Tomjo, Art-machine pour monde-machine, 2019

Des artistes au secours des scientifiques au secours du monde

Depuis quelques années, les critiques du post-modernisme et du transhumanisme en philosophie et sciences humaines ont été nombreuses. Un autre secteur de la production intellectuelle, tout autant détenteur du « pouvoir de prescrire » (Illich), est celui de l’art contemporain, mis au service des dernières marchandises technologiques. Nous verrons dans le théâtre et les beaux arts quelques représentants rencontrés autour de moi. Ils sont principalement Lillois, mais ont une audience au moins nationale.

 

« Je me flatte de n’avoir aucun goût et surtout pas celui de me laisser divertir par le spectacle d’une culture qui, pour la première fois, et au mépris d’elle-même, trouve son sens à s’abaisser devant le réel. Je doute même qu’il y ait jamais eu plus étroite collaboration entre artistes, universitaires, industriels, scientifiques, promoteurs et politiciens, pour en finir avec ce no man’s land entre réalité et langage grâce auquel, depuis toujours, la pensée déjoue le réel et son emprise sur l’être tout entier. De cet espace incontrôlable, où se crée organiquement le lien entre l’imaginaire et la liberté, nous sont venues et peuvent encore nous venir nos plus fortes chances de conjurer le désagrément d’exister. Ce qu’on appelle la poésie n’a pas d’autre justification. Elle est cette fulgurante précarité, à même de faire rempart, certains jours, contre l’inacceptable et, parfois, d’en détourner le cours. Il suffit pourtant qu’elle cesse d’être cet éclair dans la nuit, pour devenir clarté installée en mensonge esthétique où les mots comme les formes s’organisent en figures interchangeables dont l’unique fonction se réduit, en fin de compte, à divertir.

Les exemples en sont aujourd’hui si nombreux qu’on pourrait croire à une entreprise délibérée. »

Annie Le Brun, Appel d’air, après Tchernobyl, 1988.
(réed. Verdier, après Fukushima, 2011)

 

Je ne suis ni critique de théâtre, ni auteur dramatique, ni historien de l’art. Je suis un habitant lambda de la métropole lilloise, mais un habitant attentif à ce qui s’y déroule avant d’en témoigner dans divers journaux. Au cœur de cette ville, au milieu des boutiques et des chaînes commerciales, se trouve la scène nationale du Théâtre du nord. Je découvre son directeur Christophe Rauck dans l’éditorial du programme du Théâtre du Nord en 2013 dans lequel il vante, en substance, l’inscription de son théâtre dans la vie de la cité, mais aussi l’inscription des citoyens dans son théâtre. La première fois que je pus moi-même m’inscrire dans son théâtre, ce fut pour l’occuper en 2014 avec mes amis intermittents, précaires comme moi. Mais contre l’avis de Christophe Rauck. Je compris alors que la cité pouvait s’inscrire dans son théâtre selon les conditions de la direction, en s’acquittant d’un ticket d’entrée pour des spectacles. Le Théâtre du Nord est donc bien un lieu militant qui défend en dits comme en faits sa ligne politique, ce qui entraîne des attendus et des interdits. Lire la suite »

Philippe Simonnot, Les Nucléocrates, 1978

Connaissez-vous PEON ?

Non, ce n’est pas un haut fonctionnaire ni un P.-D.G., bien qu’il soit de l’une et de l’autre espèce. C’est la commission pour la production d’énergie d’origine nucléaire, le lieu où depuis vingt ans, à peu près secrètement, s’est élaborée la politique nucléaire de la France. Françoise Giroud s’est taillé un beau succès de librairie en révélant aux braves gens qu’il ne se passe rien au conseil des ministres. Où donc est le pouvoir ? Certains, comme P. Birnbaum, tracent les contours, plus étroits qu’on ne pense, du milieu où il se trouve. Mais la question demeure : où et comment les grandes décisions qui affectent notre avenir se prennent-elles ? Le livre de Philippe Simonnot est plus passionnant que celui de Françoise Giroud, car il est plus excitant de découvrir où se trouve le pouvoir que de révéler où il n’est pas. Lire la suite »

David Cayley, De la vie, 2021

Lettre ouverte à Jean-Pierre Dupuy et Wolfgang Palaver

 

« Et Galaad s’empara des gués du Jourdain, avant que ceux d’Éphraïm n’y arrivassent. Et quand un des fugitifs d’Éphraïm disait : Laissez-moi passer ; les gens de Galaad lui disaient : Es-tu Éphratien ? Et il répondait : Non.

