Groupe Grothendieck, Bio-objets, les nouvelles frontières du vivant, 2022

Après l’Empire cybernétique (2004), la Société postmortelle (2008) et le Corps-marché (2014), la sociologue des technologies, Céline Lafontaine continue sur la même lancée avec un livre de sociologie critique sur les dernières avancées des biotechnologies humaines.

Dans un essai mêlant philosophie des sciences, sociologie, critique politique, analyse économique, enquête de terrain, la sociologue donne des outils de compréhension de la nouvelle modernité technologique liée aux transformations structurelles du vivant en ce qu’elle appelle des « bio-objets ». Une recension du groupe Grothendieck.
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Gena Corea, Le projet Manhattan de reproduction, 1987

Un jour de 1983, le Docteur Alan DeCherney, membre de l’équipe de fertilisation in vitro à l’école de médecine de l’université de Yale, quitta son bureau pour examiner les ovaires des plus récentes candidates à la fertilisation in vitro – la procédure du « bébé éprouvette ». Comme il se trouvait là, il se mit à penser aux bouleversements que la technologie allait bientôt introduire dans la vie des endocrinologues de la reproduction.

Plus tard, dans un éditorial de la revue Fertility and Sterility à destination de ses collègues, il écrivit :

« Des progrès technologiques majeurs sont apparus dans notre domaine spécialisé, et nous ne pouvons qu’être réconfortés, remplis de joie, et nous considérer comme extrêmement privilégiés de pouvoir travailler à une époque où des progrès aussi importants ont été accomplis. De la même manière que cela devait être stimulant pour Chaucer d’écrire au moment où Gutenberg inventait l’imprimerie ; ce doit l’être d’autant plus aujourd’hui d’être physicien et de travailler sur le projet Manhattan ! »

La comparaison entre la recherche sur les nouvelles technologies de reproduction et le projet Manhattan [nom du programme américain qui lors de la Deuxième Guerre mondiale avait pour objectif la mise au point et la construction des bombes atomiques ; NdE] interpelle et semble, à certains égards, judicieuse. Certainement, dans les deux cas, les chercheurs sont intensément engagés dans un travail de recherche scientifique stimulant à la fois en lui-même et parce que les chercheurs savent qu’ils participent à des événements historiques. Les chercheurs comprennent que grâce à leur travail, ils changeront le monde actuel et celui des générations à venir. Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Robert Edwards, Patrick Steptoe [1] : ces noms sont assurés d’avoir une place dans l’histoire. Lire la suite »

Thomas S. Kuhn, La vérité scientifique n’a pas besoin d’être unique, 1995

Thomas S. Kuhn (1922-1996) a enseigné successivement aux universités Harvard, Berkeley et Princeton, avant de terminer sa carrière au Massachusetts Institute of Technology de Cambridge (Massachusetts). Après avoir consacré en 1957 un travail à La Révolution copernicienne (le Livre de poche, Biblio Essais, 1992), il a publié en 1962 un livre, La Structure des révolutions scientifiques (Flammarion, 1983), qui a durablement marqué l’histoire et la philosophie des sciences. Lire la suite »

Mikhail Bakounine, La Science et l’Anarchie, 1871

extraits de Dieu et l’État

La science comme abstraction

L’idée générale est toujours une abstraction, et, par cela même, en quelque sorte, une négation de la vie réelle. J’ai constaté cette propriété de la pensée humaine, et par conséquent aussi de la science, de ne pouvoir saisir et nommer dans les faits réels que leur sens général, leurs rapports généraux, leurs lois générales; en un mot, ce qui est permanent, dans leurs transformations continues, mais jamais leur côté matériel, individuel, et pour ainsi dire palpitant de réalité et de vie, mais par là même fugitif et insaisissable. La science comprend la pensée de la réalité, non la réalité elle-même, la pensée de la vie, non la vie. Voilà sa limite, la seule limite vraiment infranchissable pour elle, parce qu’elle est fondée sur la nature même de la pensée humaine, qui est l’unique organe de la science. Lire la suite »

Camille Rullán, Se réapproprier la science, 2021

L’affirmation selon laquelle « la science est neutre » est en soi une déclaration politique, qui s’aligne sur les intérêts de la classe dominante. Ce qui est qualifié de politique est ce qui remet en question l’idéologie invisible et hégémonique. D’où la nécessité de comprendre les manières dont le capital et le pouvoir influencent la production, les usages, ainsi que la nature de la science et, de manière plus critique, de réinventer les manières dont nous pratiquons la science. Il n’y a pas de héros qui puisse nous donner cela. Le seul moyen d’avancer est l’action collective.

