Michel Tibon-Cornillot, Les labyrinthes du vivant, 2010

Considération sur les liens unissant les automates et les organismes

Les objets techniques contemporains sont tous, à des degrés divers, connectés aux organismes vivants ; il est même possible d’établir à leur propos des distinctions, des hiérarchies en rapport avec leur proximité plus ou moins grande des corps vivants, les plus lointains les simulant de façon autonome, ainsi les automates, les plus proches s’y branchant directement à la manière des prothèses. La question des rapports entre organismes vivants et organes artificiels, vieux problème déjà abordé par Aristote, Kant, et par bien d’autres encore, semble à nouveau pertinente et actuelle. Pourtant il n’en est rien ; de telles formulations sont au contraire soigneusement éludées ; les quelques développements s’y rapportant dépassent rarement le stade des descriptions, souvent banales, accompagnées parfois d’élucubrations sans intérêt. Telle est donc la première difficulté que rencontre une telle étude : cette situation paradoxale marquée par la richesse et la proximité croissante des liens existant entre les artefacts et les êtres vivants et le refus collectif d’étudier les relations liant ces deux domaines de façon autonome. C’est cette antinomie qu’il faut lever d’abord si l’on veut libérer le champ de la recherche sur les rapports du vivant aux objets techniques. Lire la suite »

Lauren Collins, La maison parfaite, 2011

l’esthétique IKEA est-elle confortable ou effrayante ?

Fermement attache à la tradition suédoise dont il célébrerait l’idyllique quintessence, le modèle Ikea fait florès de par le monde. La vision de la firme, résume un de ses cadres, consiste à « créer une vie meilleure pour les masses ». Ainsi, quiconque entre chez Ikea doit se sentir comme à la maison. Toutefois, à l’instar de la personnalité complexe de son fondateur, l’esprit – chaleureux ?, glaçant ? – promu par Ikea sème le trouble. Interpelée, la journaliste américaine Lauren Collins mène l’enquête : de quoi Ikea est-il le nom ?

 

Il n’y a pas très longtemps, un dimanche, je me suis réveillée vers 8 heures du matin. J’avais dormi sur un matelas Sultan Hagavik. J’ai effacé les plis du drap-housse Dvala et bordé la couette Henny Cirkel sous quatre oreillers, recouverts chacun d’une taie à pois assortie. Dans la cuisine, il restait quelques feuilles de laitue collées à la demi-sphère du saladier Blanda Blank. Dans l’évier, il y avait des verres à vin Rättvik teints en rouge et des fourchettes sales Dragon. Au salon, je me suis assise sur le canapé Kivik. Ce dernier a quelques années et ses lignes sont donc plus fines que celles des modèles actuels, élargis pour s’adapter à nos habitudes contemporaines et accueillir un ordinateur portable sur l’accoudoir. Kivik – tout comme une pléthore d’objets que j’utilise au quotidien – est un produit Ikea, le fabricant de mobilier suédois. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, L’anthropocène, une histoire de la crise environnementale, 2015

Pour écrire L’événement anthropocène, avec Christophe Bonneuil, nous avons réfléchi en historiens. Nous nous sommes dit : il y a des géologues, des scientifiques du système terre, des gens qui étudient les interactions entre la biosphère, l’atmosphère, les océans, des climatologues qui avancent que nous sommes entrés dans une nouvelle époque géologique. Quand on dit époque, on dit dates, il faut prendre cela au sérieux et c’est un récit historique de cette nouvelle époque que je vais vous proposer. Lire la suite »

Anselm Jappe, Un monde bétonné, 2020

Entretien avec Anselm Jappe

Comment le béton a-t-il recouvert notre milieu ? Le livre Béton. Arme de construction massive du capitalisme, publié aux éditions L’Échappée, analyse l’histoire de ce matériau ravageur et critique à travers lui l’architecture et l’urbanisme modernes.

Pour une fois qu’un tenant de la fort abstraite « théorie de la valeur » (WertKritik) fait dans le concrete avec talent, ne boudons pas notre plaisir… Lire la suite »

Guillaume Carnino, Clément Ader, entrepreneur d’invention, 2013

Résumé

Clément Ader est l’inventeur de l’avion (le véhicule et le mot). Or, la vie du « père de l’aviation » se trouve affublée d’une dimension mythologique, ayant invariablement pour but de révéler la gloire éternelle (et en son temps méconnue) du génial inventeur. En réalité, Ader est loin d’avoir été un martyr, et il a même amassé une considérable fortune au cours de sa brillante carrière d’entrepreneur d’invention. À partir de l’étude des archives du fonds Ader au CNAM, cet article retrace la façon dont la légende noire de l’inventeur s’est progressivement instaurée, au détriment de la réalité historique. Lire la suite »

François Jarrige, Le chemin de fer et ses mythes, 2006

Genèse d’une utopie technologique

 

