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Posts Tagged ‘Etat’

Thierry Ribault, Nucléaire : une maladie d’État, 2017

12 juin 2017 Laisser un commentaire

Les formes multiples que revêt la transmission intergénérationnelle de cette maladie d’État qu’est le nucléaire, ne semblent pas émouvoir. Au contraire. « Le nucléaire est un choix français et un choix d’avenir. C’est le rêve prométhéen ! », selon Emmanuel Macron, rejoint par Corinne Lepage. S’agit-il d’un rêve prométhéen ou d’un cauchemar ?

« C’est dit c’est fait », gazouillait sans ponctuation, Ségolène Royal sur les réseaux sociaux, deux semaines avant les élections présidentielles, annonçant la signature et la publication du décret autorisant l’arrêt de la centrale nucléaire de Fessenheim. Il fallait bien une fois de plus sauver les apparences, trompeuses par définition. De fait, outre l’ « indemnisation » de 450 millions d’euros qui sera versée à EdF d’ici à 2021 pour compenser les pertes de recettes des deux réacteurs, et les indemnités versées jusqu’en 2041 au même opérateur en fonction de paramètres tels que l’évolution des tarifs de l’électricité, c’est aussi au prix d’un démarrage à venir de l’EPR de Flamanville, dont le chantier a été lancé en 2007 et le coût initial de 3,3 milliards d’euros réestimé en 2015 à 10,5 milliards, que la fermeture de Fessenheim a été concédée. Où l’on voit à l’œuvre Mme Royal, présidente de la COP 21, chargée des relations internationales sur le climat, candidate (perdante, bien que le poste ait été « promis à une femme ») à la direction du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et accessoirement représentant spécial de la communauté des « responsables » passés maîtres dans l’art de relancer le nucléaire en se donnant des airs d’en sortir.

On s’en étonnera peu, tant les chantages sont monnaie courante dans ce secteur d’activité où se vérifie pleinement la loi selon laquelle tout ce qui n’est jamais sanctionné est véritablement permis. C’est que le nucléaire est en effet une maladie d’État. Qu’il en soit propriétaire ou non, que le « parc » sur lequel il est censé veiller soit en marche ou à l’arrêt, qu’il finance l’avant catastrophe, la préparation à celle-ci, ou sa « gestion » après qu’elle soit survenue, l’État doit indéfiniment ponctionner les ressources collectives pour faire face à la récidive atomique. Nous proposons de rendre compte de quelques manifestations récentes et pour le moins spectaculaires des différentes facettes de cette infirmité structurelle qui touche l’État atomique dans de nombreux pays. Lire la suite…

Aurélien Berlan, La fabrique des derniers hommes, 2012

Aurélien Berlan
La Fabrique des derniers hommes,
retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber,
éd. La Découverte, 2012.

Introduction

Toute personne se souciant du monde dans lequel elle vit est tôt ou tard conduite à se demander ce qui le caractérise et le dirige. En général, ce questionnement est provoqué par une évolution qui choque ou suscite le malaise, et de cette manière interpelle : comment comprendre cette innovation dérangeante ? En quoi pose-t-elle problème ? Qu’est-ce qui l’a suscitée ? On est alors poussé vers une réflexion plus générale, car aucune évolution ne peut être coupée du monde qui l’a vue naître et dont elle révèle un certain nombre de traits. N’importe qui peut être ainsi amené à se poser des questions fondamentales, parce qu’elles conditionnent nos prises de position et nos voies d’action : dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ? Lire la suite…

Edward P. Thompson, Modes de domination et révolutions en Angleterre, 1976

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Résumé

Dans cet exposé, consacré une discussion sur les modes de domination et les luttes de classes en Angleterre au XVIIIe et au début du XIXe siècle principalement, E. P. Thompson (1924-1993) reprend les résultats de ses travaux sur la formation de la classe ouvrière et de travaux plus récents sur les luttes de classes au XVIIIe siècle. Il montre comment, pour construire une histoire marxiste de la domination de classe en Angleterre, il faut remettre en question divers schèmes ou présupposés associés à la tradition historiographique marxiste et forgés propos de l’histoire française : représentation des transformations des modes de domination sur le modèle des révolutions brutales (modèle cataclysmique) ; représentation d’une opposition radicale sans interpénétration entre aristocratie et bourgeoisie ; représentation des modes de domination sur le modèle de imposition hégémonique de la domination. Il propose des analyses de la mise en scène de la domination de la gentry et de la contre-violence de la terreur populaire. Lire la suite…

No-TICE pour le collège, 2015

2 février 2017 Laisser un commentaire

A la rentrée 2014 nous apprenions que notre collège serait « collège connecté ». Ce qui signifie que notre établissement se voit « doté d’équipements mobiles et de ressources numériques » et que nous bénéficions « d’une formation spécifique aux usages pédagogiques du numérique » 1. En novembre 2014 le Président de la République annonçait que tous les élèves de 5° seraient dotés de tablettes dès la rentrée 2016. Il est fait de l’utilisation du numérique au collège une priorité. Le ministère de l’Education Nationale affirme qu’il veut mettre en œuvre une stratégie ambitieuse pour faire entrer l’école dans l’ère du numérique 2.

