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Archive for the ‘Critique du développement’ Category

François Partant, La crise s’est aggravée, 1987

7 juillet 2020 Laisser un commentaire

Je vais vous dire quelques mots de mon dernier livre qui s’appelle La fin du développement et, en sous-titre, Naissance d’une alternative ?, avec un gros point d’interrogation. La fin du développement, ce n’est pas du tout ce que beaucoup de gens ont cru, surtout des critiques qui ont fait état de ce livre et qui ne l’avaient pas lu. Ils ont cru que c’était la fin du développement dans le tiers-monde, mais il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de la fin de ce qu’on appelle le « développement », c’est-à-dire du développement des forces productives, qui sont sensées permettre, grâce à l’amélioration de la productivité du travail, et de l’augmentation de la production en volume, un croissant bien-être matériel pour la société.

Il faut rappeler que le capitalisme et le socialisme ont une origine commune : c’est l’Europe. Ils ont aussi un objectif commun : le développement. (Ils ont exactement le même objectif officiel, c’est d’améliorer les conditions d’existence de la société). Très curieusement, d’ailleurs, jusqu’à maintenant on a toujours vu que ce développement implique une accumulation capitalistique, qui se fait au détriment du plus grand nombre. Cet objectif prétendu national ou social, disons, se fait toujours au détriment de la plupart des gens. Lire la suite…

Jean Robert et Valentine Borremans, Préface aux Œuvres complètes d’Ivan Illich, 2003

30 juin 2020 Laisser un commentaire

Ivan Illich – l’homme autant que l’auteur – fut très présent en France durant les années 1970. Il popularisa le terme « convivialité », dont peu de gens savent qu’il l’avait repris de Brillat-Savarin. Ses ouvrages les plus lus étaient La Convivialité, Une société sans école et Némésis médicale. Ce dernier fut à l’origine de débats célèbres dont le thème était la contre-productivité des institutions modernes : au-delà de certains seuils, les institutions productrices de services, comme les écoles, les autoroutes et les hôpitaux, éloignent leurs clients des fins pour lesquelles elles ont été conçues. Cette contre-productivité est en relation directe avec leur taille et l’intensité de la dépendance à leur égard. L’école paralyse d’autant plus l’apprentissage libre que s’allongent les temps de confinement obligatoire dans ses enceintes. Le trafic des véhicules à moteur empêche d’autant plus l’usage des pieds que plus d’argent est investi dans la construction d’autoroutes. La médecine menace d’autant plus l’intégrité personnelle des patients que le diagnostic des médecins pénètre plus profondément dans leur corps et allonge la liste des maladies reconnues par la Sécurité sociale. Et plus la construction des logements est planifiée et normalisée, moins il est facile de se construire une petite maison ou de repeindre soi-même la façade de celle que l’on a. Lire la suite…

François Partant, Retour à l’autonomie ?, 1982

Résumé :

On s’accorde généralement à penser que la terre peut nourrir la totalité de la population mondiale, mais que la progression exponentielle de cette dernière, qui augmentera encore pendant une trentaine d’années, doit être rapidement stoppée (son alimentation n’étant pas seule en cause). La faim et la malnutrition pourraient donc être éliminées si les productions agricoles étaient orientées dans ce but. Quant à l’autorégulation des naissances, sans doute serait-elle également possible, si chaque société était consciente des limites dans lesquelles elle peut se reproduire, limites que fixe le milieu dans lequel elle vit, qui n’est pas extensible et doit pouvoir se reconstituer. C’est donc le rapport de l’homme à la terre, à son milieu physique qui est aujourd’hui malsain. Malsain, il l’est en effet, à deux niveaux liés : au plan mondial et, dans la plupart des pays, au plan local. Lire la suite…

Renaud Garcia, Le Progrès arrive en gare de Lhassa, 2020

Il était une fois dans l’ouest de la Chine, un peuple, les Tibétains, qui n’avait rien demandé. Rien d’autre que leur indépendance, depuis 1913, sans que jamais le géant voisin ne la reconnaisse. Un peuple de nomades, de pasteurs transhumants avec leurs caravanes de yacks. Des nonnes, des moines bouddhistes, fidèles envers et contre tout à leur chef spirituel, Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-Lama en exil en Inde, à Dharamsala, depuis 1959. Des gardiens du « troisième pôle », disséminés sur le toit du monde, le plateau du Qinghai, où se trouvent la troisième concentration de glace de la planète et les sources de dix fleuves et rivières contribuant à la vie de plus de deux milliards d’hommes. Des humains vivant avec l’animal, avec le sauvage, antilopes et ours noirs notamment.

