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Posts Tagged ‘Etat’

Antoine Costa, Gilets jaunes & Or noir, 2019

19 septembre 2020 Laisser un commentaire

« Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. »

Dominique Strauss-Kahn, La Flamme et la Cendre, 2002.

 

LE SOIR DU 5 MAI 2017, à deux heures du début de la période de réserve de l’élection présidentielle qui interdit aux médias et aux partis politiques de s’exprimer (Macron sera élu deux jours plus tard) le site de Wikileaks publie ce qui s’appellera par la suite « les Macronleaks », 15 gigaoctets d’e-mails échangées entre 2009 et 2017 par l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Deux ans après, l’enquête ne donne rien, personne ne sait véritablement qui est l’origine du piratage, même si Le Monde affirme que « toutes les pistes mènent vers l’Est », un euphémisme pour désigner la Russie.

Il aura fallu du temps pour décortiquer les informations. Le 25 décembre 2018, un peu plus d’un mois après le démarrage du mouvement des Gilets jaunes, Wikileaks annonce via son compte twitter que « dès le début, la taxe carbone a été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales ». Juan Branco, l’auteur du best-seller Crépuscule reprend l’information en la qualifiant d’ « exclusive ». En vérité cette information n’est pas un scoop et elle n’était pas secrète, mais le mouvement des Gilets jaunes va mettre en lumière l’insolence de cette politique : la fiscalité verte pèse lourdement sur les plus pauvres et elle ne sert que partiellement à financer la transition écologique, la majeure partie étant destiner à compenser des exonérations faites aux plus riches. Lire la suite…

François Jarrige, Une « armée de justiciers » ?, 2010

Justice et répression du luddisme en Angleterre (1811-1816)

 

Le leader des luddites

Si l’Angleterre de la première moitié du XIXe siècle ne connaît pas de bouleversements révolutionnaires équivalents à ceux qui ont lieu sur le continent, le pays expérimente néanmoins quelques grands conflits sociopolitiques [1]. L’épisode du luddisme, qui s’étend entre 1811 et 1816, en est sans doute l’un des plus marquants. Durant plusieurs années, les trois principaux comtés industriels du nord de l’Angleterre se sont trouvés dans une situation quasi-insurrectionnelle. Des violences d’une grande ampleur, associant la destruction des machines, les menaces contre des fabricants et des magistrats, mais aussi des assassinats et des vols, ont entretenu pendant de longs mois le spectre d’une insurrection généralisée dans le Pays. Ces conflits sociaux complexes associant la plainte des travailleurs concurrencés par la machine, des révoltes frumentaires plus classiques, et une agitation politique radicale clandestine ont effrayé les possédants et les élites. Lire la suite…

Jérôme Baschet, Le XXIe siècle commence maintenant, 2020

20 avril 2020 Laisser un commentaire

Qu’est-ce qu’il nous arrive ?

Beaucoup de questions et quelques perspectives par temps de coronavirus

 

Il n’est sans doute pas faux de dire que le Covid-19 est une maladie du Capitalocène et qu’il nous fait entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. Pour la première fois sans doute, il nous fait éprouver de façon tangible la véritable ampleur des catastrophes globales des temps à venir 1.

 

Le monde sera collaboratif et non compétitif ou ne sera pas

Mais encore faut-il tenter de comprendre plus précisément ce qu’il nous arrive, en ce qui concerne tant l’épidémie provoquée par le SARS-CoV-2 que les politiques sanitaires adoptées pour l’endiguer, au prix d’une stupéfiante paralysie de l’économie ; car on ne peut, sans ces préalables, espérer identifier les opportunités qui pourraient s’ouvrir dans ces circonstances largement inédites. La démarche n’a cependant rien d’assurée. Pris dans le tourbillon d’informations chaque jour plus surprenantes ou déconcertantes que suscite l’événement, on titube. On n’en croit parfois ni ses yeux ni ses oreilles, ni nul autre de ses sens. Mieux vaut admettre que bien des certitudes vacillent. Bien des hypothèses aussi. Mais il faut bien commencer à tenter quelque chose, provisoirement et partiellement, en attendant que des élaborations collectives mieux assurées ne prennent le relais. Lire la suite…

Un postier répond au lynchage médiatique, 2020

14 avril 2020 6 commentaires

Depuis le début de la crise, les postiers subissent un lynchage médiatique, accusés de ne pas assez se sacrifier pour l’effort de « guerre ». Lettre d’un non-héros du quotidien, postier grenoblois à la presse.

