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Posts Tagged ‘histoire des techniques’

Jean-Baptiste Fressoz, La main invisible a-t-elle le pouce vert ?, 2016

10 juin 2018 Laisser un commentaire

Les faux-semblants de « l’écologie industrielle » au XIXe siècle

Le capitalisme entend dorénavant se nourrir de lui-même. Les élites économiques et politiques rêvent d’une « écologie industrielle », d’une « économie circulaire », d’un capitalisme coprophage se sustentant des résidus de sa seconde nature. Selon la Commission européenne :

« L’Europe n’a d’autre choix que d’opérer une transition vers une économie circulaire régénérative. » 1

Sous des appellations diverses (industrial ecology, industrial symbiosis, circular economy, cradle to cradle, etc.) différentes approches visent à optimiser la circulation de matière dans l’économie afin de minimiser intrants et déchets [pour une présentation d’ensemble, voir Ayres & Ayres 2002, Buclet 2011]. Un présupposé central de l’écologie industrielle, surtout dans sa version néolibérale, est que la perte de matière ou d’énergie dans l’environnement représente également une perte financière pour l’entrepreneur. Ce principe d’équivalence des pertes (matière = argent) présente l’intérêt de relier écologie et profit [Anderson & Donald 2001].

Cet article étudie l’émergence du recyclage industriel et sa fonction politique au début du XIXe siècle 2. Dès cette époque, en effet, le recyclage industriel a joué un rôle fondamental pour désamorcer les contestations environnementales nombreuses qui entouraient les premières usines chimiques. Les entrepreneurs et les économistes insistaient sur la congruence naturelle entre la réduction des pollutions et l’augmentation du profit. L’intérêt d’exhumer l’ancienneté de cette promesse, de souligner sa répétition à deux siècles et une crise environnementale globale d’écart est de questionner le rêve d’une main invisible gérant de manière optimale les flux de matières. Lire la suite…

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Résumé & Radio: Groupe MARCUSE, La liberté dans le coma, 2012

essai sur l’identification électronique
et les motifs de s’y opposer

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Le texte qui suit est un résumé d’un ouvrage de 244 pages. De nombreux exemples qui viennent à l’appui des idées et des analyses ici exposés succinctement n’ont donc pas été reproduits ni cités. Ce résumé ne peut donc se substituer à la lecture de l’ouvrage entier ; il n’est là que pour donner un aperçu des thèses développées dans le livre.

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Sommaire de l’ouvrage :

Introduction

1. Bureaucratie et informatique, le pacte du siècle.

2. La liberté, pour quoi faire ?

3. L’insoumission possible, ou ne pas laisser le monde se refermer.

Annexes

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Radio: Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse, 2013

24 avril 2018 Laisser un commentaire

Une histoire du risque technologique

Introduction

Les petites désinhibitions modernes

Ce livre étudie les racines historiques de la crise environnementale contemporaine. Il s’agit d’une enquête sur le passé de l’agir technique, sur les manières de le penser, de le questionner, de le réguler et, surtout, de l’imposer comme seule forme de vie légitime. Il décortique des pouvoirs, des torsions subtiles du réel et certaines dispositions morales qui, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, nous ont fait prendre le chemin de l’abîme. Il démontre que le « siècle du progrès » n’a jamais été simplement technophile. L’histoire du risque technologique qu’il propose n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une certaine inconscience modernisatrice. Lire la suite…

François Jarrige, Le genre des bris de machines, 2013

31 janvier 2018 Laisser un commentaire

En juillet 1837, à Chalabre, petit bourg industriel de l’Aude, un fabricant annonce sa volonté d’installer une mule-jenny pour accroître la productivité de la filature de la laine. Dans ce petit centre drapier de 3 500 habitants, où plus de la moitié de la population est occupée à la fabrication des draps, la nouvelle provoque la consternation. Des ouvriers se rassemblent immédiatement près des ateliers et « demandent le départ du monteur et la destruction de la machine ». Dans les jours qui suivent, les rassemblements se multiplient, les autorités craignent la contagion des désordres aux villages alentours. Malgré le déploiement des forces de l’ordre, la machine est finalement brisée lors d’une émeute le 22 juillet. Immédiatement, les autorités proposent une interprétation sexuée du conflit. Selon le maire, ce sont les femmes qui auraient poussé les ouvriers à briser “les mécaniques”. L’implication des femmes frappe aussi le rédacteur du journal local L’Aude qui note qu’elles « se firent remarquer par leur fureur et leur acharnement », et « se montrèrent les plus ardentes à cette œuvre de destruction insensée » 1. Au terme du conflit, une fileuse est d’ailleurs renvoyée car « elle se serait fait gloire d’avoir contribué activement aux bris des machines » 2.

