Archive

Posts Tagged ‘médecine’

Georges Duhamel, La querelle du machinisme, 1933

Téléchargez l’article au format PDF

S’il est un personnage ingrat, fâcheux, pénible à soutenir dans une société tantôt enorgueillie de ses succès et tantôt déconcertée par ses échecs, c’est celui que j’appellerai « le contempteur du progrès ».

Le contempteur du progrès ne laisse pas de présenter des variétés. J’en distingue deux principales. En premier lieu, je vois l’homme qui, tel M. Thiers, ne croit pas au progrès, parce qu’il pense que l’on n’aura jamais assez de fer, ou jamais assez de charbon, ou de radium, ou d’ondes courtes. C’est une variété qui tend à disparaître.

L’autre contempteur sait bien que le fer et le charbon ne manqueront pas et il le déplore. Considérant avec horreur un avenir tout de fer et de charbon, il adjure l’humanité de revenir à l’état de nature. Ce contempteur s’appelait hier Jean-Jacques, et ce matin Gandhi.

S’il est vrai qu’un poète est sauvé du néant quand il peut faire passer un vers, un seul vers à la postérité, je pense que Paul Valéry mérite le salut pour avoir écrit, entre mille choses excellentes, ces trois petits vers mélancoliques et railleurs :

Ni lu ni compris ?
Aux meilleurs esprits
Que d’erreurs promises !

A vrai dire, le poète succombe aux délices de la négation et du défi. Ne pas être compris si l’on n’est pas lu, c’est une chose dont on peut se consoler. Un destin plus fâcheux est sans aucun doute d’être lu, mais mal compris.

Des personnes qui lisent trop vite et très mal ont voulu me faire jouer ce rôle de contempteur du progrès [Duhamel fait ici référence à son récit de voyage aux USA, Scènes de la vie future, paru en 1930 ; NdE]. Parmi ces lecteurs infidèles se trouvent d’ailleurs des contempteurs du progrès qui souhaitent vivement, ce qui m’honore beaucoup, de me compter dans leurs rangs, et des progressistes de tout plumage qui désespèrent, non sans raison, de m’attirer dans leur parti. Il est une chose moins excusable à mes yeux que de louer vainement le passé, c’est de flatter l’avenir dans le dessein de se concilier ses bonnes grâces. Les écrivains, et même les plus illustres, ne sont pas toujours exempts de cette faiblesse.

Je refuse donc également les deux rôles. Délivré des naïves idéologies du XIXe siècle, c’est-à-dire d’une confiance excessive dans l’évolution actuelle de l’espèce, j’use de mon droit et je remplis mon devoir d’homme vivant : je veux librement connaître, comprendre, juger, critiquer le temps dans lequel je vis. Lire la suite…

Publicités

Richard C. Lewontin, Les causes et leurs effets, 1991

17 février 2016 Laisser un commentaire

« Il faudra que certains aient le courage d’intervenir sur la lignée germinale [humaine] sans être sûrs du résultat. De plus, et personne n’ose le dire, si nous pouvions créer des êtres humains meilleurs grâce à l’addition de gènes (provenant de plantes ou d’animaux), pourquoi s’en priver ? Où est le problème ? »

Déclaration de James Watson,
– codécouvreur de la structure en double hélice de l’ADN en 1953 –
lors d’une conférence à l’université de Californie en 1998.

Ce qui suit est un ensemble d’extraits adaptés et commentés du chapitre III (Causes and their effects) du livre de Richard C. Lewontin, Biology as Ideology, the doctrine of DNA (1991). Les passages que nous avons réécrits, parce que Lewontin considère que son lecteur possède déjà des connaissances en biologie, sont entre points (•…•) et les commentaires que nous avons ajoutés, parce qu’il ne va pas toujours au bout de ses raisonnements, sont entre crochets et en italiques ([…]) ; toutes les notes de bas de page ont été ajoutées par nous. Lewontin, en tant que scientifique, emploie le “nous” pour parler des travaux et des activités des chercheurs. Dans nos commentaires et nos corrections, notre point de vue étant différent, nous avons employé d’autres tournures. Lire la suite…

Les savants mélanges du docteur Vandermonde, 1756

23 novembre 2015 Laisser un commentaire

Charles-Augustin Vandermonde,

Essai sur la Manière de perfectionner l’espèce humaine,

Édition établie par Rudy Le Menthéour,

Classiques Garnier, 403 p., 49 euros.

