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Archive for the ‘Recension d’ouvrages’ Category

Annie Gouilleux, Lewis Mumford et Le Mythe de la machine, 2019

17 février 2020 Laisser un commentaire

Présentation d’une nouvelle traduction

Entretien avec Annie Gouilleux, qui nous procure, avec Gregory Cingal, une nouvelle traduction de l’ouvrage Le Mythe de la machine de Lewis Mumford (1895-1990), aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (420 p., 28€).

 

PMO : Pourrais-tu nous retracer ton chemin politico-intellectuel ? D’où pars-tu ? Que faisais-tu ? Comment en es-tu arrivée finalement au courant anti-industriel ? puis à Lewis Mumford ?

Annie Gouilleux : Je suis née dans les Vosges il y a 71 ans, mais mes parents ont dû rapidement chercher du travail ailleurs et j’ai été élevée dans la banlieue grenobloise où sont nés mes frères et sœurs. J’ai eu une enfance des plus ordinaires. Je ne sais plus comment j’ai appris que mon père avait été déporté en camp de concentration pendant la guerre (Neuengamme), car c’était un sujet tabou à la maison, à tel point qu’en classe de troisième, seule fille de déporté, j’ai été la seule à ne pas être autorisée à assister à une projection de Nuits et brouillards. Je suis convaincue que mon père voulait nous protéger. Mais ma mère lisait L’École émancipée (publication destinée aux instituteurs) et elle avait laissé traîner un numéro que je me suis empressée de lire en cachette, et ainsi de suite avec toute la « littérature concentrationnaire » sur laquelle j’ai pu mettre la main à l’époque (pas grand-chose, en vérité). Je signale cela parce que ce genre de découverte ne donne pas vraiment confiance dans l’humanité, dans les institutions, et peut être source d’une certaine anxiété, surtout lorsqu’on ne peut pas en parler. Mon père est mort d’une leucémie en 1970. Lire la suite…

Grégoire Quevreux, Critique du darwinisme de gauche, 2015

14 janvier 2020 2 commentaires

Vouloir fonder l’action politique sur la biologie a aujourd’hui, avec raison, mauvaise presse. Il n’en fut pas toujours ainsi. La première moitié du XXe siècle a en effet vu par exemple l’adoption de lois eugénistes aux États-Unis [1], dans les pays scandinaves et, bien sûr, en Allemagne. Le racialisme, l’eugénisme et le darwinisme social nés dans le sillage des travaux de Darwin ne furent en effet pas l’apanage de quelques savants fous et extrémistes politiques, mais furent au contraire partagés par une partie importante de l’establishment intellectuel, scientifique et politique du début du XXe siècle [2]. Si l’interprétation politique de la théorie darwinienne de l’évolution caractérise ainsi surtout certains courants classiquement considérés comme de droite, il y eut des exceptions. L’anarchiste russe Pierre Kropotkine (1842-1921) proposa ainsi en 1902 de fonder la future société socialiste sur la tendance naturelle des hommes pour la coopération [3]. C’est finalement une réactualisation de ce projet que propose Peter Singer dans son livre Une gauche darwinienne [4] dont nous proposons ici une rapide lecture critique. Lire la suite…

Fabrice Flipo, Démocratie des crédules ou arrogance des clercs ?, 2014

12 janvier 2020 Laisser un commentaire

Gérald Bronner,
La démocratie des crédules,
éd. PUF, 2013.

 

Le thème de cet ouvrage est fortement d’actualité. Il est question en effet de la massification de l’information et de ses conséquences, notamment sur la vie en commun. L’auteur le souligne dès son introduction: la confiance étant au cœur de l’ordre social, celle-ci ne va-t-elle pas se trouver mise à mal par la prolifération anarchique de l’ « offre » d’information?

 

Les deux premiers chapitres décrivent quelles ont été les révolutions successives dans le domaine de la fabrication et la diffusion de l’information, que l’auteur appelle la «révolution sur le marché cognitif», et les dangers possibles. On ne reviendra pas ici sur le premier point, bien décrit dans d’innombrables ouvrages consacrés à la «société de l’information», son histoire et ses enjeux [1]. Venons-en tout de suite à ce qui nous paraît être l’apport du livre: la mise en évidence de diverses formes de biais qui peuvent se manifester dans l’acquisition de connaissances, en tant qu’elles se distinguent des croyances. Lire la suite…

Renaud Garcia, Le Sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, 2018

21 décembre 2019 Laisser un commentaire

« Le divin que communique à la matière la perception sensuelle de la vie, au lieu de l’employer à chercher le goût des choses, nous l’utilisons à en expliquer les raisons. Quand précisément la raison des choses est leur goût. »

Jean Giono, Le Poids du ciel

« Je préférerais échanger des idées avec les oiseaux qui peuplent notre planète plutôt que d’apprendre à entretenir des communications intergalactiques avec quelque obscure race d’humanoïdes habitant un astre satellite du système de Bételgeuse. Les bœufs d’abord, la charrue ensuite. »

