Remise des diplômes AgroParisTech, Appel à déserter, 2022

Huit jeunes ingénieur.es d’AgroParisTech ont appelé leurs camarades de promotion à déserter de leurs « jobs destructeurs » et à ouvrir « d’autre voies », lors de leur cérémonie de remise de diplôme, le 30 avril. Nous publions leur déclaration.

Les diplômé.es de 2022 sont aujourd’hui réuni.es une dernière fois après trois ou quatre années à AgroParisTech. Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fières et méritantes d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. Nous ne nous considérons pas comme les « Talents d’une planète soutenable » [nouvelle devise d’AgroParisTech].

Nous ne voyons pas les ravages écologiques et sociaux comme des « enjeux » ou des « défis » auxquels nous devrions trouver des « solutions » en tant qu’ingénieures. Nous ne croyons pas que nous avons besoin de « toutes les agricultures ». Nous voyons plutôt que l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre. Nous ne voyons pas les sciences et techniques comme neutres et apolitiques. Nous pensons que l’innovation technologique ou les start-up ne sauveront rien d’autre que le capitalisme. Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte. Ni à la « transition écologique », une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu’on se débarrasse de l’ordre social dominant.Lire la suite »

Sam Kriss, Fuck the moon !, 2015

Manifeste du Comité pour l’abolition de l’Espace

 

« Nique la Lune ! », tel est le slogan du Comité pour l’abolition de l’Espace, qui a traversé les siècles et dont on ignorait tout jusqu’à ce qu’un mystérieux manifeste soit récemment trouvé sur un banc de la gare Victoria, à Londres. Sa rédaction est attribuée au journaliste anglais Sam Kriss.

 

Il n’y a rien là-bas

Ils nous ont trompés. C’est un mensonge cruel et glaçant, si vaste et répandu qu’il a fini par ne plus être perceptible et par devenir le substrat invisible de la vie quotidienne. C’est un mensonge politique. Ils nous ont fait croire que l’Espace était beau.

Ils nous ont montré des nébuleuses, d’immenses nuages rose et bleu coiffés de tresses étoilées violettes, se développant au rythme de l’infinité cosmique jusqu’à adopter des formes génitales – des bites et des chattes larges de plusieurs années-lumière. Ils ont accolé à ces images des citations, petites flaques sémantiques destinées à nous faire croire que les galaxies s’adressaient à nous jusque dans les profondeurs de notre solitude, chuchotant à travers un infini brumeux. Leur message : vous êtes supérieurs à tous les autres, parce que, bordel, qu’est-ce que vous aimez la science. Lire la suite »

Sam Kriss, Manifesto of the Committee to Abolish Outer Space, 2015

There’s nothing there already.

We have been lied to, subjected to a cruel and chilly lie, one so vast and total it’s no longer fully perceivable but has turned into the unseen substrate of everyday life. It’s a political lie. They told us that outer space is beautiful.

They showed us nebulae, big pink and blue clouds draped in braids of purple stars, always resolving themselves at the pace of cosmic infinity into genital forms, cocks and cunts light years wide. They superimposed puddle-thin quotes over these pictures, so that the galaxies could speak to you in the depths of your loneliness, whispering from across a trackless infinity that you’re so much better than everyone else, because you fucking love science. The words are lies, the colors are lies, the nebulae are lies. These images are collated and pigmented by computers; they’re not a scene you could ever see out the porthole of your spaceship. Space isn’t even ugly; it isn’t anything. It’s a dead black void scattered with a few grey rocks, and they crash into each other according to a precise mathematical senselessness until all that’s left is dust. Lire la suite »

Cambourakis & Guérin, If you love this planet, 2020

Des femmes contre le nucléaire

 

Comment construire une position antinucléaire à partir des questionnements féministes ? Dans les années 1970, elles furent peu nombreuses à chercher cette articulation et leurs efforts ont été largement oubliés. Pourtant, ces positions méconnues et ces combats constituent aujourd’hui un héritage à réinvestir.

 

Au départ de cet article écrit à quatre mains, il y a des paysages traversés au détour de nos existences : les falaises du Nez de Jobourg près de La Hague pour l’une, les lumières électriques du laboratoire de l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs (ANDRA) éclairant tout Bure la nuit pour l’autre. Le souvenir de rochers au milieu desquels on rit, la mer avec laquelle on s’éclabousse, des corps déliés au soleil, une impression de vie sauvage loin des pavillons de banlieue. Et puis un jour, quelque chose se précise dans le paysage, une usine de retraitement de déchets nucléaires dans le lointain, des histoires de luttes bretonnes appartenant au passé, une photo eighties de femmes encerclant un camp militaire. C’est un paysage de science-fiction que l’on apprend à aimer puis une série policière qui nous lie, une prison à ciel ouvert. Au milieu des champs de monoculture, des rondes des gendarmes et de la valse infernale des procès. C’est là où nous avons tenté, où nous tentons encore, d’habiter les ruines, nous, enfants des déchets nucléaires. Lire la suite »

Claude Alvares, Science, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Je suis né dans une culture qui continue à exercer une plus grande influence et un plus grand pouvoir sur les comportements que la science moderne ne le fait, ou ne le fera jamais. Si ceci est bien compris, alors cette notice nécrologique ne paraîtra ni scandaleuse ni calomniatrice. Toute culture enjoint ses membres à faire preuve de respect à l’égard de certaines entités. La science moderne ne trouve pas sa place dans notre panthéon.

