Laurence De Cock, École ouverte, 2021

ou le monde parallèle de Jean-Michel Blanquer

Le dernier livre auto-promotionnel de Jean-Michel Blanquer se lit comme un programme électoral, teinté de petits arrangements avec la vérité et sur un ton exagérément lyrique. Son titre, École ouverte, joue de la polysémie pour défendre tant l’ouverture des écoles pendant la pandémie que sa vision de « l’école du futur » – une école mondialisée, déshumanisée et guidée par l’impératif de compétitivité.

Entre 2014 et 2018, Jean-Michel Blanquer a successivement publié L’école de la vie, L’école de demain, L’école de la confiance, trois ouvrages qui résument assez bien sa vision de l’école, ses perspectives de carrière et ses desseins programmatiques. Mais on pensait la trilogie achevée. Or un petit dernier vient de voir le jour, pour lequel le ministre de l’Éducation nationale fait des infidélités à son éditeur fétiche Odile Jacob et entre dans la cour de la prestigieuse maison d’édition fondée par Gaston Gallimard. Il faut dire que l’enjeu est important. Il est désormais temps de défendre un bilan qui est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’éducation. Lire la suite »

Geneviève Pruvost, L’écoféminisme s’attaque au capitalisme à sa racine, 2021

L’écoféminisme désigne de multiples courants de pensée qui lient la domination exercée par les hommes sur les femmes et celle qu’ils exercent sur la nature. Il devient présent dans le débat public, ainsi l’attribution, début 2021, du prix du livre de l’écologie politique à la philosophe Jeanne Burgart-Goutal pour son ouvrage Être écoféministe. Théories et pratiques (éd. L’Échappée, 2020).

La chercheuse Geneviève Pruvost, sociologue du genre, du travail et de la notion de violence légale et illégale (elle est co-autrice avec Coline Cardi en 2012 d’un ouvrage intitulé Penser la violence des femmes, éd. La Découverte), travaille depuis une dizaine d’années sur les alternatives rurales et les façons de faire société en marge et aux limites du monde marchand. Ce travail comprend deux volets : une ethnographie comptable d’une famille de paysans-boulangers, dont la publication est prévue en 2022, et une magistrale enquête intellectuelle sur les filiations théoriques et conceptuelles des écoféministes, et le dialogue qu’elles entretiennent avec d’autres penseurs de l’écologie politique et de l’anticapitalisme. En septembre 2021, elle a publié Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (éd. La Découverte, 2021). Lire la suite »

Boris Souvarine, Staline: pourquoi et comment, 1978

Certains intellectuels revendiquent un « léninisme écologique » – Frédéric Lordon et Andréas Malm, par exemple – « sans rien oublier des abominations qui sont venues avec » la dictature des Bolchéviques, mais sans nous dire comment ils comptent s’y prendre pour éviter de les reproduire. Il ne nous semble donc pas inutile de rappeler comment Staline a établit son pouvoir.

 

Il y a déjà bon nombre d’ouvrages sur Staline et son régime, plusieurs n’étant pas sans de réels mérites, mais aucun ne répond explicitement à la question que se pose tout lecteur attentif : pourquoi et comment Staline a-t-il pu s’imposer comme seul maître de l’Empire pseudo-soviétique, envers et contre les autres dirigeants du Parti unique et de l’État prétendu prolétarien, lesquels dirigeants le surclassaient à tous égards, de l’avis unanime ? Car à la mort de Lénine en 1924, presque personne ne connaissait même le nom de Staline, sauf dans les hautes sphères du Parti entre révolutionnaires professionnels. Dans le document connu sous le nom de « testament », Lénine désigne cinq de ses plus proches compagnons comme appelés à lui succéder : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et Piatakov. Cinq ans après, Staline les avait tous évincés de la direction des affaires. En attendant de les exterminer. Pourquoi et comment ? Lire la suite »