Je suis postier en CDI, et je continue de bosser pendant le confinement. Le 28 mars dernier, Le Daubé (surnom du quotidien régional Le Dauphiné Libéré) a publié un grand article, pour une fois non signé et énervé, intitulé « Quand La Poste vous prive de votre journal  ». Et tous les journaux se sont passé le mot criant à une « rupture de service public préjudiciable à l’information et aux entreprises » et critiquant le choix de la direction de La Poste de ne distribuer le courrier pendant le confinement plus que trois jours par semaine, les mercredis, jeudis et vendredis. Pour rajouter au drame les journaux interrogeaient des retraités émus de ne plus pouvoir lire leur journal le matin. Puis la télévision a emboîté le pas, même TF1 était outrée par les fermetures de nombreux bureaux de Poste et les pauvres retraités qui ne peuvent plus retirer leurs économies.

Et puis la déferlante médiatique s’est transformée en lynchage en règle contre les postiers. Tandis que les infirmières et les caissières étaient des héroïnes, nous, les postiers, on était des salauds, des déserteurs et en plus la fente des boites aux lettres est trop petite pour mettre les grosses enveloppes. Alors tout ça m’a mis en colère. Lire la suite…

Aurélien Berlan, Le « citoyen augmenté », 2017

10 avril 2020 Laisser un commentaire

un nouveau seuil dans l’aspiration à se délivrer de la politique

 

Il y a peu, l’expression « citoyen augmenté » est apparue pour suggérer ce que pourrait devenir la citoyenneté au XXIe siècle. On l’entend de plus en plus, certes de manière discrète, mais on peut s’attendre à ce qu’elle ait un succès médiatique croissant, à l’image des autres syntagmes construits avec l’adjectif « augmenté » : « réalité augmentée », « homme augmenté », « territoire augmenté », etc. [1] Toutes ces notions ont été forgées dans le sillage du mouvement transhumaniste qui, en 2008, s’est donné pour sigle la lettre « h » (pour humanity), suivie du signe « plus », le tout inséré dans une arobase symbolisant l’internet. Le message est limpide : grâce au web, symbole convenu des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’humanité de demain aura « quelque chose de plus ». Lire la suite…

Matthieu Amiech, Le confinement amplifie la numérisation du monde, 2020

9 avril 2020 Laisser un commentaire

Apéros Skype, soirées Netflix, militantisme 2.0… La numérisation du monde est en marche. Pour éviter que l’épidémie de coronavirus nous fasse « basculer dans la civilisation du sans contact », il faut réfléchir à « desserrer l’étau numérique sur nos vies », estime Matthieu Amiech dans cet entretien.

 

Reporterre — Comment traversez-vous cette période ? 

Matthieu Amiech — Au-delà des multiples difficultés personnelles que la situation entraîne, on sent qu’on vit un moment crucial. Cette crise sanitaire et économique peut favoriser de nouvelles éruptions de colère populaire, aussi bien que le basculement durable vers un ordre social plus autoritaire. Une épidémie, c’est un moment propice à la centralisation accrue du pouvoir politique et administratif, un moment où la peur peut être source de solidarité mais aussi de conformisme, d’appels à la répression. Il est difficile de critiquer les mesures d’exception qui sont prises, voire de continuer à réfléchir par soi-même, indépendamment du tourbillon d’informations et de commentaires. Lire la suite…

Günther Anders, Machines, 1987

8 avril 2020 Laisser un commentaire

Briseur de machines ?

1.Croire, comme nos pères l’ont encore fait, que des machines peuvent et doivent nous remplacer et que leur travail peut et doit remplacer le nôtre est totalement obsolète. Là où nous travaillons, nous ne travaillons la plupart du temps pas « encore » mais « à nouveau » : nous remplaçons en fait les machines. Ou bien parce qu’aucune machine ne peut s’en charger, ou bien – et ici l’adverbe « encore » est encore légitime – parce que les machines, qui devraient « en fait » s’en charger, n’ont scandaleusement pas encore été inventées. Du coup, nous remplaçons des machines qui n’existent pas encore. Bien sûr le remplacement que nous assurons est toujours lamentable. Si les instruments que nous remplaçons pouvaient observer les efforts que nous faisons pour les remplacer, ils s’amuseraient de notre tentative maladroite. Je dis « si » et j’emploie le conditionnel car, bien sûr, en tant qu’instruments, ils sont fiers d’être incapables de s’amuser et même d’être incapables d’être fiers de quoi que ce soit.

2. Aujourd’hui, il me faut une fois de plus lire que je serais un « briseur de machines réactionnaire ». C’est le plus absurde des reproches qu’on peut me faire. Car mon combat ne vise pas les modes de production, comme au XIXe siècle, mais les produits eux-mêmes. Je n’ai encore jamais proposé que nous produisions des missiles manuellement et dans le cadre d’un travail à domicile au lieu de les produire en usine. Ce que j’ai toujours proposé, c’est qu’on ne produise pas de missiles du tout.

