Jean-Marc Lévy-Leblond, Objecteur de science, 2018

Entretien

Jean-Marc Lévy-Leblond occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Physicien de formation, professeur à l’université de Nice Sophia Antipolis, il s’est également pris au jeu de la philosophie et de l’histoire des sciences, s’est investi avec une énergie considérable dans l’édition et, au fil d’un parcours iconoclaste et éclectique, a proposé des réflexions stimulantes sur les rapports entre science et culture. À l’occasion d’un entretien qu’il nous a accordé à l’automne 2017, à Nice, nous avons souhaité l’interroger sur sa trajectoire intellectuelle, ses prises de position critiques sur l’état de la science ainsi que sur son important travail d’éditeur scientifique. Il en résulte des développements éclairants sur la « mise en culture » d’une « critique de science », pour reprendre des expressions qui lui sont chères [1]. Lire la suite »

Philippe Godard, Ce monde qui n’est plus le nôtre, 2015

Il est temps d’abandonner la voie de la recherche scientifique, non pas pour « oublier » les découvertes des savants et les nier, encore moins pour retomber dans des mensonges religieux ou mystiques, mais parce que la dose de science injectée à cette planète est plus que suffisante.

 

La science est un mode de compréhension du monde qui suppose que toute réalité ou tout événement physique, concret, observable, quantifiable, doit recevoir une explication abstraite, dite objective. Cette explication prend la forme de lois et de théorèmes qui ne peuvent pas venir en contradiction les uns avec les autres, à moins de considérer que la vérité n’avait pas encore été atteinte. Dans ce dernier cas, il convient de poursuivre la recherche scientifique afin d’élaborer de nouvelles lois, plus exactes, permettant enfin de vérifier la validité des faits jusque-là observés, lesquels la confirment et permettent même d’anticiper sur des découvertes à venir. Et toujours chercher de nouveaux faits, dans l’ordre de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, afin d’en arriver à une unité de la science, par une explication totale de l’univers. Lire la suite »

Sam Kriss, Fuck the moon !, 2015

Manifeste du Comité pour l’abolition de l’Espace

 

« Nique la Lune ! », tel est le slogan du Comité pour l’abolition de l’Espace, qui a traversé les siècles et dont on ignorait tout jusqu’à ce qu’un mystérieux manifeste soit récemment trouvé sur un banc de la gare Victoria, à Londres. Sa rédaction est attribuée au journaliste anglais Sam Kriss.

 

Il n’y a rien là-bas

Ils nous ont trompés. C’est un mensonge cruel et glaçant, si vaste et répandu qu’il a fini par ne plus être perceptible et par devenir le substrat invisible de la vie quotidienne. C’est un mensonge politique. Ils nous ont fait croire que l’Espace était beau.

Ils nous ont montré des nébuleuses, d’immenses nuages rose et bleu coiffés de tresses étoilées violettes, se développant au rythme de l’infinité cosmique jusqu’à adopter des formes génitales – des bites et des chattes larges de plusieurs années-lumière. Ils ont accolé à ces images des citations, petites flaques sémantiques destinées à nous faire croire que les galaxies s’adressaient à nous jusque dans les profondeurs de notre solitude, chuchotant à travers un infini brumeux. Leur message : vous êtes supérieurs à tous les autres, parce que, bordel, qu’est-ce que vous aimez la science. Lire la suite »

Sam Kriss, Manifesto of the Committee to Abolish Outer Space, 2015

There’s nothing there already.

We have been lied to, subjected to a cruel and chilly lie, one so vast and total it’s no longer fully perceivable but has turned into the unseen substrate of everyday life. It’s a political lie. They told us that outer space is beautiful.

