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Posts Tagged ‘histoire des sciences’

Jean-Marc Lévy-Leblond, La science est-elle démocratique ?, 2000

9 février 2017 Laisser un commentaire

J’ai trouvé quelque peu optimiste la conclusion de mon prédécesseur quant à l’ouverture de l’espace démocratique. Je ne suis pas persuadé de ce qu’il a appelé la « réformabilité indéfinie » du système actuel, et voudrais discuter plus précisément les problèmes politiques posés par la science aujourd’hui à notre société.

Mon prédécesseur a très bien montré le rapport qui existait chez Marx et ses successeurs, ainsi que chez Heidegger, entre une critique de la science d’un côté et une critique de la démocratie de l’autre. Mais il ne faudrait pas en conclure pour autant que l’apologie de la démocratie conduit à une apologie de la science. Il ne suffit pas de revitaliser l’espoir démocratique immédiat, en abandonnant la perspective utopique d’un futur radieux, pour éviter de se poser un certain nombre de questions sur ce qu’est la science contemporaine, et sur sa “solubilité” dans l’idéal démocratique. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, darwinisme social et eugénisme, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I – Ambivalences et influences

Quel est le rapport entre le darwinisme de Darwin, le darwinisme social et l’eugénisme ? À l’instar des nombreux détracteurs du darwinisme, le populiste et créationniste américain William Jennings Bryan (1860-1925) pensait que la théorie de Darwin (« un dogme d’obscurité et de mort ») amenait directement à croire qu’il est juste que les forts éliminent les faibles et que le seul espoir d’améliorer l’humanité réside dans la reproduction sélective 1. D’autre part, les partisans de Darwin voient habituellement dans le darwinisme social et dans l’eugénisme des perversions de sa théorie. Daniel Dennett s’exprime au nom de maints biologistes et philosophes de la science lorsqu’il décrit le darwinisme social comme « un détournement détestable de la pensée darwinienne » 2. Peu d’historiens professionnels croient que la théorie de Darwin mène directement à ces doctrines ou leur est directement reliée. Mais le débat porte à la fois sur la nature et sur la portée de ce lien.

Dans cet article, j’examine les propres opinions de Darwin et celles de ses successeurs, ce qu’implique sa théorie pour la vie de la société, et j’évalue les conséquences sociales de ces idées. En particulier : la section II étudie les débats autour de l’évolution humaine qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces de Darwin (1859) 3. Les sections III et IV analysent les contributions ambiguës de Darwin à ces débats. S’il exaltait parfois la lutte concurrentielle, il souhaitait aussi en atténuer les effets, mais pensait que réguler la reproduction était irréaliste et immoral. Les sections V et VI examine comment d’autres ont interprété à la fois la théorie scientifique et la portée sociale de Darwin. Les successeurs de Darwin ont trouvé dans ses ambivalences de quoi légitimer leurs propres préférences : capitalisme et laissez-faire, certes, mais également réformisme libéral, anarchisme et socialisme, conquête coloniale, guerre et patriarcat, mais aussi anti-impérialisme, pacifisme et féminisme. La section VII examine le lien entre le darwinisme et l’eugénisme. Darwin et nombre de ses successeurs pensaient que la sélection ne jouait plus son rôle dans la société moderne, car les faibles d’esprit et de corps n’en sont plus éliminés. Cela laissait entrevoir une dégénérescence qui inquiétait des gens de tous les horizons politiques ; mais il n’existait pas de consensus sur la manière de déjouer cette menace. Dans l’Allemagne nazie, l’eugénisme s’inspirait d’un darwinisme particulièrement brutal. La section VIII examine le « Darwinismus » tel que l’ont d’abord adopté les progressistes, puis ultérieurement les nationalistes racistes et réactionnaires. La section IX est une conclusion qui évalue l’influence de Darwin sur les problèmes de la société tente de comprendre quelle est notre position actuelle. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, social Darwinism and eugenics, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

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I. Ambivalences and influences

How does Darwin’s Darwinism relate to social Darwinism and eugenics? Like many foes of Darwinism, past and present, the American populist and creationist William Jennings Bryan thought a straight line ran from Darwin’s theory (“a dogma of darkness and death”) to beliefs that it is right for the strong to crowd out the weak, and that the only hope for human improvement lay in selective breeding 1. Darwin’s defenders, on the other hand, have typically viewed social Darwinism and eugenics as perversions of his theory. Daniel Dennett speaks for many biologists and philosophers of science when he characterises social Darwinism as “an odious misapplication of Darwinian thinking” 2. Few professional historians believe either that Darwin’s theory leads directly to these doctrines or that they are entirely unrelated. But both the nature and significance of the link are disputed.

