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Posts Tagged ‘science’

Olivier Rey, La confusion des lois, 2015

16 juin 2019 Laisser un commentaire

Dans les dictionnaires français contemporains, comme le Trésor de la langue française (1971-1994), les multiples acceptions du mot « loi » se rangent sous deux grandes rubriques :

I. Règle générale impérative.

II. Régularité générale constatable.

Dans le premier cas, la loi s’énonce sur le mode d’un devoir, de ce qui doit être – elle est impérative. Dans le second, elle s’énonce comme un état de fait, comme ce qui est – on peut la constater. Cette ambivalence n’est pas une singularité du français, mais se retrouve dans toutes les langues européennes (avec les termes law en anglais, Gesetz en allemand, legge en italien, ley en espagnol, lei en portugais, nomos en grec, etc.) Un net contraste existe pourtant entre les deux acceptions du mot. Lire la suite…

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Georges Canguilhem, La monstruosité et le monstrueux, 1962

23 décembre 2018 Laisser un commentaire

L’existence des monstres met en question la vie quant au pouvoir qu’elle a de nous enseigner l’ordre. Cette mise en question est immédiate, si longue qu’ait été notre confiance antérieure, si solide qu’ait été notre habitude de voir les églantines fleurir sur l’églantier, les têtards se changer en grenouilles, les juments allaiter les poulains, et d’une façon générale, de voir le même engendrer le même. Il suffit d’une déception de cette confiance, d’un écart morphologique, d’une apparence d’équivocité spécifique, pour qu’une crainte radicale s’empare de nous. Soit pour la crainte, dira-t-on. Mais pourquoi radicale ? Parce que nous sommes des vivants, effets réels des lois de la vie, causes éventuelles de vie à notre tour. Un échec de la vie nous concerne deux fois, car un échec aurait pu nous atteindre et un échec pourrait venir par nous. C’est seulement parce que, hommes, nous sommes des vivants qu’un raté morphologique est, à nos yeux vivants, un monstre. Supposons-nous pure raison, pure machine intellectuelle à constater, à calculer et à rendre des comptes, donc inertes et indifférents à nos occasions de penser : le monstre ce serait seulement l’autre que le même, un ordre autre que l’ordre le plus probable. Lire la suite…

Thierry Ribault, Nucléaire – Quand la science ignore l’ignorance, 2018

12 juillet 2018 Laisser un commentaire

Depuis que la vérité est donnée pour morte, il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en fact-checkers. Le fact-checking, nouveau segment de l’industrie de la vérité, épaulé par des comités d’éthique scientifique toujours prêts à trier le bon doute du mauvais, aboutit à une autre impasse de la véritocratie, à savoir l’incapacité à appréhender l’ignorance organisée. Fruit d’une inaction institutionnelle, celle-ci est générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts. Comprendre pourquoi on ne connaît pas ce que l’on ne connaît pas, n’est pas une affaire de décodeur, ni d’éthique. L’observation du désastre nucléaire de « Fukushima » nous amène à identifier deux vecteurs de la production d’ignorance institutionnelle. Lire la suite…

Recension : E. Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

10 juin 2018 Laisser un commentaire

Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique

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Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

(textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, postface de Bruno Latour)

éd. È®e, 2008, 160 pages.

Résumé

En 1855, paraît La fin du monde par la science. Son auteur : un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar ; son originalité : proposer la première philosophie catastrophiste du progrès technologique. Huzar nous intéresse aujourd’hui en tant que symptôme : à l’encontre du grand récit postmoderne, il nous montre que la modernité positiviste qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines semblait déjà caduque lors de la révolution industrielle. Découvrir l’œuvre de Huzar aujourd’hui nous force à penser la réflexivité environnementale des sociétés de la révolution industrielle.

« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979 (trad. fr. éd. Flammarion, 1995, p. 233.)

En avril 1855, à Paris, alors que la foule se presse au Palais de l’Industrie pour y admirer machines et inventions, paraît un petit ouvrage au titre énigmatique, La Fin du monde par la science. L’auteur, un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar, propose ce qui constitue vraisemblablement la première théorie du catastrophisme technologique. Le livre est un succès et deux ans après, Huzar développe sa théorie dans L’Arbre de la science 1. Lire la suite…

Georges Canguilhem, Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? Cette question me semble posée par la pratique de l’histoire des sciences, et c’est une question dont la solution importerait pour la théorie de l’histoire des sciences. En effet, n’importe-t-il pas avant tout de savoir de quoi l’histoire des sciences prétend se faire l’histoire ? Il est apparemment facile de répondre que l’histoire des sciences fait l’histoire de ces formes de la culture que sont les sciences. Encore est-il nécessaire d’indiquer précisément quels critères permettront de décider que telle pratique ou telle discipline qui se donne, à telle époque de l’histoire générale, pour science mérite ou non ce titre, car il s’agit bien d’un titre c’est-à-dire d’une revendication de dignité.. Et par suite, il est inévitable que soit posée la question de savoir si l’histoire de ce qui est science authentique doit exclure, ou tolérer, ou bien revendiquer et inclure aussi l’histoire des rapports d’éviction de l’inauthentique par l’authentique. C’est à dessein que nous disons éviction, c’est-à-dire dépossession juridique d’un bien acquis de bonne foi. Il y a longtemps qu’on a cessé de mettre, comme le faisait Voltaire, les superstitions et les fausses sciences sur le compte de machinations et de fourberies cyniquement inventées par des derviches astucieux et perpétuées par des nourrices ignorantes 1. Lire la suite…

Georges Canguilhem, What Is a Scientific Ideology?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