Cet évènement laisse entrevoir l’engagement des femmes contre des machines qui les privent de ressources au début de l’ère industrielle. Contrairement à l’image commune selon laquelle les bris des machines seraient d’abord une pratique masculine, de nombreux indices montrent la forte présence des femmes. Les bris de machines correspondent à une pratique plurielle et ambivalente, affectant de nombreux groupes entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle [Jarrige, 2009]. Ce type de violence industrielle, récurrente en Angleterre et en France à l’époque de la « révolution industrielle » a été peint essentiellement sous les traits d’une pratique masculine, impliquant le triomphe d’une conception virile des rapports sociaux et des conflits du travail 3. Les femmes furent longtemps invisibles dans les protestations populaires, cantonnées aux émeutes frumentaires, renvoyées à leur condition de nourricière et à la sphère domestique 4. Lire la suite…

Radio: Célia Izoard, Robots et Travail, 2016

13 août 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, de la technologie et de la société industrielle, Célia Izoard, journaliste pour la Revue de critique sociale itinérante Z, auteure et traductrice aux éditions Agone (David Noble, Le Progrès sans le Peuple; La machine est ton seigneur et maître) et membre du groupe Oblomoff de critique de la recherche scientifique, expose les conséquences politiques et sociales de l’automatisation et de la robotisation générale qui affectent actuellement nos sociétés industrielles. Elle montre que, comme l’avait déjà constaté le père de la cybernétique, Norbert Wiener: «Toute main-d’œuvre mise en concurrence avec un esclave, humain ou mécanique, doit accepter les conditions de travail de l’esclave.» Lire la suite…

Radio: Le désastre du numérique à l’école, 2017

3 août 2017 Laisser un commentaire

En septembre 2014, le gouvernement lance en grande pompe le Plan Numérique pour l’Ecole de la République présenté comme la solution miracle visant à rendre l’école plus juste, plus inclusive et plus efficace. Dans leur livre Le désastre de l’école numérique (éd. du Seuil, 2016), Karine Mauvilly et Philippe Bihouix dénoncent l’illusion techniciste du gouvernement, la stupidité d’une politique non seulement inefficace mais lourde d’effets pervers, sur les plans éducatifs, psycho-sociaux, environnementaux et sanitaires. Dans cette émission, nous entendrons, Karine Mauvilly et des membres des collectifs Écran total et de l’Appel de Beauchastel qui militent contre la numérisation de tous les aspects de nos vies.

Le désastre du numérique à l’école, 2017 (51mn)

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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Thomas Le Roux, Comment industrialiser la France ?, 2013

14 juillet 2017 Laisser un commentaire

Qu’elle ait été rapide ou progressive, la « révolution industrielle » ou l’industrialisation a été, en tout état de cause, un changement suffisamment important pour remettre en cause un certain nombre de caractéristiques des sociétés d’Europe occidentale de l’Ancien Régime, même dans sa première phase, entre 1750 et 1830. En quelques générations, le rapport de l’homme à l’environnement s’est transformé sous la poussée de l’accroissement de la production artisanale et industrielle. Les réticences de nombreux citadins et la vigilance exercée par les autorités locales à l’encontre de certaines activités de production réputées dangereuses ou insalubres ont du céder le pas, dans le champ de l’expertise, à une approche différente beaucoup plus conciliante avec le processus d’industrialisation. Quand les autorités locales se fondaient sur des pratiques et des savoirs « policiers » (selon le terme de l’époque, repris dans cet article) ancrés dans la jurisprudence et l’ordre judiciaire, la nouvelle expertise relevait davantage de la science au sein d’un ordre de plus en plus administratif.

C’est cette mutation que cet article entend exposer, en soulignant qu’elle n’a pas été forcément linéaire, et qu’elle s’est finalement réalisée au profit d’une expertise sur l’autre. Les rapports de force entre instances liées au pouvoir ont été déterminants pour construire les nouvelles légitimités et inscrire l’industrialisation à l’ordre du jour officiel, malgré des nuisances déjà reconnues par nombre de contemporains. Trois principales phases rythmèrent le processus, avec ses à-coups et accélérations déterminantes. A partir des années 1770, les reconfigurations s’ancrèrent sur l’industrie chimique naissante, notamment celle des acides. Puis, avec la Révolution française, les secteurs stratégiques pour l’État furent à leur tour touchés par la concurrence des expertises. Enfin, le régime napoléonien inscrivit dans le marbre les nouvelles régulations de l’industrie, qui discréditèrent les anciennes préventions contre les pollutions et participèrent à l’industrialisation. Lire la suite…

François Jarrige, La tragédie des tisserands, 2013

11 juillet 2017 Laisser un commentaire

Archéologie d’un monde disparu

Parmi les macro-récits historiques qui construisent les évidences de notre monde, l’histoire économique est l’un des plus puissants. Telle qu’elle est enseignée à l’école, l’histoire économique offre une représentation simple et rassurante de notre époque : il y a d’un côté la « modernité », riche et heureuse de son abondance et de l’autre les sociétés anciennes, traditionnelles, archaïques, nécessairement misérables et opprimées. La représentation de l’évolution de l’économie a été construite par les vainqueurs et les dominants, elle a puissamment enraciné les certitudes progressistes et industrialistes qui façonnent notre temps. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe était en ruine, que les États-Unis exportaient partout leur modernité et que les pays du Sud cherchaient les chemins de l’indépendance, beaucoup de théoriciens ont construit l’évidence progressiste de l’industrialisation comme chemin linéaire et inéluctable, évidence formulée brutalement par W. W. Rostow :