This chapter examines the views held by Darwin himself and by later Darwinians on the implications of his theory for social life, and it assesses the social impact made by these views. More specifically: section II discusses the debates about human evolution in the wake of Darwin’s Origin of Species (1859) 3. Sections III and IV analyse Darwin’s ambiguous contribution to these debates. Sometimes celebrating competitive struggle, he also wished to moderate its effects, but thought restrictions on breeding impractical and immoral. Sections V and VI see how others interpreted both the science and social meaning of Darwinism. Darwin’s followers found in his ambiguities legitimation for whatever they favoured: laissez-faire capitalism, certainly, but also liberal reform, anarchism and socialism; colonial conquest, war and patriarchy, but also anti-imperialism, peace and feminism. Section VII relates Darwinism to eugenics. Darwin and many of his followers thought selection no longer acted in modern society, for the weak in mind and body are not culled. This raised a prospect of degeneration that worried people of all political stripes; but there was no consensus on how to counter this threat. In Nazi Germany, eugenics was linked to an especially harsh Darwinism. Section VIII sees “Darwinismus” embraced initially by political progressives, and only later by racist and reactionary nationalists. Section IX concludes by assessing Darwin’s impact on social issues and by reflecting on where we are now. Lire la suite…

Patrick Petitjean, La critique des sciences en France, 1998

17 décembre 2016 Laisser un commentaire

Au début était une mystification d’Alan Sokal, visant un courant intellectuel qualifié de « postmoderne ». Il s’agit cependant d’un combat politique et c’est sur ce terrain que le débat doit aussi être mené. Rappelons d’abord quelques éléments – notamment historiques – du débat sur la science dans le contexte français.

Dans le contexte américain, la mystification d’Alan Sokal pouvait avoir un sens politique. Dans l’immense domaine des « études culturelles », il y a à boire et à manger, il y a de multiples idéologies implicites, et donc matière à débat politique sur les implications de telles ou telles analyses – encore que le « pour ou contre les études culturelles » ne définit pas un camp politique de gauche et un de droite. Comme en témoigne le contenu de la revue Social Text, on ne peut réduire les « études culturelles » aux vocables « postmodernistes et relativistes ».

Par ailleurs, il existe un véritable adversaire politique : la droite religieuse américaine. Le créationnisme, notamment, n’est pas seulement une idéologie, c’est une véritable force politique qui rejette la science ; la combattre ne peut qu’être sympathique, même si cette droite américaine s’oppose, tout autant que Sokal, aux « études culturelles ». Il y a matière à débats, il y a un adversaire ; mais il ne suffit pas que Sokal mette en avant sa participation à la lutte des sandinistes au Nicaragua pour faire de son combat un combat de gauche, et pour transformer ses adversaires en des stipendiés de la droite. Lire la suite…

Guillaume Carnino, La victoire par la science, 2013

1 décembre 2016 Laisser un commentaire

Jusqu’à récemment (et parfois encore), l’histoire de l’humanité était présentée comme une succession linéaire de progrès indiscutables et cumulatifs courant des premiers hominidés aux sociétés industrielles avancées (si l’on excepte la parenthèse médiévale invariablement noircie à dessein). La montée en puissance des préoccupations écologiques a participé à la dissolution progressive de ce discours béatement progressiste, et plusieurs travaux ont ainsi fait exploser la linéarité fantasmée du développement technique humain. Pour le dire autrement, la vision d’une modernité enchanteresse, reléguant la maladie, la mort et l’injustice dans les tréfonds des âges sombres a fait long feu, et aujourd’hui, en parallèle d’un discours critique de la mondialisation économique et politique, le postulat d’une technologisation linéaire et inéluctable des sociétés humaines a été invalidé : avant d’être massivement imposées aux populations, l’industrialisation, la mécanisation et la bureaucratisation furent confrontées à d’importantes difficultés.

