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Posts Tagged ‘autonomie politique’

Lewis Mumford, Lettres à des Allemands, 1945

14 juin 2020 Laisser un commentaire

Peu de temps après la défaite de l’Allemagne, l’Office of War Information [Service de renseignement des armées américain ; NdT] me demanda d’écrire un bref ouvrage à l’adresse des Allemands, afin de leur donner une idée de la manière dont les Américains considèrent l’histoire du Nazisme et des crimes qui furent commis au nom de l’Allemagne. Cette tâche s’avérait ardue si je suivais à la lettre la directive que j’avais reçue et si je m’adressais à la masse anonyme des Allemands. Je ne pouvais m’imaginer un seul Allemand lisant trois pages de ce que j’avais à dire : la distance psychologique entre nous était trop grande.

C’est ce qui me poussa à adopter la forme d’une lettre, adressée soit à quelqu’un qui existait vraiment, soit à une chimère formée de personnes et d’amis que j’avais effectivement connus dans l’Allemagne d’avant la guerre. Cette méthode avait ses limites, surtout parce qu’elle me confinait à des gens de ma génération ; mais cette limite avait un certain avantage, en ceci qu’elle me permettait de traiter de faiblesses qui n’étaient pas à l’origine particulièrement national-socialistes. Il est important, tant pour les Allemands que pour les Américains, de réaliser à quelle profondeur plongent les racines du Nazisme allemand ; nous ne devons pas commettre l’erreur de penser une nouvelle fois que nous avons détruit l’arbre quand nous n’avons fait qu’en couper les branches et que le tronc demeure. Lire la suite…

Écran Total, Ne laissons pas s’installer le monde sans contact, 2020

27 avril 2020 Laisser un commentaire

Appel au boycott de l’application Stop-COVID19

 

Ne nous y trompons pas, la distance sociale a commencé il y a des années.

Du point de vue sanitaire, l’épidémie de COVID-19 mettra du temps à livrer tous ses mystères. Le brouillard qui entoure l’origine de la maladie, sa diffusion et sa létalité ne pourra se dissiper que lorsqu’elle cessera de frapper dans autant de pays à la fois. A ce jour, personne n’a l’air de savoir quand une telle accalmie se produira. D’ici là, pour continuer de vivre, nous ne devons ni sous-estimer, ni surestimer cette épidémie en tant que telle.

Par contre, ce que nous sentons très clairement, c’est que la crise sanitaire a des chances importantes de précipiter l’avènement d’un nouveau régime social : un régime basé sur une peur et une séparation accrues, encore plus inégalitaire et étouffant pour la liberté. Si nous prenons la peine de lancer cet appel, c’est que nous pensons que cela n’est pas joué d’avance et que des possibilités vont se présenter, pour les populations, de l’empêcher. Mais alors que nous, simples citoyens, ressentons violemment la fragilité de nos existences face à la menace du virus et d’un confinement long, l’ordre politique et économique en vigueur semble, lui, à la fois ébranlé et renforcé par la secousse en cours. Il paraît en même temps fragile, et très solide sur ses bases les plus « modernes », c’est-à-dire les plus destructrices socialement. Lire la suite…

Philippe Minard, Le retour de Ned Ludd, 2007

26 mars 2020 Laisser un commentaire

Le luddisme et ses interprétations

 

À propos de :

Kevin Binfield ( Ed.),
Writings of the Luddites,
Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2004.

Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent,
Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire,
Maisons-Alfort, éditions è®e, 2006.

 

Les luddites sont de retour : c’est ce que proclama en 1995 le journaliste Kickpatrick Sale, qui brisa un ordinateur devant 1500 personnes lors d’une conférence au New York City Town Hall, et publia la même année un livre sacralisant l’action des luddites anglais du XIXe siècle [1]. En se qualifiant de « néo-luddites », divers mouvements contestant le développement incontrôlé de la technologie revendiquent ainsi l’héritage, pourtant lointain, des ouvriers du textile insurgés contre les machines accusées de les priver d’emploi. De même, une récente synthèse sur Les Briseurs de machines en Angleterre et en France, établit le même type de rapprochement, avec un sous-titre qui dessine une généalogie significative : De Ned Ludd à José Bové [2]. Suivant un processus bien connu, la mise en cause politique des usages de la technologie sollicite l’histoire, à la recherche de précédents voire de mythes fondateurs. L’enjeu est d’importance, à l’heure où la question de l’empire de la technologie entend se soustraire sans débat au questionnement démocratique. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Notre libre-arbitre est aspiré par Internet, 2019

8 février 2020 Laisser un commentaire

L’essayiste et éditeur Matthieu Amiech, membre du Groupe MARCUSE (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), revient sur les dangers de l’informatisation de notre société, problème politique majeur, selon lui.

Le Groupe MARCUSE – en référence à Herbert Marcuse – vient de rééditer La Liberté dans le coma (éd. La Lenteur), six ans après la première version. Cette nouvelle édition comporte une préface conséquente et des tribunes. Dans cet ouvrage, le collectif critique les conséquences de l’informatisation croissante de nos vies. Il s’agit pour eux d’un problème politique majeur.

