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Posts Tagged ‘François Jarrige’

Recension : E. P. Thompson, Misère de la théorie, 2015

18 mars 2017 Laisser un commentaire

Edward P. Thompson, Misère de la théorie. Contre Althusser et le marxisme anti-humaniste, traduit de l’anglais par Alexia Blin, Antony Burlaud, Yohann Douet et Alexandre Féron, Montreuil, L’Échappée, 2015.

L’œuvre historique d’Edward Palmer Thompson (1924-1993), le grand historien marxiste britannique, est désormais bien connue en France, ses principaux travaux sont disponibles et considérés comme des classiques de l’historiographie des XVIIIe et XIXe siècles 1. Quoique traduits tardivement, ses écrits – qu’il s’agisse de sa réflexion sur les classes, sur l’expérience des acteurs, sur le rôle du droit dans les cultures populaires – sont aujourd’hui l’objet de nombreuses discussions et appropriations, notamment dans l’historiographie du XIXe siècle.

Mais cette œuvre brillante reste souvent pensée à l’écart des engagements et prises de positions politiques de son auteur, et une sorte de voile pudique continue de planer sur ses nombreux écrits non historiques, qu’il s’agisse des poèmes, de la science-fiction ou, surtout, des très nombreux textes d’interventions politiques qui ont émaillé son parcours. Car Thompson ne fut jamais un historien comme les autres, un érudit prudent sagement cantonné dans son champ de spécialité. Son travail fut nourrit par ses combats radicaux. De son entrée au parti communiste en 1942 à ses engagements anti-nucléaires des années 1980, il chercha en permanence à comprendre le monde dans lequel il vivait, mais aussi à le transformer en s’appuyant sur l’histoire des luttes passées pour mieux résister aux illusions du présent. Lire la suite…

L’université sous hypnose numérique, 2015

22 septembre 2016 Laisser un commentaire

De quelle université avons-nous besoin ? Un espace émancipateur propice au débat et à la réflexion, où les évolutions du monde sont décryptées autrement que dans l’urgence ? Ou bien un laboratoire pour l’innovation à tout prix, au service de la compétition économique ? La deuxième option est en train de l’emporter sur les ruines de la première.

L’université française et la science qu’elle produit sont en phase de mutation accélérée. Elles sont lancées dans une course effrénée à l’innovation, sans cesse stimulée par les injonctions de l’État et des milieux économiques, ainsi que par la mode des classements internationaux, tel celui de Shanghai 1.

Depuis les années 1980, les innovations et les trajectoires technoscientifiques sont de plus en plus modelées par un nouveau régime de production néolibéral des sciences avec sa flexibilité accrue, sa valorisation des performances à court terme et son pilotage croissant de la recherche par les grandes firmes et les marchés financiers.

Aux États-Unis, les fonds d’origine privée ont dépassé le financement public de la recherche dès les années 1980 et, aujourd’hui, les 500 plus grandes multinationales concentrent 80 % de la recherche industrielle mondiale.

Dans ce contexte « la science », qu’il était possible de définir dans le passé comme un bien public, une source possible de progrès et d’émancipation pour le plus grand nombre, est de plus en plus comprise uniquement comme un instrument de compétitivité, désormais la recherche bascule dans l’« ère de la commercialisation » 2. Lire la suite…

François Jarrige, Les hommes remplacés par des robots, 2014

De plus en plus de tâches sont automatisées, accomplies par des machines. Un gigantesque appareillage technique permet de répondre à nos besoins sans que nous n’ayons à utiliser nos mains ni notre cerveau. Dépendant d’esclaves mécaniques qui produisent à sa place, l’homme sans travail n’a-t-il plus qu’à revendiquer le droit à la paresse ?

Deux économistes américains viennent de publier un ouvrage intrigant et fascinant intitulé Le second âge des machines. Analysant les effets des rapides transformations technologiques en cours avec l’informatisation et l’expansion considérable du numérique, ils proposent une thèse forte : nous serions entrés dans un « deuxième âge des machines » qui se caractériserait par l’automatisation des activités dans lesquelles les humains et les « fonctions cognitives » étaient considérées jusque là comme indispensables. Alors que le premier âge des machines, celui qui s’était engagé avec la « Révolution industrielle » du début du XIXe siècle, se caractérisait par l’automatisation des tâches nécessitant un effort physique, le nouvel âge des machines viserait quant à lui au remplacement des fonctions intellectuelles elles-mêmes.