Aujourd’hui, l’histoire de la modernité a donc été en partie inversée : plutôt qu’une progression harmonieuse et linéaire d’un âge sombre vers un avenir radieux, la constitution des sociétés industrielles avancées apparaît bien davantage comme la production d’un ordre hiérarchique inédit. Dès lors, s’interroge-t-on, comment un tel consensus, quasi universel, a-t-il pu être construit, alors même que de nombreuses et parfois tenaces résistances ont émaillé l’ensemble du processus d’industrialisation ? Lire la suite…

Suzanne Bray, Chesterton contre l’eugénisme, 2009

19 novembre 2016 Laisser un commentaire

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Une victoire inconnue

Dans sa préface à une édition d’Eugenics and Other Evils : An Argument Against the Scientifically Organized State (1922) de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), Michael W. Perry écrit :

« Aujourd’hui l’eugénisme a peu d’amis déclarés, […] mais à l’époque de Chesterton ses adeptes se trouvaient parmi les gens les plus puissants et les plus respectés du pays. Chesterton à part, presque personne parmi l’élite ne s’y opposait publiquement. »

G. K. Chesterton, Eugenics and Other Evils, Inkling Books, 2000, p. 5.

Plusieurs commentateurs disent la même chose. Pour Russell Sparkes : « la bataille contre l’eugénisme est la grande victoire inconnue de Chesterton » 1. Il prétend également que Chesterton était le seul personnage bien connu à lutter contre le Mental Deficiency Bill en 1912. De même, Lord Alton perçoit Chesterton comme « le prophète de la vie du XXe siècle et l’opposant le plus efficace de l’eugénisme naissant » 2 et l’admire surtout pour « sa capacité d’utiliser les méthodes de communication de masse afin d’attirer l’attention du public vers des questions primordiales » 3.

Dans cette étude, après un survol du mouvement eugéniste en Grande-Bretagne jusqu’en 1914, nous examinerons l’opposition à l’eugénisme en général et, en particulier, l’opposition au Mental Deficiency Bill de 1912. Nous analyserons les arguments présentés afin de contrer les prétentions eugénistes et nous tenterons de situer l’importance de l’apport de Chesterton dans une lutte qui réussit à épargner au Royaume-Uni une législation ouvertement inspirée des principes eugénistes en dépit du lobbying d’éminentes personnalités. Lire la suite…

Herbert Spencer, Le principe de l’évolution, 1895

23 août 2016 Laisser un commentaire

Les thuriféraires et les hagiographes de Darwin ont pour habitude de dédouaner celui-ci de toute responsabilité quant à la genèse du « darwinisme social », et d’accuser plutôt le philosophe britannique Herbert Spencer (1820-1903). Mais ceux-ci, tout occupés qu’ils sont à trouver un bouc émissaire pour laver leur idole de tout soupçon de compromission avec l’infâme, oublient que c’est bien Spencer qui le premier a employé le terme d’évolution au sens moderne, et non Darwin qui ne l’emploie quasiment jamais. Lire la suite…

Marc Levivier, Bref historique sur la fœtalisation et la néoténie, 2011

23 juillet 2016 Laisser un commentaire

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Biographie de Louis Bolk

Lodewijk – plus couramment Louis – Bolk naît à Overschie, aux Pays-Bas, le 10 décembre 1866. Il se forme en droit puis en 1888, contre la volonté de ses parents qui le voulaient pasteur, s’inscrit à la faculté de médecine d’Amsterdam. Diplômé en octobre 1896, il commence à travailler comme assistant de G. Ruge qui y enseigne l’anatomie humaine, dont il prend la place seize mois plus tard. En 1900, il fonde avec Cornelius Winkler (1822-1897) la revue d’anatomie Petrus Camper 1 dans laquelle il publie une partie de ses études sur le cervelet et son innervation et qui lui valent en 1902 un doctorat honoraire de l’université de Leiden. En 1901, avec Winkler, il rédige le rapport qui permettra la création du International Academic Committee for Brain Research, organisme visant la structuration internationale des recherches sur le système nerveux. La première institution spécialement créée dans cet objectif va loger dans une aile du nouveau département d’anatomie et d’embryologie de l’université d’Amsterdam où travaille Bolk.

