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Samuel Butler, Le livre des machines, 1870

Introduction

Ce fut pendant mon séjour dans la Cité des Collèges de Déraison – cité dont le nom érewhonien est si cacophonique que j’en fais grâce au lecteur – que j’appris l’histoire de la révolution qui avait eu pour résultat d’anéantir un si grand nombre des inventions mécaniques en usage auparavant.

M. Thims m’emmena faire visite à un monsieur qui avait une grande réputation de savant, et qui était en même temps, à ce que me dit M. Thims, un homme assez dangereux, car il avait tenté d’introduire un adverbe nouveau dans le langage hypothétique. Il avait entendu parler de ma montre et il avait vivement désiré me voir, car il passait pour le plus savant archéologue de tout Erewhon en ce qui concernait l’ancienne mécanique. Notre conversation tomba sur ce sujet, et en partant il me donna un exemplaire d’une réédition du livre qui avait provoqué la révolution.

Elle avait eu lieu environ cinq cents ans avant mon arrivée, et il y avait beau temps que les gens s’étaient faits à ce changement, bien qu’au moment où il se produisit tout le pays se fût trouvé plongé dans la détresse la plus profonde et qu’une réaction qui s’ensuivit faillit presque réussir. La guerre civile fit rage pendant de nombreuses années et on dit qu’elle détruisit la moitié de la population. Les deux partis s’appelaient les Machinistes et les Antimachinistes, et à la fin, comme je l’ai dit, les Antimachinistes eurent le dessus, et traitèrent leurs adversaires avec une dureté tellement inouïe que toute trace d’opposition fut anéantie.

Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’ils tolérèrent que certains instruments mécaniques demeurassent en usage dans le pays. Mais je ne crois pas qu’ils l’eussent toléré si les Professeurs d’Inconséquence et de Subterfuge ne s’étaient pas levés en masse pour empêcher qu’on poussât les nouveaux principes à leurs conclusions légitimes. De plus les Professeurs exigèrent que, pendant la guerre, les Antimachinistes se servissent de tous les perfectionnements connus dans l’art de la guerre et, au cours des hostilités, plusieurs armes offensives et défensives furent inventées. Je fus surpris de voir qu’il subsistait autant d’échantillons de machines qu’on en voit dans leurs musées, et je m’étonnai que des savants aient pu reconstituer leurs différents usages avec tant d’exactitude. Car au moment de la révolution les vainqueurs avaient détruit toutes les machines les plus compliquées, et brûlé tous les traités de mécanique et toutes les usines des ingénieurs, ayant ainsi sapé le mal jusque dans ses fondements –, tout cela au prix d’un gaspillage incalculable de richesses et de sang.

Assurément ils n’avaient pas épargné leur peine, mais un travail de ce genre-là ne peut jamais être fait à fond, et quand, deux cents ans avant mon arrivée, toute passion à propos des machines était bien refroidie, et que seul un fou aurait pu songer à réintroduire des inventions défendues, on se mit à y voir un intéressant sujet d’études archéologiques, comme seraient chez nous les rites de quelque religion depuis longtemps disparue. Ensuite on se mit à rechercher avec soin tous les fragments qu’on put trouver et toutes les machines qu’on avait pu cacher pendant la révolution ; et d’innombrables mémoires furent publiés, qui expliquaient à quoi avait pu servir chacune des machines qu’on découvrait. Et cela se faisait sans qu’on eût la moindre idée de remettre en usage des machines de ce genre, mais avec les sentiments que peut avoir un archéologue anglais à l’égard des monuments druidiques ou des pointes de flèches en silex.

A mon retour dans la capitale, pendant les derniers temps, ou plus exactement les derniers jours, que je passai en Erewhon, j’écrivis en anglais un résumé de l’ouvrage qui fut la cause immédiate de cette révolution. Il est probable que mon ignorance des termes techniques m’a fait commettre beaucoup d’erreurs, et çà et là quand je n’ai pas pu traduire, j’ai substitué des idées et des noms purement anglais aux idées et aux noms érewhoniens. Mais le lecteur peut être certain que ma traduction est en général fidèle. J’ai pensé qu’il valait mieux l’insérer en cet endroit de mon livre.

Le Livre des Machines 1/3

Voici comment débute l’auteur :

« Il fut un temps où la terre était, selon toute apparence, entièrement dépourvue de vie végétale et animale, et où elle était, suivant l’opinion de nos meilleurs philosophes, tout simplement une boule ronde et brûlante, recouverte d’une croûte qui se refroidissait peu à peu. Or, si un être humain avait existé pendant que la terre était dans cet état et qu’il lui eût été possible de la voir comme si c’eût été un autre monde quelconque avec lequel il n’eût rien eu de commun, et si en même temps il eût été complètement dépourvu de toute espèce de notions scientifiques : n’aurait-il pas affirmé qu’il était impossible que des créatures douées d’aucune sorte de conscience pussent germer sur cette espèce de tison qu’il voyait ? N’aurait-il pas nié que ce tison contînt aucune possibilité de conscience ? Et pourtant, à la longue, la conscience parut. Par conséquent : ne se pourrait-il pas qu’il y ait encore actuellement d’autres voies de préparées par lesquelles la conscience puisse arriver au jour, encore que nous ne sachions en apercevoir aucune quant à présent ? Et d’autre part, puisque la conscience, ou toute espèce de phénomène qui ressemble à -ce que nous entendons par conscience, a été jadis quelque chose de nouveau, une chose qui, autant que nous pouvons nous en rendre compte, est venue après l’apparition même d’un centre individuel d’action et d’un système reproducteur (que nous voyons exister chez les plantes en l’absence de toute conscience apparente) – pourquoi donc alors ne pourrait-il pas se produire une nouvelle phase de l’esprit qui serait aussi différente de toutes les phases jusqu’ici connues, que l’esprit de l’animal est différent de celui des végétaux ? »

« Il serait absurde d’essayer de définir un tel état de l’esprit (ou de “cela”, qu’on nommera comme on voudra), d’autant plus que cet état doit être quelque chose de si étranger à l’homme que son expérience ne peut absolument pas l’aider à le concevoir. Mais certes, lorsque nous songeons aux multiples phases de la vie et de la conscience qui se sont déjà produites, il serait téméraire d’affirmer qu’aucune autre phase ne peut se produire et que la vie animale est le dernier mot de la nature. Il fut un temps où le feu était le dernier mot de la nature, et une autre époque où c’étaient l’eau et les pierres. »

L’auteur, après avoir développé ce thème pendant plusieurs pages, aborde la question de savoir s’il est possible de découvrir, de nos jours, des signes précurseurs d’une nouvelle phase, et si nous pouvons voir des organismes en préparation, qui seraient capables dans un avenir lointain de servir de réceptacles à cette nouvelle espèce de conscience ; et si, en somme, on pourrait découvrir dès maintenant sur la terre la cellule primitive de cette nouvelle espèce de vie. Dans la suite de son ouvrage il répondait affirmativement à cette question et il indiquait, comme étant cette cellule primitive, les machines les plus perfectionnées.

« Le fait que les machines ne possèdent actuellement » (je cite ses propres paroles) « que fort peu de conscience, ne nous autorise nullement à croire que la conscience mécanique n’atteindra pas à la longue un développement dangereux pour notre espèce. »

« Un mollusque ne possède pas beaucoup de conscience. Songez aux extraordinaires progrès qu’ont fait les machines durant ces quelques derniers siècles, et remarquez avec quelle lenteur progressent le règne végétal et le règne animal. Les machines les plus hautement organisées sont des êtres, non pas même d’hier, mais d’il y a cinq minutes, si j’ose ainsi dire, en comparaison de l’âge de la terre. Admettons, pour la facilité de ce raisonnement, qu’il existe des êtres doués de conscience depuis environ vingt millions d’années, et voyez quels progrès ont fait les machines dans ces dix derniers siècles ! Le monde ne peut-il pas durer encore vingt millions d’années ? S’il dure aussi longtemps, que ne deviendront pas les machines ? et n’est-il pas plus prudent d’étouffer le mal dans l’œuf, et de leur interdire tout progrès ultérieur ? »

« Mais qui peut affirmer que la machine à vapeur n’a pas une espèce de conscience ? Où la conscience commence- t-elle ? Où finit-elle ? Qui peut fixer la limite ? Qui peut fixer une seule limite ? Toute chose n’est-elle pas solidaire de toute chose ? Est-ce que les machines ne se rattachent pas de mille manières à la vie animale ? La coquille d’un œuf de poule est faite d’une matière blanche et délicate, et c’est une machine au même titre que le coquetier qui est fait pour la recevoir : l’une et l’autre sont deux modes d’une même fonction. Sans doute la poule fait la coquille à l’intérieur de son corps, mais cela n’empêche pas que ce ne soit tout simplement de la poterie. Elle fait son nid en dehors de son corps parce que cela lui est plus commode, mais le nid est une machine ni plus ni moins que la coquille de l’œuf. Ce qu’on nomme “machine” n’est qu’un “expédient”. »