3. Ceux qui nous traitent de « briseurs de machines », nous devons les traiter en retour de « briseurs d’hommes ».

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Annie Gouilleux, Lewis Mumford et Le Mythe de la machine, 2019

17 février 2020 Laisser un commentaire

Présentation d’une nouvelle traduction

Entretien avec Annie Gouilleux, qui nous procure, avec Gregory Cingal, une nouvelle traduction de l’ouvrage Le Mythe de la machine de Lewis Mumford (1895-1990), aux Editions de l’Encyclopédie des Nuisances (420 p., 28€).

 

PMO : Pourrais-tu nous retracer ton chemin politico-intellectuel ? D’où pars-tu ? Que faisais-tu ? Comment en es-tu arrivée finalement au courant anti-industriel ? puis à Lewis Mumford ?

Annie Gouilleux : Je suis née dans les Vosges il y a 71 ans, mais mes parents ont dû rapidement chercher du travail ailleurs et j’ai été élevée dans la banlieue grenobloise où sont nés mes frères et sœurs. J’ai eu une enfance des plus ordinaires. Je ne sais plus comment j’ai appris que mon père avait été déporté en camp de concentration pendant la guerre (Neuengamme), car c’était un sujet tabou à la maison, à tel point qu’en classe de troisième, seule fille de déporté, j’ai été la seule à ne pas être autorisée à assister à une projection de Nuits et brouillards. Je suis convaincue que mon père voulait nous protéger. Mais ma mère lisait L’École émancipée (publication destinée aux instituteurs) et elle avait laissé traîner un numéro que je me suis empressée de lire en cachette, et ainsi de suite avec toute la « littérature concentrationnaire » sur laquelle j’ai pu mettre la main à l’époque (pas grand-chose, en vérité). Je signale cela parce que ce genre de découverte ne donne pas vraiment confiance dans l’humanité, dans les institutions, et peut être source d’une certaine anxiété, surtout lorsqu’on ne peut pas en parler. Mon père est mort d’une leucémie en 1970. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Notre libre-arbitre est aspiré par Internet, 2019

8 février 2020 Laisser un commentaire

L’essayiste et éditeur Matthieu Amiech, membre du Groupe MARCUSE (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), revient sur les dangers de l’informatisation de notre société, problème politique majeur, selon lui.

Le Groupe MARCUSE – en référence à Herbert Marcuse – vient de rééditer La Liberté dans le coma (éd. La Lenteur), six ans après la première version. Cette nouvelle édition comporte une préface conséquente et des tribunes. Dans cet ouvrage, le collectif critique les conséquences de l’informatisation croissante de nos vies. Il s’agit pour eux d’un problème politique majeur.

« La vie privée n’est pas mise en danger par les “dérives” d’internet, elle est déjà en lambeaux, mise à sac par les assauts répétés de la société moderne au nom de la prospérité économique et de l’impératif d’élévation du niveau de vie. La surveillance, mercantile ou policière, résulte du choix collectif d’un mode de vie irresponsable. Elle est inévitable tant que les individus accepteront que des organisations géantes administrent leur existence. »

Membre du collectif et co-fondateur des éditions La Lenteur, Matthieu Amiech revient avec nous sur les enjeux du numérique. Lire la suite…

Matthieu Amiech, Les gouvernements font partie du problème écologique, pas de la solution, 2019

27 décembre 2019 Laisser un commentaire

Les couches dirigeantes, coupables d’inaction climatique ? C’est pire. Elles sont coupables et responsables de politiques farouchement volontaristes qui aggravent la crise. Il n’y a pas lieu de les implorer d’en faire plus, avertit l’auteur de cette tribune. Nous devons plutôt commencer, à la base de la société, à redéfinir nos modes de vie et nos besoins.

 

Depuis la fin de 2018, l’idée que les gouvernements du monde entier n’en font pas assez pour lutter contre le réchauffement climatique est devenu une antienne du débat public. Cette idée est le fondement de l’action en justice lancée par d’importantes ONG écologistes sous le titre spectaculaire de l’« Affaire du siècle ».

Elle est le contenu du cri très médiatisé de la jeune Suédoise, Greta Thunberg. Elle est, par ricochet, le motif central des manifestations répétées de centaines de milliers de personnes, lycéens et étudiants notamment, qui « marchent pour le climat » dans les villes occidentales depuis décembre dernier. Lire la suite…