« La vie privée n’est pas mise en danger par les “dérives” d’internet, elle est déjà en lambeaux, mise à sac par les assauts répétés de la société moderne au nom de la prospérité économique et de l’impératif d’élévation du niveau de vie. La surveillance, mercantile ou policière, résulte du choix collectif d’un mode de vie irresponsable. Elle est inévitable tant que les individus accepteront que des organisations géantes administrent leur existence. »

Membre du collectif et co-fondateur des éditions La Lenteur, Matthieu Amiech revient avec nous sur les enjeux du numérique. Lire la suite…

Jérôme Small, En Australie, l’apocalypse, 2020

7 janvier 2020 Laisser un commentaire

Depuis plusieurs semaines, des incendies dévastateurs ravagent l’Australie. Nous reproduisons ci-dessous l’analyse publiée par le site australien Redflag, affilié au mouvement australien Socialist Alternative, qui pointe du doigt la responsabilité des industries fossiles et de la classe politique australiennes.

Certains pompiers signalent des flammes de 150 mètres de haut. Relisez ça, lentement. Des flammes de 150 mètres de haut. Plus hautes qu’un immeuble de 40 étages.

C’est la nouvelle norme estivale en Australie. Des flammes gigantesques et des humains terrifiés, blottis sur la plage dans la nuit noire ou la lueur orange du jour. Désorganisées, paniquées, des milliers de personnes sont forcées de fuir. Des villes et des villages ont été enveloppés pendant des jours, des semaines et maintenant des mois dans une brume de fumée qui va de l’irritant au toxique jusqu’au mortel. Une zone incendiée dont la dimension dépasse largement celle des terres touchées par les incendies d’Amazonie et de Californie.

Des douzaines de personnes sont mortes ou portées disparues. Et ce n’est que le début. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Le numérique devient le cœur de la catastrophe écologique, 2019

27 décembre 2019 Laisser un commentaire

Comment les technologies numériques gouvernent-elles nos vies ? Quels risques font-elles peser sur l’humanité et la possibilité d’habiter la Terre ? Comment les critiquer ? Matthieu Amiech, dans cet entretien, développe sa pensée critique de l’information et de la technologie.

 

Reporterre — Comment vous êtes-vous intéressé à l’écologie et à la technologie ?

Mathieu Amiech — Je suis issu d’une famille de gauche assez classique, marquée par le mouvement ouvrier et la question de l’injustice sociale – même si c’est une famille qui, comme beaucoup, a bénéficié d’une ascension sociale avec les Trente Glorieuses. Dans mon parcours, les grèves de 1995 ont été très importantes. J’avais alors 16 ans et je vivais au centre de Paris. J’ai grandi dans un quartier qui n’était pas encore celui des start-up comme Uber Eat mais plutôt celui des grandes manifestations syndicales et antifascistes. Ça a sans doute contribué à me pousser vers les sciences humaines. Par la suite, la bataille des OGM a été déterminante pour moi. J’ai été très inspiré par la branche radicale du mouvement qui s’y opposait : les éditions de L’Encyclopédie des nuisances, les situationnistes et René Riesel, qui prônait le sabotage. Lire la suite…

Gustav Landauer, Appel au socialisme, 1911

14 novembre 2019 Laisser un commentaire

Le socialisme culturel et communautaire de Gustav Landauer

 

Résumé

Au sein de la tradition libertaire, Gustav Landauer (1870-1919), qui se décrivait lui-même comme « anarchiste-socialiste » est peut-être l’auteur dont la pensée se prête le plus à des tentatives d’actualisation, et cela en raison de quelques caractéristiques de son idéal social, exposé dans son Appel au socialisme (1911).

Gustav Landauer, Appel au socialisme, tr. fr. J.-C. Angaut et A. Lucet, éd. La Lenteur, 2019.

Il s’agit d’abord d’un socialisme culturel, associé à une critique de la modernité capitaliste qui dénonce non seulement l’État et l’exploitation du travail, mais aussi la foi en le Progrès et la technique, ainsi que la disparition des formes de vie partagée. Il s’agit ensuite d’un socialisme critique à l’égard du marxisme, qui récuse sa croyance en un déterminisme historique implacable et son matérialisme étroit, qui refuse d’accorder au prolétariat en tant que tel le rôle de sujet révolutionnaire et qui réhabilite les activités de subsistance pour penser la transformation sociale. Il s’agit enfin d’un socialisme communautaire, qui revalorise les formes héritées du passé tout en prônant la constitution de nouvelles communautés, considérées comme des commencements, ici et maintenant, de la future société socialiste.