Ensuite revenant à la conscience, et cherchant à en découvrir les premières manifestations, l’auteur poursuit :

« Il y a une espèce de plantes qui mange des matières organiques avec ses fleurs : quand une mouche se pose sur la fleur, les pétales se referment sur elle, et la tiennent solidement jusqu’à ce que la fleur se soit assimilé l’insecte ; mais les pétales ne se referment que sur ce qui peut servir de nourriture. Ils ne feraient nul cas d’une brindille de bois ou d’une goutte de pluie. C’est bien étrange qu’une chose si inconsciente sache si bien veiller à ses intérêts. Si c’est là de l’inconscience, à quoi servira la conscience ? »

« Dirons-nous que cette plante ne sait pas ce qu’elle fait, tout simplement parce qu’elle est sans yeux, sans oreilles et sans cerveau ? Si nous disons qu’elle agit machinalement et rien que machinalement, ne serons-nous pas forcés d’admettre que des quantités d’autres actions qui semblent parfaitement calculées, sont machinales aussi? S’il nous semble que la plante tue et mange une mouche machinalement, ne peut-il pas sembler à la plante que l’homme tue et mange un mouton machinalement ? »

« Mais on nous dira peut-être que la plante est dépourvue de raison, parce que la croissance d’une plante est involontaire. Etant donné de l’air, de la terre et une température convenable, la plante grandira forcément ; elle est comme une pendule qui une fois montée ira jusqu’à ce qu’on l’arrête ou jusqu’à ce que son grand ressort soit détendu ; c’est comme le vent dans les voiles d’un navire : le navire est forcé de bouger quand le vent souffle. Mais est-ce qu’un petit garçon peut s’empêcher de grandir, s’il se porte bien et qu’on lui donne de la bonne viande, de la bonne boisson, de bons vêtements ? Est-ce que rien peut s’empêcher de grandir aussi longtemps que son ressort est monté, et rien peut-il continuer à grandir quand son ressort est à bout ? Est-ce qu’il n’y a pas, en toute chose, une sorte de système analogue à celui du ressort monté ? »

« Même une pomme de terre 1 au fond d’une cave obscure possède une basse astuce dont elle se sert à bon escient. Elle sait parfaitement bien ce qu’elle veut, et comment l’obtenir. Elle sent la lumière tomber du soupirail, et elle y envoie tout droit ses pousses rampantes, et elles ramperont sur le sol et le long du mur jusqu’au soupirail et à l’air libre. Et s’il y a un petit peu de terre quelque part en route, la pomme de terre saura la trouver et s’en servir pour ses fins. Combien de patients calculs elle peut faire pour diriger ses pousses quand elle est plantée dans la terre, nous l’ignorons ; mais nous pouvons l’imaginer occupée à raisonner de cette façon : »

“Il faut que j’aie une pousse de ce côté-ci et une de ce côté-là, et alors j’absorberai tout ce qui peut m’être avantageux dans ce qui m’entoure, j’étoufferai cette voisine sous mon ombre et je minerai cette autre, et ce que je pourrai faire sera la limite de ce que je ferai. Celle qui est plus forte et mieux placée que moi me vaincra, et celle qui est plus faible que moi, je la vaincrai.”

« La pomme de terre exprime tout cela en le faisant, ce qui est le meilleur des langages. Mais qu’est-ce que la conscience, si ce n’est pas là de la conscience ? Il ne nous est pas très facile de sympathiser avec les émotions d’une pomme de terre, pas plus qu’avec celles d’une huître. Ni la pomme de terre ni l’huître ne font du bruit quand on fait bouillir l’une ou qu’on ouvre l’autre, et le bruit pour nous a plus d’éloquence que toute autre chose, parce que nous en faisons tant pour nos propres souffrances ! Il s’ensuit que du moment qu’elles ne nous importunent par aucune expression de douleur, nous disons qu’elles ne sentent rien. Elles ne sentent rien en effet du point de vue du genre humain. Mais le genre humain n’est pas tout le monde. »

« Si on réplique à cela en disant que l’activité de la pomme de terre n’est que chimique et mécanique et qu’elle est due aux effets chimiques et mécaniques de la lumière et de la chaleur, il semble que la réponse à faire serait de demander si toute sensation, quelle qu’elle soit, n’est pas le produit de combinaisons chimiques et mécaniques ? si les choses même que nous croyons purement spirituelles ne sont rien que des ruptures d’équilibre dans une série de leviers en commençant par ceux de ces leviers qui sont trop petits pour être aperçus au microscope, et en allant jusqu’au bras de l’homme et aux instruments dont ce bras sert ? si la pensée n’est pas un mouvement moléculaire duquel on pourra déduire une théorie dynamique des passions, bref si nous ne devrions pas demander de quels leviers un homme est composé plutôt que de demander quel est son caractère ? et comment ils s’équilibrent ? et quelle quantité de telle substance il faudra pour les enfoncer de manière à lui faire faire ceci ou cela ? »

L’auteur disait ensuite qu’il prévoyait un temps où il serait possible, en examinant un seul cheveu avec un microscope puissant, de savoir si celui à qui appartenait ce cheveu pouvait être insulté impunément. Après cela il devenait de plus en plus obscur, si bien que je me vis contraint de renoncer à le traduire. Du reste je ne pus pas suivre l’enchaînement de son argumentation. Et lorsque, en continuant ma lecture, je tombai sur un passage que je pouvais traduire, je m’aperçus qu’il avait changé de tactique.

« Ou bien, poursuivit-il, il faut que beaucoup d’actes qui ont été appelés purement mécaniques et inconscients contiennent plus d’éléments de conscience qu’on n’y en a reconnu jusqu’à présent (et dans ce cas on trouvera des germes de conscience dans beaucoup d’actes que font les machines supérieures, – ou bien (en acceptant la théorie de l’évolution tout en niant la conscience de l’action végétale et cristalline) la race humaine descend d’êtres qui n’avaient pas du tout de conscience. Et dans le second cas, il n’y a pas a priori d’impossibilité à ce que des machines conscientes (et plus que conscientes) descendent des machines actuellement existantes, à part l’impossibilité que semble indiquer l’absence de tout système reproducteur dans le règne mécanique. Mais cette absence n’est qu’apparente, et je le démontrerai. »

« Qu’on ne s’y trompe pas et qu’on ne s’imagine pas que j’aie peur d’aucune machine actuellement existante. Il n’y a probablement aucune machine connue qui soit quelque chose de plus qu’un prototype de la vie mécanique à venir. Les machines actuelles sont à celles du futur ce que les premiers sauriens étaient à l’homme. Les plus grandes d’entre elles diminueront probablement beaucoup de taille. Certains des plus bas vertébrés atteignaient des proportions bien plus énormes que celles qu’ont héritées d’eux leurs représentants actuels doués d’organismes supérieurs, et c’est ainsi qu’il est arrivé que les machines, en se perfectionnant, ont diminué de grandeur. »

« Prenez par exemple la montre, examinez sa belle structure : observez le jeu intelligent des membres menus dont elle est composée ; et pourtant cette petite créature n’est qu’un perfectionnement des encombrantes pendules qui l’ont précédée ; un perfectionnement et non pas une dégénérescence. Un jour peut venir où les pendules, qui certes ne sont pas en train de diminuer de grosseur en ce moment, seront mises au rebut par suite de l’adoption universelle de la montre, et dans ce cas elles disparaîtront comme ont disparu les ichtyosaures ; tandis que la montre dont la tendance a été de diminuer plutôt que d’augmenter de taille dans ces dernières années, restera le seul représentant vivant d’une espèce éteinte. »

« Mais, pour en revenir à mon sujet, je désire répéter encore, que je ne crains aucune des machines actuelles. Ce qui me fait peur, c’est la rapidité avec laquelle elles sont en train de devenir quelque chose de différent de ce qu’elles sont à présent. Aucune classe d’animaux ou de végétaux n’a fait, à aucune période du passé, des progrès aussi rapides. Est-ce que ce progrès ne devrait pas être jalousement surveillé, et arrêté pendant que nous pouvons encore l’arrêter ? Et pour cela n’est-il pas urgent de détruire les plus avancées des machines en usage aujourd’hui, bien que nous admettions qu’elles soient, par elles-mêmes, innocentes ? »

