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Posts Tagged ‘cybernétique’

Erich Hörl, The unadaptable fellow, 2007

3 janvier 2018 Laisser un commentaire

Notes sur Günther Anders et la question de la cybernétique

Une critique de l’ « adaptive behaviour »

L’idée selon laquelle le sens de l’être-ensemble a radicalement changé sous l’influence des hautes technologies traverse toute l’œuvre de Günther Anders depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est le nerf de son opposition virulente à la technique. Si, autrefois, l’être-avec, l’être-les-uns-avec-les-autres ou l’être-à-plusieurs a été la relation ontico-ontologique prédominante – et Anders ne cessera de reprocher à Heidegger de l’avoir oublié ou du moins négligé –, dans l’ère technocratique, c’est l’être-avec-des-machines qui est passé au premier plan. Cette transformation a profondément modifié l’être-avec, la co-existence 1. L’ « agir-avec », le « collaborer-avec », le « faire-avec », le « fonctionner-avec » sont devenus les formes dénaturées de l’être-avec dans lesquelles l’homme vit avec les machines et conformément à leurs exigences.

À l’époque métatechnique, comme on pourrait l’appeler en reprenant ce néologisme à Max Bense 2, les phénomènes techniques semblent avoir tellement pénétré les relations humaines que la question de la co-existence et les problèmes relatifs à la constitution d’une analytique co-existentiale semblent d’abord se poser – et c’est là qu’est le scandale – à propos du mode d’être des machines. Car une machine n’est jamais seule, comme le souligne Anders, elle travaille toujours avec d’autres machines, elle appartient à un « parc de machines » (AM, 119) qui marque de son empreinte – celle du dispositif technocratique – toutes les relations possibles, celles entre les hommes et les machines aussi bien que celles entre les hommes eux-mêmes. L’historicité même de l’ère technocratique, une ère dans laquelle le monde est devenu essentiellement technique, se révèle déterminée par une forme bien particulière de coexistence entre l’homme et la machine. Comme l’explique Anders, « le Sujet de l’Histoire », c’est désormais la technique ; nous, nous ne sommes plus que des êtres « co-historiques » (AM, 9 et 227 sq.). Lire la suite…

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Céline Lafontaine, Le corps cybernétique de la bioéconomie, 2014

23 novembre 2017 Laisser un commentaire

Résumé

La molécularisation du corps à travers la déconstruction de ses composantes biologiques constitue le socle épistémologique sur lequel s’est instituée la bioéconomie. Cette dernière repose sur un modèle cybernétique du vivant et de l’économie. De manière tangible, le corps ne disparaît évidemment pas, mais la vision moléculaire participe de sa dématérialisation et de sa décomposition technoscientifique camouflant ainsi les nouvelles logiques d’appropriation économique dont il est l’objet. Lire la suite…

TomJo, Écologisme et transhumanisme, 2016

21 novembre 2016 Laisser un commentaire

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Ecologistes, végans et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Vert en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science » 1. Il aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation 2. Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ?

Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et végans (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London school of economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ». Lire la suite…

Bernd Rosslenbroich, L’Origine de l’autonomie, 2014

10 juin 2016 Laisser un commentaire

Bernd Rosslenbroich

L’origine de l’autonomie

Un nouveau regard sur les transitions majeures dans l’évolution des espèces

éd. Springer, 2014.

Nous proposons ci-dessous au lecteur la traduction de la présentation et du résumé des chapitres de l’ouvrage de Bernd Rosslenbroich, biologiste évolutionniste à l’Université Witten-Herdecke en Allemagne, L’origine de l’autonomie, un nouveau regard sur les transitions majeures dans l’évolution des espèces (éd. Springer, 2014, env. 300 pages). En effet, celui-ci rejoint par certain aspect les réflexions et les recherches que nous avons ici publiées sur l’autonomie du vivant. Néanmoins, et sans encore en proposer une critique détaillée, nous ferons rapidement quelques remarques d’ordre général : Lire la suite…

Bernd Rosslenbroich, On the Origin of Autonomy, 2014

10 juin 2016 Laisser un commentaire

Bernd Rosslenbroich

On the Origin of Autonomy

A New Look at the Major Transitions in Evolution

Springer, 2014.

This volume describes features of biological autonomy and integrates them into the recent discussion of factors in evolution. In recent years ideas about major transitions in evolution are undergoing a revolutionary change. They include questions about the origin of evolutionary innovation, their genetic and epigenetic background, the role of the phenotype, and of changes in ontogenetic pathways. In the present book, it is argued that it is likewise necessary to question the properties of these innovations and what was qualitatively generated during the macroevolutionary transitions.

The author states that a recurring central aspect of macroevolutionary innovations is an increase in individual organismal autonomy whereby it is emancipated from the environment with changes in its capacity for flexibility, self-regulation and self-control of behavior.

The first chapters define the concept of autonomy and examine its history and its epistemological context. Later chapters demonstrate how changes in autonomy took place during the major evolutionary transitions and investigate the generation of organs and physiological systems. They synthesize material from various disciplines including zoology, comparative physiology, morphology, molecular biology, neurobiology and ethology. It is argued that the concept is also relevant for understanding the relation of the biological evolution of man to his cultural abilities.