Associée à la dénonciation des faux besoins et du déclin du monde engendré par le développement capitaliste, cette insistance sur l’expérimentation sociale, qui ne renonce pas pour autant à la révolution, est sans doute ce qui peut continuer à faire de l’Appel au socialisme une source d’inspiration pour le présent. Lire la suite…

Murray Bookchin, Économie de marché ou économie morale?, 1983

21 septembre 2019 Laisser un commentaire

Ce texte est la transposition sous forme d’article d’une conférence donnée par Bookchin en juillet 1983 lors du rassemblement annuel de l’Association des agriculteurs biologiques de Nouvelle-Angleterre, publié dans The Modern Crisis (New Society Publishers/Black Rose Books, Philadelphia/Montréal, 1986). C’est l’un des rares textes consacrés par Bookchin à l’économie. Pour l’essentiel, il constitue une critique radicale de l’ « économie de marché », mais – et c’est là son originalité et, peut-on penser, son intérêt – ce n’est en rien une critique d’économiste, qui mettrait en évidence les dysfonctionnements, les absurdités ou l’inéluctabilité de la crise de cette économie. Comme il l’a fait si souvent, c’est à partir du projet d’une autre société, écologique et libertaire, qu’il critique la société présente. Et cette critique est essentiellement « morale » en ce sens qu’elle vise la nature des relations sociales, psychologiques, affectives…, que l’économie de marché impose aux êtres humains. De même, aux mécanismes de l’économie de marché il n’oppose pas le schéma d’une autre organisation de la sphère économique mais une autre conception – « morale » – des rapports que les individus entretiennent pour satisfaire aux exigences de la vie matérielle. Cette critique de l’économie capitaliste porte ici exclusivement sur la sphère de la distribution et sur les rapports entre vendeurs et acheteurs. On peut supposer que s’il insiste sur cet aspect, c’est qu’il est peu présent dans la critique marxiste courante. Ce n’est pas pour autant que Bookchin ignore la sphère de la production et l’exploitation du travail en régime capitaliste, ainsi que l’attestent nombre de ses écrits.

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Tôt ou tard, tout mouvement en faveur d’un changement social radical doit se confronter à la manière dont les gens produisent les biens matériels indispensables à leur vie – leur nourriture, leur logement et leurs habits – et à la façon dont ces moyens de subsistance sont distribués. Afficher une réticence polie au sujet de la sphère matérielle de l’existence humaine, négliger avec dédain cette sphère comme « matérialiste », c’est se montrer largement insensible aux conditions premières de la vie elle-même. Ce que nous mangeons pour sustenter notre métabolisme animal, tout vêtement ou demeure que nous utilisons pour nous abriter des rudesses de la nature, cela est normalement fourni par des individus comme nous qui doivent travailler pour nous approvisionner, autant, du moins peut-on l’espérer, que nous-mêmes le devons pour les approvisionner. Lire la suite…

Murray Bookchin, Market Economy or Moral Economy?, 1983

21 septembre 2019 Laisser un commentaire

Sooner or later, every movement for basic social change must come to grips with the way people produce the material means of life — their food, shelter, and clothing — and the way these means of life are distributed. To be discreetly reticent about the material sphere of human existence, to loftily dismiss this sphere as « materialistic, » is to be grossly insensitive to the preconditions for life itself. Everything we eat to sustain our animal metabolism, every dwelling or garment we use to shelter us from the inclemencies of nature, are normally provided by individuals like ourselves who must work to provision us, as we, one hopes, are obliged to provision them.

Although economists have blanketed this vast activity with amoral, often pretentiously « scientific » categories, preindustrial humanity always saw production and distribution in profoundly moral terms. The cry for « economic justice » is as old as the existence of economic exploitation. Only in recent times has this cry lost its high standing in our notion of ethics, or, more precisely, been subordinated to a trivial place by a supraeconomic emphasis on « spirituality » as distinguished from « materiality. »

Accordingly, it is easy to forgive the great German thinker Theodor Adorno for acidly observing a generation ago: « There is tenderness only in the coarsest demand: that no one shall go hungry anymore » (Minima Moralia). Lire la suite…

Maria Mies, Une nouvelle vision : la perspective de subsistance, 1993

18 août 2019 Laisser un commentaire

Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en juin 1992, a une fois de plus démontré clairement, que la solution des problèmes écologiques, économiques et sociaux mondiaux ne devait pas être attendue des élites dirigeantes du Nord ou du Sud. Comme Vandana Shiva le souligne dans ce livre, une nouvelle vision – une forme de vie nouvelle pour les générations présentes et futures et les autres créatures avec qui nous partageons la Terre – dans laquelle l’articulation entre pratique et théorie soit réalisée, ne peut émerger que dans les luttes de défense des mouvements de base. Les hommes et les femmes qui participent activement à ces mouvements rejettent radicalement le modèle dominant patriarco-capitaliste de développement des « pays industrialisés ». Ils ne veulent pas être développés selon ce modèle, et préfèrent préserver intacte leur base de subsistance et en conserver la maîtrise.

Cependant, cette quête d’une nouvelle vision n’est pas seulement le fait des populations du Sud qui on renoncé à attendre les fruits du « développement » ; on trouve aussi, dans certains groupes du Nord, cette aspiration à une société écologique, non exploiteuse, juste, non patriarcale et autosuffisante. Ici aussi, cette recherche d’une nouvelle perspective concerne non seulement des gens des classes moyennes, désenchantés et ayant perdu espoir dans les promesses de la modernisation, mais également certaines personnes au bas de la pyramide sociale.

Nous appelons cette nouvelle vision la perspective de subsistance. Lire la suite…