« Jusqu’à présent les machines reçoivent leurs impressions à travers, par l’intermédiaire des sens de l’homme. Une locomotive en marche lance un cri d’alarme aigu à une autre locomotive, et celle-ci lui fait place immédiatement, mais c’est à travers l’oreille du mécanicien que l’une a fait impression sur l’autre. Sans le mécanicien, l’appelée aurait été sourde au cri de l’appelante. Il fut un temps où il aurait semblé bien improbable que les machines pussent apprendre à faire connaître leurs besoins par des sons, même par l’intermédiaire des oreilles de l’homme. Ne pouvons-nous pas imaginer, d’après cela, qu’un jour viendra où elles n’auront plus besoin de cette oreille, et où elles entendront grâce à la délicatesse de leur propre organisation ? et où leurs moyens d’expression se seront élevés, depuis le cri de l’animal, jusqu’à un langage compliqué comme celui de l’homme ? »

« Il est possible aussi qu’à cette époque-là, les enfants apprendront le calcul différentiel – comme ils apprennent maintenant à parler – par les soins de leur nourrice ou de leur mère ; ou qu’ils causeront en langue hypothétique ou sauront se servir de la règle de trois dès leur naissance ; mais cela n’est que possible et non probable. Nous ne pouvons pas compter sur un progrès, dans la puissance physique ou intellectuelle de l’homme, qui corresponde, et qui puisse s’opposer, au bien plus grand développement auquel semblent destinées les machines. Certains diront que l’homme pourra les dominer par sa seule influence morale ; mais je ne pense pas qu’il soit bien prudent de compter beaucoup sur le sens moral des machines. »

« Et même les machines ne pourront-elles pas mettre leur gloire à se passer de ce fameux don de la parole ? “Le silence, a dit quelqu’un, est une vertu qui nous rend agréables à nos semblables.” »

Le Livre des Machines 2/3

« Mais d’autres questions s’offrent à nous avec insistance. Qu’est-ce que l’œil de l’homme, sinon une machine à travers laquelle la petite créature assise derrière, dans le cerveau, regarde ? Pendant quelque temps après la mort, l’œil reste en presque aussi bon état, est presque aussi utilisable qu’avant. Ce n’est pas l’œil qui ne peut plus voir, c’est la chose qui ne se reposait jamais, qui ne peut plus voir à travers l’œil. Est-ce l’œil de l’homme, ou bien est-ce la grande machine à regarder qui nous a révélé l’existence de mondes à l’infini ? Qu’est-ce qui a rendu familiers à l’homme les paysages de la lune, les taches du soleil, et la géographie des planètes ? Il doit tout cela à la machine à regarder et il ne pourrait rien voir de tout cela s’il ne la collait pas à sa propre identité, et s’il ne se l’incorporait pas. Et encore, est-ce l’œil, ou la petite machine à voir, qui nous a montré l’existence d’organismes infiniment petits qui pullulent à notre insu tout autour de nous ? »

« Et prenez cette puissance calculatrice de l’homme, si vantée ! N’avons-nous pas des machines qui peuvent faire toutes sortes d’opérations plus vite et plus correctement que nous ? Quel lauréat d’hypothétique dans n’importe lequel de nos Collèges de Déraison oserait se comparer avec certaines de ces machines dans leur propre spécialité? En réalité, dès que la précision est nécessaire, l’homme court bien vite à la machine, car il la considère comme préférable à lui-même. Nos machines à calculer n’oublient jamais un chiffre, nos métiers jamais une maille. La machine est encore alerte et active lorsque l’homme est fatigué ; elle a l’esprit lucide et calme quand l’homme est stupide et hébété; elle n’a pas besoin de sommeil, et il faut que l’homme dorme ou tombe. Toujours à son poste, toujours prête au travail, son ardeur ne se ralentit jamais, sa patience ne se dément pas, sa force est plus grande que celle de centaines d’hommes assemblés, et sa vitesse laisse les oiseaux derrière elle. Elle peut plonger, en creusant, dans la terre, et elle marche sur les cours d’eau les plus vastes et ne s’enfonce pas. Telle est la plante avec sa tige encore verte ; que sera-t-elle quand l’écorce aura poussé ? »

« Qui peut dire que l’homme voit et entend vraiment ? Il est une telle ruche et un tel essaim de parasites qu’on ne peut déterminer au juste si son corps est à lui ou s’il leur appartient. Et peut-être qu’après tout, il n’est rien qu’une fourmilière d’un autre genre. Ne se peut-il pas que l’homme devienne en quelque sorte le parasite des machines ? Un affectueux aphidien chatouilleur de machines ? »

« Quelques-uns disent que notre sang est composé d’une infinité d’organismes vivants qui montent et descendent par les avenues et les ruelles de notre corps, comme les gens par les rues d’une ville. Quand on regarde d’une grande hauteur des rues remplies de passants, comment ne pas songer à des corpuscules de sang qui parcourraient les veines et nourriraient le cœur de la ville ? Ne parlons pas des égouts, ni des nerfs cachés qui servent à communiquer les sensations d’une extrémité du corps de la ville à l’autre ; ni des mâchoires grandes ouvertes des gares, par lesquelles la circulation est conduite directement jusqu’au cœur, qui reçoit les lignes veineuses et dégorge les artérielles, dans une éternelle pulsation de foule. Et le sommeil de la ville, comme il est vivant avec son changement dans la circulation ! »

Ici l’auteur devenait tellement obscur que, de guerre lasse, je me vis forcé de sauter plusieurs pages ; puis il reprenait ainsi :

« On peut répondre que les machines, si bien qu’elles arrivent à entendre, et si sagement qu’elles arrivent à parler, ne feront jamais l’un et l’autre que dans notre intérêt et non dans le leur ; que l’homme sera l’esprit directeur et la machine le serviteur ; qu’aussitôt qu’une machine cesse de remplir la fonction que l’homme lui assigne, elle est destinée à disparaître ; que les machines sont par rapport à l’homme dans la même situation que les animaux domestiques, la locomotive elle-même n’étant qu’une espèce de cheval plus économique ; et qu’ainsi, bien loin que les machines puissent jamais parvenir à une existence supérieure à celle de l’homme, elles doivent leur existence même et leur progrès au seul fait qu’elles sont capables de servir les besoins des hommes, et que par suite elles sont et doivent être forcément toujours les inférieures de l’homme. »

« Tout cela est très joli, mais peu à peu, par d’imperceptibles changements, le maître perce dans le serviteur ; et nous en sommes déjà arrivés au point que l’homme souffrirait terriblement s’il était forcé de se passer de machines. Si toutes les machines étaient anéanties au même instant, de telle sorte que rien ne fût laissé à l’homme : ni un couteau, ni un levier, ni un lambeau d’habit, rien que le corps tout nu avec lequel il est venu au monde ; et si toute connaissance des lois mécaniques lui était enlevée, en sorte qu’il ne pût plus faire de machines, et toute nourriture produite par des machines détruite, et qu’ainsi la race humaine fût laissée pour ainsi dire nue sur une île déserte, – nous disparaîtrions au bout de six semaines. Quelques individus pourraient traîner encore une misérable vie, mais même ceux-là, au bout d’un an ou deux, seraient tombés au-dessous des singes. L’homme doit son âme elle-même aux machines ; elle est un produit de la machine ; il pense comme il pense, il sent comme il sent, grâce aux changements qu’ont opérés en lui les machines, et leur existence est pour lui une question de vie ou de mort, exactement comme son existence est pour elles une condition sine qua non. C’est pour cela que nous ne demandons pas la destruction totale des machines. Mais certes cela prouve aussi que nous devrions détruire toutes celles qui ne nous sont pas absolument indispensables, de peur qu’elles n’étendent plus complètement encore leur domination tyrannique sur nous. »

« Sans doute, en se plaçant à un point de vue matérialiste et bas, il semblerait que ceux-là réussissent le mieux qui se servent des machines partout où leur emploi est possible et rémunérateur. Mais c’est là précisément la ruse des machines : elles servent afin de commander. Elles ne gardent nulle rancune à l’homme lorsqu’il anéantit une de leurs races du moment qu’il en crée une meilleure ; au contraire elles le récompensent avec libéralité d’avoir hâté leur développement. C’est lorsqu’il les néglige qu’il s’attire leur colère, ou lorsqu’il emploie des machines inférieures, ou lorsqu’il ne fait pas d’efforts suffisants pour en inventer de nouvelles, ou qu’il les détruit sans les remplacer. Et pourtant c’est là justement ce que nous devrions faire, et nous hâter de le faire, car encore que notre révolte contre leur pouvoir naissant doive nous causer des souffrances infinies, où irons-nous si nous remettons cette révolte à plus tard ? »