Finally the relation of autonomy to adaptation, niche construction, phenotypic plasticity and other factors and patterns in evolution is discussed. The text has a clear perspective from the context of systems biology, arguing that the generation of biological autonomy must be interpreted within an integrative systems approach. Lire la suite…

Fabien Locher, Les pâturages de la Guerre froide, 2013

26 avril 2016 Laisser un commentaire

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Dossier La Tragédie des Communaux

Pour toute une famille de pensée, le peuple est incapable de gérer collectivement une ressource naturelle sans la surexploiter. Récit d’une imposture et de ses racines. Un dossier spécial.

Résumé

L’article de Garrett Hardin paru en 1968, « La tragédie des communs », est une référence essentielle dans les débats sur la propriété, l’environnement, l’économie des ressources matérielles et immatérielles. Sa thèse : l’incompatibilité entre propriété commune et durabilité. Or, si ce texte est sans cesse mobilisé, on sait très peu de choses des logiques historiques qui ont présidé à son élaboration, à sa réception ; très peu de choses sur son auteur Garrett Hardin, sur sa trajectoire, ses motivations, les éléments vis-à-vis desquels son propos fait sens lorsqu’il décide, fin 1968, de formuler un raisonnement dont l’onde de choc s’est propagée jusqu’à notre époque de crise environnementale, de réflexion sur les communs numériques. Ce constat a motivé notre enquête. Son ambition est de contribuer, par le détour de l’histoire, aux réflexions contemporaines sur les différentes formes du « commun ». S’y révèlent aussi certaines dimensions méconnues de l’environnementalisme américain au XXe siècle : ses liens étroits et complexes à la configuration de Guerre froide ; la place qu’y occupent des courants combinant souci de l’environnement et projet de contrôle de la « qualité » des populations. Enfin, cette histoire de la « tragédie des communs » est aussi un chapitre de l’histoire du néolibéralisme, lorsque celui-ci s’empare de la question du gouvernement des ressources et des environnements. Lire la suite…

Célia Izoard, Lettres aux roboticiens, 2015

9 janvier 2016 Laisser un commentaire

La revue Z écrit à des chercheurs du LAAS-CNRS à Toulouse

CouvertureZ9Philippe Soueres et Jean-Paul Laumond font partie des roboticiens de l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS qui nous ont reçus pour nous expliquer quel sens ils voyaient à développer des robots humanoïdes dans la société d’aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, nous leur avons adressé ces courriers.

Situé sur le campus de la fac de sciences, le Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) est, avec ses quelque 500 chercheurs, la plus grosse unité du CNRS en France. En partenariat étroit avec les grands groupes (Alcatel, Orange, Siemens, Freescale…), on y développe depuis 1968 tout un monde d’objets emblématiques de ce qu’on appelle le high-tech et de sa convergence avec les paysages de la science- fiction : réseaux informatiques, puces électroniques, capteurs, micro-drones, robots-compagnons, interfaces vivant- machine, bio- et nanotechnologies.

Z est allé à la rencontre des chercheurs de l’équipe Gepetto, qui travaillent sur les grands programmes actuels de robotique humanoïde, et leur a soumis un questionnaire sur la responsabilité sociale des chercheurs, qui leur demandait notamment :

« Disposez-vous d’un moyen de contrôler quel organisme va exploiter vos travaux et à quelles fins ? »

« Qu’est-ce qui définit, selon vous, une recherche socialement bénéfique ? »

« Pensez-vous que le scientifique/ l’équipe de recherche devrai(en)t avoir plus de contrôle sur les applications résultant de ses/leurs découvertes ? »

« Pensez-vous que des revendications de ce type (le fait d’exiger un contrôle sur les applications, ou le financement d’une recherche scientifique socialement bénéfique) devraient trouver leur place aux côtés de revendications pour le statut ou le salaire ? »

Le but de ces rencontres était d’ouvrir un débat « à la source » sur les conséquences de la robotisation du monde. Après avoir entendu plusieurs chercheurs exposer leurs travaux, nous avons adressé à deux d’entre eux une lettre ouverte contestant les justifications de la recherche actuelle en robotique. Lire la suite…

Norbert Wiener, Lettre au syndicaliste Walter Reuther, 1949

8 janvier 2016 Laisser un commentaire

South Tamworth, 13 août 1949.

A Walter Reuther,
Union of Automobile Workers (UAW),
Détroit, Michigan.

