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Radio: Philippe Baqué, D’Alzheimer au transhumanisme, 2018

Ma mère a passé quelques années dans une petite unité fermée d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Ce que j’y ai vu n’a fait qu’alimenter mes doutes sur la maladie d’Alzheimer. La maltraitance institutionnelle latente, l’omniprésence des laboratoires pharmaceutiques dans sa médicalisation et dans son accompagnement, l’échec des différentes politiques censées y répondre, la surenchère médiatique… Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’on nous présente comme une épidémie ?

Prologue

Cette enquête que je mène à la première personne du singulier a débuté dans la chambre d’hôpital d’une vieille dame qui perdait la tête. Ma mère prétendait avoir vu le point zéro et tentait d’attraper des nuages tout en fumant sa cigarette. Diagnostiquée Alzheimer, elle a passé quelques années dans une unité fermée d’un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), où elle déambulait en compagnie d’autres patients, profitait d’un personnel bien intentionné et participait à différentes animations. Elle est ensuite devenue grabataire et a changé d’unité. Plus d’animations. Moins de personnel. Un salon devenu l’antichambre de la mort où les pensionnaires déliraient durant des heures sur fond de radio commerciale ou de séries télévisées.

Ce que j’ai vu durant toutes ces années où j’ai accompagné ma mère n’a fait qu’alimenter mes doutes autour de la maladie d’Alzheimer. La maltraitance institutionnelle latente, l’omniprésence des laboratoires pharmaceutiques dans sa médicalisation et son accompagnement, l’échec des différentes politiques censées la prendre en charge, la surenchère médiatique… J’ai voulu savoir ce qui se cachait derrière ce qu’on voudrait nous présenter comme une épidémie.

J’ai interrogé des familles, des aides-soignantes et des infirmières, des médecins, des chercheurs, des associations. J’ai visité différents lieux. J’ai lu des livres et consulté des sites. Plus je me documentais et plus cette maladie me devenait étrange. Alors qu’elle est apparue dans les années 1970, on ne sait toujours rien sur ses causes et on ne connaît aucun remède pour la soigner.

Certains – notamment Peter Whitehouse, un ancien grand spécialiste de la maladie – prétendent qu’elle serait un mythe inventé pour médicaliser les «démences séniles» de plus en plus fréquentes parmi la population vieillissante des sociétés occidentales. L’industrie pharmaceutique aurait souhaité profiter du fabuleux marché de la vieillesse qui s’ouvrait à elle. Traitement salvateur et vaccin miracle promettaient de copieux bénéfices. Cela s’est avéré un échec. Les laboratoires pharmaceutiques ont finalement décidé de réorienter leurs recherches et leur développement. Les patients privilégiés ne sont désormais plus de très vieilles personnes, mais des sujets plus jeunes : les pré-Alzheimer. Une nouvelle définition de la maladie s’est imposée. Ponctions lombaires, neuro-imageries et études des gènes permettent de diagnostiquer précocement Alzheimer des personnes qui n’en présentent pas encore les symptômes. Ces éventuels futurs malades sont conviés à servir de cobayes dans le cadre des essais menés par des laboratoires pharmaceutiques à la recherche de traitements préventifs et de nouvelles méthodes de diagnostic précoce.