« Elles ont exploité l’ignoble préférence de l’homme pour ses intérêts matériels sur ses intérêts spirituels, et elles l’ont traîtreusement induit à leur fournir cet élément de lutte et de guerre sans lequel aucune race ne peut prospérer. Les animaux inférieurs progressent parce qu’ils luttent entre eux ; les plus faibles meurent, les plus forts se reproduisent et transmettent leur force. Les machines, étant par elles-mêmes incapables de lutter, ont pris l’homme pour se battre à leur place : tant qu’il fait bien son devoir, il ne risque rien (du moins c’est ce qu’il s’imagine) : mais dès qu’il cesse de se sacrifier complètement au progrès des machines, c’est-à-dire s’il encourage les bonnes et détruit les méchantes, il est laissé en arrière dans la course de la concurrence industrielle, et cela signifie pour lui qu’il se prépare beaucoup d’ennuis de toutes sortes, et peut-être, qu’il va périr. »

« Ainsi donc même de nos jours les machines ne servent qu’à condition d’être servies, et ce sont elles qui dictent les clauses du contrat ; et dès que nous cessons de remplir ces clauses elles bronchent, et tantôt elles se réduisent elles- mêmes en miettes avec tous ceux qu’elles peuvent atteindre, tantôt elles se mettent à bouder et refusent absolument de rien faire. Combien d’hommes actuellement vivent dans un état d’esclavage à l’égard des machines? Combien passent toute leur vie, du berceau à la tombe, à les soigner nuit et jour ? N’est-il pas évident que les machines gagnent du terrain sur nous, si nous songeons au nombre toujours croissant de ceux qu’elles réduisent en esclavage, et de ceux qui se consacrent de toute leur âme à l’avancement du royaume mécanique ? »

« La machine à vapeur absorbe de la nourriture et l’assimile au moyen du feu, exactement comme fait l’homme. Elle entretient sa combustion par l’air, exactement comme fait l’homme. Elle a, ainsi que l’homme, une pulsation et une circulation. J’admets que jusqu’à présent le corps de l’homme est, des deux, celui qui est le plus mobile en tous sens ; mais aussi bien le corps de l’homme est beaucoup plus ancien. Donnez seulement à la machine à vapeur la moitié du temps que l’homme a eu pour se développer, faites-la profiter indéfiniment de notre aveuglement actuel, – et jusqu’où ne la verrons-nous pas aller avant qu’il soit longtemps ? »

« Sans doute, il y a certaines fonctions de la machine à vapeur qui ne se modifieront pas pendant des myriades d’années ; qui existeront peut-être encore lorsque l’usage de la vapeur aura été remplacé par autre chose. Par exemple le piston, le cylindre, la roue motrice et le balancier, et quelques autres parties de la machine seront probablement permanentes, exactement comme nous voyons que l’homme partage avec un grand nombre des animaux inférieurs les mêmes modes de manger, de boire et de dormir. Ils ont des cœurs qui battent comme les nôtres, des veines et des artères, des yeux, des oreilles. Tout comme nous, ils soupirent pendant leur sommeil, et pleurent, et bâillent. Ils connaissent leurs enfants. Ils éprouvent du plaisir et de la douleur, de l’espérance, de la crainte, de la colère et de la honte. Ils ont de la mémoire et des pressentiments ; ils savent qu’ils mourront si certaines choses leur arrivent, et ils craignent la mort autant que nous. Ils se communiquent leurs pensées et quelques-uns d’entre eux agissent volontairement de concert. On n’en finirait pas d’énumérer tous les points de ressemblance : je m’y suis arrêté parce que certains pourraient dire que, puisque la machine à vapeur ne semble pas devoir se perfectionner dans ses principaux organes, il n’est pas probable qu’elle se modifie beaucoup désormais. Hélas, cela est trop beau pour être vrai. Elle se modifiera, et s’adaptera à une infinie variété de buts, tout aussi bien que l’homme s’est modifié au point de dépasser les brutes en habileté. »

« En attendant, le chauffeur est à peu près l’équivalent, pour sa machine, de ce qu’un cuisinier est pour nous. Voyez aussi les mineurs, les porions, les marchands de charbon et les trains de charbon et les hommes qui les conduisent, et les navires qui transportent le charbon, – quelle armée de serviteurs les machines emploient ! N’est-il pas probable qu’il y a plus d’hommes occupés à soigner les machines qu’à soigner les hommes ? et ne pourrait-on pas dire que les machines se nourrissent “à l’homme” ? Ne sommes-nous pas en train de créer les êtres qui doivent nous succéder dans la suprématie terrestre, en perfectionnant tous les jours la beauté et la précision de leur organisme, et en leur donnant chaque jour cette puissance qui se règle elle-même et qui agit d’elle-même et qui finira par valoir mieux que n’importe quelle intelligence ? »

« Quelle nouveauté c’est pour une machine que de se nourrir ! La charrue, la bêche et le tombereau sont obligés de se nourrir par l’intermédiaire de l’estomac d’un homme ; le combustible qui les met en mouvement doit brûler dans le fourneau d’un homme, ou de chevaux. L’homme est obligé de consommer du pain et de la viande pour pouvoir bêcher ; le pain et la viande sont les combustibles qui font marcher la bêche. Si un tombereau est tiré par des chevaux, sa puissance est alimentée par de l’herbe ou par des fèves ou de l’avoine qui, étant consumées dans le ventre des bêtes de trait, leur donnent le pouvoir de travailler : sans ce combustible le travail cesserait, comme une machine à vapeur s’arrêterait si ses foyers s’éteignaient. »

« Un homme de science a démontré “qu’aucun animal n’a le pouvoir de produire de l’énergie mécanique, mais que tout le travail accompli au cours de sa vie par un animal quelconque, et toute la chaleur qu’il a dégagée et toute la chaleur qu’on obtiendrait en brûlant toutes les matières combustibles que son corps a excrétées, et celle qu’on obtiendrait encore en brûlant son corps après sa mort, équivaudraient exactement à la chaleur qu’on obtiendrait en brûlant autant de nourriture qu’il en a mangé pendant sa vie, plus une quantité de combustible qui dégagerait autant de chaleur que son corps brûlé aussitôt après sa mort”. (Je ne sais pas comment il s’y est pris pour découvrir cela, mais c’est un homme de science.) Eh bien, est-ce une objection contre la vitalité future des machines, de dire qu’elles sont actuellement, – c’est-à-dire dans leur enfance, – aux ordres d’êtres qui, par eux-mêmes, sont incapables de produire de l’énergie mécanique ? »

« Toutefois le point le plus important à considérer parmi tous ces symptômes alarmants, c’est que tandis que les animaux n’étaient autrefois que les estomacs des machines, nombreuses sont aujourd’hui les machines qui ont un estomac à elles, et absorbent elles-mêmes leur nourriture. C’est là un grand pas de fait sur la route qui les mènera, non pas peut-être à la vie animée, mais à un état qui y ressemblera tellement qu’il ne sera pas beaucoup plus différent de notre propre vie, que la vie des animaux ne l’est de celle des végétaux. Et, encore que l’homme puisse demeurer, sous certains rapports, un être supérieur, cela n’est-il pas conforme à la manière d’agir ordinaire de la nature, qui laisse certaines supériorités à des animaux qui ont été, somme toute, depuis longtemps dépassés ? N’a-t-elle pas permis à la fourmi et à l’abeille de rester supérieures à l’homme par l’organisation de leurs communautés et par leurs institutions sociales ? à l’oiseau de garder la supériorité dans la navigation aérienne ? au poisson la supériorité pour la nage ? au cheval la supériorité pour la force et la vitesse ? et au chien celle de l’abnégation ? »

« Quelques personnes avec qui j’ai causé de ces choses m’ont dit que les machines ne pourraient jamais atteindre à l’existence animée ou quasi animée, vu qu’elles n’ont pas de système de reproduction, et qu’il semble probable qu’elles n’en auront jamais. Si on veut dire par là qu’elles ne peuvent pas se marier, et que nous n’aurons jamais le spectacle d’une union féconde entre deux locomotives, avec leurs petits jouant devant la porte du hangar (si vif que soit notre désir de contempler ce spectacle), je l’admets bien volontiers. Mais cette objection ne va pas très loin. Personne ne peut s’attendre à ce que tous les caractères des organismes actuellement existants soient exactement répétés chez une forme toute nouvelle de la vie. Le système de reproduction des animaux diffère considérablement de celui des végétaux, et pourtant l’un et l’autre sont des systèmes reproducteurs. La nature serait-elle par hasard arrivée au bout de ses phases dans cet ordre de puissance ? »