Philippe Oberlé, Half-Earth : sanctuariser la moitié de la Terre, 2021

un projet utopique, écofasciste et technocratique

Dans son livre Half-Earth : Our Planet’s Fight for Life [Demi-Terre : le combat de notre planète pour la vie] paru en 2016, le célèbre biologiste Edward Osborne Wilson détaille son plan de sauvetage pour la biosphère. Sa recette ? Sanctuariser au moins la moitié de la planète et utiliser l’innovation technologique pour extraire l’espèce humaine de son milieu naturel. Cette dernière évoluerait alors dans une bulle hors-sol entièrement déconnectée du reste du vivant. Wilson cite quelques-uns des ingrédients de sa solution miracle : création d’un « réseau mondial de réserves naturelles inviolables couvrant [au minimum] la moitié de la surface terrestre » ; biologie synthétique pour optimiser la production de nourriture ; organismes et cultures vivrières génétiquement modifiés ; fermes verticales ; « création de vie artificielle et d’un esprit artificiel » ; installation de milliers de caméras dans les réserves pour des visites virtuelles ; numérisation des relations humaines et des relations humains-nature ; inventorier la totalité de la biosphère grâce à l’intelligence artificielle et aux machines ; et bien d’autres choses effrayantes mais symptomatiques du virus technoscientiste.

Avec son curriculum vitae à rallonge et son discours d’une arrogance extrême, Edward Osborne Wilson apparaît comme un digne représentant de la vermine technocratique. Professeur à Harvard, père fondateur de la sociobiologie et de la biogéographie, inventeur du terme « biodiversité », récipiendaire de deux prix Pullitzer dont un pour son livre On Human Nature [Sur la nature humaine], et membre de l’Académie états-unienne des Arts et des Sciences, Wilson a été élu en 1995 par le Time Magazine comme l’un des vingt-cinq États-Uniens les plus influents. En 2005, la revue Foreign Policy le comptait parmi les cent intellectuels les plus importants [1]. Autre preuve de sa consécration par la culture dominante, E.O. Wilson a donné son nom à une fondation œuvrant pour la biodiversité. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Le miroir, la cornue et la pierre de touche, 2010

Que peut la littérature pour la science ?

La science, on ne le dira jamais assez, est jeune – en tout cas si l’on entend sous ce mot, « science », le mode présent de production des connaissances que nous appelons scientifiques, et pas seulement ces connaissances elles-mêmes. Car c’est bien la façon dont nous faisons la science, et ce que nous en faisons, qui nous pose tant de redoutables problèmes aujourd’hui. On ne saurait guère, pour remonter aux origines de cette science, de notre science, retourner en deçà du XVIIe siècle et de sa révolution souvent appelée « galiléenne », à si juste titre. La science est jeune, donc. Nouvelle venue dans le concert des arts et métiers, elle a besoin d’être éduquée, cultivée, policée. Encore adolescente, elle peut mal tourner. Elle a besoin de savoir qui elle est, de prendre une pleine conscience de sa nature propre, pour connaître ses limites et dompter ses tentations.

Dans cette « mise en culture » [1], un rôle majeur revient, bien sûr, à la littérature : parce qu’elle apporte « ce qu’elle seule peut donner aux lecteurs : une connaissance approfondie, plus complexe, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition, de ce qu’est leur vie » [2]. En un temps où notre condition, notre vie sont soumises de plein fouet à l’impact de la technoscience, la littérature peut nous en donner une connaissance « plus complexe et plus juste » que beaucoup d’analyses théoriques, qu’elles soient historiques, épistémologiques ou sociologiques. Et cela vaut d’abord pour les scientifiques, dont l’enfermement dans leurs laboratoires ne facilite guère la prise de conscience. Ce qui suit peut ainsi être conçu comme une contribution à la mise en œuvre du « Connais-toi toi-même » socratique, à l’usage des scientifiques et – qui peut le plus, peut le moins ! – des profanes.

C’est donc délibérément que je m’intéresserai plus à ce que la littérature peut donner à la science qu’à ce qu’elle lui prend. Depuis longtemps, certes, la pratique littéraire a puisé dans l’activité scientifique nombre d’images, de métaphores, de modèles, de formes – et de nombreuses études ont été consacrées à ces emprunts. Lire la suite »

Philip Ball, L’esprit de Dieu ?, 2021

Les raisons de la déification
de Stephen Hawking

 

Une nouvelle biographie soutient que le célèbre physicien a fait son autopromotion sans vergogne et que sa réputation a été surfaite.

