David Cayley, De la vie, 2021

Lettre ouverte à Jean-Pierre Dupuy et Wolfgang Palaver

 

« Et Galaad s’empara des gués du Jourdain, avant que ceux d’Éphraïm n’y arrivassent. Et quand un des fugitifs d’Éphraïm disait : Laissez-moi passer ; les gens de Galaad lui disaient : Es-tu Éphratien ? Et il répondait : Non.

Alors, ils lui disaient : Eh bien, dis : Shibboleth ; et il disait shibboleth, sans faire attention à bien prononcer ; alors, le saisissant, ils le mettaient à mort aux gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. » (Juges 12 : 5-6)

 

Un shibboleth est une ligne de démarcation, et c’est lorsqu’elles sont minces comme le fil du rasoir que les lignes de démarcation sont le plus clivantes. Pour Éphraïm, quarante-deux mille vies était le prix à payer pour rien de plus que ce que les linguistes appellent une fricative sourde. Nous n’en sommes pas encore là, mais il est certain que la pandémie crée des divisions entre amis. (Éphraïm et Galaad étaient-ils après tout si différents, si tout ce qui les distinguait était leur capacité à prononcer un son si essentiel ?) Il semble que l’un des shibboleths qui nous sépare soit le mot vie. Deux amis que j’admire se sont récemment trouvés en désaccord avec moi à propos de ce mot et de mon interprétation des idées d’Ivan Illich à ce sujet.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 23 décembre 2020, le théologien Wolfgang Palaver exprime sa crainte que l’affirmation d’Illich selon laquelle la vie est devenue un « fétiche » ne serve à justifier abusivement « le sacrifice des faibles. » Et dans un article intitulé Le véritable héritage d’Ivan Illich, pour le site Internet AOC, le philosophe français Jean-Pierre Dupuy affirme lui aussi que ceux qui suivent « la mode du covidoscepticisme » comprennent mal et s’approprient à tort les sévères critiques d’Illich au sujet de « l’idolâtrie de la vie ». Cet article est le second de deux articles de Dupuy sur la « prétendue “sacralisation” de la vie ». Le premier dénonce ce qu’il appelle « l’aveuglement des clercs ». Lire la suite »

David Cayley, Concerning life, 2021

an open letter to Jean-Pierre Dupuy and Wolfgang Palaver

 

“And the Gileadites took the fords of the Jordan against the Ephraimites. And when any of the fugitives of Ephraim said, “Let me go over,” the men of Gilead said to him, “Are you an Ephraimite?” When he said, “No”.

They said to him, “Then say Shibboleth,” and he said, “Sibboleth,” for he could not pronounce it right; then then seized him and slew him in the fords of the Jordan. And there fell at that time forty-two thousand of the Ephraimites.” (Judges 12: 3-6)

 

A shibboleth is a dividing line, and dividing lines are sharpest when they are razor thin. For the Ephraimites the price of forty-two thousand lives was nothing more than what linguists call an unvoiced fricative. Things are not yet quite so bad with us, but the pandemic has certainly brought division between friends. (And how great, after all, were the differences between Ephraimites and Gileadites, if all that distinguished them was the ability to make this crucial sound?) One of the shibboleths dividing us seems to be life. Recently two admired friends have taken issue with me over this word and the interpretation I have given of Ivan Illich’s views on the subject [see here].

Theologian Wolfgang Palaver, in an interview in the German weekly Die Zeit for Dec. 23, 2020, expresses concern that Illich’s claim that life has become “a fetish” is being abused as a justification for “sacrificing the weak.” And French philosopher Jean-Pierre Dupuy, in an article for the website AOC called “The True Legacy of Ivan Illich,” argues, similarly, that those who follow “the fashion of covidoscepticism” misunderstand and misappropriate Illich’s strictures on “the idolization of life.” Dupuy’s article is the second of two on the “alleged ‘sacralisation of life.’” The first denounces what Dupuy calls “the blindness of the intellectuals.” Lire la suite »

Mathieu Slama, Le gouvernement envisage de prolonger le passe sanitaire pour des raisons électoralistes, 2021

Le passe sanitaire qui devait initialement être abandonné après le 15 novembre pourrait être prolongé. Cette manœuvre vise surtout à séduire un électorat plutôt âgé et favorable au dispositif.