« Certes, si une machine est capable de reproduire systématiquement une autre machine, nous avons le droit de dire qu’elle possède un système reproducteur. Et qu’est-ce qu’un système reproducteur, sinon un système qui a pour fin la reproduction ? Et combien de machines y a-t-il qui n’aient pas été reproduites systématiquement par d’autres machines? “Mais, direz-vous, c’est l’homme qui les fait se reproduire.” Je l’admets ; pourtant, n’est-ce pas les insectes qui font se reproduire beaucoup de plantes, et est-ce que des familles entières de plantes ne disparaîtraient pas si leur fertilisation cessait de se faire par une classe d’agents qui leur sont absolument étrangers ? Y a-t-il quelqu’un qui puisse prétendre que le trèfle rouge n’a pas de système de reproduction parce que le bourdon (et le bourdon seul) doit servir d’entremetteur pour qu’il puisse se reproduire ? Personne. Le bourdon fait partie du système reproducteur du trèfle. Chacun de nous est sorti d’animalcules infiniment petits, dont l’identité était entièrement distincte de la nôtre, et qui se comportaient selon leur espèce sans se préoccuper le moins du monde de ce que nous pourrions penser. Ces petites créatures font partie de notre propre système reproducteur ; et pourquoi ne ferions-nous pas partie de celui des machines ? »

« Mais les machines qui reproduisent des machines ne reproduisent pas des machines de la même espèce qu’elles. Un dé à coudre peut être fait par une machine, mais il n’est pas, et ne sera jamais, fait par un dé. Mais là encore, si nous interrogeons la nature, nous trouverons une quantité d’analogies qui nous montreront qu’un système de reproduction peut fonctionner parfaitement sans que la chose reproduite soit de la même espèce que celle qui l’a produite. Les créatures qui se reproduisent chacune selon son espèce sont très rares ; elles reproduisent quelque chose qui possède le pouvoir latent de devenir l’être que ses parents étaient. Ainsi le papillon pond un œuf, lequel œuf peut devenir une chenille, laquelle chenille peut devenir une chrysalide, laquelle chrysalide peut devenir un papillon. Et bien que je reconnaisse volontiers que l’on ne peut pas dire que les machines aient jusqu’à présent rien de plus que les rudiments d’un vrai système reproducteur, ne venons-nous pas de voir qu’elles n’ont acquis que très récemment les rudiments d’une bouche et d’un estomac ? Et ne peuvent-elles pas faire dans le sens de la vraie reproduction un pas aussi grand que celui qu’elles viennent de faire dans la direction de la vraie nutrition ? Il se peut que ce système, une fois développé, n’emploie dans bien des cas, que des intermédiaires. Certaines classes de machines peuvent être seules fécondes, tandis que d’autres accompliront d’autres fonctions dans le monde mécanique, exactement comme la grande majorité des fourmis et des abeilles n’ont rien à voir avec la continuation de leur espèce, mais n’ont pour fonctions que de recueillir et d’emmagasiner de la nourriture, sans songer à se reproduire. On ne peut pas s’attendre à ce que la ressemblance soit complète ni même à peu près complète. Elle ne l’est certes pas pour le moment, et ne le sera probablement jamais. Mais ne voyons-nous pas assez d’analogies déjà pour envisager l’avenir avec inquiétude, et pour que nous nous fassions un devoir d’arrêter le mal pendant qu’il en est encore temps ? Les machines peuvent, jusqu’à un certain point, engendrer des machines de toute espèce, si différentes soient-elles d’elles-mêmes. Chaque espèce de machine aura probablement ses reproducteurs mécaniques spéciaux et les plus hautement organisées devront leur existence à un grand nombre de parents, et non pas à deux seulement. »

« Ce qui nous trompe, c’est que nous considérons toute machine compliquée comme un objet unique. En réalité c’est une cité ou une société dont chaque membre est procréé directement selon son espèce. Nous voyons une machine comme un tout, nous lui donnons un nom et l’individualisons ; nous regardons nos propres membres et nous savons que leur combinaison forme un individu qui est sorti d’un unique centre d’action reproductrice. Mais cette conclusion est antiscientifique, et le simple fait que jamais une machine à vapeur n’a été faite par une autre ou par deux autres machines de sa propre espèce ne nous autorise nullement à dire que les machines à vapeur n’ont pas de système reproducteur. En réalité chaque partie de quelque machine à vapeur que ce soit, est procréée par ses procréateurs particuliers et spéciaux, dont la fonction est de procréer cette partie-là, et celle-là seule, tandis que la combinaison des parties en un tout forme un autre département du système reproducteur mécanique, qui est quant à présent d’une complexité extrême, et difficile à voir dans son ensemble. »

« Il est complexe quant à présent, mais combien plus simple et plus intelligemment organisé ne peut-il pas devenir dans une durée de mille années ? ou de vingt mille années ? Car l’homme, pour le moment, croit que c’est son intérêt qu’il poursuit, et il dépense une somme incalculable de temps et de labeur et d’intelligence à perfectionner davantage chaque jour la race des machines. Déjà il a réussi à faire bien des choses qui autrefois auraient passé pour irréalisables, et il semble qu’il n’y ait aucune limite aux résultats que peuvent amener des perfectionnements accumulés, si nous laissons les machines descendre en se modifiant de génération en génération. Il ne faut jamais oublier que le corps de l’homme est ce qu’il est parce qu’il a été façonné peu à peu jusqu’à atteindre sa forme actuelle, par les vicissitudes de beaucoup de millions d’années, mais que son organisme ne s’est jamais perfectionné avec la millième partie de la rapidité avec laquelle l’organisme des machines est en train de se perfectionner. C’est là ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette affaire, et il faut qu’on me pardonne d’y revenir si souvent. »

Le Livre des Machines 3/3

Il me revient en mémoire un incident qui se rapporte à cette partie du traité. Le savant qui me le donna me pria de lui montrer ma pipe. Il l’examina avec soin, et quand il en vint à la petite protubérance qui se trouve sous le fourneau, il parut extrêmement satisfait et s’écria que ce devait être un organe rudimentaire. Je lui demandai ce qu’il entendait par là.

« Monsieur, répondit-il, cet organe est identique au rebord qui se trouve sous une tasse. Ce n’est qu’une autre forme du même organe. Sa fonction doit avoir été d’empêcher la chaleur de la pipe de marquer la table sur laquelle elle était posée. Vous verriez, si vous consultiez l’histoire des pipes, que dans les premiers spécimens, cette protubérance était d’une forme différente de ce qu’elle est maintenant. Elle a dû être large d’en bas et plate, de telle sorte que la pipe pendant qu’on la fumait avait son fourneau appuyé sur la table et ne la salissait pas. L’usage et le défaut d’usage ont dû jouer leur rôle et ont réduit cet organe à son état rudimentaire actuel. Je ne serais pas surpris, monsieur, si à la longue cet organe se modifiait encore davantage et prenait la forme d’une feuille ornementale, ou même d’un papillon ; tandis que dans certains cas il disparaîtrait complètement. »

A mon retour en Angleterre, je me renseignai sur ce point, et je vis que l’archéologue érewhonien ne s’était pas trompé.

Mais pour en revenir au Livre des Machines, ma traduction reprend au passage que voici :

« Qui nous empêche d’imaginer que si, au cours de la période géologique la plus ancienne, quelque forme primitive de la vie végétale avait eu le pouvoir de raisonner sur la vie naissante des animaux qui commençait alors à se développer parallèlement à la vie végétale, cette plante ne se serait-elle pas crue bien fine si elle avait conjecturé qu’un jour les animaux deviendraient de véritables plantes ? Et pourtant serait-ce là une erreur plus grande que celle que nous commettrions si nous nous figurions que, parce que la vie des machines est toute différente de la nôtre, il n’est par conséquent pas possible que la vie puisse se perfectionner autrement que sous la forme humaine ? ou que, parce que la vie mécanique est extrêmement différente de la nôtre, elle n’est par conséquent pas une véritable vie ? »

« Mais on m’a fait cette objection : “Admettons qu’il en soit ainsi, et que la machine à vapeur ait une force qui lui soit propre. Mais à coup sûr, personne n’osera prétendre qu’elle possède une volonté propre. ” Hélas, si nous regardons les choses d’un peu plus près, nous verrons que cette objection n’empêche nullement qu’on ne puisse considérer la machine à vapeur comme un des rudiments d’une nouvelle phase de la vie. Y a-t-il quelque chose au monde, ou dans les mondes au- delà de celui-ci, qui possède une volonté propre ? Oui : l’Inconnu, et l’Inconnaissable, seul. »

« L’homme est la résultante et l’explication de toutes les forces qui lui ont été appliquées, soit avant, soit après sa naissance. A chaque instant, son action dépend uniquement de sa constitution et de l’intensité et de la direction des différentes influences auxquelles il est et a été soumis. Quelques-unes se contrarieront sans doute, mais il agira selon ce qu’il est par nature, et selon la façon dont il a été agi, et dont il est actuellement agi de l’extérieur, aussi régulièrement et aussi inévitablement que s’il était une machine. »