 

Toutes les cultures ont leurs mythes de la création : le livre de la Genèse, le Rig Veda, le Coatlicue ou même la Destinée Manifeste. Ces histoires expliquent qui nous sommes et comment nous sommes arrivé·es là, révèlent nos préférences et nos préjugés. La science occidentale est apparue en réponse aux mythes pour nous offrir une vision prétendument neutre et non falsifiée des mécanismes internes de la nature. Comme les mythes, la science a ses héros : des personnages (surtout des hommes) qui, souvent à eux seuls, ont découvert des vérités fondamentales sur l’univers. Galilée, Newton, Darwin, Einstein – nous les connaissons. Lire la suite »

Camille Rullán, Se réapproprier la science, 2021

All cultures have creation myths: the book of Genesis, the Rig Veda, Coatlicue or even Manifest Destiny. These stories explain who we are and how we got here, reveal our preferences and prejudices. Western science arose in response to myth to offer us a supposedly value-free, unadulterated view into nature’s inner workings. Like myths, science has its heroes: men (or, mostly men) who, often single-handedly, discover fundamental truths about the universe. Galileo, Newton, Darwin, Einstein—we know who they are. Lire la suite »

José Ardillo, Anarchisme et science, 2010

La philosophie anarchiste a dès l’origine littéralement vénéré la science – aucun doute n’est possible à cet égard. Et pourtant, il ne faut pas oublier que Bakounine lui-même fut un des premiers à attirer l’attention sur les dangers encourus à partir du moment où l’on place une confiance aveugle dans le pouvoir de la science et des scientifiques. Soulignant le risque d’attribuer un trop grand pouvoir à certains groupes d’experts au détriment des capacités de jugement de la majorité des gens, il entrevoyait déjà à son époque comment la science pouvait faire alliance avec les ennemis du peuple en vue de le soumettre toujours plus. Lire la suite »

José Ardillo, La respuesta del anarquismo a la ciencia, 2010

Resulta un lugar común señalar la veneración que desde sus inicios sintió la filosofía anarquista por la Ciencia. Sin embargo, conviene no olvidar que fue el mismo Bakunin uno de los primeros en alertarnos sobre los peligros que podríamos correr al abandonarnos confiadamente al poder de la ciencia y los científicos.
Supo vislumbrar Bakunin el peligro que había en conceder demasiado poder a unos determinados grupos de expertos en detrimento de la capacidad de juicio de las mayorías, anunciando, ya en sus inicios, como la ciencia podía aliarse con los enemigos del pueblo para someter a éste a un mandato más férreo. Pero además, para Bakunin la ciencia tiranizaba la misma realidad, con sus conceptos disecados, aplastando la vitalidad del espíritu humano y su espontaneidad creadora. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La culture scientifique, pourquoi faire ?, 2014

Un communiqué du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche du 30 janvier 2014 m’a incité à reprendre ici le texte d’une intervention faite en 2011 lors des Journées d’études organisées par l’Espace Culture de l’Université de Lille I, alors dirigé avec dynamisme par Nabil El Haggar, sur le thème « Peut-on parler de culture scientifique » ?

Peut-on vraiment parler de culture scientifique ?

Oserai-je avancer que le syntagme de « culture scientifique », cette juxtaposition de deux mots en un seul terme, me paraît doublement inadéquat ?

D’abord, le mot culture tolère mal quelque étiquette ou épithète que ce soit. Dès lors qu’on lui colle un adjectif et qu’on le spécifie, en parlant par exemple de culture littéraire ou de culture musicale, on perd ce qui fait l’essentiel de la notion de culture, c’est à dire la capacité à lier différentes formes de pratiques humaines. La culture est, comme ce que souhaite être la République française, une et indivisible. En la spécialisant, en la cantonnant, on la mutile. Lire la suite »

Dominique Pestre, Dix thèses sur les sciences, la recherche scientifique et le monde social, 2010

Ce texte, qui porte sur les sciences, la recherche et l’univers social, économique et politique de l’après-guerre à nos jours est, par définition, assez ambitieux. Il est aussi composite. La raison en est que les dix thèses qu’il propose oscillent entre des considérations générales sur ce qui définit les sciences et leur place dans l’ordre social de la modernité (une série de préalables qui font le cœur des trois premières thèses) et des thèses qui considèrent les régimes de sciences en société qui sont ou ont été les nôtres depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est aussi composite en ceci que le texte considère les transformations de ces régimes à l’échelle globale, mais qu’il insiste sur l’exemple français dans les thèses quatre et cinq – ce qui se justifie par le contexte qui est le leur, les années 1945-1975.

Ces dix thèses sont regroupées en quatre thématiques. Les trois premières sont propédeutiques et portent sur « la science moderne » dans son rapport nouveau aux techniques, à l’économique et au politique. Suivent deux thèses qui portent sur les trente années d’après-guerre, puis trois qui regardent les changements qui se sont fait jour depuis. Les deux dernières thèses sont centrées sur les nouvelles définitions de l’université d’une part, du « bon savoir » de l’autre, modes et normes que nos gouvernants cherchent à faire prévaloir aujourd’hui [1]. Lire la suite »