 

Cette fois, le doute n’est plus permis : le gouvernement prépare les esprits à la prolongation du passe sanitaire. Il y a quelques jours, il affirmait, par la voix de son porte-parole Gabriel Attal, que le passe sanitaire pourrait être supprimé dans certains territoires où le virus ne circule plus mais conservé dans d’autres. Puis on apprenait, par une «fuite» dans la presse (méthode de communication classique pour préparer les esprits à des annonces fortes et clivantes), qu’un projet de loi était en préparation pour prolonger la durée de vie du passe, initialement censé se terminer le 15 novembre dans le cadre de la précédente loi votée.Lire la suite »

Guillaume Zambrano, Le passe sanitaire est un moyen extrajudiciaire de désactiver socialement les gens, 2021

Selon le professeur de droit Guillaume Zambrano, le passe sanitaire est une atteinte aux droits fondamentaux ainsi qu’une sanction extrajudiciaire. Il a lancé une requête collective auprès de la Cour européenne des droits de l’Homme.

 

Reporterre : En quoi le passe sanitaire porte-t-il atteinte aux droits fondamentaux ?

Guillaume Zambrano : Être exclu des transports publics, hôpitaux, cafés, restaurants, bibliothèques, associations sportives et culturelles et autres lieux de réunion est une privation de liberté extrêmement lourde : c’est une privation du droit de réunion, de la liberté d’aller et de venir, une véritable exclusion de la vie sociale. Le plus grave est qu’il s’agit d’une sanction extrajudiciaire. Depuis le XVIIᵉ siècle et le Bill of Rights anglais destiné à limiter l’arbitraire des souverains, notre tradition juridique est fondée sur le principe de l’habeas corpus : toute personne privée de liberté a le droit de passer devant un juge. De fait, quand une personne est assignée à résidence ou condamnée à porter un bracelet électronique, la mesure doit être approuvée par le juge des libertés et de la détention. Quand on condamne des personnes pour des dommages sociaux comme le vol, la fraude fiscale, les coups et blessures, elles ont eu droit à un procès. Et généralement, le but visé est la réinsertion sociale : même pour des délits graves, il y a du sursis, des aménagements de peine. Mais avec le passe sanitaire, toute une catégorie de personnes reçoivent une sanction pénale maximale sans qu’il y ait eu de jugement, sans même avoir pu se défendre. Lire la suite »

Lentxo, Du nouveau dans la cyberdépendance, 2021

La question de « comment produire du commun ? » apparaît bien lointaine en période de crise sanitaire où confinements et politiques répressives ont pour effet de provoquer repli sur soi et distanciation de la vie sociale. La belle aubaine pour maintenir la société en état de coma social. Ironie du sort, nous venons de passer deux dates anniversaires, aux résonances symboliques fort opposées.

La première est celle des 150 ans de la déclaration de la Commune de Paris (28 mars 1871), avec pour perspective, à l’époque, la mutualisation du bien commun et l’émancipation des masses face au joug industriel bourgeois.

La seconde est celle du 1er anniversaire du basculement dans… le « monde d’après » (idée qui résonnait dans beaucoup d’esprits lors du 1er confinement). En période de crise, de nouvelles catégories de penser et de nouvelles manières de nommer apparaissent. Depuis un an, les termes « distanciel » et « présentiel » se sont imposés et se sont répandus comme un feu de brousse dans le langage quotidien. Si le virage dans le « monde d’après » est en train d’advenir, il semblerait qu’il se fasse à la vitesse du méga-incendie « Amazon ». Le numérique fait écran au réel.

Forcer la porte de sortie de la dystopie en cours, vers des horizons plus autonomes, suppose de réfléchir nos modes d’organisation hors de la servitude numérique, hors du totalitarisme de la donnée d’une puissance financière et technologique sans précédent. Hors du commun… Lire la suite »

La mort de l’anthropologue Marshall Sahlins, 2021

Homme de terrain, longtemps professeur à l’université de Chicago, à l’origine de grands débats dans la discipline, il était le spécialiste mondialement reconnu des sociétés océaniennes. Il est décédé le 5 avril 2021, à l’âge de 90 ans.

 

Marshall Sahlins est mort le 5 avril 2021, à l’âge de 90 ans, dans sa maison de Chicago (Illinois), où il a longtemps enseigné. Il était sans conteste le plus grand anthropologue contemporain de l’Océanie. Savant inclassable, homme de terrain et infatigable pourvoyeur d’idées, il a lancé certains des plus grands débats de la discipline. Il était l’auteur de dix-sept ouvrages, dont six traduits en français. Lire la suite »

Bertrand Louart, La revanche de Macron, 2021

Le 12 juillet 2021, Macron déclare:

«En fonction de l’évolution de la situation, nous devrons nous poser la question de la vaccination obligatoire pour tous les Français. […] Mais je fais le choix de la confiance. J’appelle solennellement tous nos concitoyens non-vaccinés à aller se faire vacciner au plus vite

Traduction en bon français: il n’y a aucun choix. Soit vous vous faites tous vacciner volontairement, soit il finit par rendre la vaccination obligatoire. Mais la manière dont il formule cette pseudo-alternative rend cette obligation à venir bien plus sympathique. Elle dépend de nous! Il nous fait confiance! On peut éviter la vaccination obligatoire! Pour ça, il suffit qu’on aille tous se faire vacciner! Un peu comme s’il nous disait: «Comme je suis sympa, je vous propose de jouer avec moi à pile ou face: face, je gagne, pile, vous perdez.»

