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Posts Tagged ‘Etat’

Sezin Topçu, Organiser l’irresponsabilité ?, 2014

19 mars 2021 Laisser un commentaire

La gestion (inter)nationale des dégâts d’un accident nucléaire comme régime discursif

 

Résumé

Cet article décortique le processus historique relatif à l’organisation internationale des responsabilités et à la gestion des dégâts en cas d’accident nucléaire. L’auteure montre que les dispositifs politico-juridiques sur lesquels se base le discours de « régime international de responsabilité civile », forgé depuis les années 1960, ont globalement visé, et visent encore, à maintenir un « fossé historique et spectaculaire » entre les dommages juridiquement pris en charge par les exploitants nucléaires et les dégâts réellement provoqués par l’accident nucléaire majeur. Elle argue qu’un tel « fossé » est constitutif même de l’industrie nucléaire, qu’il est une forme de gouvernement (des affaires économiques et de l’espace public) historiquement constituée, et que son maintien est une condition sine qua non de la survie même du secteur nucléaire. La notion de « responsabilité » dans le domaine nucléaire opère dans ce cadre avant tout en tant que régime discursif, en tant que moyen d’organiser autant de responsabilités que d’irresponsabilités, quelle que soit l’échelle géographique (nationale ou internationale) à laquelle elles se déploient. Lire la suite…

Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : voix de rebelles, 2012

11 mars 2021 Laisser un commentaire

Ci-gît l’État

Nadine et Thierry Ribault

 

« Je ne suis pas un activiste, je suis un être humain, c’est tout », dit Wataru Iwata, fondateur du réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité, CRMS. Il n’appartient à aucune organisation hiérarchique et ne dépend de personne. C’est sa propre volonté qui l’a mis en mouvement au lendemain de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. C’est un entêté et un inquiéteur. Il pose implicitement la question : qu’est-ce qu’une organisation, qu’est-ce qu’une institution, qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que l’État ? Son action s’inscrit dans la tradition japonaise de l’ikki. Au XIVe siècle, contrairement aux clans de guerriers issus de la noblesse, les ikki ne fonctionnaient pas selon un système hiérarchisé fondé sur les liens de parenté et dominé par la figure patriarcale du chef de clan. On y adhérait de manière volontaire. L’ikki était une communauté dotée de règles de fonctionnement internes stipulant notamment l’égalité à part entière entre des membres qui avaient l’habitude de combattre ensemble, se portaient secours et agissaient en commun. Le mot ikki désignait le groupe ainsi constitué ou la fronde (à l’origine paysanne) dans laquelle un tel groupe s’engageait. Lire la suite…

Paysans contre les normes, Destruction de l’élevage familial, 2021

17 février 2021 Laisser un commentaire

« Le Collectif de paysan.ne.s contre les normes s’est créé en réaction au meurtre d’État de Jérome Laronze le 20 Mai 2017 à Sailly (71) à cause de ses positionnements contre les normes et l’administration. Le Collectif se voit comme un outil pour défier l’administration et l’organisation de l’industrialisation de la production agricole, destructrice du modèle paysan. L’objectif est de créer une force qui soit indépendante du piège cogestionnaire du syndicalisme, une force qui permettrait aux petits producteurs d’être enfin entendus. »

Ce que montre clairement les analyses et les actions de ce Collectif, c’est que le monde capitaliste actuel et les sociétés humaines qui en découlent, promeuvent, développent, privilégient certaines technologies, qui s’agrègent entre elles : manipulations génétiques, nanotechnologies, « augmentation » de l’humain (génétique, robotique, informatique), surveillance et numérisation de la société et des vies pour une société de plus en plus automatisée, centralisée et autoritaire, qui est présentée comme « innovante » et « meilleure ».

Les 9 et 10 janvier, dans le Puy de Dôme, ont eu lieu des rencontres du Collectif. Deux grands thèmes étaient abordés : où en sont les luttes contre l’industrialisation de la vie agricole ? quelle opposition formuler à la gestion sanitaire humaine actuelle au regard des expériences d’éleveurs et d’éleveuses ? Nous publions ici un texte qui était destiné à alimenter les débats de ces rencontres et que nous jugeons très intéressant. Lire la suite…

Thierry Ribault, Redémarrage d’un réacteur nucléaire au Japon, 2015

25 janvier 2021 Laisser un commentaire

Les maîtres chanteurs du nucléaire redémarrent un réacteur au Japon face à une résistance effroyablement inoffensive

 