Alors, ils lui disaient : Eh bien, dis : Shibboleth ; et il disait shibboleth, sans faire attention à bien prononcer ; alors, le saisissant, ils le mettaient à mort aux gués du Jourdain. Il périt en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Éphraïm. » (Juges 12 : 5-6)

 

Un shibboleth est une ligne de démarcation, et c’est lorsqu’elles sont minces comme le fil du rasoir que les lignes de démarcation sont le plus clivantes. Pour Éphraïm, quarante-deux mille vies était le prix à payer pour rien de plus que ce que les linguistes appellent une fricative sourde. Nous n’en sommes pas encore là, mais il est certain que la pandémie crée des divisions entre amis. (Éphraïm et Galaad étaient-ils après tout si différents, si tout ce qui les distinguait était leur capacité à prononcer un son si essentiel ?) Il semble que l’un des shibboleths qui nous sépare soit le mot vie. Deux amis que j’admire se sont récemment trouvés en désaccord avec moi à propos de ce mot et de mon interprétation des idées d’Ivan Illich à ce sujet.

Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 23 décembre 2020, le théologien Wolfgang Palaver exprime sa crainte que l’affirmation d’Illich selon laquelle la vie est devenue un « fétiche » ne serve à justifier abusivement « le sacrifice des faibles. » Et dans un article intitulé Le véritable héritage d’Ivan Illich, pour le site Internet AOC, le philosophe français Jean-Pierre Dupuy affirme lui aussi que ceux qui suivent « la mode du covidoscepticisme » comprennent mal et s’approprient à tort les sévères critiques d’Illich au sujet de « l’idolâtrie de la vie ». Cet article est le second de deux articles de Dupuy sur la « prétendue “sacralisation” de la vie ». Le premier dénonce ce qu’il appelle « l’aveuglement des clercs ». Lire la suite »

David Cayley, Concerning life, 2021

an open letter to Jean-Pierre Dupuy and Wolfgang Palaver

 

“And the Gileadites took the fords of the Jordan against the Ephraimites. And when any of the fugitives of Ephraim said, “Let me go over,” the men of Gilead said to him, “Are you an Ephraimite?” When he said, “No”.

They said to him, “Then say Shibboleth,” and he said, “Sibboleth,” for he could not pronounce it right; then then seized him and slew him in the fords of the Jordan. And there fell at that time forty-two thousand of the Ephraimites.” (Judges 12: 3-6)

 

A shibboleth is a dividing line, and dividing lines are sharpest when they are razor thin. For the Ephraimites the price of forty-two thousand lives was nothing more than what linguists call an unvoiced fricative. Things are not yet quite so bad with us, but the pandemic has certainly brought division between friends. (And how great, after all, were the differences between Ephraimites and Gileadites, if all that distinguished them was the ability to make this crucial sound?) One of the shibboleths dividing us seems to be life. Recently two admired friends have taken issue with me over this word and the interpretation I have given of Ivan Illich’s views on the subject [see here].

Theologian Wolfgang Palaver, in an interview in the German weekly Die Zeit for Dec. 23, 2020, expresses concern that Illich’s claim that life has become “a fetish” is being abused as a justification for “sacrificing the weak.” And French philosopher Jean-Pierre Dupuy, in an article for the website AOC called “The True Legacy of Ivan Illich,” argues, similarly, that those who follow “the fashion of covidoscepticism” misunderstand and misappropriate Illich’s strictures on “the idolization of life.” Dupuy’s article is the second of two on the “alleged ‘sacralisation of life.’” The first denounces what Dupuy calls “the blindness of the intellectuals.” Lire la suite »

Mathieu Slama, Le gouvernement envisage de prolonger le passe sanitaire pour des raisons électoralistes, 2021

Le passe sanitaire qui devait initialement être abandonné après le 15 novembre pourrait être prolongé. Cette manœuvre vise surtout à séduire un électorat plutôt âgé et favorable au dispositif.

 

Cette fois, le doute n’est plus permis : le gouvernement prépare les esprits à la prolongation du passe sanitaire. Il y a quelques jours, il affirmait, par la voix de son porte-parole Gabriel Attal, que le passe sanitaire pourrait être supprimé dans certains territoires où le virus ne circule plus mais conservé dans d’autres. Puis on apprenait, par une «fuite» dans la presse (méthode de communication classique pour préparer les esprits à des annonces fortes et clivantes), qu’un projet de loi était en préparation pour prolonger la durée de vie du passe, initialement censé se terminer le 15 novembre dans le cadre de la précédente loi votée.Lire la suite »

Lentxo, Du nouveau dans la cyberdépendance, 2021

La question de « comment produire du commun ? » apparaît bien lointaine en période de crise sanitaire où confinements et politiques répressives ont pour effet de provoquer repli sur soi et distanciation de la vie sociale. La belle aubaine pour maintenir la société en état de coma social. Ironie du sort, nous venons de passer deux dates anniversaires, aux résonances symboliques fort opposées.