J’ai ainsi découvert qu’une nouvelle médecine s’impose progressivement dans notre quotidien : la médecine personnalisée, qui prétend prévenir des maladies et proposer des traitements spécialement adaptés à des patients diagnostiqués précocement. Peu d’informations circulent sur ce sujet, mais le projet est suffisamment avancé pour qu’en France, députés et sénateurs se penchent sur la question et encouragent l’État à participer à la généralisation prochaine de cette médecine mise au point par des firmes pharmaceutiques. L’un des futurs outils de diagnostic précoce sera le séquençage génomique, devenu une technique accessible au grand public bientôt aussi banale qu’une prise de sang. La détection des gènes de susceptibilité de maladies neurodégénératives, de différents cancers ou de maladies dites héréditaires permettra de traiter préventivement ces maladies avec des médicaments adaptés à l’ADN des patients ou déterminera des opérations chirurgicales préventives. La phase suivante sera peut-être l’intervention directe sur les gènes, aujourd’hui permise par de nouvelles techniques comme le Crispr-Cas9 découvert en 2011. Ces «ciseaux génétiques» permettent d’éliminer, de copier ou de stimuler les gènes en fonction des besoins. Aujourd’hui la science semble aller plus vite que la réflexion sur les conséquences que ces découvertes entraînent. Celles-ci font l’objet de peu de débats publics et aucun mécanisme de contrôle réellement efficace n’est encore en place.

En France, le séquençage génomique est censé être sévèrement encadré et sa pratique commerciale est officiellement interdite. Mais chacun peut se faire faire un test génétique sur Internet par la société américaine 23 and Me, créée par Google. Le business du gène se développe très vite dans tous les domaines : des sociétés de cosmétiques proposent désormais des pommades ou des parfums «personnalisés», créés à partir d’une analyse de l’ADN des clients. Une montre connectée réalisera peut-être un jour le séquençage génomique de son propriétaire. Des millions de personnes ont déjà réalisé leur séquençage génomique par l’intermédiaire de sociétés privées qui stockent ainsi toutes les informations sur leur ADN. La médecine personnalisée qui se met en place fait appel à d’autres découvertes de la science qui elles aussi envahissent peu à peu notre quotidien: les nanotechnologies, les neurosciences…

J’ai découvert qu’en déroulant le fil des questions autour de la maladie d’Alzheimer, j’abordais peu à peu une autre problématique aujourd’hui récurrente : le transhumanisme. Si la notion d’Alzheimer a permis un temps de médicaliser la vieillesse, elle permet aujourd’hui de transformer le vieillissement en maladie que certains prétendent guérir. Google a ainsi créé, au sein de son mystérieux laboratoire Google X, la société Calico, qui se donne pour objectif de «relever le défi du vieillissement et des maladies associées» avec pour devise «Tuer la mort».

Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google, et de nombreuses autres entreprises de la Silicon Valley n’ont jamais caché leur intérêt pour cette techno-religion, née à la fin des années 1980 de la cyberculture californienne, nommée « transhumanisme ». Son ambition est de créer un être humain «augmenté» grâce à des prothèses d’une technologie avancée ou à des manipulations génétiques. Un être immortel dont l’intelligence biologique sera associée à l’intelligence artificielle. Nous ne sommes plus dans la science-fiction : certaines grandes firmes comme Google, IBM, Paypal et des institutions comme la Nasa investissent dans des recherches autour du projet transhumaniste.

Alors, quel lien entre cette vieille dame dans sa chambre d’hôpital, la médecine personnalisée, l’eugénisme latent et le projet transhumaniste ? La maladie d’Alzheimer et le vieillissement sont aujourd’hui les points de départ d’une recherche qui semble s’emballer. Même si celle-ci promet des progrès à une partie de l’humanité, je ne peux m’empêcher de douter. Au service de quel projet de société se place cette science ? N’est-elle pas au fond déconnectée de l’humain ?

Philippe Baqué

Homme augmenté, humanité diminuée
D’Alzheimer au transhumanisme,
la science au service d’une idéologie hégémonique mercantile

éditions Agone, collection contre-feux, 2017.

ISBN : 9782748903218

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Article du mensuel Le Monde Diplomatique :

Philippe Baqué, Alzheimer, maladie politique, février 2016

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Écoutez et téléchargez l’émission :

Philippe Baqué, D’Alzheimer au transhumanisme, 2018

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Racine de moins un,
une émission de critique des sciences,
des technologies et de la société industrielle
diffusée sur Radio Zinzine.

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