Laurence De Cock, École ouverte, 2021

ou le monde parallèle de Jean-Michel Blanquer

Le dernier livre auto-promotionnel de Jean-Michel Blanquer se lit comme un programme électoral, teinté de petits arrangements avec la vérité et sur un ton exagérément lyrique. Son titre, École ouverte, joue de la polysémie pour défendre tant l’ouverture des écoles pendant la pandémie que sa vision de « l’école du futur » – une école mondialisée, déshumanisée et guidée par l’impératif de compétitivité.

Entre 2014 et 2018, Jean-Michel Blanquer a successivement publié L’école de la vie, L’école de demain, L’école de la confiance, trois ouvrages qui résument assez bien sa vision de l’école, ses perspectives de carrière et ses desseins programmatiques. Mais on pensait la trilogie achevée. Or un petit dernier vient de voir le jour, pour lequel le ministre de l’Éducation nationale fait des infidélités à son éditeur fétiche Odile Jacob et entre dans la cour de la prestigieuse maison d’édition fondée par Gaston Gallimard. Il faut dire que l’enjeu est important. Il est désormais temps de défendre un bilan qui est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’éducation. Lire la suite »

Alexandre Grothendieck, The New Universal Church, 1971

Science and Scientism

The experimental-deductive method, spectacularly successful for four hundred years, has continually increased its impact on social and daily life, and thus (until recently) its prestige.

At the same time, through a process of “imperialist expansion” which needs closer analysis, science has generated an ideology of its own, which we may call scientism. This ideology has many of the features of a new religion. The influence it exercises over the public derives from the authority of science, through science’s successes. It is now firmly implanted in all countries of the world, both in capitalist and so-called socialist countries (with important qualifications in the case of China [1]). It has fax outstripped all traditional religions. It has pervaded education at all levels, from elementary school to university, as well as post-scholastic professional life. In varying forms and intensities, it is dominant in all social classes; it is strongest in the more developed countries, within the intellectual professions, and within the most esoteric fields of study [2]. Lire la suite »

Francis Chateauraynaud, Des prises sur le futur, 2012

Regard analytique sur l’activité visionnaire

En l’an 2010, Frank Fenner, microbiologiste historique de l’Université nationale australienne, n’a nul besoin d’invoquer les cycles du calendrier Maya pour annoncer la disparition de l’Humanité d’ici une centaine d’années [1]. Selon lui, « l’espèce humaine va s’éteindre » car elle est incapable de surmonter son « explosion démographique » et la consommation « débridée » qu’elle implique. Faire machine arrière est impossible car « il est déjà trop tard ».

Face à une telle prédiction, il y a plusieurs interprétations en concurrence : on peut évidemment qualifier cette annonce de prophétie de malheur et la discréditer d’autant plus facilement que peu de survivants en éprouveront la validité ; on peut aussi la considérer sous l’angle de l’heuristique de la peur (Hans Jonas) et l’entendre comme un type d’injonction paradoxale, aujourd’hui banalisée, visant à faire craindre le pire pour obtenir un réveil des consciences, Fenner rejoignant ainsi les adeptes du catastrophisme éclairé [Dupuy, 2002] ; il est également possible de la poser comme la borne haute d’un espace de conjectures au centre duquel figure une pluralité de scénarios élaborés à partir de modèles compatibles avec le raisonnement scientifique, dès lors que les paramètres sont réalistes et discutables. Si le scepticisme est de mise quant à la possibilité de fonder toute vision du futur de grande ampleur, il y a moyen de se placer en amont en examinant les modalités de l’activité visionnaire. Lire la suite »

Philippe Oberlé, Half-Earth : sanctuariser la moitié de la Terre, 2021

un projet utopique, écofasciste et technocratique

Dans son livre Half-Earth : Our Planet’s Fight for Life [Demi-Terre : le combat de notre planète pour la vie] paru en 2016, le célèbre biologiste Edward Osborne Wilson détaille son plan de sauvetage pour la biosphère. Sa recette ? Sanctuariser au moins la moitié de la planète et utiliser l’innovation technologique pour extraire l’espèce humaine de son milieu naturel. Cette dernière évoluerait alors dans une bulle hors-sol entièrement déconnectée du reste du vivant. Wilson cite quelques-uns des ingrédients de sa solution miracle : création d’un « réseau mondial de réserves naturelles inviolables couvrant [au minimum] la moitié de la surface terrestre » ; biologie synthétique pour optimiser la production de nourriture ; organismes et cultures vivrières génétiquement modifiés ; fermes verticales ; « création de vie artificielle et d’un esprit artificiel » ; installation de milliers de caméras dans les réserves pour des visites virtuelles ; numérisation des relations humaines et des relations humains-nature ; inventorier la totalité de la biosphère grâce à l’intelligence artificielle et aux machines ; et bien d’autres choses effrayantes mais symptomatiques du virus technoscientiste.