Cher Monsieur Reuther,

Tout d’abord, je vais me présenter. Je suis professeur de mathématiques au Massachusetts Institute of Technology, et auteur d’un livre paru récemment, La Cybernétique. Comme vous le verrez si vous connaissez ce livre, je m’intéresse depuis longtemps à la question des automates et de leurs conséquences sociales. Ces conséquences me paraissent tellement énormes que j’ai tenté à plusieurs reprises d’entrer en contact avec le mouvement syndical, pour essayer de leur expliquer ce que l’on peut attendre des automates dans un futur proche. Cette situation a atteint un point critique, car j’ai été approché récemment par un grand groupe industriel qui m’a demandé de le conseiller sur l’opportunité de fabriquer des servo-mécanismes, c’est-à-dire des mécanismes de commande artificielle, dans le cadre de son programme de développement. Lire la suite…

Norbert Wiener, Letter to UAW President Walter Reuther, 1949

8 janvier 2016 Laisser un commentaire

Letter from a leading scientist to the head of the American auto workers union warning him about new technology and the negative impact it would have on manufacturing workers.

South Tamworth, August 13, 1949

Walter Reuther
Union of Automobile Workers
Detroit, Michigan

Dear Mr. Reuther,

First, I should like to explain who I am. I am Professor of Mathematics at the Massachusetts Institute of Technology, and I am the author of the recently published book, Cybernetics. As you will see, if you know of this book, I have been interested for a long time in the problem of automatic machinery and its social consequences. These consequences seem to me so great that I have made repeated attempts to get in touch with the Labor Union movement, and to try to acquaint them with what may be expected of automatic machinery in the near future. This situation has been brought to a head by the fact that I have been approached recently by one of the leading industrial corporations with the view to advising them as to whether to go into the problem of making servo-mechanisms, that is, artificial control mechanisms, as part of their extended program. Lire la suite…

Nicolas Le Dévédec, De l’humanisme au post-humanisme, 2008

28 décembre 2013 Laisser un commentaire

De l’humanisme au post-humanisme : les mutations de la perfectibilité humaine

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Les hommes se voient comme des êtres perfectibles. Cette perfectibilité s’inscrit chez les Lumières dans un projet politique qui vise à arracher les hommes de l’hétéronomie du monde religieux qui les précède. Aujourd’hui, l’idée de perfectibilité s’est à ce point biologisée qu’elle en a perdu tout sens politique. Ainsi l’histoire moderne de l’idée de perfectibilité humaine est celle de sa dépolitisation. Les grandes perdantes dans cette histoire sont bien sûr notre démocratie, et par suite, notre perfectibilité elle-même. Car dans n’y a-t-il pas d’humanité perfectible qu’associée à l’idée d’une perfectibilité de la démocratie ?

« L’homme, pendant des millénaires, est resté ce qu’il était pour Aristote : un animal vivant et de plus capable d’une existence politique ; l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question. »

Michel Foucault

Des perspectives du clonage à la médecine anti-âge, les avancées technoscientifiques contemporaines rendent en toute vraisemblance plausible selon les mots du philosophe Mark Hunyadi :

« l’idée jusque-là inouïe d’une plasticité intégrale de l’homme, n’ayant pour limites que celles de la physique et de la biologie elles-mêmes » [Hunyadi, 2004, p. 24].

Génie-génétique, pharmacologie, biotechnologies, nanotechnologies, les technosciences sont en effet aujourd’hui porteuses d’une même promesse, celle d’émanciper l’homme de tout déterminisme naturel. L’usage du vocable « posthumain » pour désigner cet être plus qu’humain, entièrement « revu et corrigé par la technique » [1], soustrait à tout ancrage biologique, l’illustre parfaitement [Robitaille, 2007]. C’est dire si le dépassement de soi, maître mot de nos sociétés occidentales [Queval, 2004], recèle désormais quelque chose de vertigineux.

Cette idée de plasticité humaine, d’un être qui n’est que ce qu’il se fait lui-même, n’est pourtant, en soi, pas tout à fait nouvelle. Sous le nom de « perfectibilité », les philosophes du siècle des Lumières exprimaient précisément cette idée selon laquelle l’être humain ne se définit par aucune essence fixe. Valeur fondatrice de l’humanisme moderne, au cœur des avancées tant démocratiques que scientifiques et techniques majeures de nos sociétés occidentales, la notion de perfectibilité suppose que l’être humain ne réalise son humanité que dans l’arrachement à la nature [Legros, 1990]. Si l’imaginaire contemporain paraît bien relié à cette représentation humaniste de la perfectibilité, une distance pourtant importante les sépare.

En retraçant les origines et le développement de cette idée de perfectibilité, de la Renaissance au XIXe siècle en passant par le siècle des Lumières qui l’a vu naître, cet article tentera de démontrer que, bien qu’il hérite du rationalisme des Lumières, l’imaginaire contemporain procède d’une distorsion majeure de l’idée de perfectibilité en occultant toute sa dimension sociale et politique. Poursuivant de manière unilatérale sa facette technoscientifique, la perfectibilité dont il est aujourd’hui question s’apparente davantage à l’adaptabilité de l’être humain qu’à son émancipation. Aussi, bien loin d’arracher l’homme à toute naturalisation, le modèle de perfectibilité aujourd’hui promu, focalisé sur l’optimisation de la vie et la performance, procède, en un renversement complet de son acception humaniste, d’une véritable biologisation de la culture [Cetina, 2004]. Lire la suite…