Aussi ajoute-il: «La vaccination n’est pas tout de suite obligatoire pour tout le monde. Nous allons étendre au maximum le pass sanitaire pour pousser le maximum d’entre vous à aller vous faire vacciner.» Macron atteint ici le sommet de l’hypocrisie: la vaccination n’est pas obligatoire, mais le gouvernement va rendre tellement difficile la vie des non-vaccinés qu’ils n’auront d’autre choix que de se faire vacciner. On ne vous oblige pas, mais vous êtes obligés. Lire la suite »

Pièces & Main d’œuvre, La technocrature jette le masque, 2021

On se croyait seuls depuis lundi soir, dans le silence de l’été, comme tant d’autres sans doute, « abasourdis », « sidérés » par la « brutalité » du coup de force sanitaire du Chef d’En Marche, champion de la classe technocratique. Des messages de désarroi nous parvenaient de gens « pris par surprise », contraints d’annuler des événements, des réunions, des voyages, des vacances, contraints de subir des injections sous peine d’exclusion sociale, fichés, dénoncés à la vindicte officielle – celles de l’État et des forces qui le soutiennent, CSP +++ et Bac +++, de droite et de gauche « en même temps », bourgeois technocrates du Figaro et technocrates bourgeois du Monde. En attendant quoi ? D’être harcelés à domicile par les brigades sanitaires ? On se croyait seuls en voyant ce million de récalcitrants céder à la contrainte, souvent la rage au cœur, et se précipiter sur les sites de vaccination, à peine terminé le discours du Médecin-Président, afin d’éviter les représailles. Lire la suite »

Mathieu Slama, Le pass sanitaire introduit une rupture fondamentale dans notre contrat social, 2021

Alors que le chef de l’État a annoncé, le 12 juillet 2021, l’obligation vaccinale pour les personnels de santé et l’extension du passe sanitaire à de nombreuses activités, l’analyste politique Mathieu Slama estime que ces nouvelles mesures sont une aberration éthique, juridique et démocratique.

 

« Partout, nous aurons la même démarche : reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous ».

Cette phrase sidérante a été prononcée par Emmanuel Macron lors de son allocution d’hier soir, qui marque une étape supplémentaire dans le délitement démocratique de notre pays. L’extension du passe sanitaire, en particulier, constitue une atteinte essentielle non seulement à nos libertés, mais à notre contrat social et au concept même de citoyenneté tel qu’il s’est imposé depuis Rousseau. Lire la suite »

Matthieu Amiech, La gestion de la crise sanitaire nous entraîne vers une société-machine, 2021

Pour l’éditeur Matthieu Amiech, penseur critique du développement des technologies, la crise liée au Covid constitue « un effet d’aubaine pour les géants du numérique ». Face à « l’informatisation de toute la vie sociale », face à la mise « à l’arrêt » ou presque de la vie démocratique, les citoyens se retrouvent aujourd’hui « sans défense morale et politique ». Sa réponse : une « désobéissance concertée ».

 

Voilà un an que nous vivons sous le « régime Covid ». Un nouveau régime de relations sociales fait de perte du toucher, de disparition du festif, d’assèchement culturel et de reculs démocratiques. Un régime où le numérique s’impose à tous les niveaux, sans que l’impact écologique de cette mutation ne soit jamais interrogé.

Pour Matthieu Amiech, penseur de longue date du développement des technologies, celle-ci est pourtant profonde. En 2013, déjà, il alertait, dans un ouvrage collectif signé du groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), La Liberté dans le coma – Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, sur les menaces que fait peser la société numérique sur l’égalité et les libertés. Aujourd’hui, il s’alarme de la gestion technocratique et autoritaire de la pandémie.

Coordinateur et cofondateur des éditions La Lenteur, petite maison créée dans le Tarn en 2007, Matthieu Amiech a publié de nombreux textes critiques des évolutions technologiques, de la sphère internet au monde agricole, en passant par le nucléaire, ainsi que des ouvrages traitant d’anarchisme ou d’écologie politique. Entretien. Lire la suite »