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Posts Tagged ‘histoire’

Teodor Shanin, L’idée de progrès, 1997

24 janvier 2017 Laisser un commentaire

La philosophie des XVIIe, XVIIIe, et XIXe siècles a légué à nos sciences sociales contemporaines un héritage majeur, l’idée de progrès. Cette idée laïque, s’écartant résolument de la pensée médiévale qui expliquait tout par la volonté de Dieu, proposait une théorie forte, durable et séduisante, permettant d’ordonner et d’interpréter l’ensemble de la vie passée, présente et future de l’Humanité. Le concept est d’une simplicité extrême : malgré quelques aléas, toute société se déplace régulièrement vers le “haut”, le long d’une route qui l’éloigne de la pauvreté, de la barbarie, du despotisme et de l’ignorance pour la conduire vers la richesse, la civilisation, la démocratie et la Raison (incarnée par sa quintessence, la science).

C’est un mouvement irréversible, depuis la diversité infinie des particularismes – gaspilleurs d’énergie humaine et de ressources – jusqu’à un monde unifié, simplifié et rationnel. Lire la suite…

Teodor Shanin, The Idea of Progress, 1997

24 janvier 2017 Laisser un commentaire

The he idea of progress is the major philosophical legacy left by the seventeenth to nineteenth centuries to the contemporary social sciences. The idea was secular, departing from the medieval mind-set where everything could be explained by God’s will, and it offered a powerful and pervasive supra-theory that ordered and interpreted everything within the life of humanity – past, present and future. The core of the concept, and its derivations and the images attached to it, have been overwhelmingly simple and straightforward, with a few temporary deviations, all societies are advancing naturally and consistently “up”, on a route from poverty, barbarism, despotism and ignorance to riches, civilization, democracy and rationality, the highest expression of which is science. This is also an irreversible movement from an endless diversity of particularities, wasteful of human energies and economic resources, to a world unified and simplified into the most rational arrangement, It is therefore a movement from badness to goodness and from mindlessness to knowledge, which gave this message its ethical promise, its optimism and its reformist “punch” The nature of the interdependence of the diverse advances – economic, political, cultural and so on – has been the subject of fundamental divisions and debate; for example, is it the growth of rationality or of the forces of production which acts as the prime mover? What was usually left unquestioned was the basic historiography of the necessary sequence and/or stages along the main road of progress as the organizing principle on which all other interpretations rest. Lire la suite…

T. Dubarry & J. Hornung, Qui sont les transhumanistes ?, 2008

13 décembre 2016 Laisser un commentaire

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Résumé

Nous avons ici tenté de décrypter la nature, la structure et les modalités d’actions d’une minorité active contemporaine au sein des pays développés. Les individus qui composent le mouvement transhumaniste reflètent admirablement bien, à des degrés divers et variés, la situation conflictuelle qui est celle de l’espèce humaine en ce début de 3ème millénaire confrontée à l’importance croissante prise par les sciences, les techniques et la technologie dans nos vies quotidiennes. Discutant de l’avenir de l’humanité, les transhumanistes questionnent des problématiques essentielles qui mettent progressivement en valeur une nouvelle identité idéale posthumaine où la technique, mise au service de l’humain, restaure la légitimité sociale et cosmologique de celui-ci. Lire la suite…

Nicolas Le Dévédec, Retour vers le futur transhumaniste, 2015

12 décembre 2016 Laisser un commentaire

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

« Nous voulons devenir l’origine du futur, changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, créer des espèces nouvelles, adopter des clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter nos corps et nos esprits, apprivoiser nos gènes, dévorer des festins transgéniques, faire don de nos cellules-souches, voir les infrarouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gènes, remplacer nos neurones, faire l’amour dans l’espace, débattre avec des robots, pratiquer des clonages divers à l’infini, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la Lune, tutoyer les galaxies. »

Ray Kurzweil

L’aspiration à « améliorer » l’être humain et ses performances aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles par des innovations technoscientifiques et biomédicales s’affirme chaque jour de manière plus évidente. Dopage sportif, médecine anti-âge, chirurgie esthétique ou encore contrôle des naissances en sont quelques-unes des manifestations les plus visibles. Ces exemples ne sont, pour le mouvement transhumaniste, que le prélude d’une révolution plus importante à venir, qui verra l’être humain accéder à un stade supérieur de son évolution grâce aux technosciences 1. Lire la suite…

Retour sur la révolution industrielle

1 juillet 2016 Laisser un commentaire

Couverture N&Mc 12Le n°12 de Notes & Morceaux choisis, bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle (éd. La Lenteur, 144 p., 12 euros) vient de paraître! Ci-dessous une brève présentation de cet ouvrage:

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Présentation de l’éditeur:

Dans les années qui suivent la bataille de Waterloo et l’effondrement de l’empire napoléonien (1815), l’Angleterre accueille de nouveau des voyageurs, après une longue période d’isolement. Ils découvrent à cette occasion les bouleversement accomplis en un quart de siècle: la révolution industrielle.