Edward Abbey, Désert solitaire

Professeur de philosophie au lycée, me voici devant une classe, présent aux adolescents de dix-sept, dix-huit ou dix-neuf ans qui me font face. À cette heure, la lumière du matin hivernal réchauffe difficilement les élèves, dont les mimiques paraissent surjouer un état de glaciation imminente. Nous en rions ensemble, avant que je ne ressente à mon tour la froideur de la salle, due au dysfonctionnement d’un radiateur. Je comprends tout de suite mieux leur air transi. Les conditions climatiques, l’heure précoce du cours, la recherche déçue d’une source de chaleur dans la salle de classe : tout cela confère une tonalité affective particulière à ce premier contact de la journée, que l’on pourrait considérer pourtant, de l’extérieur, comme tout à fait routinier. Le cours débute. Pour effectuer mon travail académique, il me serait possible de débiter un contenu théorique, en position assise, sans quitter ma table. Mais je préfère me tenir debout et bouger, je retrouve dans cette posture mon « assiette » naturelle, située dans un lieu familier. Alors, tout en parlant et guidant la leçon, je saisis, par une compréhension toute corporelle, la fatigue qui se lit sur le visage de cette élève lorgnant en direction de la fenêtre, l’incompréhension d’un autre qui me porte immédiatement à clarifier un point ou à suspendre le cours d’une démonstration par une question adressée à la collectivité. Plus tard, un enjeu théorique suscite des interventions dans l’auditoire, des controverses. L’atmosphère ouatée du début disparaît progressivement, les énergies intellectuelles se réveillent et les élèves prennent en charge une discussion férocement indisciplinée. Il y a du bruit, objectivement. Or, une classe où il y a du bruit, n’est-ce pas le signe d’un manque de cadre, et d’un échec de l’enseignant à transmettre le contenu du cours dans des conditions optimales pour tous ? C’est parfois vrai, et il s’agit en tout cas d’une représentation académique bien partagée. Pourtant, ce bruit-ci, qui monte à cet instant-là, dans cette classe-là, à partir de désaccords adolescents indissolublement théoriques et personnels, ce bruit, donc, je le perçois affectivement comme du «bon» bruit. Le critère est net : cette agitation progressive, au lieu de faire obstacle à mon activité, est le signe d’une vitalité qui l’exalte et l’exhausse. Fi des prescriptions : j’interviens peu, recadre simplement dans les limites du tolérable. Dès lors, je sais qu’avec une telle classe, dans laquelle alternent moments de calme et phases d’intensité intellectuelle, je serai en mesure, autant que possible, de bien travailler. Ces élèves eux-mêmes, en dépit peut-être de toutes leurs autres difficultés, conforteront mon enthousiasme à faire de mon mieux, ce qui ne pourra qu’être satisfaisant pour eux. Lire la suite…

Biagini, Cailleaux et Jarrige, Critiques de l’école numérique, 2019

17 décembre 2019 Laisser un commentaire

Nos vies sont totalement bouleversées par un déferlement numérique qui fascine et terrifie à la fois. Au nom de la modernité et d’un progrès qui ne sauraient être arrêtés, nos subjectivités, nos relations sociales, nos expériences du monde… mutent à un rythme accéléré. Et, sur tous les continents, des plans numériques pour l’éducation sont adoptés à marche forcée. Plus encore peut-être qu’ailleurs, les promesses prolifèrent dans le domaine de l’enseignement. Des structures, des technologies, des langages nouveaux s’inventent pour intégrer les impératifs numériques dans le système éducatif-devenu un formidable terrain d’expérimentation de la numérisation du monde. Lire la suite…

François Jarrige, Penser l’effondrement, 2015

4 décembre 2019 Laisser un commentaire

Catastrophe, écologie et histoire

Joseph A. Tainter,
The Collapse of Complex Societies,
Cambridge University Press,
1988.

Jared Diamond,
Collapse. How Societies choose to fail or succeed,
Viking Penguin,
2005.

Depuis une quinzaine d’années, le thème de « l’effondrement » a envahi le champ des sciences humaines et sociales. Un rapide calcul à partir du catalogue de la Bibliothèque nationale de France révèle ainsi que, sur les 164 ouvrages publiés en France depuis 1841 dont le titre contient le mot « effondrement », 50 l’ont été après l’an 2000. Tandis qu’au XIXe siècle l’effondrement renvoyait d’abord à l’affaissement des immeubles et des carrières, qu’au milieu du XXe siècle il désignait la chute d’un régime politique ou une défaite militaire – comme « l’effondrement » de 1940 –, ce sont désormais « le capitalisme », « la société », voire « la civilisation occidentale » elle-même qui menacent de s’effondrer, comme l’atteste d’ailleurs un nombre croissant d’alertes et de travaux scientifiques 1. Alors que les catastrophes semblent être notre horizon, que les mises en garde se multiplient, la réflexion sur l’effondrement est devenue un mode d’analyse fréquent des sociétés contemporaines, voire un genre éditorial en soi. Lire la suite…