Par le numérique nous entendons, tout comme les autorités d’ailleurs, le recours aux ressources en lignes, aux sites Internet en classe et surtout l’utilisation des tablettes par nos élèves. Nous nous intéresserons moins aux vidéo-projecteurs dans le sens où ils nous servent essentiellement de projecteurs diapositives très perfectionnés. Ils n’ont jamais eu pour vocation de changer nos pratiques, notre rôle d’enseignant ni l’environnement cognitif des élèves. Les tablettes, si 3.

Si on nous a abondamment consultés sur les pratiques du numérique, notamment lors de la concertation nationale sur le numérique lancée le 20 janvier 2015, on ne nous a jamais questionnés sur la pertinence de son utilisation et de sa massification. Comme si le bien fondé du numérique au collège allait de soi. Lire la suite…

Lettre ouverte au Père Noël

25 décembre 2016 Laisser un commentaire

Cher petit papa Noël

La période des fêtes s’approchant à grands pas, j’ai décidé de t’écrire. Tu dois être assez surpris que je t’écrive, à vrai dire moi aussi, mais c’est vraiment devenu nécessaire.

Je ne t’écris pas pour te demander des cadeaux, j’ai fait ça une fois, je devais avoir cinq ou six ans, clairement ça a été un échec. Non, je t’écris tout simplement pour te dire… que je ne peux pas te blairer.

Pas plus tard qu’hier, tes collègues de la force publique sont venus expulser nos voisins sans-papiers, les «migrants» comme on dit maintenant, à quelques maisons de chez nous. Tu vas sûrement me dire que là aussi, ce n’est pas ta faute, qu’après tout tu n’es qu’un représentant de l’ordre comme un autre, ni plus, ni moins. Certes.

Mais tu sais Noël… Je peux t’appeler Noël, ça ne te dérange pas? Et puis ça te changera de tous ces gamins qui en te regardant dans le blanc des yeux te disent «petit papa», alors qu’ils savent très bien que tu n’es pas leur père, et qu’un jour ils vont bien se rendre compte que tu n’es qu’une image sur une boîte de chocolat, une application sur un Smartphone, ou je ne sais pas moi… un intermittent du spectacle sous-payé dans une galerie commerciale. Lire la suite…

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Guillaume Carnino, La victoire par la science, 2013

1 décembre 2016 Laisser un commentaire

Jusqu’à récemment (et parfois encore), l’histoire de l’humanité était présentée comme une succession linéaire de progrès indiscutables et cumulatifs courant des premiers hominidés aux sociétés industrielles avancées (si l’on excepte la parenthèse médiévale invariablement noircie à dessein). La montée en puissance des préoccupations écologiques a participé à la dissolution progressive de ce discours béatement progressiste, et plusieurs travaux ont ainsi fait exploser la linéarité fantasmée du développement technique humain. Pour le dire autrement, la vision d’une modernité enchanteresse, reléguant la maladie, la mort et l’injustice dans les tréfonds des âges sombres a fait long feu, et aujourd’hui, en parallèle d’un discours critique de la mondialisation économique et politique, le postulat d’une technologisation linéaire et inéluctable des sociétés humaines a été invalidé : avant d’être massivement imposées aux populations, l’industrialisation, la mécanisation et la bureaucratisation furent confrontées à d’importantes difficultés.

Aujourd’hui, l’histoire de la modernité a donc été en partie inversée : plutôt qu’une progression harmonieuse et linéaire d’un âge sombre vers un avenir radieux, la constitution des sociétés industrielles avancées apparaît bien davantage comme la production d’un ordre hiérarchique inédit. Dès lors, s’interroge-t-on, comment un tel consensus, quasi universel, a-t-il pu être construit, alors même que de nombreuses et parfois tenaces résistances ont émaillé l’ensemble du processus d’industrialisation ? Lire la suite…

Recension: R. Felli, La grande Adaptation, 2016

25 juillet 2016 Laisser un commentaire

Romain Felli, La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe, éd. du Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016.