Pour ces auteurs, compte tenu de l’extension de l’informatisation à des activités toujours plus nombreuses, il semble qu’il n’y ait plus d’obstacle désormais au remplacement des travailleurs dans l’ensemble des secteurs de activités humaines. Si cette analyse n’a rien de neuve, – depuis deux siècles le débat sur les effets des machines ressurgit régulièrement à chaque phase de remodelage du capitalisme et de son appareillage technologique –, elle invite à penser le monde qui est en train de se construire sous nos yeux. Lire la suite…

Recension: Écraseurs! Les méfaits de l’automobile, 2015

25 mars 2016 Laisser un commentaire

Écraseurs !

Les méfaits de l’automobile

documents réunis par Pierre Thiesset,

éd. Le pas de côté, 2015, 334 p., 16 euros.

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Ce livre très riche et foisonnant, dont le titre claque comme un avertissement ou une menace, propose une exploration des premiers temps de l’automobile, entre les années 1880 et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Pierre Thiesset, qui a fondé et anime la jeune maison d’édition Le Pas de côté, s’est visiblement plongé avec délectation dans la presse et la littérature de la mal nommée « Belle Epoque » pour recueillir des centaines de textes et d’images évoquant la vaste controverse qui accompagne, en France, les débuts de l’automobile. En dépit d’essais antérieurs, en général peu concluants, la voiture sans cheval ne commence réellement à prendre son essor que dans les années 1870-1880 lorsque divers constructeurs proposent leurs premiers modèles. Mais durant plusieurs décennies, la nouvelle trajectoire technique reste fragile et vivement contestée, associée à un élitisme illégitime, ou considérée comme trop dangereuse, voire parfaitement irrationnelle. L’histoire des débuts de l’automobile et de la motorisation des transports terrestres a déjà suscité de nombreux travaux qui ont montré la complexité et les ambivalences du processus. La vision héroïque de l’automobile s’imposant naturellement comme un prodige technologique ardemment désiré par les populations ne tient plus. Lire la suite…

François Jarrige, La longue agonie de la « République » des ouvriers papetiers, 2011

17 mars 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Au début du XIXe siècle en France, les compagnons papetiers – ce « corps républicain » dénoncé au XVIIIe siècle par les autorités – continuent d’entretenir une insubordination permanente pour défendre leur bon droit. Les modes, coutumes et rituels propres à ce groupe ont forgé son identité sociale et politique à l’époque moderne ; ils lui ont donné des armes pour contrôler le marché du travail et l’organisation de la production. Mais cette quête d’autonomie de la main-d’œuvre et son insubordination apparaissent de plus en plus intolérables aux fabricants et à l’État. Dès lors, la souveraineté du métier va peut à peut être défaite et normalisée par l’intervention conjointe des régulations juridiques et des bouleversements techniques qui accompagnent l’industrialisation. Face à cette situation, la main-d’œuvre s’efforce en 1830 de réinscrire ses revendications dans le cadre d’une souveraineté politique instituée en s’adressant au Parlement. De la défense de la souveraineté corporative à l’affirmation du principe abstrait de souveraineté populaire, il s’agit de voir comment les acteurs utilisent le contexte politique pour promouvoir leurs revendications. Lire la suite…

François Jarrige, Le mauvais genre de la machine, 2007

10 mars 2016 Laisser un commentaire

Résumé

Au XIXe siècle, « l’ancien régime typographique » laisse la place à l’ère des productions imprimées industrielles. Si l’impression se transforme rapidement dès la première moitié du XIXe siècle, le travail d’assemblage des caractères en plomb réalisé par le compositeur change peu avant l’introduction des linotypes au tournant du XXe siècle. Cette stabilité du système technique, généralement expliquée par l’imperfection des méthodes de composition mécanique, s’enracine en réalité dans la complexité des rapports sociaux et des enjeux culturels soulevés par les nouveaux procédés. En France en effet, comme en Angleterre, les premières machines à composer mises au point au cours des années 1840 sont précocement associées au travail des femmes. Les fabricants jouent de cette identification pour promouvoir des machines permettant d’utiliser une main-d’œuvre bon marché. De leur côté, les ouvriers du livre instrumentalisent la dimension sexuée des artefacts techniques pour préserver l’espace de travail. Ni transformation inexorable, ni impossibilité technique, le changement des méthodes de composition émerge finalement au terme d’un processus lent d’acclimatation et de négociation entre les différents acteurs du monde de l’imprimerie. Lire la suite…

