s’intéresser au réchauffement polaire et au changement climatique global. Ce n’est pas le souci de l’environnement naturel qui était à l’origine de cet intérêt, comme on le pensait généralement dans les années 1980 et 1990, mais plutôt des problèmes de défense très pragmatiques : le réchauffement climatique arctique signifiait que l’Union soviétique pouvait obtenir de nouveaux avantages. À la fin des années 1940, la région polaire devint, comme jamais auparavant, un théâtre de guerre potentiel. La préoccupation de l’État pour l’environnement arctique aida à définir la planification scientifique et les études tactiques de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, au cours des années 1950. La fascination des militaires pour l’Arctique donna naissance à de nouvelles institutions de recherche et à de nouveaux financements pour de vastes problèmes interdisciplinaires. Ceci contribua à conférer un tour particulier aux sciences de l’environnement avant que le mouvement environnemental (qui mit en valeur les sciences biologiques de l’environnement, parmi lesquelles l’écologie, la génétique et l’histoire naturelle) se développe dans les années 1960 et 1970. Lire la suite »