They showed us nebulae, big pink and blue clouds draped in braids of purple stars, always resolving themselves at the pace of cosmic infinity into genital forms, cocks and cunts light years wide. They superimposed puddle-thin quotes over these pictures, so that the galaxies could speak to you in the depths of your loneliness, whispering from across a trackless infinity that you’re so much better than everyone else, because you fucking love science. The words are lies, the colors are lies, the nebulae are lies. These images are collated and pigmented by computers; they’re not a scene you could ever see out the porthole of your spaceship. Space isn’t even ugly; it isn’t anything. It’s a dead black void scattered with a few grey rocks, and they crash into each other according to a precise mathematical senselessness until all that’s left is dust. Lire la suite »

Claude Alvares, Science, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Je suis né dans une culture qui continue à exercer une plus grande influence et un plus grand pouvoir sur les comportements que la science moderne ne le fait, ou ne le fera jamais. Si ceci est bien compris, alors cette notice nécrologique ne paraîtra ni scandaleuse ni calomniatrice. Toute culture enjoint ses membres à faire preuve de respect à l’égard de certaines entités. La science moderne ne trouve pas sa place dans notre panthéon.

Loin de là. De ce côté-ci de Suez, en fait, la science moderne apparaît comme une marque de dentifrice importée. Elle contient des promesses raffinées, beaucoup de douceur et de charme. On peut l’utiliser, on l’utilise souvent (souvent inutilement), mais on peut s’en passer à tout moment, précisément parce qu’elle n’a pas encore beaucoup de rapport avec la vie. Lire la suite »

Claude Alvares, Science, 1992

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power

 

I was born into a culture that continues to exercise greater influence and power over behaviour than modern science does, or will ever do. If that were properly understood, then this obituary would not appear either scandalous or scurrilous. Every culture enjoins its members to maintain respect for certain entities. Modern science does not find a place in our pantheon.

Far from it. From this side of Suez, in fact, modern science appears akin to an imported brand of toothpaste. It contains elaborate promises and much sweetness and glamour. It can be used, is often used (many times pointlessly), yet can be dispensed with at any time precisely because it is still largely irrelevant to life. Lire la suite »

Claude Alvares, Ciencia, 1992

Diccionario del desarrollo,
Una guía del conocimiento como poder

 

Nací en una cultura que continúa ej erciendo una influencia y un poder sobre el comportamiento, mayores que la que logra o logrará nunca la ciencia moderna. Si eso fuese adecuadamente entendido, entonces este obituario no parecería escandaloso ni insolente. Cada cultura impone a sus miembros respeto por ciertas entidades. La ciencia moderna no tiene lugar en nuestro panteón.

Lejos de eso. Desde este lado de Suez, en efecto, la ciencia moderna se asemeja a una marca importada de pasta dental. Contiene elaboradas promesas y mucha dulzura y atractivo. Puede usarse y es usada con frecuencia (muchas veces sin ton ni son); aún así, puede dispensarse de ella en cualquier momento, precisamente porque es aún, en gran medida, irrelevante para la vida.
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Daniel Cérézuelle, Jean Brun et la généalogie du transhumanisme, 2019

Si depuis une quinzaine d’années on parle beaucoup du transhumanisme, il ne faut pas oublier que ce terme apparaît déjà en France à la fin des années 1930 dans des cercles intéressés par l’évolutionnisme, tant dans la version spiritualiste proposée par le père Teilhard de Chardin que dans la version scientiste du biologiste Julian Huxley (tenant d’une métaphysique pan-psychiste et apôtre d’une sorte de religion scientifique sans révélation). Dard et Moatti [1] ont montré que le terme « transhumanisme » apparaît en 1939 sous la plume de l’ingénieur économiste Jean Coutrot, théoricien et prophète d’une organisation rationnelle de l’économie et de l’humanité. Mais si l’usage du mot semble moderne, il ne fait que sanctionner l’émergence d’une mythologie transhumaniste et techniciste qui, elle, est beaucoup plus ancienne. « Nous sommes fatigués de l’homme », écrivait Nietzsche, bien avant les transhumanistes contemporains. Lire la suite »