Patrick Marcolini, L’extrême droite est-elle technocritique?, 2014

16 décembre 2015 Laisser un commentaire

Il n’est pas rare pour des critiques de la technique de se faire accuser de fascisme, quand bien même les valeurs d’égalité et d’autonomie collective sous-tendraient leur analyse. Quel rapport l’extrême droite, au contraire, entretient-elle avec la modernité et la technologie ?

L’historien François Jarrige a récemment fait paraître une volumineuse histoire des « technocritiques », retraçant l’action de toutes celles et tous ceux qui, dans les deux derniers siècles, ont dénoncé le caractère néfaste des technologies de leur temps et tenté d’en enrayer les effets dévastateurs : briseurs de machines, utopistes sociaux, critiques philosophiques de la modernité, communautés alternatives, mouvements écologistes radicaux et autres groupes anti-industriels. Ce travail ne se borne pas à faire émerger des archives les figures de résistances au « progrès » technique beaucoup plus nombreuses et vigoureuses que l’historiographie classique ne le laissait croire. En exposant leurs raisons et en montrant leur clairvoyance face à des processus sociaux et environnementaux dont nous voyons aujourd’hui l’aboutissement désastreux, il réhabilite une critique de la société industrielle sur laquelle pesaient jusque-là de graves soupçons. En effet, pour reprendre les mots de François Jarrige :

« Dans le champ politique, la technocritique n’a bonne presse ni à gauche ni à droite. Pour la droite libérale, elle est le nouveau visage d’une obsession régulatrice tentant de brider la libre entreprise et le progrès. A gauche subsiste l’idée que “des pensées conservatrices, voire réactionnaires, alimentent aujourd’hui encore certaines actions technophobes”. »

François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, éd. La Découverte, 2014, p. 335-336.

Effectivement, pour une partie de la gauche, y compris de la gauche anticapitaliste, dès qu’on critique la technoscience, l’idéologie du progrès ou la société industrielle, le spectre de l’extrême droite n’est pas loin… Mais ce rapprochement est-il fondé ? L’extrême droite a-t-elle véritablement procédé à une critique de la science et de la technique modernes ? Lire la suite…

François Jarrige, Un socialisme anti-industriel, 2015

18 septembre 2015 Laisser un commentaire

Le socialisme n’a pas toujours été cette écrasante idéologie productivité obsédée par la compétitivité et la relance de la croissance et favorable à l’éradication de la paysannerie. À ses débuts, le socialisme comptait des franges anti-industrielles qui s’attaquaient au mythe du progrès et défendaient une voie faite de sobriété et de solidarité.

Il semble évident que le « socialisme » est désormais devenu une catégorie vide, manipulée par des technocrates et des politiciens professionnels, largement issus des classes dominantes, incapables de penser d’autres futurs que ceux des grandes entreprises multinationales. Aujourd’hui, le langage est atrophié par la publicité et le bavardage numérique. La prolifération des oxymores creux qui dissimulent les problèmes plutôt qu’ils n’aident à les résoudre – comme « développement durable », « croissance verte » – en est un indice. Le « socialisme » est l’un de ces mots devenus vides à force d’être tiraillés entre des directions si contraires. Pour certains, la décroissance – et même plus largement l’écologie politique – serait de droite car « réactionnaire » et « primitiviste », disent-ils.