Se forme alors une doctrine qui célèbre l’organisation sociale fondée sur les stupéfiantes avancées technologiques de cette époque: l’industrialisme. Cette doctrine ne se confond pas avec le libéralisme – les saint-simoniens, ancêtres directs d’un certain socialisme, sont de fervents industrialistes. Au contraire, Sismondi, bien que favorable au libre échange, est anti-industrialiste.

Ainsi, l’industrialisme possède deux faces, l’une libérale, l’autre “organisatrice” (ou socialiste). Une ambivalence que le vaste courant antilibéral de ce début de XXIe siècle évite soigneusement de mentionner. Lire la suite…

Recension: M. Hawkins, Le darwinisme social dans la pensée européenne et Américaine, 1997

Mike Hawkins,

Le darwinisme social dans la pensée européenne et Américaine, 1860-1945

La nature comme modèle et comme menace.

éd. Cambridge University Press, 1997.

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Hawkins fournit une analyse fine du darwinisme social dans un travail important et stimulant qui va sûrement devenir un ouvrage de référence sur le sujet pour les quelques temps à venir. C’est un magnifique correctif à l’interprétation révisionniste assez populaire du darwinisme social propagé par Robert C. Bannister et d’autres. Cependant, son interprétation n’est pas simplement une réitération de la thèse classique de Richard Hofstadter.

Contrairement à Hofstadter, qui assimilait le darwinisme social au laisser-faire économique, au racisme, au le militarisme et l’impérialisme, bien des études récentes sur le darwinisme social ont mis l’accent sur ses différentes variantes, car souvent des penseurs ont appliqué le darwinisme à la pensée sociale et politique de façons contradictoires – les socialistes et les pacifistes ont également fait appel au darwinisme comme appui pour leurs doctrines autant que les promoteurs du laissez-faire et les militaristes. La beauté de l’analyse de Hawkins réside dans le fait qu’il tient compte de la diversité des opinions politiques et sociales adoptées par les darwinistes, tout en faisant ressortir les points communs sous-jacents. Il le fait en distinguant entre le darwinisme social comme une vision du monde fondamentale et les idéologies politiques et sociales construites sur cette vision du monde. Lire la suite…

Review: M. Hawkins, Social Darwinism in European and American Thought, 1997

Mike Hawkins,

Social Darwinism in European and American Thought, 1860-1945

Nature as Model and Nature as Threat.

Cambridge University Press, 1997.

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Hawkins provides a keen analysis of Social Darwinism in an important and thought-provoking work that will surely become the standard work on the subject for some time to come. It is a superb corrective to the fairly popular revisionist interpretation of Social Darwinism propagated by Robert C. Bannister and others. However, his interpretation is not simply a reiteration of the classic Richard Hofstadter thesis.

Unlike Hofstadter, who boiled down Social Darwinism to laissez-faire economics, racism, militarism, and imperialism, much recent scholarship on Social Darwinism has emphasized the varieties of Social Darwinism, since thinkers often applied Darwinism to social and political thought in contradictory ways–socialists and pacifists appealed to Darwinism for support as much as laissez faire proponents and militarists. The beauty of Hawkins’ analysis is that he takes account of the diversity of political and social views espoused by Darwinists, while bringing out the underlying commonalities. He does this by distinguishing between Social Darwinism as a fundamental world view and the political and social ideologies built on that world view. He defines Social Darwinism as a world view containing the following five beliefs: 1) biological laws govern all of nature, including humans, 2) Malthusian population pressure produces a struggle for existence, 3) physical and mental traits providing an advantage to individuals or species would spread, 4) selection and inheritance would produce new species and eliminate others, and 5) natural laws (including the four above) extend to human social existence, including morality and religion. Those embracing these fundamental points are Social Darwinists, whether they are militarists or pacifists, laissez-faire proponents or socialists. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Mundus œconomicus, 2015

Les historiens ont montré que la philosophie utilitariste et libérale du XVIIIe siècle visait à reprogrammer l’humain en sujet calculateur, en homo œconomicus, contre les morales traditionnelles du don, du sacrifice ou de l’honneur [Hirschman, 1980 ; Laval, 2007]. Ce chapitre propose un éclairage complémentaire : l’homo œconomicus exigeait en retour un monde taillé à sa mesure, repensé, recomposé et redéfini afin qu’il puisse maximiser librement son utilité. Je montrerai comment, au début du XIXe siècle, sciences, techniques et économie politique ajustèrent les ontologies afin d’instaurer un mundus œconomicus [Fressoz, 2012].