Gustav Landauer, Appel au socialisme, 1911

14 novembre 2019 Laisser un commentaire

Le socialisme culturel et communautaire de Gustav Landauer

 

Résumé

Au sein de la tradition libertaire, Gustav Landauer (1870-1919), qui se décrivait lui-même comme « anarchiste-socialiste » est peut-être l’auteur dont la pensée se prête le plus à des tentatives d’actualisation, et cela en raison de quelques caractéristiques de son idéal social, exposé dans son Appel au socialisme (1911).

Gustav Landauer, Appel au socialisme, tr. fr. J.-C. Angaut et A. Lucet, éd. La Lenteur, 2019.

Il s’agit d’abord d’un socialisme culturel, associé à une critique de la modernité capitaliste qui dénonce non seulement l’État et l’exploitation du travail, mais aussi la foi en le Progrès et la technique, ainsi que la disparition des formes de vie partagée. Il s’agit ensuite d’un socialisme critique à l’égard du marxisme, qui récuse sa croyance en un déterminisme historique implacable et son matérialisme étroit, qui refuse d’accorder au prolétariat en tant que tel le rôle de sujet révolutionnaire et qui réhabilite les activités de subsistance pour penser la transformation sociale. Il s’agit enfin d’un socialisme communautaire, qui revalorise les formes héritées du passé tout en prônant la constitution de nouvelles communautés, considérées comme des commencements, ici et maintenant, de la future société socialiste.

Associée à la dénonciation des faux besoins et du déclin du monde engendré par le développement capitaliste, cette insistance sur l’expérimentation sociale, qui ne renonce pas pour autant à la révolution, est sans doute ce qui peut continuer à faire de l’Appel au socialisme une source d’inspiration pour le présent. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Cinécologie, 2015

3 novembre 2019 Laisser un commentaire

Si le cinéma, surtout sous son versant documentaire, s’est fait parfois enregistrement du délabrement, preuve visuelle d’un cancer industriel, il témoigne aussi d’un imaginaire et d’un optimisme technologique que la réalité environnementale ne cesse de désavouer. Cinéma-symptôme, qui demande à être lu à l’envers pour que s’y laisse déceler son accointance congénitale avec tout ce qui n’a cessé de propulser le désastre – le capitalisme.

C’est dans cette optique que nous sommes allés frapper à la porte de Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, pensant avec raison que son regard éloigné nourrirait des réflexions enrichies par une connaissance aigüe des problématiques écologiques. Lire la suite…

Groupe Oblomoff, Le Monde en pièces, vol. 1, 2012

16 septembre 2019 Laisser un commentaire

Avant-propos

À l’automne 2009, un séminaire intitulé “Critique de la gestion” démarre dans les locaux d’un site anonyme du CNRS. Chaque séance se déroule sur la base d’un ou deux exposés, dont la, le ou les auteurs fournissent sur-le-champ un résumé sur papier aux participants.

Les textes ici rassemblés sont issus des exposés présentés au cours de la première année, consacrée au thème de la quantification.

La deuxième année du séminaire (2010-2011) a été consacrée à l’informatisation, la troisième (2011-2012) à la certification. Deux autres ouvrages devraient suivre sur le modèle de celui-ci.

L’introduction est signée Oblomoff, un groupuscule obscur dont l’influence réelle – l’habile noyautage de ce séminaire par exemple – est sans commune mesure avec le nombre réduit de ses membres, sélectionnés à l’issue d’un rite mystérieux au sujet duquel peu d’informations ont filtré. Lire la suite…

Jean-Pierre Berlan, La planète des clones, 2019

27 août 2019 Laisser un commentaire

Ci-dessous quelques extraits de l’introduction du dernier livre de Jean-Pierre Berlan, ancien ingénieur agronome et économiste à l’INRA.

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Les êtres vivants se reproduisent et se multiplient gratuitement.

Le principe de la Vie s’oppose donc à la poursuite du Profit.

La Vie existe par la singularité de chaque organisme, tandis que l’industrie s’impose par l’uniformité des marchandises.

Pour le capitalisme industriel, la Vie est donc doublement sacrilège.

Depuis la Révolution industrielle, réparer ce double sacrilège est une tâche essentielle des sciences agronomiques et de sa discipline phare, la sélection – devenue « amélioration génétique ». Cet ouvrage vise à montrer qu’en dépit des désastres qui s’accumulent en matière d’agriculture, d’alimentation et de santé, cette tâche s’impose si impérieusement aux scientifiques qu’elle leur enlève tout esprit critique. Lire la suite…