Avec son curriculum vitae à rallonge et son discours d’une arrogance extrême, Edward Osborne Wilson apparaît comme un digne représentant de la vermine technocratique. Professeur à Harvard, père fondateur de la sociobiologie et de la biogéographie, inventeur du terme « biodiversité », récipiendaire de deux prix Pullitzer dont un pour son livre On Human Nature [Sur la nature humaine], et membre de l’Académie états-unienne des Arts et des Sciences, Wilson a été élu en 1995 par le Time Magazine comme l’un des vingt-cinq États-Uniens les plus influents. En 2005, la revue Foreign Policy le comptait parmi les cent intellectuels les plus importants [1]. Autre preuve de sa consécration par la culture dominante, E.O. Wilson a donné son nom à une fondation œuvrant pour la biodiversité. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Le miroir, la cornue et la pierre de touche, 2010

Que peut la littérature pour la science ?

La science, on ne le dira jamais assez, est jeune – en tout cas si l’on entend sous ce mot, « science », le mode présent de production des connaissances que nous appelons scientifiques, et pas seulement ces connaissances elles-mêmes. Car c’est bien la façon dont nous faisons la science, et ce que nous en faisons, qui nous pose tant de redoutables problèmes aujourd’hui. On ne saurait guère, pour remonter aux origines de cette science, de notre science, retourner en deçà du XVIIe siècle et de sa révolution souvent appelée « galiléenne », à si juste titre. La science est jeune, donc. Nouvelle venue dans le concert des arts et métiers, elle a besoin d’être éduquée, cultivée, policée. Encore adolescente, elle peut mal tourner. Elle a besoin de savoir qui elle est, de prendre une pleine conscience de sa nature propre, pour connaître ses limites et dompter ses tentations.

Dans cette « mise en culture » [1], un rôle majeur revient, bien sûr, à la littérature : parce qu’elle apporte « ce qu’elle seule peut donner aux lecteurs : une connaissance approfondie, plus complexe, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition, de ce qu’est leur vie » [2]. En un temps où notre condition, notre vie sont soumises de plein fouet à l’impact de la technoscience, la littérature peut nous en donner une connaissance « plus complexe et plus juste » que beaucoup d’analyses théoriques, qu’elles soient historiques, épistémologiques ou sociologiques. Et cela vaut d’abord pour les scientifiques, dont l’enfermement dans leurs laboratoires ne facilite guère la prise de conscience. Ce qui suit peut ainsi être conçu comme une contribution à la mise en œuvre du « Connais-toi toi-même » socratique, à l’usage des scientifiques et – qui peut le plus, peut le moins ! – des profanes.

C’est donc délibérément que je m’intéresserai plus à ce que la littérature peut donner à la science qu’à ce qu’elle lui prend. Depuis longtemps, certes, la pratique littéraire a puisé dans l’activité scientifique nombre d’images, de métaphores, de modèles, de formes – et de nombreuses études ont été consacrées à ces emprunts. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

Robert Musil, La science sourit dans sa barbe, 1930

La science sourit dans sa barbe, ou :
Première rencontre circonstanciée avec le Mal

Il nous faut maintenant ajouter quelques mots à propos d’un sourire, et qui plus est, d’un sourire d’hommes, accompagné de la barbe indispensable à cette activité d’homme qu’on appelle sourire-dans-sa-barbe : il s’agit du sourire des savants qui avaient donné suite à l’invitation de Diotime et écoutaient parler les illustres beaux esprits. Quoiqu’ils sourissent, gardons-nous bien de croire que ce fût avec ironie.

Tout au contraire, c’était leur façon d’exprimer la vénération et l’incompétence dont on a déjà parlé. Mais gardons-nous aussi d’en être dupes. Dans leur conscience, c’était sans doute vrai, mais dans leur subconscient, pour user d’un terme devenu courant, ou, pour mieux dire, dans leur état général, c’étaient des hommes chez qui grondait, comme le feu sous le chaudron, une certaine tendance au Mal.

Bien entendu, cette remarque semble paradoxale, et un professeur d’Université en présence duquel on la risquerait répliquerait probablement qu’il se contente de servir la Vérité et le Progrès, et ne veut rien savoir d’autre : c’est là l’idéologie de sa profession. Toutes les idéologies de profession sont évidemment nobles ; les chasseurs, par exemple, bien loin de s’intituler « bouchers des forêts », se proclament très haut « Amis officiels des animaux et de la nature », de même que les commerçants défendent le principe du profit honorable et que les voleurs, à leur tour, adoptent le dieu des commerçants, à savoir le distingué promoteur de la concorde universelle, l’international Mercure. Il ne faut donc pas faire trop de cas de la forme que prend une activité quelconque dans la conscience de ceux qui l’exercent. Lire la suite »

Jean-Marc Mandosio, Heidegger ou comment ne pas penser la technique, 2014

Derrière le jargon heideggérien, ses questionnements parsemés de citations poétiques et ses étymologies fantaisistes, il n’y a pas grand-chose de sérieux ni de consistant.