Depuis 1951 et l’invasion de 80 000 soldats de l’Armée populaire de libération, le Parti Communiste Chinois promet le « paradis socialiste » aux Tibétains. Un Éden mécanique, conquis à toute vapeur par le « Dragon de fer », ce train projetant sa carcasse depuis Pékin jusqu’à Lhassa, capitale de la Région autonome du Tibet, en 48 heures seulement pour 4 561 km. Lire la suite…

Ivan Illich, La pauvreté planifiée, 1969

Ivan Illich a été l’un des premiers à émettre de sérieuses critiques au sujet des politiques occidentales d’aide au développement des pays du Tiers Monde. Ce texte, extrait du dernier chapitre “La pauvreté planifiée” de l’ouvrage Libérer l’avenir (éd. Seuil, 1971 ; traduction de l’ouvrage publié en 1969 sous le titre Celebration of Awareness) a été rédigé suite au rapport Pearson publié en 1968, préconisant d’allouer un taux de 1% du PNB américain en Aide publique au développement.

 

Dans leur bienveillance, les nations riches entendent aujourd’hui passer aux nations pauvres la camisole de force du développement, avec ses embouteillages et ses emprisonnements dans les hôpitaux ou dans les salles de classe… Au nom du développement, l’opinion internationale approuve cette action. Les riches, les scolarisés, les anciens de ce monde essaient de partager leurs douteux avantages en convainquant le Tiers-Monde d’adopter leurs solutions préemballées ! Lire la suite…

Collectif, Covid-19 et les circuits du capital, 2020

Résumé

Dans cet article du Monthly Review publié à la fin du mois de mars 2020, les auteurs proposent une analyse de la pandémie avec les outils d’une géographie marxiste nourrie des apports de la political ecology. Une géographie absolue, mâtinée de culturalisme, accuse certaines zones, certains groupes, certaines pratiques (la consommation de viande de brousse ou d’animaux sauvage…) d’être à l’origine des pandémies. Une géographie relationnelle doit lui succéder. Celle-ci constate que ce qui transforme des circulations locales et bénignes de virus en pandémie menaçant en quelques semaines des milliards de personnes, ce sont les circuits globaux du capital. En suivant ceux-ci, on constate notamment que la maire adjointe de New York a précédemment travaillé chez JP Morgan. Or, cette entité financière a ces dernières années investi dans l’entreprise Smithfield, leader mondial de la production industrielle de porcs, et dans d’autres mégafermes près de Wuhan, cette concentration chassant de petits éleveurs de la filière porcs et les conduisant à partir plus loin grossir le nombre (20 000) des fermes d’élevage d’animaux sauvages en Chine. Si l’on prend en compte cette géographie relationnelle, la pandémie est-elle partie de New York ou de Wuhan ?

Dans les circuits globaux du capital, le terreau de l’apparition répétée et la diffusion massive de virus pathogènes, révélé par l’analyse systémique et relationnelle de l’écologie politique du capitalisme contemporain, est la radicalisation de ce qu’Anna Tsing a nommé le plantationocène : un mode d’habiter la Terre qui enrégimente les vivants en populations homogènes, dont la production (dans des espaces de monoculture et en cycle court) est séparée de la reproduction. C’est l’aliénation des vivants standardisés et coupés de leurs attachements écologiques complexes, sains, et privés de leur diversité. Dès lors, « une intervention réussie pour empêcher l’un des nombreux agents pathogènes, qui font la queue au bout du circuit agro-économique, de tuer un milliard de gens, implique nécessairement d’entrer en conflit global avec le capital et ses représentants locaux » et d’en finir avec cette mise au travail et cette aliénation généralisée des vivants. Lire la suite…

Rob Wallace, Agrobusiness et épidémie, 2020

23 mars 2020 Laisser un commentaire

D’où viens le coronavirus ?

 

Pas un jour ne passe sans qu’un gouvernement ne prenne des mesures spectaculaires face à l’épidémie de coronavirus. L’état d’urgence est déclaré, des millions de personnes sont confinées, les vols provenant d’Europe sont interdits aux États-Unis et les écoles françaises sont fermées. S’il est évident que face aux progrès de la maladie, des mesures s’imposent, il n’en demeure pas moins que les causes profondes de l’apparition du coronavirus demeurent absentes tant des débats qui font rage en ce moment que des politiques sanitaires menées par les différents gouvernements. Dans cet entretien réalisé le 11 mars 2020, le biologiste Rob Wallace souligne la responsabilité de l’agro-industrie dans l’émergence de nouvelles infections et esquisse des mesures radicales pour les empêcher : des mesures contre le capital.

Quel danger représente ce nouveau coronavirus ?

Rob Wallace : Cela dépend de différents facteurs. Où en est l’épidémie locale dans votre région ? Au début, au pic, à la fin ? Quelle est la qualité de la réponse en matière de santé publique ? Quelles sont les données démographiques locales ? Quel âge avez-vous ? Êtes-vous immunologiquement compromis ? Quel est votre état de santé sous-jacent ? Et puis il y a des facteurs qui ne sont pas diagnostiquables, par exemple, est-ce que votre immunogénétique, la génétique sous-jacente à votre réponse immunitaire, s’aligne ou non avec le virus ?