 

Dans l’une de ses conférences Reith de 2016, Stephen Hawking (1942-2018) a dit une chose étrange. « Les gens ont cherché des mini trous noirs… mais n’en ont jusqu’à présent pas trouvé », a-t-il entonné avec son synthétiseur vocal. « C’est dommage, car s’ils en avaient trouvé, j’aurais obtenu un prix Nobel ». Le public de la Royal Institution de Londres (dont je faisais partie) a ri. Mais j’ai été frappé par le fait qu’il était inhabituel pour un scientifique de déclarer publiquement que son travail méritait un prix Nobel. Ce n’était pas un commentaire en l’air. Quelques minutes plus tard, Hawking a décrit comment de mini trous noirs – dont il avait prédit la signature au début des années 1970 – pourraient encore être observés dans le Grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN, à Genève. « Je pourrais donc avoir un prix Nobel après tout », a-t-il ajouté, sous les rires. Lire la suite »

L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, 2021

La clef à molette des champs

 

Loin de se limiter aux seules métropoles, le déferlement high-tech s’abat aussi sur les campagnes et les activités agricoles, transformant peu à peu les anciens paysans en simples opérateurs de machines. Pour contrer ce mouvement de fond, une coopérative d’autoconstruction de machines agricoles s’est monté il y a une dizaine d’années en Isère. L’Atelier paysan – c’est son nom – aujourd’hui installé à Renage, à trente kilomètres de Grenoble, connaît un petit succès et une croissance importante ces dernières années. Discussion avec deux de ses membres autour de la philosophie, des questionnements et des limites de cette structure

 

L’Atelier paysan est né presque en même temps que le Postillon : Il y a un peu plus de 10 ans. À l’époque Fabrice Clerc, qui travaille pour Adabio, une association pour le développement de l’agriculture biologique, rencontre Joseph Templier, paysan installé en Isère, à Saint-Blaise-du-Buis. Comment ça s’est passé ?

Fabrice Clerc : À l’époque Joseph avait une ferme en maraîchage bio sur laquelle il faisait de la culture en « planches permanentes », une méthode qu’il avait découverte lors d’un voyage en Allemagne, grâce à trois machines qu’il a conçues et autoconstruites : le vibroplanche, le cultibutte et la butteuse à planche.

Il était parti du constat que les machines agricoles conventionnelles entraînent un appauvrissement de la terre. Au delà de ça, on partageait également l’idée que ces machines engendrent une perte d’autonomie de la paysannerie : en amont tu ne choisis pas l’outil avec lequel tu travailles et en aval elles induisent une production standardisée que tu ne pourras pas écouler en vente directe et qui t’impose donc de te conformer aux impératifs de la filière. C’est une double contrainte terrible dans laquelle tu te retrouves coincé. Lire la suite »

Anselm Jappe, Un monde bétonné, 2020

Entretien avec Anselm Jappe

Comment le béton a-t-il recouvert notre milieu ? Le livre Béton. Arme de construction massive du capitalisme, publié aux éditions L’Échappée, analyse l’histoire de ce matériau ravageur et critique à travers lui l’architecture et l’urbanisme modernes.

Pour une fois qu’un tenant de la fort abstraite « théorie de la valeur » (WertKritik) fait dans le concrete avec talent, ne boudons pas notre plaisir… Lire la suite »

Radio: Jocelyne Mallet, Une immersion chez les Gilets Jaunes, 2021

Les pauvres font l’Histoire, les autres la commentent. Ces mots relevés sur un mur, Sébastien Navarro aime les rappeler dans Péage Sud, son livre sur les Gilets Jaunes. Dans sa tournure un rien assassine, la phrase est censée secouer une habitude généralement prise sur les bancs d’école, sans y prendre garde, à savoir penser que l’Histoire est telle que la racontent les dominants. C’est le préjugé qu’a combattu avec force détermination Henri Guillemin (1903-1992), en tant qu’historien. Lire la suite »

Thierry Ribault, Contre la résilience, 2021

À Fukushima et ailleurs

deux interviews

 

La résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes

 

Alors que le projet de loi Climat et résilience est examiné à l’Assemblée nationale, le chercheur en sciences sociales Thierry Ribault se livre à une critique virulente de la « technologie du consentement » visant, selon lui, à rendre acceptable le désastre par tous.

 

Face à l’épidémie de Covid-19, au changement climatique ou au terrorisme, la société française est invitée à renforcer sa résilience. Dix ans après la catastrophe de Fukushima et l’adoption par le Japon d’un plan de « résilience nationale », l’Assemblée nationale examine le projet de loi Climat et résilience.

Chercheur en sciences sociales au CNRS, coauteur avec Nadine Ribault des Sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima (L’Encyclopédie des nuisances, 2012), Thierry Ribault vient de publier Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs (éd. L’Echappée). Une critique radicale d’un concept qu’il décrit à la fois comme une idéologie de l’adaptation et une technologie du consentement qui vise à rendre acceptable le désastre en évitant de nous interroger sur ses causes. Lire la suite »