« En général nous n’admettons pas cela, parce que nous ne connaissons pas à fond le tempérament d’un homme donné, ni toutes les forces qui agissent sur lui. Nous n’en voyons qu’une partie, et étant par suite incapables de découvrir les lois de la conduite humaine, sinon d’une manière très grossière, nous nions qu’elle soit sujette à aucune loi fixe, et nous rendons le hasard, la chance et le destin responsables de presque tout ce qui constitue le caractère et les actions d’un homme. Mais ce ne sont là que des mots, grâce auxquels nous évitons d’avouer notre ignorance. Et en réfléchissant un peu, nous verrons que la plus hardie envolée de l’imagination, ou le plus subtil exercice de la raison est aussi certainement la chose qui devait se produire, et la seule chose qui ne pouvait pas ne pas se produire, dans le moment où elle se produit, que l’est aussi la chute d’une feuille morte, quand le vent la détache de l’arbre. »

« Car l’avenir dépend du présent, et le présent (dont l’existence n’est admissible que grâce à un de ces petits compromis dont la vie humaine est remplie, car en réalité il n’est fait que d’emprunts sur le passé et sur l’avenir), le présent, dis-je, dépend du passé ; et le passé est inchangeable. La seule raison qui nous empêche de voir l’avenir aussi clairement que le passé, c’est que nous connaissons trop peu notre véritable passé et notre véritable présent. Ce sont là des objets trop grands pour nous ; sans quoi l’avenir, dans tous ses plus petits détails, s’étalerait devant nos yeux, et la netteté avec laquelle nous verrions le passé et l’avenir nous ferait perdre notre sentiment du temps présent. Peut-être même serions-nous incapables de distinguer aucun temps. Mais cela est en dehors de mon sujet. Ce que nous savons, c’est que plus le passé et le présent sont connus, et plus il est possible de prédire l’avenir ; et qu’il ne vient à l’idée d’aucun de nous de mettre en doute l’immuabilité de l’avenir dans les cas où il connaît parfaitement le passé et le présent, et où il sait déjà par expérience quelles ont été les conséquences qui ont suivi, dans les occasions précédentes, tel passé et tel présent déterminés : alors, on sait fort bien ce qui va se passer, et on joue là-dessus toute sa fortune. »

« Et c’est là un immense avantage, car c’est le fondement sur lequel la morale et la science reposent. La certitude que l’avenir n’est pas quelque chose de changeant et d’arbitraire, mais que les mêmes futurs suivront toujours les mêmes présents, voilà le canevas sur lequel nous traçons tous nos plans, la foi d’après laquelle nous accomplissons tous les actes conscients de notre vie. S’il n’en était pas ainsi, nous serions sans guide, nous n’aurions aucune confiance dans nos actes, et par suite nous n’agirions pas, car nous ne pourrions jamais savoir si les résultats qui suivront notre acte cette fois-ci seront les mêmes que les fois précédentes. »

« Qui labourerait ou sèmerait s’il ne croyait pas en l’immuabilité de l’avenir ? Qui jetterait de l’eau sur une maison en flammes si l’action de l’eau sur le feu était incertaine ? Les hommes ne donnent leur maximum d’effort que lorsqu’ils ont la certitude que l’avenir se montrera contraire à eux s’ils n’ont pas donné leur maximum d’effort. Le sentiment d’une telle certitude fait partie intégrante de la somme des forces qui agissent sur les hommes. C’est sur les individus les meilleurs et les plus moraux qu’elle exerce le plus d’influence. Ceux qui sont le plus persuadés que l’avenir est immuablement lié avec le présent dans lequel est situé leur ouvrage, seront les meilleurs administrateurs de leur présent et ceux qui le cultiveront avec le plus de soin. L’avenir ne peut être qu’une loterie pour ceux qui croient que les mêmes combinaisons peuvent précéder tantôt une certaine série de résultats, et tantôt une autre série. S’ils le croient vraiment, il faut qu’ils spéculent au lieu de travailler ; et ce sont ceux-là qui devraient être considérés comme des hommes immoraux. Les autres possèdent le plus puissant stimulant au travail et à la vertu, si leur foi est vraiment vivante. »

« Le rapport de tout cela avec les machines n’est pas immédiatement visible, mais il va bientôt le devenir. En attendant, je suis forcé de répondre à quelques-uns de mes amis qui me disent que, bien que l’avenir soit certain en ce qui concerne la matière inorganique, et à certains égards, en ce qui concerne l’homme, toutefois il y a d’autres aspects sous lesquels il ne saurait être considéré comme certain. Par exemple, ils disent que du feu appliqué à des copeaux, et bien nourri d’oxygène, produira toujours une flamme, mais qu’un poltron mis en présence d’un objet effrayant ne donnera pas toujours pour résultat un homme qui s’enfuit. Et pourtant, s’il y a deux poltrons parfaitement semblables de tout point, et qu’ils soient mis en présence dans des conditions parfaitement semblables, de deux objets effrayants qui soient parfaitement semblables, il y a bien peu de gens qui ne s’attendront pas à voir une fuite parfaitement semblable, quand même il s’écoulerait mille années entre la première combinaison et sa répétition. »

« L’apparence d’une régularité plus grande dans les résultats des combinaisons chimiques que dans ceux des combinaisons humaines provient de notre inhabileté à percevoir les subtiles variations des combinaisons humaines ; combinaisons qui ne sont jamais identiquement répétées. Nous connaissons le feu, nous connaissons les copeaux, mais il n’y a pas deux hommes qui soient ou qui puissent être exactement semblables, et la plus petite différence peut changer toutes les conditions du problème. Il faudrait que nous ayons fait des statistiques infinies de résultats pour que nous puissions arriver à prévoir exactement le résultat des combinaisons futures. Ce qu’il y a d’étonnant même, c’est qu’il y ait autant de certitude qu’il y en a dans les actions humaines. Et en effet, plus nous avançons en âge, et plus sûrs nous sommes de ce que telle ou telle personne fera, étant donné telles circonstances ; or, il ne pourrait jamais en être ainsi, si la conduite de l’homme n’était pas influencée par des lois, avec le fonctionnement desquelles l’expérience nous familiarise de plus en plus. »

« Si ce qui précède est vrai, il s’ensuit que la régularité avec laquelle les machines agissent ne prouve pas l’absence d’une vitalité en elles, ou tout au moins, de germes qui puissent en se développant inaugurer une nouvelle phase de la vie. En vérité il semblerait au premier abord qu’une machine à vapeur ne peut pas faire autrement que d’avancer si on la place sur une ligne de rails, si sa vapeur est sous pression, et si on fait jouer ses organes de marche ; tandis que l’homme dont la fonction est de la conduire peut, dès qu’il le veut, faire autrement ; ce qui revient à dire qu’une locomotive n’a pas de spontanéité, et ne possède aucune espèce de libre arbitre, tandis que l’homme possède l’une et l’autre. »

« Cela est vrai jusqu’à un certain point. Le conducteur peut arrêter la machine quand il lui plaît, et dès qu’il lui plaît, mais cela ne doit lui plaire qu’à certains endroits qui lui ont été désignés par d’autres hommes, ou dans le cas d’obstacles inattendus qui l’obligent à ce que cela lui plaise. Son bon plaisir n’est pas spontané ; il est entouré d’un invisible chœur d’influences qui font qu’il lui est impossible d’agir autrement que d’une seule façon. On sait d’avance combien de force doit être donnée à ces influences, exactement comme on sait d’avance combien de charbon et d’eau sont nécessaires à la locomotive elle-même. Et ce qu’il y a de curieux, c’est qu’on s’apercevra que les influences mises en œuvre pour le mécanicien sont de la même espèce que celles qui sont mises en œuvre pour la locomotive, c’est-à-dire : de la nourriture et de la chaleur. Le conducteur obéit à ses chefs parce qu’il reçoit d’eux nourriture et chaleur, et si ces choses lui sont retirées, ou si on les lui donne en trop petite quantité, il cessera de conduire sa machine, et de même la locomotive cessera de travailler si on ne la nourrit pas suffisamment. La seule différence est que l’homme connaît ses besoins, et que la machine ne témoigne pas (si ce n’est par son refus de travailler) qu’elle les connaît. Mais cette absence de moyens d’expression chez la locomotive n’est pas définitive, et j’ai déjà dit ce qu’il faut en penser. »

« En conséquence, une force suffisante étant donnée aux motifs qui conduisent le conducteur, il n’y a jamais ou presque jamais eu d’exemple qu’un homme ait arrêté sa locomotive par pur caprice. Mais cela pourrait se produire, direz-vous. Oui, et il peut arriver aussi que la locomotive déraille. Mais si le mécanicien arrête son train pour quelque motif futile, on s’apercevra, ou bien que la force des influences nécessaires a été mal combinée, ou bien que le conducteur lui-même a été mal combiné, tout comme la machine peut dérailler par suite d’un défaut qu’on n’avait pas soupçonné chez elle. Mais même dans ce cas il n’y aura pas eu acte de volonté : car l’acte aura été engendré par ses causes vraies et à lui particulières. “Volonté” n’est que le terme par lequel l’homme exprime son ignorance des dieux. »