.

Pour la première fois depuis sa publication en 1756 reparaît l’Essai sur la manière de perfectionner l’espèce humaine du docteur Charles-Augustin Vandermonde. Le jeune médecin n’a pas encore trente ans qu’il croit déjà fermement à la dégénérescence de l’homme : son ouvrage renferme un traité d’hygiène et un système inédit par lesquels il espère rendre à l’espèce humaine force et beauté. Cette réédition critique fait de ce livre un jalon important dans l’étude et la compréhension du mouvement complexe et ambigu que furent les Lumières. Lire la suite…

Nos cerveaux ne sont pas à conquérir, 2015

19 septembre 2015 Laisser un commentaire

Une critique du Human Brain Project

Un patriotisme unanime

Tambours ! Trompettes !

Le Human Brain Project, le méga projet de simulation du cerveau humain coordonné à l’EPFL, a gagné le concours du « milliard de l’Europe », dans le cadre du plan de la commission européenne « FET Flagship », entendez le bateau-amiral, la figure de proue des technologies futures et émergentes. Le lobbying des parlementaires suisses, emmené-e par Anne-Catherine Lyon pour booster le réseau d’influence de l’institution à la botte de Patrick Aebischer, a été payant.

Les médias encensent ce « projet capital pour le développement de nos Hautes Écoles, pour celui du canton et de l’arc lémanique, voire du pays », et les élu-e-s qui exprimaient déjà « beaucoup de fierté » lors du lancement du projet il y a quatre ans, sont bien sûr aux anges que la région devienne « la capitale mondiale de la recherche sur le cerveau » (24heures, 13 octobre 2010).

Ce projet phare des neurosciences, qui veut coordonner les travaux de plus de cent instituts à travaux le monde et compiler leurs résultats, a pour très haute ambition de « modéliser le cortex humain », de « créer, au moyen d’un supercalculateur, un cerveau artificiel biologiquement précis », voire de « comprendre comment naît l’intelligence humaine » (24heures, 13 octobre 2010).

« Les meilleurs spécialistes européens en sciences cognitives, neurosciences, biologie moléculaire, médecine, physique, mathématique, informatique et éthique [sic !] vont plancher de concert », choisis grâce à « l’introduction d’un processus “darwinien” qui vise à sélectionner le plus “apte” » (Le Monde, 21 janvier 2012).

Lire la suite…

Recension: Le corps, matière première de la croissance, 2015

13 septembre 2015 Laisser un commentaire

Après La Société postmortelle, paru en 2008, qui abordait les transformations de notre rapport à la mort, la sociologue québécoise Céline Lafontaine vient de publier Le Corps-marché (éd. du Seuil). Fruit de ses réflexions sur l’industrie biomédicale et d’un travail de terrain auprès de chercheurs en médecine régénératrice, elle y montre comment le corps (le sang, les tissus, les cellules, les ovules…) est devenu une source de profit, une nouvelle matière première au cœur d’un modèle économique dans lequel la vie en elle-même se réduit à sa seule productivité.

 

Cédric Biagini : Vous parlez tout au long de votre livre de la bioéconomie comme étant une nouvelle phase de la globalisation capitaliste. Que signifie ce terme ?

Céline Lafontaine : La bioéconomie est l’idée que dans un monde où la croissance risque d’être ralentie par l’épuisement des énergies fossiles, le vivant est une nouvelle source de profit. La possibilité de le transformer et de le manipuler permettra de poursuivre la croissance. Dans ce cadre, les processus biologiques dans leur ensemble doivent être exploités. Les organismes vivants sont considérés comme une ressource renouvelable et non polluante grâce à laquelle la croissance infinie peut continuer.