 

On discute depuis des années du degré d’adhésion de Martin Heidegger au nazisme (fut-il un peu, beaucoup, passionnément nazi ?), comme si l’évaluation de sa pensée dépendait exclusivement de la réponse à cette question. Mais il y a bien d’autres aspects embarrassants dans son œuvre, qui suffiraient à justifier que l’inclusion de ce personnage dans le canon des grands penseurs soit reconsidérée. Le problème principal est évidemment que la philosophie d’Heidegger est faite en grande partie de jeux de langage et se révèle d’une extrême pauvreté : derrière le jargon heideggérien, ses questionnements parsemés de citations poétiques et ses étymologies fantaisistes faisant dériver l’allemand du grec, il n’y a pas grand-chose de sérieux ni de consistant. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La technoscience étouffera-t-elle la science ?, 2000

Conférence & débat

Présentation

Daniel Borderies : Je vous remercie d’être présent pour la deuxième fois au café des sciences et de la société. Quelques mots pour vous rappeler que ce café se situe au cœur du Sicoval, une communauté de communes du Sud-Est de Toulouse, marquée par une présence très forte des centres de recherche, peuplée de 50 000 habitants, parmi lesquels sont fortement représentées les professions de la recherche, de l’ingénierie et des hautes technologies. C’est donc en quelque sorte un territoire « technoscientifique » et il convient de se poser quelques questions ayant trait à cette problématique. Je voudrais dire aussi que ce campus a été marqué par une forte tradition de critique culturelle et politique, en tout cas vis-à-vis de la science, et ce depuis le séminaire historique « Sciences et Société » des années 1970, en passant par le magazine Transfert, dans les années 1980 ou l’activité syndicale de ces 30 dernières, pour arriver aujourd’hui aux travaux de la mission d’animation des agrobiosciences qui co-organise avec nous le café des Sciences et de la Société, ainsi qu’à la commission culturelle de l’Université Paul-Sabatier et, bien sûr, à la mission actuelle menée dans le cadre du Sicoval. Il s’est ainsi constitué de fait un réseau d’individus qui abordent la science avec une approche critique et politique. […]

Aujourd’hui, nous recevons Jean-Marc Lévy-Leblond. […] Il est un des premiers à avoir ouvert la porte de la critique de la science d’un point de vue interne, c’est-à-dire, en tant que scientifique lui-même, et non d’après une position d’obscurantisme ou de romantisme, et cela dès les années 1960. Depuis une trentaine d’années, il persévère dans cette voie…

Ensuite, il représente ce que la loi de 1982 sur la recherche demandait d’être aux scientifiques : elle définissait, je vous le rappelle, les métiers de la recherche comme participant à une mission d’intérêt national et, parmi les cinq axes de cette mission, figurait la diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique dans toute la population, notamment parmi les jeunes. Quelque 20 ans après, force est de constater qu’ils ont été peu nombreux à s’engager dans cette voie. Lire la suite »

Xavier Guchet, Les technosciences, 2011

essai de définition

Résumé

La notion de technoscience a été proposée à l’origine, dans les années 1970, pour prendre le contre-pied des approches dominantes en philosophie des sciences. À rebours de ces approches traitant la science comme une activité de langage et de représentation, une manipulation de symboles et de théories, il s’agissait de reconnaître l’importance des aspects non conceptuels de la science [Hottois, 1984]. Des travaux se sont multipliés à partir des années 1980, insistant précisément sur ces aspects non langagiers et non symboliques dans les sciences. Toutefois, force est de constater que la notion de technoscience a depuis lors davantage gagné en confusion qu’en précision [Hottois, 2004 ; Sebbah, 2010]. La notion de technoscience a fini par valoir d’abord pour sa charge affective et axiologique, moins pour sa capacité à susciter une élaboration théorique nouvelle de la pratique scientifique.

Cet article entend nuancer ce constat. On soutient :

1) qu’un contexte récent de développements scientifiques et techniques est aujourd’hui l’occasion de renouveler la notion de technoscience, en lui donnant peut-être davantage de précision : ce contexte, c’est celui des nanotechnologies ;

2) que cette notion renouvelée de technoscience est motivée par l’ambition de mieux décrire l’activité scientifique dans tous ses aspects (ce qui était le but initial), mais aussi de mieux comprendre la nature de l’objet technique ;

3) que les significations épistémologiques et politiques de la notion de technoscience ne sont pas mutuellement exclusives : l’enjeu d’une conception renouvelée de cette notion est justement de mieux articuler ces deux significations ;

4) que la philosophie de Gilbert Simondon se révèle particulièrement intéressante dans la perspective de repenser la technoscience. Lire la suite »