À la même époque, l’exhumation de cadavres d’un vieux cimetière à proximité de l’institut d’anatomie l’amène à étudier des crânes humains et aussi des dents. Il va alors travailler sur l’ontogenèse des dents, la latéralisation et les différences de morphologie humaine selon les « races ». En effet, Bolk est, et il l’affirme lourdement à plusieurs reprises, un partisan de la théorie de l’inégalité des races. Bolk est, à la lettre, raciste 2. Il ne s’agit en rien de minimiser ce point, mais il faut indiquer ici qu’il n’est pas un cas isolé et que la consultation des revues scientifiques de cette même période confronte à un niveau de racisme inimaginable aujourd’hui.

En 1918, l’université d’Amsterdam lui décerne le titre de rector magnificus, et c’est lors de la cérémonie qu’il aurait exposé pour la première fois en public sa théorie de la fœtalisation qui fera l’objet de plusieurs communications. Cette théorie est accessible en français dès 1926, année durant laquelle Louis Bolk la présente lors du congrès organisé par l’association des Anatomistes de langue française, dont il est membre à vie. Mais c’est une conférence prononcée la même année lors d’un congrès d’anatomistes à Freiburg et ensuite publiée dans son intégralité qui va devenir le texte de référence : Das Problem der Menschwerdung. Lire la suite…

Michel Morange, la biologie comme anecdote, 2016

« La vie est comme un jeu d’ombres mouvantes
qui se promènent et se démènent sur la scène pendant une heure ou deux
et qu’on ne reverra plus jamais ensuite.
C’est une histoire racontée par un idiot,
pleine de bruit et de fureur
et qui, au bout du compte, ne signifie pas grand-chose. »

Shakespeare, Macbeth, acte V, scène 5.

L’historien des sciences Michel Morange a publié récemment un ouvrage de vulgarisation intitulé Une histoire de la biologie (éd. du Seuil, coll. Points Sciences, 2016).

Dans une recension de cet ouvrage (reproduite ci-dessous), un certain Laurent Loison se demande « Pourquoi écrire une histoire de la biologie ? » et répond aussitôt : « Parce qu’il n’en existe pas ! ». Pourtant, dans son introduction, Morange est plus honnête que son ancien thésard, puisqu’il signale tout de même les ouvrages d’André Pichot, Histoire de la notion de vie (1993) et Expliquer la vie, de l’âme à la molécule (2011) en précisant néanmoins que :

« leur facture très personnelle et les choix opérés dans les problématiques en font des ouvrages certes passionnants, mais beaucoup moins des ouvrages de référence, dans lesquels les biologistes trouveraient facilement des éclairages historiques sur la ou les questions qu’ils se posent. » (p. 7)

Autrement dit, les ouvrages de Pichot exposent avant tout une perspective critique sur le développement de la biologie, et ce n’est pas ce que Morange pense que les historiens des sciences ont à apporter au grand public… Lire la suite…

Guillaume Carnino, L’invention de la science, 2015

Dans la série Racine de moins un, nous vous proposons d’écouter une interview de Guillaume Carnino (Professeur d’histoire des sciences et techniques à l’université de Compiègne) où il présente son ouvrage : L’invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel (éd. Seuil, 2015). Le livre propose une enquête historique et généalogique permettant de comprendre pourquoi et comment, en France, à l’heure de la IIIe République, l’idée selon laquelle la science serait garante du vrai, en est venue à être unanimement partagée. Il raconte aussi comment à cette époque, la science et la technique, sont devenus le meilleur soutient du culte d’État, laïque et obligatoire, de la religion du progrès et de la croissance.

Ci-dessous un extrait de cette émission :

L’invention de la science

Je voudrais revenir à la question de la définition de “la science” (au singulier). Parce que je ne voudrais pas que mon propos soit entendu de façon totalement relativiste, sur le mode « on peu croire au créationnisme, c’est pas plus vrai ou plus faux que l’évolutionnisme » par exemple – même si l’évolutionnisme dans sa forme actuelle semble aussi à critiquer, parce qu’il y a des passerelles avec certaines formes de croyance industrialistes, etc.

Je ne prétends pas, dans mon livre, que toutes les connaissances se valent. Se réapproprier la science, cela veut dire aussi se réapproprier des moyens de produire des connaissances qui nous semblent vraies. Cela ne veut pas dire vraies de toute éternité, en étant sûr que jusqu’à la fin des temps tout le monde pensera la même chose. Mais en tout cas que l’on pense que c’est suffisamment vrai pour pouvoir le défendre. Lire la suite…