Loin de là. De ce côté-ci de Suez, en fait, la science moderne apparaît comme une marque de dentifrice importée. Elle contient des promesses raffinées, beaucoup de douceur et de charme. On peut l’utiliser, on l’utilise souvent (souvent inutilement), mais on peut s’en passer à tout moment, précisément parce qu’elle n’a pas encore beaucoup de rapport avec la vie. Lire la suite »

Claude Alvares, Science, 1992

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power

 

I was born into a culture that continues to exercise greater influence and power over behaviour than modern science does, or will ever do. If that were properly understood, then this obituary would not appear either scandalous or scurrilous. Every culture enjoins its members to maintain respect for certain entities. Modern science does not find a place in our pantheon.

Far from it. From this side of Suez, in fact, modern science appears akin to an imported brand of toothpaste. It contains elaborate promises and much sweetness and glamour. It can be used, is often used (many times pointlessly), yet can be dispensed with at any time precisely because it is still largely irrelevant to life. Lire la suite »

Claude Alvares, Ciencia, 1992

Diccionario del desarrollo,
Una guía del conocimiento como poder

 

Nací en una cultura que continúa ej erciendo una influencia y un poder sobre el comportamiento, mayores que la que logra o logrará nunca la ciencia moderna. Si eso fuese adecuadamente entendido, entonces este obituario no parecería escandaloso ni insolente. Cada cultura impone a sus miembros respeto por ciertas entidades. La ciencia moderna no tiene lugar en nuestro panteón.

Lejos de eso. Desde este lado de Suez, en efecto, la ciencia moderna se asemeja a una marca importada de pasta dental. Contiene elaboradas promesas y mucha dulzura y atractivo. Puede usarse y es usada con frecuencia (muchas veces sin ton ni son); aún así, puede dispensarse de ella en cualquier momento, precisamente porque es aún, en gran medida, irrelevante para la vida.
Lire la suite »

Daniel Cérézuelle, Jean Brun et la généalogie du transhumanisme, 2019

Si depuis une quinzaine d’années on parle beaucoup du transhumanisme, il ne faut pas oublier que ce terme apparaît déjà en France à la fin des années 1930 dans des cercles intéressés par l’évolutionnisme, tant dans la version spiritualiste proposée par le père Teilhard de Chardin que dans la version scientiste du biologiste Julian Huxley (tenant d’une métaphysique pan-psychiste et apôtre d’une sorte de religion scientifique sans révélation). Dard et Moatti [1] ont montré que le terme « transhumanisme » apparaît en 1939 sous la plume de l’ingénieur économiste Jean Coutrot, théoricien et prophète d’une organisation rationnelle de l’économie et de l’humanité. Mais si l’usage du mot semble moderne, il ne fait que sanctionner l’émergence d’une mythologie transhumaniste et techniciste qui, elle, est beaucoup plus ancienne. « Nous sommes fatigués de l’homme », écrivait Nietzsche, bien avant les transhumanistes contemporains. Lire la suite »

Michel Tibon-Cornillot, La numérisation générale et son avatar biométrique, 2006

Jeudi 17 novembre, une vingtaine de personnes ont mené une action contre la biométrie au prestigieux lycée de la Vallée de Chevreuse, situé dans la technopole de Saclay, en région parisienne. A l’heure du déjeuner, les appareils biométriques situés dans la cantine scolaire ont été totalement détruits à coup de masse. C’est le développement et la diffusion de ces technologies qui sont contestés en actes pour la première fois en France. Deux étudiantes parisiennes de 22 et 24 ans et un jeune homme sans profession de 26 ans ont été interpellés et ont été jugés le 20 janvier 2006 au T.G.I d’Evry pour dégradation de biens en réunion. Voici le texte de l’intervention de Michel Tibon-cornillot :

 

Je désire présenter devant vous les motifs qui m’ont amené à témoigner en faveur des trois étudiantes et étudiants poursuivis. Cette démarche s’inscrit aussi dans le contexte actuel marqué par le développement rapide des machines et techniques biométriques, la faiblesse des débats publics liée à un vide juridique important et surtout par l’afflux massif d’investissements financiers et industriels.Lire la suite »

Moins !, L’école : vers un enfermement dans le numérique ?, 2021

Présentation du dossier

Aujourd’hui, de plus en plus rares, nous semble-t-il, sont les milieux professionnels qui réfléchissent et s’organisent collectivement pour exiger le maintien ou le retour de conditions de travail dignes, définies d’une part, par un revenu, des droits et une protection acceptables, et d’autre part, par une liberté et une autonomie professionnelles, un sens et un rôle joués pour la collectivité. Pourtant, force est de reconnaître que nombre d’entre nous ne peut se targuer d’avoir un emploi digne, selon cette définition.

Pourquoi alors si peu de signes témoignent-ils d’une volonté de se concerter, d’échanger, de partager, de réfléchir, en tant que « corps de métier », sur ses conditions professionnelles ? Comment faut-il comprendre la résignation affichée sur nos lieux de travail face à nos supérieurs, qu’ils soient chefs d’entreprise ou membres du personnel politique ? Lire la suite »