Dans le premier quart du XIXe siècle, deux projets visant à clore l’ère des révolutions et à résoudre la question sociale coexistent et interagissent. Le premier est économique et industrialiste. Saint-Simon (1760-1825) l’expose avec clarté. Dans ses Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la révolution, il explique aux royalistes français qu’ils doivent s’allier aux industriels afin « d’organiser un régime économique libéral, ayant pour objet direct et unique de procurer la plus grande source de bien-être possible » [Saint-Simon, 1820, p. VI]. Le social ne pourra s’harmoniser que par l’abondance. Mais ce projet d’une société apaisée, laissant libre cours aux appétits de l’homo œconomicus, se heurtait aux limites étroites de l’économie organique du premier XIXe siècle. D’où le rôle fondamental de l’innovation technique. Le succès du pouvoir libéral dépendant de la prospérité matérielle, la technique devient une raison d’État. Lire la suite…

Allan Greer, Confusion sur les Communs, 2015

29 avril 2016 Laisser un commentaire

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Dossier La Tragédie des Communaux

Pour toute une famille de pensée, le peuple est incapable de gérer collectivement une ressource naturelle sans la surexploiter. Récit d’une imposture et de ses racines. Un dossier spécial.

Au moment où la question de la propriété intellectuelle domine Internet, la lutte pour la mainmise sur l’univers numérique est de plus en plus présentée comme le « second mouvement des enclosures » : un emprunt trompeur, affirme Allan Greer.

En réaction à la progression galopante de la propriété intellectuelle (PI) et à sa domination croissante d’Internet, un mouvement s’est développé pour résister à l’intrusion des entreprises aux quatre coins du cyberespace. Inspirés par le potentiel des médias numériques dans la distribution et la diffusion à grande échelle de données, d’images et de textes au profit de tous, des militants font campagne en faveur d’un réseau neutre et du libre accès à ce réservoir mondial d’informations et d’œuvres de création toujours croissant. Des sites comme Wikipédia et divers logiciels en libre accès, signalent-ils, reposent sur la collaboration gratuite de millions de collaborateurs à travers le monde et offrent gratuitement des avantages à toute personne ayant accès à un ordinateur et à une connexion Internet. Contre cette éthique appliquée du partage, ils voient surgir une phalange de grandes entreprises déterminées à privatiser pour leur seul profit les ressources intellectuelles d’un monde interconnecté.

Cette lutte pour la maîtrise de l’univers numérique, fruit des avances technologiques des deux dernières décennies, peut sembler absolument sans précédent ; pourtant, de nombreux militants d’Internet se donnent du mal pour y voir des liens avec les luttes agraires des siècles passés. Le juriste James Boyle désigne l’expansion des droits de propriété intellectuelle dans les médias numériques sous le nom de « second mouvement des enclosures », expression qui renvoie à une étape bien connue de l’histoire agraire de l’Angleterre, lorsque les terres communales furent divisées et clôturées pour un usage privé [1]. D’autres personnes ont adopté la même référence historique et l’ont appliquée non seulement à Internet, mais à une multitude d’autres sphères où des entreprises revendiquent des droits sur des ressources auparavant à accès libre ou partagé. Parfois présentée comme une métaphore, parfois comme une analogie, cette idée selon laquelle nous assistons à une « enclosure des terres communales » intellectuelles a pris racine. Lire la suite…

Allan Greer, Confusion on the Commons, 2014

29 avril 2016 Laisser un commentaire

At a time when the issue of intellectual property dominates the Internet, the struggle for control of the digital universe is increasingly known as the « second enclosure movement » – a misleading moniker, argues Allan Greer.

Responding to the galloping advance of intellectual property (IP) and its increasing domination of the Internet, a movement has developed to resist the intrusion of corporate interests into every corner of cyberspace. Inspired by the potential of digital media to distribute data, images and texts, and to share these widely for the benefit of all, activists campaign for a neutral network and open access to the growing global storehouse of information and creative works. Sites such as Wikipedia and various open-access software systems, they note, depend upon the free collaboration of millions of contributors around the world and they provide benefits without charge to anyone with a computer and an Internet connection. Arrayed against this applied ethic of sharing, they see a phalanx of corporate giants determined to privatize the intellectual resources of a connected world for their own profit. This struggle for control of the digital universe might seem to be completely unprecedented, the product of technological advances of the past two decades, yet many internet activists are at pains to suggest links with struggles over land in earlier centuries. The legal scholar James Boyle calls the expansion of digital IP rights “the second enclosure movement,” referring to a well-known phase of English agrarian history when common lands were divided up and fenced in for private use. Others have adopted the same historical allusion, applying it not only to the internet, but to a variety of other spheres where corporations are laying claim to previously open or shared resources. Sometimes presented as a metaphor, sometimes as an analogy, the notion that we are experiencing an intellectual “enclosure of the commons” has gained considerable traction. Lire la suite…