Philip Ball, L’esprit de Dieu ?, 2021

Les raisons de la déification
de Stephen Hawking

 

Une nouvelle biographie soutient que le célèbre physicien a fait son autopromotion sans vergogne et que sa réputation a été surfaite.

 

Dans l’une de ses conférences Reith de 2016, Stephen Hawking (1942-2018) a dit une chose étrange. « Les gens ont cherché des mini trous noirs… mais n’en ont jusqu’à présent pas trouvé », a-t-il entonné avec son synthétiseur vocal. « C’est dommage, car s’ils en avaient trouvé, j’aurais obtenu un prix Nobel ». Le public de la Royal Institution de Londres (dont je faisais partie) a ri. Mais j’ai été frappé par le fait qu’il était inhabituel pour un scientifique de déclarer publiquement que son travail méritait un prix Nobel. Ce n’était pas un commentaire en l’air. Quelques minutes plus tard, Hawking a décrit comment de mini trous noirs – dont il avait prédit la signature au début des années 1970 – pourraient encore être observés dans le Grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN, à Genève. « Je pourrais donc avoir un prix Nobel après tout », a-t-il ajouté, sous les rires. Lire la suite »

Marc Angenot, Malaise dans l’idée de Progrès, 1989

En l’an 1889

Résumé

Un échantillonnage des publications de 1889 sert de corpus à une étude des thématisations du Progrès. Opposé aux paradigmes de l’Évolution et de la Décadence, le Progrès se révèle un idéologème à « géométrie variable », écartelé entre un idéalisme volontariste et un déterminisme conservateur perdant tout contenu scientifique en passant du triomphalisme anticlérical au catastrophisme moralisateur, bon pour la métaphore et la politique.

 

Dans le présent article, je vais chercher à analyser systématiquement la manière dont le progrès se trouve, tout au long de l’année 1889, un siècle après la Révolution, thématisé dans les différents secteurs discursifs et selon les idéologies qui s’affrontent. De l’ensemble des inventaires pratiqués dans un échantillonnage raisonné des publications de cette année-là, résultent les éléments d’une vision du monde dominante à cette époque-là.

Le projet d’une analyse du discours social s’appuie sur l’hypothèse d’une intertextualité généralisée ; en prenant pour fil conducteur le mot progrès, on rencontrera d’emblée d’autres termes chargés de valeurs, d’affinités, de récits implicites dont il faudrait pouvoir suivre le parcours discursif et les avatars sémantiques. Le grand discours triomphaliste sur le Progrès fatal et continu sur la convergence harmonieuse des progrès scientifiques et des progrès sociaux est en train de se dégrader pour n’être plus bientôt qu’un thème d’apparat pour comices agricoles. Même les éditorialistes républicains hésitent en 1889 à entonner le péan progressiste sans nuances ni réserves. Lire la suite »

Adrien D., Tous Thomas Pesquet!, 2021

Dans le premier tome de L’Obsolescence de l’homme (1956), le philosophe Günther Anders décrit ainsi la condition de ses contemporains rivés à leur poste de télévision ou de radio :

« Ils sont assis à des millions d’exemplaires, séparés mais pourtant identiques, enfermés dans leurs cages tels des ermites – non pas pour fuir le monde, mais jamais, jamais manquer la moindre bribe du monde en effigie. » [1]

Pour Anders, les hommes des sociétés industrielles sont devenus de véritables « ermites de masse », tellement satisfaits de leur condition et tellement désireux de se retrouver traversés par le flux des sons et des images, qu’il note dans le deuxième tome de son ouvrage :

« N’importe quel intérieur de spoutnik aménagé semblerait habitable et accueillant à côté d’une pièce sans radio ou sans télévision. » [2]

Cet enfermement, cette hypnose et cette dépendance vis-à-vis des outils de communication qui ne cessent de se confirmer depuis, ont atteint un paroxysme lors du premier confinement de mars 2020. Rien d’étonnant alors de voir l’astronaute Thomas Pesquet, ayant vécu lui-même dans une sorte de spoutnik ultra-connecté pendant des mois, invité sur les plateaux télés afin d’y prodiguer quelques conseils pour mieux vivre cette période [3]. Pour prolonger les métaphores du spoutnik et de l’ermite, nous voulons ici démontrer que les conditions de (sur)vie de Thomas Pesquet dans la station spatiale internationale (ISS) représentent notre future condition humaine voire, par certains aspects, est déjà la nôtre en ces temps de pandémie. Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.
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Nicolas Le Dévédec, La grande adaptation, 2019

Résumé

Le transhumanisme ne se réduit pas à un projet technoscientifique. Il engage un rapport au monde, à la collectivité, à la cité (polis), qu’il est nécessaire d’interroger, au-delà des enjeux éthiques et utilitaristes qui tendent aujourd’hui à prédominer dans les débats. C’est la nature et le sens de ce « rapport au monde » promu par le mouvement que cet article entend mettre en lumière dans une perspective théorique critique. Son objectif est de montrer que le transhumanisme, y compris quant à la branche dite sociale et progressiste du mouvement, promeut et diffuse un rapport au monde qui se caractérise fondamentalement par l’élusion du politique, au sens philosophique et fondamental du terme. Sur des sujets aussi divers que la prise en charge des risques globaux planétaires, la question des problèmes de santé publique, le bien-être conjugal ou encore les questions écologiques, les transhumanistes avancent des explications de type « psycho-bio-évolutionnistes » qui exonèrent les sociétés capitalistes de toute responsabilité et conduisent à privilégier des solutions technoscientifiques centrées sur l’adaptation humaine. Lire la suite »

David Watson, Saturne et le scientisme, 1980

La voilà, l’air vaguement pornographique sur les couvertures brillantes des hebdomadaires, la planète Saturne. Qu’avons-nous découvert ? Je ne sais pas, je ne les ai pas lues, me sentant écrasé comme la Terre par l’inertie vertigineuse de ce siècle qui plonge comme un satellite flamboyant vers le néant. Le ciel gris, le temps qui se refroidit, les sirènes au loin.