Plus une technique suscite des résistances et des oppositions au sein de la société, plus elle doit être portée par des univers oniriques qui permettront de l’acclimater socialement. L’hostilité radicale et méconnue de larges franges de la population au chemin de fer a entraîné au XIXe siècle un discours mythologique du capitalisme industriel occidental sur les bienfaits de la technologie, capable de dominer la nature et ainsi, par exemple, d’éradiquer la faim dans le monde…

 

En juin 1846, pour l’inauguration en grande pompe de la ligne de chemin de fer du Paris-Lille Berlioz compose la musique d’un Chant des chemins de fer sur un texte de Jules Janin. « C’est le grand jour » proclame cet hymne à l’industrie :

« Que de montagnes effacées ! Que de rivières traversées ! Les vieillards, devant ce spectacle, En souriant descendront au tombeau ; Car à leurs enfants ce miracle Fait l’avenir plus grand, plus beau […] Des merveilles de l’industrie Nous, les témoins, il faut chanter La paix ! Le Roi ! L’ouvrier ! La patrie ! Et le commerce et ses bienfaits ! »

Les autorités politiques, la hiérarchie ecclésiastique, toutes les notabilités lilloises sont présentes à cette grande célébration du progrès technique. Les inaugurations de gares sont des grands moments de fêtes au XIXe siècle, l’occasion de diffuser les cadres d’une utopie technologique dans laquelle le chemin de fer annonce la domestication de la nature, la paix généralisée et l’avenir radieux. Lire la suite »

Salvadori et Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, 2019

Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud,
Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours,
Paris, Vendémiaire, 2019.

 

Ce livre part d’un constat : la France se singularise par une défiance vis-à-vis des vaccins. Une enquête récente montre notre pays « seule petite tâche marquée du rouge sombre de l’infamie » sur une carte mondiale représentant le scepticisme vaccinal : 45 % des Français tendent à ne pas être d’accord avec l’affirmation « les vaccins sont sûrs » contre 14 % en moyenne dans 67 autres pays [1]. Ce chiffre est rapporté à plusieurs reprises, en introduction, en quatrième de couverture et à la page 244. Il permet de dramatiser l’enjeu du livre : comment en est-on arrivé à ce niveau de défiance ?

Pour y répondre, les deux auteurs entreprennent de retracer à grands traits l’histoire de ce qu’ils appellent les « antivax », c’est-à-dire des médecins, des scientifiques mais aussi des individus de toutes classes qui se sont exprimés contre les vaccins, dénonçant leur dangerosité, leur inefficacité et pire encore parfois, leur rôle dans la dégénérescence de l’espèce humaine. Lire la suite »

François Jarrige, Technocritique et écologie dans les années 1970, 2017

À la fin des années 1960, tandis que la question écologique s’affirme, les techniques pénètrent de plus en plus dans le champ de la critique sociale et politique. Alors que les oppositions aux grands équipements et aux politiques de modernisation des années 1945-1960 souffraient d’un manque de visibilité dans l’espace public et d’un déficit d’assises théoriques, celles des années 1970 montent en puissance et deviennent plus visibles (Pessis, Topçu et Bonneuil, 2013). Lire la suite »

Radio: Atelier Paysan, La technologie va-t-elle sauver l’agriculture? (épisodes 1 & 2), 2019

Durant l’automne 2019, l’Atelier paysan, coopérative d’auto-construction de matériel agricole, a organisé une tournée de soirées-débats sur le thème « La technologie va-t-elle sauver l’agriculture ? La place de la machine dans l’autonomie paysanne » pour rencontrer localement les paysans et paysannes et prendre connaissance du poids et des impacts des machines, des robots, de l’informatique et des biotechnologies sur les vies des paysans et paysannes, sur l’environnement comme sur l’ensemble du modèle alimentaire.

Notre coopérative paysanne propose une alternative concrète et puissante au machinisme industriel en agriculture, par un travail d’ampleur de recueil, de partage et de formation à l’auto-conception de matériel agricole, pour s’émanciper de la tutelle technique de la techno-science.

Mais ces alternatives suffisent-elles à transformer le modèle agricole et alimentaire, par la simple force de leur existence ? Nous pensons que non. Nous pensons que la société civile et le monde paysan ne pourront pas échapper à la nécessité d’établir un rapport de force avec l’industrie, pour ralentir et stopper le déferlement de nouvelles technologies en agriculture.

Cette indispensable résistance doit passer par un effort d’éducation populaire, c’est à dire de co-éducation aux mécanismes de domination, de tissage de savoirs critiques, en particuliers de savoirs « techno-critiques ». Ce panorama fait office d’outil d’autodéfense intellectuelle pour informer largement, mais aussi nous aider à penser une réelle autonomie paysanne et alimentaire, s’appuyant sur un contre-imaginaire économique, social, mais aussi techniciste.

Dans la série Racine de Moins Un, voici les deux premières émissions réalisées à partir de ces enregistrements : Lire la suite »