Le 11 août 2015, le réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Sendaï, dans le département de Kagoshima situé au sud-ouest du Japon, a redémarré. L’administration Abe souhaite donner à ce moment un caractère décisif pour sa stratégie énergétique, considérant le nucléaire comme « vital » pour l’avenir de la nation, au même titre qu’entre 1931 et 1945, l’occupation de la Mandchourie était également considérée comme « vitale » pour un Empire dont on connaît le bel avenir auquel il a été promis. Lire la suite…

Marie-Pierre Laronze, Lettre à Jérôme, mon frère paysan, tué par un gendarme, 2020

3 décembre 2020 Laisser un commentaire

En mai 2017, en Saône-et-Loire, l’éleveur Jérôme Laronze était abattu par un gendarme. Trois balles l’ont atteint, une de côté et deux de dos, alors qu’il s’échappait au volant de sa voiture. Il fuyait les représentants d’une administration au service, selon lui, de l’industrialisation de l’agriculture. Depuis sa mort, sa famille s’est engagée dans un combat judiciaire. À l’occasion de ce qui aurait du être son quarantième anniversaire, sa sœur Marie-Pierre rappelle ses combats, l’engrenage infernal ayant conduit à son homicide, le poids des normes. Et s’interroge : « Quels crimes avais-tu commis pour justifier le recours à des hommes armés pour de simples contrôles administratifs ? »

 

Ce 13 novembre 2020, nous devions fêter tes 40 ans, une quasi-moitié de parcours de vie. Pas pour tous, pas pour toi. La tienne a pris fin brutalement, violemment, un 20 mai 2017.

Te souviens-tu ? C’était à la fin d’une belle journée de printemps, à la croisée de deux chemins de terre, à l’ombre de vieux chênes sous l’abri desquels tu étais venu chercher un peu de répit et de fraicheur. Six tirs de Sig-Sauer [des pistolets automatiques] t’ont quasiment arraché à ton sommeil, six tirs si rapides que ta vieille Toyota n’a pu te tirer d’affaire et s’est écrasée contre un arbre. C’est là que ton regard lentement s’est éteint, que ton souffle s’est tari à mesure que ton sang noircissait sièges et tapis de la voiture. Lire la suite…

Fabian Scheidler, La fin de la mégamachine, 2020

11 novembre 2020 Laisser un commentaire

Fabian Scheidler,
La fin de la mégamachine.
Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement,
éd. Seuil, coll. Anthropocène, 2020
(620 p., 23 euros).

« La mégamachine se précipite dans le mur et ses pilotes jouent à l’aveuglette sur divers régulateurs, ce qui ne fait finalement qu’empirer la situation.
Car les seuls outils qui pourraient maintenant nous être d’une aide quelconque n’ont jamais été prévus :
un frein et une marche arrière. »

La Fin de la mégamachine, p. 439.

 

Contrairement à ce que le titre peut suggérer, il ne s’agit pas d’un livre de « collapsologie » (science de l’effondrement incarnée en France par Pablo Servigne, auteur du best-seller Comment tout peut s’effondrer, 2015). Les collapsologues agrègent des études dites scientifiques montrant que notre système économique et notre mode de vie ne sont pas soutenables (en raison de leurs impacts sur le tissu de la vie sur Terre, ainsi que de la finitude des ressources). En bref, ils font de la prospective catastrophique, sans toujours s’intéresser aux causes sociales et politiques structurelles de cette dynamique désastreuse qui est en cours depuis longtemps (au moins depuis la Seconde Guerre mondiale, qui constitue le début de la « grande accélération » dans les déprédations écologiques, voire depuis la Révolution industrielle ou l’apparition des premiers Empires) [1]. Scheidler fait exactement l’inverse : il revient sur l’histoire longue du système économique et politique dans lequel nous vivons (qu’on l’appelle société industrielle, capitalisme, modernité ou civilisation occidentale) pour mettre en lumière les causes sociopolitiques de l’effondrement en cours, causes qui sont ultimement liées à la quête de puissance, de pouvoir et de domination – qui se traduisent aujourd’hui par l’accumulation du capital, la croissance économique et l’innovation technologique – qui gouverne nos sociétés inégalitaires et hiérarchisées. Lire la suite…

Aurélien Berlan, Rationalisation et réification chez Max Weber, 2014

10 novembre 2020 Laisser un commentaire

La notion de réification (Versachlichung) se retrouve souvent sous la plume de Max Weber, plus encore que sous celle de Karl Marx [1]. Weber l’utilise notamment pour souligner un aspect particulier, et inquiétant, du processus de rationalisation lié au développement du capitalisme et de l’État modernes. A ses yeux, ces deux puissances poussent les individus à agir « sans considération de la personne » [ohne Ansehen der Person [2]], en suivant les règles régissant le champ d’activité dans lequel ils sont pris. Le bureaucrate applique le règlement sans considérer le sort des personnes à qui il a affaire, ou plutôt : en étant convaincu que son rôle est de ne pas en tenir compte – sinon, « c’est l’arbitraire ». Lire la suite…

Antoine Costa, Gilets jaunes & Or noir, 2019

19 septembre 2020 Laisser un commentaire

« Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. »

Dominique Strauss-Kahn, La Flamme et la Cendre, 2002.