Certains citoyens commentent en chuchotant avec respect les merveilles de Saturne, discutant du nombre d’anneaux et de lunes selon les derniers comptages, alors que l’univers corrosif qui les entoure menace d’être anéanti. Ils bavent sur les photographies d’une planète que la plupart d’entre eux ne pourraient pas repérer dans un ciel nocturne clair – c’est-à-dire si le ciel nocturne n’avait pas déjà été colonisé et effacé par la lumière de la ville et la poussière mortelle de la civilisation même qui a permis d’envoyer des gadgets et des techniciens vers les étoiles. Mais tout est si groovy sur Saturne, si coloré et tempétueux. Ils le savent parce qu’ils ont tout regardé à la télévision. Lire la suite »

David Watson, Saturn and Scientism, 1980

There she is, looking vaguely pornographic on the glossy covers of the weekly magazines, the planet Saturn. What have we discovered? I don’t know, I haven’t read them, feeling squashed as I do to the Earth by the giddying inertia of this century which plummets like a flaming satellite towards the nothingness. Grey skies, the weather turning cold, sirens in the distance. Some citizens walk by whispering reverently of the wonders of Saturn, disputing the number of rings and moons according to the latest counts, as the corroding universe about them threatens to be annihilated. They drool over photographs of a planet most of them couldn’t spot in a clear night sky — that is, if the night sky hadn’t already been colonized and obliterated by the city light and the lethal dust of the very civilization which made it possible to send gadgets and technicians to the stars. But everything is so groovy on Saturn, so colorful and tempestuous. They know because they watched it all on television. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Pour une philosophie matérialiste de la liberté, 2018

Les Réflexions… de Simone Weil en 1934

Il pourrait sembler paradoxal de chercher chez Simone Weil (1909-1943), philosophe surtout connue pour son ardente spiritualité, une réflexion matérialiste sur la liberté. Ce serait mal connaître la pensée et le parcours de cette intellectuelle que son engagement viscéral pour la liberté et la justice a conduit à « s’établir » (avant l’heure) à l’usine et à rejoindre les colonnes anarchistes pendant la révolution espagnole [1]. En réalité, elle a toujours oscillé entre critique et mystique, sur fond de sensibilité exacerbée au « malheur des autres » [2], notamment des ouvriers. Si elle s’est de plus en plus consacrée, à la fin de sa courte vie, à la mystique chrétienne de « l’amour de Dieu », elle s’est d’abord concentrée sur la critique sociale du capitalisme et de ses métastases coloniales et fascistes. Ce faisant, elle a formulé une vision originale et lucide de la liberté, à la fois parce qu’elle l’aborde comme une « forme de vie matérielle » [3] et parce qu’elle bouscule ainsi une idée aussi pernicieuse que courante (surtout dans les milieux progressistes) : être libre, ce serait être « délivré de la nécessité ». Lire la suite »

Arturo Escobar, L’invention du développement, 1999

Un des nombreux changements survenus dans la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale a été la « découverte » de la pauvreté de masse en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Passée relativement inaperçue et apparemment logique, cette découverte allait servir de fondement à une importante restructuration de la culture et de l’économie politique à l’échelle mondiale. Le discours guerrier a investi le domaine social et un nouveau terrain géographique : le tiers monde. La lutte contre le fascisme a été mise de côté tandis que la « guerre contre la pauvreté » a commencé à occuper une grande place. Des faits éloquents ont été invoqués pour justifier cette nouvelle guerre, comme l’écrit Harold Wilson dans The War on World Poverty [La Guerre contre la pauvreté mondiale, 1953]), :

« Plus de [1,5 milliard] de personnes, soit environ deux tiers de la population mondiale, vivent une situation de faim aiguë, ce qui signifie qu’elles sont en proie à des maladies de la nutrition identifiables. Cette faim est à la fois la cause et la résultante de la pauvreté, des conditions sordides et de la misère que ces gens connaissent. »

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Arturo Escobar, The Invention of Development, 1999

Development was – and continues to be for the most part – a top-down, ethnocentric, and technocratic approach that treats people and cultures as abstract concepts, statistical figures to be moved up and down in the charts of “progress”. … It comes as no surprise that development became a force so destructive to third world cultures, ironically in the name of people’s interests.

 

One of the many changes that occurred in the early post-World War II period was the “discovery” of mass poverty in Asia, Africa, and Latin America. Relatively inconspicuous and seemingly logical, this discovery was to provide the anchor for an important restructuring of global culture and political economy. The discourse of war was displaced onto the social domain and to a new geographic terrain: the third world. Left behind was the struggle against fascism as the “war on poverty” in the third world began to occupy a prominent place. Eloquent facts were adduced to justify this new war: “Over [1.5 billion] people, something like two-thirds of the world population”, Harold Wilson noted in The War on World Poverty, “are living in conditions of acute hunger, defined in terms of identifiable nutritional disease. This hunger is at the same time the cause and effect of poverty, squalor, and misery in which they live”. Lire la suite »