La première est celle des 150 ans de la déclaration de la Commune de Paris (28 mars 1871), avec pour perspective, à l’époque, la mutualisation du bien commun et l’émancipation des masses face au joug industriel bourgeois.

La seconde est celle du 1er anniversaire du basculement dans… le « monde d’après » (idée qui résonnait dans beaucoup d’esprits lors du 1er confinement). En période de crise, de nouvelles catégories de penser et de nouvelles manières de nommer apparaissent. Depuis un an, les termes « distanciel » et « présentiel » se sont imposés et se sont répandus comme un feu de brousse dans le langage quotidien. Si le virage dans le « monde d’après » est en train d’advenir, il semblerait qu’il se fasse à la vitesse du méga-incendie « Amazon ». Le numérique fait écran au réel.

Forcer la porte de sortie de la dystopie en cours, vers des horizons plus autonomes, suppose de réfléchir nos modes d’organisation hors de la servitude numérique, hors du totalitarisme de la donnée d’une puissance financière et technologique sans précédent. Hors du commun… Lire la suite »

Pièces & Main d’œuvre, La technocrature jette le masque, 2021

On se croyait seuls depuis lundi soir, dans le silence de l’été, comme tant d’autres sans doute, « abasourdis », « sidérés » par la « brutalité » du coup de force sanitaire du Chef d’En Marche, champion de la classe technocratique. Des messages de désarroi nous parvenaient de gens « pris par surprise », contraints d’annuler des événements, des réunions, des voyages, des vacances, contraints de subir des injections sous peine d’exclusion sociale, fichés, dénoncés à la vindicte officielle – celles de l’État et des forces qui le soutiennent, CSP +++ et Bac +++, de droite et de gauche « en même temps », bourgeois technocrates du Figaro et technocrates bourgeois du Monde. En attendant quoi ? D’être harcelés à domicile par les brigades sanitaires ? On se croyait seuls en voyant ce million de récalcitrants céder à la contrainte, souvent la rage au cœur, et se précipiter sur les sites de vaccination, à peine terminé le discours du Médecin-Président, afin d’éviter les représailles. Lire la suite »

Mathieu Slama, Le pass sanitaire introduit une rupture fondamentale dans notre contrat social, 2021

Alors que le chef de l’État a annoncé, le 12 juillet 2021, l’obligation vaccinale pour les personnels de santé et l’extension du passe sanitaire à de nombreuses activités, l’analyste politique Mathieu Slama estime que ces nouvelles mesures sont une aberration éthique, juridique et démocratique.

 

« Partout, nous aurons la même démarche : reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous ».

Cette phrase sidérante a été prononcée par Emmanuel Macron lors de son allocution d’hier soir, qui marque une étape supplémentaire dans le délitement démocratique de notre pays. L’extension du passe sanitaire, en particulier, constitue une atteinte essentielle non seulement à nos libertés, mais à notre contrat social et au concept même de citoyenneté tel qu’il s’est imposé depuis Rousseau. Lire la suite »

Matthieu Amiech, La gestion de la crise sanitaire nous entraîne vers une société-machine, 2021

Pour l’éditeur Matthieu Amiech, penseur critique du développement des technologies, la crise liée au Covid constitue « un effet d’aubaine pour les géants du numérique ». Face à « l’informatisation de toute la vie sociale », face à la mise « à l’arrêt » ou presque de la vie démocratique, les citoyens se retrouvent aujourd’hui « sans défense morale et politique ». Sa réponse : une « désobéissance concertée ».

 

Voilà un an que nous vivons sous le « régime Covid ». Un nouveau régime de relations sociales fait de perte du toucher, de disparition du festif, d’assèchement culturel et de reculs démocratiques. Un régime où le numérique s’impose à tous les niveaux, sans que l’impact écologique de cette mutation ne soit jamais interrogé.

Pour Matthieu Amiech, penseur de longue date du développement des technologies, celle-ci est pourtant profonde. En 2013, déjà, il alertait, dans un ouvrage collectif signé du groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), La Liberté dans le coma – Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, sur les menaces que fait peser la société numérique sur l’égalité et les libertés. Aujourd’hui, il s’alarme de la gestion technocratique et autoritaire de la pandémie.

Coordinateur et cofondateur des éditions La Lenteur, petite maison créée dans le Tarn en 2007, Matthieu Amiech a publié de nombreux textes critiques des évolutions technologiques, de la sphère internet au monde agricole, en passant par le nucléaire, ainsi que des ouvrages traitant d’anarchisme ou d’écologie politique. Entretien. Lire la suite »

Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ? Lire la suite »