I

Vous avez certainement déjà entendu parler de l’anthropocène, l’idée que l’humanité serait devenue une force géologique depuis la révolution industrielle.

Pauvres mange richesPourtant, rappelle Romain Felli dans son ouvrage La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe (éd. Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016), cette idée occulte une grande disparité de situations et de responsabilités : comme si le paysan africain était tout aussi responsable du changement climatique que l’exploitant agricole américain ou le producteur de protéines animales européen !

Plutôt que d’anthropocène, il serait plus juste de parler de capitalocène : le capitalisme n’étant pas seulement un système économique et social, mais aussi « une manière d’organiser la nature » (p. 12), d’exploiter sa fertilité, de détourner son activité autonome afin de la faire servir des buts qui lui sont étrangers.

« Quiconque veut parler de réchauffement climatique, ne peut donc s’en tenir aux émissions de CO2, au rôle de l’industrie pétrolière ou à la place de la voiture dans nos sociétés (même si ces éléments sont cruciaux). En se donnant l’illusion que la variable CO2 serait seule responsable du problème, nous faisons comme si nous pouvions contrôler, limiter ou faire disparaître le problème climatique. Mais plus que les émissions de gaz à effet de serre, c’est la façon particulière d’organiser la nature qui est en jeu dans la question climatique. » (pp. 12-13) Lire la suite…

Retour sur la révolution industrielle

1 juillet 2016 Laisser un commentaire

Couverture N&Mc 12Le n°12 de Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle (éd. La Lenteur, 144 p., 12 euros) vient de paraître! Ci-dessous une brève présentation de cet ouvrage:

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Présentation de l’éditeur:

Dans les années qui suivent la bataille de Waterloo et l’effondrement de l’empire napoléonien (1815), l’Angleterre accueille de nouveau des voyageurs, après une longue période d’isolement. Ils découvrent à cette occasion les bouleversement accomplis en un quart de siècle: la révolution industrielle.

Se forme alors une doctrine qui célèbre l’organisation sociale fondée sur les stupéfiantes avancées technologiques de cette époque: l’industrialisme. Cette doctrine ne se confond pas avec le libéralisme – les saint-simoniens, ancêtres directs d’un certain socialisme, sont de fervents industrialistes. Au contraire, Sismondi, bien que favorable au libre échange, est anti-industrialiste.

Ainsi, l’industrialisme possède deux faces, l’une libérale, l’autre “organisatrice” (ou socialiste). Une ambivalence que le vaste courant antilibéral de ce début de XXIe siècle évite soigneusement de mentionner. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Mundus œconomicus, 2015

Les historiens ont montré que la philosophie utilitariste et libérale du XVIIIe siècle visait à reprogrammer l’humain en sujet calculateur, en homo œconomicus, contre les morales traditionnelles du don, du sacrifice ou de l’honneur [Hirschman, 1980 ; Laval, 2007]. Ce chapitre propose un éclairage complémentaire : l’homo œconomicus exigeait en retour un monde taillé à sa mesure, repensé, recomposé et redéfini afin qu’il puisse maximiser librement son utilité. Je montrerai comment, au début du XIXe siècle, sciences, techniques et économie politique ajustèrent les ontologies afin d’instaurer un mundus œconomicus [Fressoz, 2012].

Dans le premier quart du XIXe siècle, deux projets visant à clore l’ère des révolutions et à résoudre la question sociale coexistent et interagissent. Le premier est économique et industrialiste. Saint-Simon (1760-1825) l’expose avec clarté. Dans ses Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la révolution, il explique aux royalistes français qu’ils doivent s’allier aux industriels afin « d’organiser un régime économique libéral, ayant pour objet direct et unique de procurer la plus grande source de bien-être possible » [Saint-Simon, 1820, p. VI]. Le social ne pourra s’harmoniser que par l’abondance. Mais ce projet d’une société apaisée, laissant libre cours aux appétits de l’homo œconomicus, se heurtait aux limites étroites de l’économie organique du premier XIXe siècle. D’où le rôle fondamental de l’innovation technique. Le succès du pouvoir libéral dépendant de la prospérité matérielle, la technique devient une raison d’État. Lire la suite…

Pierre Bourlier, Quand l’ENA convoque Orwell pour conjurer Charlie, 2015

26 mars 2016 Laisser un commentaire

« Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. »

« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. »

Le Monde, 17 janvier 2015, “Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell

Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :

Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :

« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte. » (1984, éd. Folio-Gallimard, 1976.p. 283)

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