Toute cette agitation autour du virus n’est donc qu’une tactique pour nous faire peur ?

Non, certainement pas. Au niveau des populations, le Covid-19 affichait un taux de mortalité de 2 à 4 % au début de l’épidémie à Wuhan. En dehors de Wuhan, le taux de mortalité baisse à environ 1 %, voire moins, mais il paraît aussi augmenter par endroits, notamment en Italie et aux États-Unis. Sa mortalité ne semble donc pas très élevée par rapport, par exemple, au SRAS à 10 %, à la grippe de 1918 à 5-20 %, à la « grippe aviaire » H5N1 à 60 % ou, à certains endroits, au virus Ebola à 90 %. Mais elle dépasse certainement le taux de 0,1 % de la grippe saisonnière. Le danger ne se limite pas au taux de mortalité. Nous devons nous attaquer à ce que l’on appelle la pénétrance ou le taux d’attaque communautaire, c’est-à-dire la proportion de la population mondiale touchée par l’épidémie. Lire la suite…

Rob Wallace, Agribusiness would risk millions of deaths, 2020

23 mars 2020 Laisser un commentaire

The coronavirus is keeping the world in a state of shock. But instead of fighting the structural causes of the pandemic, the government is focusing on emergency measures. A talk with Rob Wallace (Evolutionary Biologist) about the dangers of Covid-19, the responsibility of agribusiness and sustainable solutions to combat infectious diseases

How dangerous is the new coronavirus?

Rob Wallace: It depends on where you are in the timing of your local outbreak of Covid-19: early, peak level, late? How good is your region’s public health response? What are your demographics? How old are you? Are you immunologically compromised? What is your underlying health? To ask an undiagnosable possibility, do your immuogenetics, the genetics underlying your immune response, line up with the virus or not?

So all this fuss about the virus is just scare tactics?

No, certainly not. At the population level, Covid-19 was clocking in at between 2 and 4% case fatality ratio or CFR at the start of the outbreak in Wuhan. Outside Wuhan, the CFR appears to drop off to more like 1% and even less, but also appears to spike in spots here and there, including in places in Italy and the United States.. Its range doesn’t seem much in comparison to, say, SARS at 10%, the influenza of1918 5-20%, »avian influenza« H5N1 60%, or at some points Ebola 90%. But it certainly exceeds seasonal influenza’s 0.1% CFR. The danger isn’t just a matter of the death rate, however. We have to grapple with what’s called penetrance or community attack rate: how much of the global population is penetrated by the outbreak. Lire la suite…

L’économie matérielle de la France (1830-2015)

25 janvier 2020 Laisser un commentaire

L’histoire d’un parasite ?

 

Résumé

Cet article explore les dynamiques de long terme de l’usage de matière en France sur une période de 185 ans. Il se base sur des comptes de flux de matières qui sont parfaitement cohérents avec les standards de l’Analyse des Flux de Matières à l’échelle économique nationale. Ce travail – qui couvre l’extraction domestique, les importations et les exportations – est la première étude sur le temps long des flux de matières pour la France, avec des données annuelles et nationales pour la plus grande partie de la période. Notre base de données nous permet d’étudier l’évolution du métabolisme français au cours de l’industrialisation du pays, synonyme de dépendance croissante aux matières abiotiques. Nous mettons en évidence une trajectoire métabolique singulière : celle d’un État qui profite de système-monde successifs pour se développer économiquement via des importations massives de matières. Dans un premier temps, nous revenons sur les sources et la qualité des données récoltées. Nous présentons ensuite les grandes caractéristiques de long terme de l’économie matérielle française. Enfin, nous proposons une lecture socio-historique inspirée par la notion d’écologie-monde au sens de Moore (2015).

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Nelo Magalhães, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Gaëtan Levillain, Margot Lyautey, Thomas Le Roux, Guillaume Noblet, Christophe Bonneuil,

Ecological economics, juillet 2018.

The physical economy of France (1830-2015)

25 janvier 2020 Laisser un commentaire

The history of a parasite ?

Abstract

This article explores long-term trends and patterns of material use in France for a 185-year period. It is the first long-term study of material flows for France with national and yearly data for most of the period. Based on a material flow analysis (MFA) that is fully consistent with current standards of economy-wide MFAs and covers domestic extraction, imports, and exports of materials, we investigated the evolution of the French metabolism from industrialization to financialized capitalism. Over the whole period, there is a 9-fold increase in domestic material consumption, an expansion of material use per capita, and a spectacular addition of abiotic resources (fossil fuels and minerals) to biotic materials. Using a world-ecology framework, we exhibit a specific metabolic path: that of a state benefiting from successive world-systems for its economic development through massive material imports.

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Nelo Magalhães, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige, Gaëtan Levillain, Margot Lyautey, Thomas Le Roux, Guillaume Noblet, Christophe Bonneuil.

Ecological economics, november 2018.