À l’inverse, de multiples initiatives visent à réinventer un « éco-socialisme » qui réconcilierait le rouge et le vert, en défendant une écologie sociale contre l’écologie technocratique – qui souhaite avant tout sauver le capitalisme – ou l’écologie purement naturaliste – soucieuse de préserver la nature sans penser les rapports sociaux. Certains trouveront sans doute ces débats inutiles, je les crois essentiels car nous vivons un moment décisif de réinvention du langage. Or le langage construit le milieu dans lequel nous vivons, il modèle le champ des possibles, façonne nos imaginaires. La force de la notion de décroissance est précisément d’avoir introduit un mot neuf dans le débat, d’obliger à repenser les vieux clivages, pour mieux réinventer un futur que beaucoup présentent comme inéluctable. Comme le mot socialisme à ses débuts, celui de décroissance reste incertain, polémique et scandaleux, étirable dans des directions contraires. C’est sa force et sa richesse de ne pas être enfermé dans une doxa sclérosante, tout en offrant un vocabulaire alternatif à la novlangue envahissante du management. Lire la suite…

François Jarrige, Contre les ravages des barrages, 2015

9 septembre 2015 Laisser un commentaire

Depuis plusieurs mois, la question des barrages a surgi au grand jour à la faveur de l’affaire de Sivens qui a vu la mort tragique d’un manifestant, Rémi Fraisse, tué par la police.

Cette affaire a depuis pris une ampleur considérable, au grand désespoir des notables locaux et des élites productivistes sidérés de voir leur projet d’aménagement ainsi contesté. Tout ou presque a déjà été dit sur les circonstances de cette lutte, sur les lacunes du projet, sur ses aberrations environnementales, sur les impasses de l’irrigation du maïs dans le Sud-Ouest, sur l’absence de démocratie qui accompagne un peu partout les grands chantiers inutiles et imposés. Mais peut-être est-il temps de s’éloigner un instant de la désormais célèbre zone humide du Testet, dans le Tarn, pour interroger de façon plus globale la question des barrages, ce que recouvre ce terme, pour examiner aussi les luttes qui n’ont cessé d’accompagner ces grands édifices de la modernité et du pouvoir.

Un barrage désigne une structure construite en travers d’un cours d’eau afin d’en retenir l’eau, pour la stocker ou pour créer une chute. Les plus anciens barrages connus remontent à plusieurs milliers d’année en Égypte, en Chine ou en Mésopotamie. Jusqu’à la fin du XIXe siècle toutefois, leur taille demeurait limitée par les contraintes de construction en terre et en pierre. Par la suite, l’évolution du génie civil, des techniques, et de la science de l’hydraulique ont levé toute limite pour imposer des constructions toujours plus gigantesques. Au début du XXe siècle, les anciens barrages utilisés principalement pour l’irrigation ont été dépassés par les nouveaux barrages hydroélectriques qui doivent fournir l’énergie. Depuis les années 1930 et la construction des premiers grands barrages géants aux États-Unis et en Russie – notamment sur le Colorado et la Volga – leur nombre et leur démesure n’a cessé de s’étendre. Ils ont accompagné l’industrialisation du monde et son explosion démographique.

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François Jarrige, Technocritiques, 2014

14 mars 2015 Laisser un commentaire

TechnocritiquesOsez critiquer publiquement la technologie et vous vous retrouverez qualifié d’obscurantiste, de nostalgique de la bougie et de l’âge des cavernes, d’antihumaniste, voire de pétainiste nostalgique du « retour à la terre ». Le philosophe Günter Anders prédisait « une mort intellectuelle, sociale ou médiatique » à ceux qui encourent ce risque.

Or force est de constater que la technocratie qui règne sur le monde, dédiée intégralement à l’efficacité, a effectivement à voir avec un processus de domination totalitaire auquel l’homme est sans cesse condamné à s’adapter. Dans un ouvrage synthétique, intitulé Technocritiques, Du refus des machines à la contestation des technosciences (éd. La Découverte, 2014), l’historien François Jarrige retrace le fil politique des oppositions sociales et intellectuelles aux changements techniques. On y croise luddites et paysans réfractaires, mais aussi un Rousseau qui refuse de croire en la libération du travail par la technique et propose de « proscrire avec soin toute machine qui peut abréger le travail » ; un Charles Fourier, annonciateur du dérèglement climatique ; un Gandhi lecteur de William Morris, John Ruskin et Tolstoï; et aussi Jacques Ellul, les penseurs de la décroissance ou encore Pièces et main-d’œuvre (PMO) ou l’Encyclopédie des Nuisances (EdN).

Discussion avec l’auteur autour de ces résistances qui refusent d’abdiquer face à la captation du futur par la technique. Lire la suite…