« N’y a-t-il donc pas, direz-vous, une volonté libre chez ceux qui conduisent le conducteur ? »

Là-dessus l’auteur se lançait dans un raisonnement obscur que j’ai préféré omettre ; après quoi il reprend ainsi :

« En somme, tout ceci revient à dire que la différence entre la vie d’un homme et la vie d’une machine est une différence plutôt de degré que de nature, encore qu’ils présentent aussi des différences de nature. Un animal est plus préparé à l’inattendu qu’une machine. La machine est moins flexible ; son champ d’action est restreint. Dans sa propre sphère sa force et sa précision sont surhumaines, mais elle se tire fort mal d’un dilemme. Parfois, quand son action normale est troublée, elle perd la tête, et va de mal en pis, comme un dément pris de folie furieuse. Mais ici encore, nous retrouvons la même considération à laquelle nous avons déjà fait appel : c’est-à-dire que les machines sont encore dans l’enfance. Ce ne sont que des squelettes, sans muscles et sans chair. »

« A combien de circonstances inattendues l’huître est-elle adaptée ? A autant de ces circonstances qu’il peut s’en présenter dans sa sphère, et pas à une seule de plus. C’est le cas des machines. Et c’est aussi le cas de l’homme. La liste des accidents qui arrivent tous les jours à l’homme par suite de son manque d’adaptation est probablement aussi longue que celle des accidents qui arrivent aux machines, et chaque jour leur donne plus de moyens de faire face à l’imprévu. Examinez les étonnants instruments qui sont aujourd’hui incorporés à la locomotive et qui lui servent à se régler soi-même et à rectifier son propre mouvement. Regardez de quelle manière elle s’alimente d’huile, indique quels sont ses besoins à ceux qui s’occupent d’elle, et au moyen du régulateur augmente ou diminue l’action de sa propre force. Voyez ce réservoir de force, d’inertie et de mouvement : le balancier ; ou encore les tampons d’un wagon. Voyez comme on choisit pour les conserver précisément ceux d’entre ces perfectionnements qui ont pour objet de protéger les machines contre les accidents auxquels elles peuvent se trouver exposées ; concevez une durée de mille siècles, et songez aux progrès accumulés qu’un tel espace de temps amènera – à moins que l’homme ne se rende compte du péril où il se trouve et de l’effroyable destin qu’il est en train de se préparer lui-même 2.

« Ce qu’il y a de malheureux c’est que l’homme a été aveugle si longtemps. La confiance qu’il a eue dans l’usage de la vapeur l’a induit à croître et à se multiplier. L’abolition soudaine de la vapeur n’aura pas pour effet de nous ramener simplement où nous étions avant de l’avoir découverte : il y aura une rupture de tout l’équilibre social et un temps d’anarchie tel qu’on n’en aura jamais vu. Ce sera comme si notre population avait soudain doublé, sans que nous ayons pour la nourrir d’autres ressources que celles que nous avons actuellement. L’air que nous respirons n’est guère plus nécessaire à notre vie animale que l’usage des machines, sur lesquelles nous avions compté quand nous accroissions notre population, ne l’est à notre civilisation. Ce sont aussi bien les machines qui agissent sur l’homme et l’ont fait ce qu’il est, que l’homme qui a agi sur les machines, et les a faites ce qu’elles sont. Mais il ne nous reste que cette alternative : ou bien passer dès maintenant par une période de grandes souffrances, ou bien nous voir peu à peu dépasser par nos propres créatures, jusqu’à ce que nous ne soyons plus par rapport à elles, que ce qu’est le bétail de nos champs par rapport à nous.

« C’est là qu’est le danger. Car beaucoup paraissent disposés à accepter un avenir aussi honteux. Ils disent :

“Même si l’homme devient pour les machines ce que le chien et le chat sont pour nous, il continuera pourtant à vivre et se trouvera probablement mieux à l’état domestique sous la domination bienfaisante des machines, que dans l’état sauvage où il se trouve actuellement. Nous traitons nos animaux domestiques avec beaucoup de bienveillance. Nous leur donnons tout ce que nous pensons devoir leur faire le plus de bien, et il n’y a pas de doute que notre usage de la viande a augmenté leur bonheur plutôt qu’il ne l’a diminué. De même il y a lieu de croire que les machines nous traiteront avec bienveillance, car leur existence dépendra, pour bien des choses, de la nôtre. Elles nous mèneront avec une verge de fer, mais elles ne nous mangeront pas. Elles n’auront pas seulement besoin de nous pour la reproduction et pour l’éducation de leurs jeunes, mais encore pour être à leurs ordres comme domestiques, pour récolter leur nourriture et la mettre à portée d’elles, et pour enterrer leurs morts, ou bien pour retravailler leurs membres morts et en faire de nouvelles formes de la vie mécanique.”

“La nature même de la force motrice, qui assure le progrès des machines exclut la possibilité que la vie de l’homme devienne pénible, tout en devenant esclave. Les esclaves sont assez heureux, quand ils ont de bons maîtres ; et du reste ce grand changement n’aura pas lieu de notre temps, ni même dans cent siècles ou mille siècles. Est-il raisonnable de se tourmenter à propos d’une éventualité si éloignée ? L’homme n’est pas un animal sentimental lorsque ses intérêts matériels sont en jeu, et bien que çà et là quelque âme ardente, jetant un regard sur elle-même, puisse maudire son destin de ne l’avoir pas fait naître machine à vapeur, cela n’empêche pas que la grande masse des hommes se pliera toujours à tout arrangement par lequel elle obtiendra une nourriture meilleure et des vêtements plus chauds à un prix moindre, et qu’elle se gardera bien de céder à une jalousie déraisonnable qui n’aurait pour toute cause que le spectacle d’autres destinées plus brillantes que la sienne.”

“La puissance de l’habitude est immense, et cette révolution se fera si lentement, que le sentiment que l’homme a de sa dignité ne sera jamais vivement choqué. Notre esclavage s’approchera de nous sans bruit et à pas imperceptibles ; et il n’y aura jamais, entre les aspirations des machines et celles des hommes, d’opposition assez forte pour que les deux races en viennent à une guerre ouverte. Entre elles, les machines ne cesseront jamais de se battre, mais elles auront toujours besoin de l’homme comme de l’être au moyen duquel leurs guerres se feront. Véritablement il n’y a aucune raison d’être inquiet au sujet du bonheur futur de l’homme tant qu’il sera de quelque utilité aux machines. Il se peut qu’il passe au second rang, mais même alors sa situation sera bien meilleure qu’elle ne l’est actuellement. N’est-il donc pas à la fois absurde et déraisonnable d’envier nos bienfaiteurs ? Et ne serions-nous pas coupables d’une insigne folie, si nous allions renoncer à des avantages que nous ne pouvons pas obtenir autrement, et y renoncer pour la seule raison qu’ils profitent à d’autres encore plus qu’à nous-mêmes ?”

« Je n’ai rien de commun avec les hommes qui peuvent raisonner de la sorte. Je me refuse avec autant d’horreur à penser que ma race puisse jamais être dépassée ou remplacée, qu’à croire que même à l’époque la plus reculée mes ancêtres étaient autre chose que des êtres humains. Si je pouvais croire qu’il y a dix mille ans un seul de mes ancêtres était d’une autre espèce que moi, je perdrais tout respect de moi-même, car je n’aurais plus aucun plaisir ni aucun intérêt dans la vie. Or j’ai les mêmes sentiments à l’égard de mes descendants, et je suis persuadé que cette opinion trouvera un tel écho dans tous les cœurs que le pays se décidera immédiatement à mettre un terme à tant de progrès mécanique, et à détruire tous les perfectionnements qui ont été réalisés pendant les trois derniers siècles. Je ne demande pas qu’on remonte plus haut : nous saurons bien maintenir sous notre dépendance les machines qui resteront ; et quoique j’aimasse mieux que cette destruction s’étendît encore à deux autres siècles, je sais fort bien qu’un compromis est nécessaire. Je suis donc disposé à sacrifier mes propres convictions à cette nécessité, et à me contenter de trois siècles. Mais moins que cela ne serait pas assez. »

C’est là-dessus que se terminait la diatribe qui provoqua la destruction des machines dans tout Erewhon. Un seul auteur essaya sérieusement de la réfuter. Il dit :

« Que les machines devraient être considérées comme une partie de la propre nature physique de l’homme, n’étant en réalité pas autre chose que des membres extra-corporels. »

L’homme, selon lui, était un « mammifère machiné ».