C. B. : La bioéconomie a fait l’objet d’un rapport de l’OCDE (la bioéconomie à l’horizon 2030) qui pose les bases d’un plan d’action visant à favoriser la mise en place d’un modèle de développement dans lequel la manipulation du vivant devient une source de productivité. Pourquoi ?

C. L. : L’OCDE prévoit toujours sur le long terme. S’intéresser au vivant est la poursuite de cette idée que les processus biologiques, grâce au développement des biotechnologies, nous permettront de trouver une nouvelle forme de productivité. C’est très paradoxal car la bioéconomie, à l’heure de la crise écologique, vient encourager l’exploitation des énergies fossiles en entretenant l’idée d’un vivant infini que l’on peut manipuler. Continuons donc à polluer, l’horizon c’est la croissance. C’est tout l’enjeu de la bioéconomie : poursuivre la croissance et penser le vivant comme la nouvelle énergie à exploiter. Lire la suite…

David Le Breton, Prélèvement et transplantation d’organes: aspects anthropologiques, 2005

I. Statut culturel du cadavre

Le statut anthropologique du corps et la légitimité des usages médicaux de ses composantes fait l’objet d’une polémique entre médecine et société depuis bien longtemps. La modernité, avec les prélèvements d’organes, renouvelle seulement un débat millénaire qui portait autrefois sur la légitimité de la dissection [1]. L’histoire de l’anatomie s’élabore en permanence à l’encontre des sensibilités culturelles. Pendant des siècles, la recherche du « matériel » de dissection implique la violation des sépultures pour s’emparer des corps fraîchement inhumés, le vol de cadavres dans les hôpitaux, le prélèvement d’office de ceux que nul ne réclame, l’achat de suppliciés au bourreau, les expéditions nocturnes pour décrocher les pendus. Plus tard, pour approvisionner le peu d’écoles regardantes d’anatomie du Royaume-Uni, le meurtre en série de pauvres ou de vagabonds permet aux « résurrectionnistes » de livrer régulièrement des corps aux couteaux des anatomistes.

Toute l’histoire de l’anatomie est celle du sacrifice délibéré pour la progression du savoir d’une partie de la population impuissante à résister : vagabonds, pauvres, hérétiques, Juifs, Noirs, etc [2]. Pour le meilleur et pour le pire de son histoire, la médecine occidentale est passée outre toute notion de sacralité de la dépouille humaine. Elle a refusé l’humanité du corps pour en faire une écorce dénuée de sève, un bois mort indifférent à sa forme d’homme. Elle voit le corps comme un déchet, une mue laissée par l’homme en proie à la mort. Pour les médecins, nulle violation n’atteint plus cette chair à nu désertée de son souffle. La pratique de la dissection exige la distinction entre l’homme d’une part et son corps de l’autre, simple véhicule de son rapport au monde, essentiel de son vivant, mais dénué de valeur après une mort qui le rend désormais inutile. Lire la suite…

Tromper la mort, 2012

Quand en 2005, Barbara apprend que suite à la chimiothérapie, la tumeur de son sein gauche doit être enlevée et que cela signifie ablation, elle ne peut accepter cette « mutilation » qu’avec l’issue de la reconstruction plastique.