Ann Thomson, L’homme-machine, mythe ou métaphore ?, 1988

L’Homme-machine, livre à scandale publié en 1747 et qui valut à son auteur, La Mettrie, d’être poursuivi même aux Pays-Bas, est un ouvrage dont le titre résonne comme un défi. Le titre, choisi avec l’instinct sûr de son auteur pour la formule frappante, semble sans équivoque. En déclarant que l’homme est une machine (et surtout une machine comme on la concevait à l’époque), La Mettrie se situe apparemment dans la lignée des théories cartésiennes sur les animaux-machines. Pour les hommes de la première moitié du XVIIIe siècle, cela voulait dire (même si Descartes lui-même avait une conception un peu différente) des machines physiques sans conscience ni même sentiment, des automates sans liberté. Malgré des études modernes sur la portée réelle de l’ « homme-machine » [1] cette conception subsiste toujours ; La Mettrie serait le représentant par excellence du « matérialisme mécaniste » inspiré directement de Descartes, en opposition non seulement au matérialisme d’inspiration lockienne d’un Helvétius, mais aussi au modèle plus dynamique et plus fécond de Diderot [2]. Il ne me semble donc pas inutile de revenir encore une fois sur le problème, pour essayer de montrer clairement la signification réelle de la « thèse de l’homme-machine » et sa place dans la pensée de l’époque. Lire la suite »

Tomjo, Art-machine pour monde-machine, 2019

Des artistes au secours des scientifiques au secours du monde

Depuis quelques années, les critiques du post-modernisme et du transhumanisme en philosophie et sciences humaines ont été nombreuses. Un autre secteur de la production intellectuelle, tout autant détenteur du « pouvoir de prescrire » (Illich), est celui de l’art contemporain, mis au service des dernières marchandises technologiques. Nous verrons dans le théâtre et les beaux arts quelques représentants rencontrés autour de moi. Ils sont principalement Lillois, mais ont une audience au moins nationale.

 

« Je me flatte de n’avoir aucun goût et surtout pas celui de me laisser divertir par le spectacle d’une culture qui, pour la première fois, et au mépris d’elle-même, trouve son sens à s’abaisser devant le réel. Je doute même qu’il y ait jamais eu plus étroite collaboration entre artistes, universitaires, industriels, scientifiques, promoteurs et politiciens, pour en finir avec ce no man’s land entre réalité et langage grâce auquel, depuis toujours, la pensée déjoue le réel et son emprise sur l’être tout entier. De cet espace incontrôlable, où se crée organiquement le lien entre l’imaginaire et la liberté, nous sont venues et peuvent encore nous venir nos plus fortes chances de conjurer le désagrément d’exister. Ce qu’on appelle la poésie n’a pas d’autre justification. Elle est cette fulgurante précarité, à même de faire rempart, certains jours, contre l’inacceptable et, parfois, d’en détourner le cours. Il suffit pourtant qu’elle cesse d’être cet éclair dans la nuit, pour devenir clarté installée en mensonge esthétique où les mots comme les formes s’organisent en figures interchangeables dont l’unique fonction se réduit, en fin de compte, à divertir.

Les exemples en sont aujourd’hui si nombreux qu’on pourrait croire à une entreprise délibérée. »

Annie Le Brun, Appel d’air, après Tchernobyl, 1988.
(réed. Verdier, après Fukushima, 2011)

 

Je ne suis ni critique de théâtre, ni auteur dramatique, ni historien de l’art. Je suis un habitant lambda de la métropole lilloise, mais un habitant attentif à ce qui s’y déroule avant d’en témoigner dans divers journaux. Au cœur de cette ville, au milieu des boutiques et des chaînes commerciales, se trouve la scène nationale du Théâtre du nord. Je découvre son directeur Christophe Rauck dans l’éditorial du programme du Théâtre du Nord en 2013 dans lequel il vante, en substance, l’inscription de son théâtre dans la vie de la cité, mais aussi l’inscription des citoyens dans son théâtre. La première fois que je pus moi-même m’inscrire dans son théâtre, ce fut pour l’occuper en 2014 avec mes amis intermittents, précaires comme moi. Mais contre l’avis de Christophe Rauck. Je compris alors que la cité pouvait s’inscrire dans son théâtre selon les conditions de la direction, en s’acquittant d’un ticket d’entrée pour des spectacles. Le Théâtre du Nord est donc bien un lieu militant qui défend en dits comme en faits sa ligne politique, ce qui entraîne des attendus et des interdits. Lire la suite »