« Les sociétés passent [toutes] par l’une des cinq phases suivantes : la société traditionnelle, les conditions préalables du démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité et l’ère de la consommation de masse. » 1

Pourtant, si on abandonne un instant les grands agrégats statistiques, les visions linéaires et téléologiques pour se tourner vers les « vaincus », vers les expériences autres et oubliées, l’histoire en ressort désorientée. La figure du tisserand à bras peut nous offrir un accès à cette autre vision du passé, moins agressive, moins condescendante, plus tolérante aussi pour les formes de vie qui ont existé avant nous. Jusqu’au début du XXe siècle, les tisserands à bras étaient une figure familière dans de nombreuses campagnes du monde. Avec leurs métiers manuels, ces artisans transformaient les chanvres et les lins que leur livraient les paysans, ils travaillaient aussi des matières jugées plus nobles comme le coton, la laine ou la soie pour des marchés lointains. Au cours du XXe siècle, cette activité ancienne, longtemps omniprésente, avec ses modes de vie et ses traditions singulières, disparut presque partout sous l’effet des usines, des nouveaux matériaux synthétiques et de la mondialisation. Les tisserands, c’est-à-dire les artisans tisseurs, les ouvriers indépendants produisant des toiles en entremêlant deux séries de fils, deviennent les symboles d’un monde vaincu par le progrès industriel. Lire la suite…

Recension : G. N. Amzallag, La révolution du cuivre, 2008

2 juillet 2017 Laisser un commentaire

Gérard Nissim Amzallag,
La révolution du cuivre.
Les fonderies de Canaan et le début de la civilisation,
(texte en hébreu), Shani-Livna (Israël),
éd. Hameara Publishing House, 2008.

Sous ce titre courageux Gérard Nissim Amzallag, de l’université de Béershéva, propose une thèse de grande amplitude sur l’origine de la civilisation comme ensemble des acquisitions d’une société humaine, par opposition soit à la nature soit à la barbarie. Ce fondement lointain, postérieur cependant à la révolution liée à la découverte de la céramique, ne serait autre que l’invention de la métallurgie du cuivre, c’est-à-dire de la transformation d’un minerai, d’une terre, en une coulée brûlante de métal, utilisable ensuite directement ou par alliage pour créer des objets. C’était un prodige, qui fut vite entouré de secrets et de récits mythologiques. Plus précisément, cette découverte aurait eu lien en Canaan, et la Bible en porte de nombreuses marques. Cependant, observons tout de suite, avant même de présenter l’ouvrage, que les indices scripturaires qui étayent ou illustrent la thèse sont assez nets, mais à l’état de vestiges difficiles à dater, et ceci pour deux raisons : d’une part, la narration biblique se rattache à l’âge du Fer, où les références ont profondément changé, comme on va le voir ; d’autre part et surtout, la Bible bouscule tout ce qui paraît expressément cananéen, sauf peut-être la langue elle-même. Typiquement, les récits affirment que depuis Abraham les Israélites sont d’origine lointaine (Mésopotamie ou Égypte) et ne professent qu’une très faible estime pour les cananéens et leurs dieux. Lire la suite…

Paul Tibbets, J’ai lancé la bombe atomique sur Hiroshima, 1965

16 juin 2017 Laisser un commentaire

Battu sur terre et sur mer, le Japon poursuit quand même la lutte [c’est faux, le Japon à cherché à capituler plusieurs mois auparavant; NdE]. Le 6 août 1945, un quadrimoteur américain apparaît au-dessus du Japon. Il emporte vers Hiroshima l’arme terrible qui va bouleverser le monde. Le Général Paul Tibbets, commandant de la super-forteresse volante qui bombarda Hiroshima, raconte pour la première fois les détails de sa mission.

Jusqu’en février 1943, je fus stationné en Afrique du Nord où je dirigeais un groupe de bombardiers B-17. C’est là qu’un beau jour je fus convoqué chez le général Doolittle :

« Le général Arnold me demande mon meilleur spécialiste en bombardement. Puisque vous avez terminé votre tour d’opérations, c’est vous que j’enverrai. Préparez-vous à rentrer immédiatement. »

De retour aux États-Unis, je fus affecté aux essais et à la mise au point définitive du nouveau bombardier B-29, celui que nous allions appeler la « super-forteresse volante ». Je pus ainsi étudier à fond ce type d’appareil, d’autant que je possédais, en plus de ma formation strictement militaire, un bagage technique assez considérable. C’est à cette époque, alors que je me trouvais au Nouveau-Mexique, que j’eus une première indication de la mission capitale qui allait bientôt m’échoir. Lire la suite…