« La reconstruction a été une nécessité pour reconstruire mon identité de femme et accepter l’ablation. »

Affirme-t-elle gaiement huit mois après être sortie de la pose de son dernier implant mammaire. Je la retrouve chez elle en début d’après midi, dans sa maison pavillonnaire dans la banlieue d’Angoulême. C’est avec une poignée de mains ferme et accueillante qu’elle m’ouvre sa porte d’entrée. Avec de grandes foulées, elle traverse sa maison en tranchant l’espace. Chacun de ses gestes sont une affirmation. Je la suis timidement jusqu’à la table de sa terrasse. Elle est prête comme ça à me raconter son histoire, sa maladie. Nous ne nous sommes jamais vu, je viens tout juste de la contacter par téléphone. Elle se livre. Lire la suite…

André Pichot, De la «natura medicatrix» à l’organisme en panne, 1995

12 février 2015 Laisser un commentaire

D’Hippocrate à Galien, l’émergence des deux principaux modèles de la maladie

Pour Hippocrate et Aristote, la maladie est un combat mené par le corps, naturellement enclin à la santé. Avec l’interprétation de Galien (IIe siècle de notre ère), elle est considérée comme un dysfonctionnement de l’organisme. Ce changement de perspective place le médecin dans un nouveau rôle et jette les fondements de représentations de l’organisme encore en vigueur.

La médecine fut d’une efficacité très aléatoire jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle. On a tendance à en conclure, un peu vite, qu’une grande ignorance régnait auparavant. C’est méconnaître les efforts qu’il a fallu accomplir pour arriver aux succès actuels, et surtout méconnaître que, malgré toutes ses prouesses techniques, la médecine moderne se réfère encore à deux philosophies médicales antiques qu’elle associe tant bien que mal, celle d’Hippocrate (environ 460-360 av. J.-C.) et celle de Galien (129-200 ap. J.-C.). Lire la suite…

Nicolas Le Dévédec, L’humain augmenté, un enjeu social, 2012

27 décembre 2013 Laisser un commentaire

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

« Human Enhancement » est l’expression aujourd’hui consacrée pour désigner l’« amélioration » technique des performances humaines, aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles [1]. De la médecine anti-âge à la chirurgie esthétique, du dopage intellectuel à l’ingénierie génétique, des implants neuronaux à la nano-médecine, l’augmentation de l’humain renvoie à une diversité de techniques et de pratiques émergentes (Coenen et al., 2009). Source d’inquiétude pour les uns, motif d’espérance pour les autres, elle s’impose comme un enjeu majeur des sociétés occidentales, soulevant un nombre considérable de débats [2]. Comme on a pu parler de Nano-Hype à propos de l’engouement pour les nanotechnologies (Berube, 2009), on pourrait désormais tout aussi bien parler d’Enhancement-Hype.

Les positions dominantes sur l’augmentation humaine, essentiellement anglo-saxonnes, dont il sera question dans cet article tendent cependant à évacuer toute dimension sociale et politique du sujet. D’un côté, l’opposition entre « transhumanistes » et « bioconservateurs » procède d’une conception naturalisée de l’humain. De l’autre, la position des penseurs bioéthiciens se revendiquant d’une « troisième voie » pragmatique relève d’une approche gestionnaire. À l’encontre tant des débats passionnés sur l’avenir de la nature humaine que des positions bioéthiques libérales, cet article mettra en lumière les enjeux sociaux de l’humain augmenté. Dans la lignée d’études sociologiques contemporaines, nous verrons que la consommation de médicaments psychotropes et le recours aux nouvelles technologies reproductives recouvrent les problèmes de la médicalisation de la société (Conrad, 2007 ; Collin, 2013) et de l’instrumentalisation de l’humain (Habermas, 2001 ; Labrusse-Riou, 2002). Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Le risque et la multitude, 2010

24 avril 2013 Laisser un commentaire

Réflexion historique sur l’échec vaccinal de 2009

Le débat actuel sur la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 est centré sur la gestion gouvernementale de l’épidémie : on questionne le choix de la vaccination de masse et le rôle des laboratoires pharmaceutiques dans l’élaboration de ce choix ; on critique surtout la communication du gouvernement et son incapacité manifeste à convaincre de la nécessité de se faire vacciner. L’argument de cet article est différent : il consiste à dire que l’échec vaccinal de 2009 est, plus profondément, celui du risque en tant que technologie de conviction et celui de la communication en tant que forme politique. Lire la suite…