 

LE SOIR DU 5 MAI 2017, à deux heures du début de la période de réserve de l’élection présidentielle qui interdit aux médias et aux partis politiques de s’exprimer (Macron sera élu deux jours plus tard) le site de Wikileaks publie ce qui s’appellera par la suite « les Macronleaks », 15 gigaoctets d’e-mails échangées entre 2009 et 2017 par l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron. Deux ans après, l’enquête ne donne rien, personne ne sait véritablement qui est l’origine du piratage, même si Le Monde affirme que « toutes les pistes mènent vers l’Est », un euphémisme pour désigner la Russie.

Il aura fallu du temps pour décortiquer les informations. Le 25 décembre 2018, un peu plus d’un mois après le démarrage du mouvement des Gilets jaunes, Wikileaks annonce via son compte twitter que « dès le début, la taxe carbone a été conçue pour compenser l’allègement des cotisations patronales ». Juan Branco, l’auteur du best-seller Crépuscule reprend l’information en la qualifiant d’ « exclusive ». En vérité cette information n’est pas un scoop et elle n’était pas secrète, mais le mouvement des Gilets jaunes va mettre en lumière l’insolence de cette politique : la fiscalité verte pèse lourdement sur les plus pauvres et elle ne sert que partiellement à financer la transition écologique, la majeure partie étant destiner à compenser des exonérations faites aux plus riches. Lire la suite…

François Jarrige, Une « armée de justiciers » ?, 2010

Justice et répression du luddisme en Angleterre (1811-1816)

 

Le leader des luddites

Si l’Angleterre de la première moitié du XIXe siècle ne connaît pas de bouleversements révolutionnaires équivalents à ceux qui ont lieu sur le continent, le pays expérimente néanmoins quelques grands conflits sociopolitiques [1]. L’épisode du luddisme, qui s’étend entre 1811 et 1816, en est sans doute l’un des plus marquants. Durant plusieurs années, les trois principaux comtés industriels du nord de l’Angleterre se sont trouvés dans une situation quasi-insurrectionnelle. Des violences d’une grande ampleur, associant la destruction des machines, les menaces contre des fabricants et des magistrats, mais aussi des assassinats et des vols, ont entretenu pendant de longs mois le spectre d’une insurrection généralisée dans le Pays. Ces conflits sociaux complexes associant la plainte des travailleurs concurrencés par la machine, des révoltes frumentaires plus classiques, et une agitation politique radicale clandestine ont effrayé les possédants et les élites. Lire la suite…

Jérôme Baschet, Le XXIe siècle commence maintenant, 2020

20 avril 2020 Laisser un commentaire

Qu’est-ce qu’il nous arrive ?

Beaucoup de questions et quelques perspectives par temps de coronavirus

 

Il n’est sans doute pas faux de dire que le Covid-19 est une maladie du Capitalocène et qu’il nous fait entrer de plain-pied dans le XXIe siècle. Pour la première fois sans doute, il nous fait éprouver de façon tangible la véritable ampleur des catastrophes globales des temps à venir 1.

 

Le monde sera collaboratif et non compétitif ou ne sera pas

Mais encore faut-il tenter de comprendre plus précisément ce qu’il nous arrive, en ce qui concerne tant l’épidémie provoquée par le SARS-CoV-2 que les politiques sanitaires adoptées pour l’endiguer, au prix d’une stupéfiante paralysie de l’économie ; car on ne peut, sans ces préalables, espérer identifier les opportunités qui pourraient s’ouvrir dans ces circonstances largement inédites. La démarche n’a cependant rien d’assurée. Pris dans le tourbillon d’informations chaque jour plus surprenantes ou déconcertantes que suscite l’événement, on titube. On n’en croit parfois ni ses yeux ni ses oreilles, ni nul autre de ses sens. Mieux vaut admettre que bien des certitudes vacillent. Bien des hypothèses aussi. Mais il faut bien commencer à tenter quelque chose, provisoirement et partiellement, en attendant que des élaborations collectives mieux assurées ne prennent le relais. Lire la suite…