« Les animaux inférieurs gardent leurs membres chez eux, dans leur propre corps, tandis que la plupart des membres de l’homme sont libres, et gisent détachés tantôt ici, tantôt là, en différents lieux du monde ; quelques-uns toujours à sa portée pour les usages courants, et d’autres parfois à des centaines de kilomètres de lui. Une machine n’est qu’un membre supplémentaire ; c’est là toute la nature et toute la fonction des machines. Nos membres ne sont pas autre chose pour nous que des machines : une jambe n’est pas autre chose qu’une jambe de bois supérieure à tout ce qu’on peut fabriquer dans ce genre. »

« Regardez bêcher un homme : son avant-bras droit s’est allongé artificiellement et sa main est devenue une jointure. La poignée de la bêche est semblable au renflement qui est au bout de l’humérus, le manche est l’os rajouté, et la lame de fer oblongue est la nouvelle forme qu’a prise la main et qui permet à son possesseur de remuer la terre d’une façon à laquelle sa main primitive n’était pas adéquate. L’homme s’étant ainsi modifié – non pas de la façon dont les autres animaux ont été modifiés : par des circonstances sur lesquelles ils n’ont même pas un semblant d’influence – mais ayant, pour ainsi dire, médité en lui-même et ajouté une coudée à sa taille, la civilisation a commencé à se lever sur sa race, et les bons rapports sociaux, la joyeuse société des amis, l’art de la déraison, et toutes ces habitudes de l’esprit qui sont surtout ce qui élève l’homme au-dessus des animaux inférieurs, sont apparus à la longue. »

« Ainsi la civilisation et le progrès mécanique ont avancé du même pas chacun activant la croissance de l’autre, le premier usage accidentel du bâton ayant mis la boule en mouvement, et la perspective du profit entretenant son progrès. En réalité il faut considérer les machines comme le mode de développement par lequel l’organisme humain est en train de se perfectionner, chacune des inventions passées s’ajoutant aux ressources du corps humain. C’est ainsi qu’une communauté de membres est même rendue possible à ceux qui ont assez de communauté d’âme pour posséder de quoi prendre un billet de chemin de fer : car un train n’est pas autre chose qu’une botte de sept lieues que cinq cents personnes peuvent posséder en même temps. »

Le seul danger sérieux que redoutait cet auteur, était que les machines rendissent les hommes tellement égaux en puissance, et n’amoindrissent tellement la concurrence, que bien des personnes d’une constitution débile seraient mises à même d’échapper à la vigilance des autorités, et transmettraient leur infériorité à leurs descendants. Il craignait que la suppression des efforts que nous sommes obligés de faire quant à présent, n’amenât un abâtardissement de la race humaine, et même que le corps ne devînt un élément purement élémentaire ; l’homme lui-même finissant par n’être plus rien qu’une âme et un mécanisme, plus rien qu’un principe (intelligent, mais dépourvu de toute passion) d’action mécanique.

« A quel point ne vivons-nous pas déjà, disait-il, au moyen de nos membres extérieurs ? Notre physique varie avec les saisons, l’âge, le plus ou moins d’argent que nous avons. S’il pleut, nous sommes pourvus d’un organe très pratique appelé parapluie et qui est expressément combiné pour protéger nos vêtements et notre peau des effets nuisibles de la pluie. L’homme a déjà un grand nombre de membres extra-corporels, qui lui sont plus utiles qu’une grande partie de ses cheveux ou, tout au moins, que sa moustache. Sa mémoire réside dans son carnet de poche. Il devient de plus en plus complexe à mesure qu’il avance en âge. Il apparaît alors pourvu de machines à voir, ou peut-être de dents et de cheveux artificiels ; et s’il est un spécimen vraiment bien développé de sa race, il ajoutera à sa personne une large caisse placée sur des roues, avec deux chevaux et un cocher. »

Ce fut cet auteur qui fit adopter l’usage de classifier les hommes d’après leurs HP, et qui les classa en genres, espèces, variétés et sous-variétés, et leur donna des noms (tirés du langage hypothétique) qui exprimaient le nombre des membres dont ils pouvaient disposer en tous temps. Il prouva que plus les hommes se rapprochent de la richesse, et plus ils deviennent hautement et délicatement organisés ; et qu’il n’y a que les millionnaires qui possèdent toute la série des membres complémentaires que l’homme peut s’adapter.

« Ces puissants organismes que sont nos grands banquiers et hommes d’affaires, disait-il, font entendre leur voix à leurs congénères d’un bout à l’autre du pays en une seconde à peine. Leurs âmes riches et subtiles peuvent défier tout obstacle matériel, tandis que les âmes des pauvres sont toujours embarrassées et embourbées dans la matière, qui adhère à eux de toutes parts, comme la mélasse aux ailes d’une mouche, ou comme un homme qui se débat dans les sables mouvants ; leurs oreilles hébétées mettent des jours ou des semaines pour entendre ce que voudrait leur dire un des leurs qui est au loin, au lieu de l’entendre en une seconde comme le font les classes les plus hautement organisées. Niera-t-on que l’homme qui a le pouvoir d’ajouter un train spécial à son identité, et d’aller partout où il veut et quand il veut, soit plus hautement organisé que l’homme qui, s’il désirait pouvoir en faire autant, pourrait bien désirer avoir des ailes avec autant de chance de les avoir, et qui n’a pour tout moyen de locomotion que ses jambes ? Ce vieil ennemi philosophique, la matière, le mal inhérent et essentiel, est encore attachée au cou du pauvre et l’étrangle. Mais pour le riche, la matière ne compte pas ; l’organisation perfectionnée de son système extra-corporel a libéré son âme. »

« C’est là le secret de l’hommage que nous voyons les gens riches recevoir de ceux qui ont moins d’argent qu’eux. Ce serait une erreur grave de croire que cette déférence est inspirée par des motifs dont nous devrions être honteux : c’est l’hommage naturel que tous les êtres vivants rendent à ceux en qui ils reconnaissent leurs supérieurs dans l’échelle de la vie animale, et il est analogue à la vénération qu’un chien éprouve pour un homme. Chez les races sauvages, la possession d’un fusil est considérée comme une chose hautement honorable, et à toutes les époques connues, les plus riches ont toujours été les plus dignes. »

Et il continuait sur ce ton pendant des pages, et cherchait à montrer que tels ou tels changements dans la distribution de la vie animale et végétale sur toute l’étendue du royaume avaient eu pour cause les inventions de tel ou tel savant, et la part que chacun de ces savants avait eue dans le développement moral et intellectuel de l’espèce humaine. Il assignait même à certains la part exacte qu’ils avaient eue dans la création et la modification du corps de l’homme, et celle qu’ils auraient par la suite dans la destruction de ce corps.

Mais l’autre écrivain fut regardé comme le vainqueur dans cette controverse, et finit par faire détruire toutes les inventions qui avaient été faites pendant les 271 dernières années, limite sur laquelle tous les partis tombèrent d’accord, après plusieurs années de discussion pour savoir si on devait conserver une certaine espèce de calandre dont l’usage était très répandu parmi les blanchisseuses. A la fin, cette calandre fut condamnée comme dangereuse, et la limite des 271 ans à laquelle on s’arrêta l’exclut tout juste. Ensuite éclatèrent les guerres civiles de réaction, qui conduisirent le pays à deux doigts d’une ruine totale, mais dont le récit dépasserait le cadre de cet ouvrage.

Samuel Butler (4 décembre 1835 – 18 juin 1902)

Chapitres tirés de Erewhon (1870). Traduit de l’anglais par Valéry Larbaud, 1920.

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1 La racine à laquelle il est fait allusion ici n’est pas la pomme de terre de nos jardins, mais une plante qui s’en rapproche tellement que j’ai pris sur moi de traduire son nom de cette façon. A propos de l’intelligence des pommes de terre, cet auteur, s’il avait connu Butler, aurait probablement dit avec lui :

Elle sait quid est quid, et c’est là être allé aussi loin

Que peut aller toute la finesse des métaphysiciens.

2 Depuis mon retour en Angleterre, j’ai appris que les gens qui vivent dans la familiarité des machines se servent, en parlant d’elles, de beaucoup de mots qui montrent que parmi ces gens-là leur vitalité est reconnue, et qu’un recueil des expressions en usage parmi les mécaniciens ne serait pas moins saisissant qu’instructif. On me dit aussi que presque toutes les machines ont leurs manies et leur tempérament propres ; qu’elles connaissent leurs conducteurs et leurs gardiens, et qu’elles jouent volontiers des tours aux gens qu’elles ne connaissent pas. J’ai l’intention, à la prochaine occasion, de rassembler des exemples, non seulement des expressions en usage chez les mécaniciens, mais encore de toutes les preuves d’intelligence et d’excentricités mécaniques que je pourrai trouver, non que je croie à la théorie du professeur érewhonien, mais à cause de l’intérêt que présente ce sujet.

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