What is a scientific ideology? This is a question that arises, or so it seems to me, in the practice of the history of science, and its answer may be of importance for the theory of that subject. Perhaps the first question to ask is what it is that the history of science claims to be the history of. An easy answer is that the history of science is the history of a certain cultural form called “science”. One must then specify precisely what criteria make it -possible to decide whether or not, at any given time, a particular practice or discipline merits the name science. And it is precisely a question of merit, for “science” is a kind of title, a dignity not to be bestowed lightly. Hence another question becomes inevitable: Should the history of science exclude or, on the contrary, should it tolerate or even include the history of the banishment of inauthentic knowledge from the realm of authentic science? I use the word banishment quite intentionally, for what is at stake is nothing less than the legal withdrawal of legitimately acquired privileges. We have long since ceased to believe as Voltaire believed, that superstitions and false beliefs were invented by cynical dervishes and foisted upon the innocent by ignorant nursemaids 1. Lire la suite…

Jean-Marc Lévy-Leblond, Faut-il faire sa fête à la science?, 2006

13 octobre 2017 Laisser un commentaire

Depuis une vingtaine d’années, la Fête de la science a pris sa place dans le programme des événements festifs que bien des institutions culturelles organisent depuis les années 1980 pour tenter de (re)trouver le contact avec le public, aux côtés de la Fête de la Musique, de Lire en fête, des Journées du Patrimoine, etc.

Pour autant, le projet de célébrer la science, de lui donner un caractère festif, ludique et populaire, n’est pas si nouveau qu’on pourrait le croire. Le xixe siècle a connu d’importantes manifestations de ce type, dont le spectaculaire reposait déjà sur les nouvelles technologies – celles de l’époque s’entend. Ne donnons qu’un exemple : le soir du 29 octobre 1864, plus de deux mille visiteurs se pressent dans les galeries, les amphithéâtres et la bibliothèque du Conservatoire des arts et métiers. L’Association pour l’avancement des sciences y donne une fastueuse « soirée scientifique », une « fête grandiose de la science et de l’industrie » dont Cosmos 1 rend compte en des termes significatifs :

« À huit heures, les portes du Conservatoire s’ouvrirent : un faisceau de lumière électrique faisait le jour sur le passage des invités, se prolongeant jusque dans la rue Saint-Martin, où les badauds attroupés se complaisaient niaisement [sic] à cet éblouissement. […] La chapelle, éclairée par deux appareils électriques, offrait un magnifique coup d’œil. Cette lumière si intense, si vive, qu’on dirait qu’elle pénètre, qu’elle absorbe les objets, produisait un effet magique sur les chutes, les jets, les nappes d’eau qui s’échappaient de toutes les machines hydrauliques. »

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Radio: Célia Izoard, Robots et Travail, 2016

13 août 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, de la technologie et de la société industrielle, Célia Izoard, journaliste pour la Revue de critique sociale itinérante Z, auteure et traductrice aux éditions Agone (David Noble, Le Progrès sans le Peuple; La machine est ton seigneur et maître) et membre du groupe Oblomoff de critique de la recherche scientifique, expose les conséquences politiques et sociales de l’automatisation et de la robotisation générale qui affectent actuellement nos sociétés industrielles. Elle montre que, comme l’avait déjà constaté le père de la cybernétique, Norbert Wiener: «Toute main-d’œuvre mise en concurrence avec un esclave, humain ou mécanique, doit accepter les conditions de travail de l’esclave.» Lire la suite…

Dwight Macdonald, Le socialisme sans le progrès, 1953

20 juin 2017 Laisser un commentaire

Présentation des éditeurs

Cet ouvrage est la traduction de “The Root is Man”, article publié en 1946 dans la revue new-yorkaise Politics. Il comprend les notes et les trois appendices ajoutés par l’auteur lors de sa republication sous forme de livre en 1953.

Dwight Macdonald, journaliste et écrivain américain, est né à New York en 1906. Contributeur de Time puis de Fortune dans les années 1920, il s’intéressa aux idées marxistes dans le contexte de la Grande Dépression. En 1937, il devint membre du comité de rédaction de la Partisan Review, proche du Parti communiste américain, puis du Parti trotskiste auquel il adhéra en 1939. Mais, à partir de 1941, il se démarqua de ce courant et adopta une position résolument pacifiste en réaction à l’entrée en guerre de son pays.

En 1944, il fonda sa propre revue, Politics, qui devint une référence pour la gauche anti-stalinienne aux Etats-Unis. Cette revue accueillit les contributions de bon nombre de « non-conformistes » de cette époque : Daniel Bell, Charles Wright Mills, George Orwell, Albert Camus, Hannah Arendt, Karl Jaspers, Bruno Bettelheim, Victor Serge, Ignazio Silone ou encore Simone Weil. Les trois articles les plus importants qu’y signa Macdonald furent : “The Responsability of Peoples” (1944), “The Bomb” (1945) (1) et “The Root is Man”. Lire la suite…

Guillaume Carnino, Les transformations de la technologie, 2010

du discours sur les techniques à la “techno-science”

Résumé

Cet article retrace les évolutions du terme « technologie », dans le contexte français, au cours du XIXe siècle. Le passage, aux alentours de 1850, d’un « discours sur les techniques » à une « techno-science » y est mis en valeur selon deux aspects principaux : industrialisation des pratiques artisanales opératoires et déploiement de « la science » en tant que productrice de faits à partir de machines et procédures. Telles sont les deux recompositions politiques qui produisent matériellement et linguistiquement la technologie entendue au sens contemporain, comme lorsqu’on parle des « nouvelles technologies ». Lire la suite…