Nicole Athea, Médicalisation de la vie reproductive des femmes, 2020

Quelques aspects

Le lien entre le corps et le politique se décline sous de nombreux aspects : l’un d’entre eux est celui de la médicalisation, qui est de plus en plus étendue et concerne aujourd’hui tous les aspects de la vie de chacun, y compris la plus intime. Derrière cette médicalisation, certains philosophes voient se cacher un ou des pouvoirs qui assurent leur domination par une normalisation préventive des individus, normalisation agissant par l’intériorisation d’une norme sociale que ces pouvoirs, pour l’essentiel, créent. Selon eux, cette évolution n’a cessé de croître avec l’accélération du développement technologique observé de façon générale dans notre société depuis les années 1950-1960, et qui a participé à étendre les champs de la médicalisation. Lire la suite »

Jean-Pierre Berlan, En finir avec la gratuité, 2006

En rédigeant une lettre à mon député sur la coexistence entre chimères génétiques et cultures ordinaires (que le Parlement va discuter), je me suis rendu compte que nous sommes confrontés à une offensive soigneusement coordonnée de l’Etat, des transnationales des nécrotechnologies, et bien entendu, de la Commission. Il n’y a guère de doute que cette offensive ne concerne pas seulement la France et qu’elle est planétaire.

Cette offensive dont la dernière manifestation est l’envoi d’huissiers au domicile de Gilles Lemaire (et certainement à celui des autres faucheurs volontaires), vise à disperser les opposants aux nécrotechnologies sur une série de fronts (étiquetage et taux de contamination tolérable ; coexistence avec ses différents leurres comme les distances devant séparer les cultures, le taux de pollution génétique admissibles pour les semences – comme par hasard sort une étude Inra/Union Européenne qui montre que la coexistence peut-être aisément organisée !), l’indemnisation des victimes des contaminations, la transparence et l’information du public ; les controverses interminables sur les risques, comme si dans un domaine où la science est ignorance, il fallait s’en remettre aux opinions de scientifiques sous influence et comme s’il s’agissait d’une question de sound science comme le voudrait le gouvernement US ; les procès à répétition, les poursuites des faucheurs, les amendes à la Conf’ ; la campagne de publicité pour les agrotoxiques, etc). Lire la suite »

Radio: Céline Lafontaine, Bio-objets et civilisation in vitro, 2021

Céline Lafontaine présente son ouvrage Bio-objets, Les nouvelles frontières du vivant, publié aux éditions du Seuil en mars 2021. Conférence donnée à l’Institut de recherches sociologiques UniGe de Genève en octobre 2021.

A l’heure où l’on s’inquiète de l’avenir de la biodiversité, de nouvelles formes de vie éclosent chaque jour dans les laboratoires du monde globalisé. À mi-chemin entre le biologique et l’artificiel, les bio-objets (gamètes, embryons, cellules souches) sont les descendants directs des technologies in vitro qui ont permis de cultiver des cellules et des tissus vivants. Or ces entités biologiques sont, malgré leur omniprésence, des objets insaisissables dont la vitalité brouille de manière concrète le découpage culturel entre sujet et objet, entre nature et artifice, entre humain et non-humain. Dotés d’une très grande plasticité, ils peuvent être congelés, modifiés, transplantés, transportés et échangés. En quoi leur production croissante transforme notre rapport au vivant et à l’identité corporelle ? Quelles implications matérielles, économiques, sociales et culturelles sous-tendent leur prolifération ?

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°76,
diffusée sur Radio Zinzine en juin 2022. Lire la suite »

Nicolas Bonanni, Que défaire ?, 2022

Nicolas Bonanni a publié un petit ouvrage intitulé Que défaire ? pour retrouver des perspectives révolutionnaires aux éditions Le Monde à l’envers en mars 2022 (100 pages, 6 euros). Voici quelques extraits de l’introduction.

Nous sommes nombreux et nombreuses à fréquenter les manifs rituelles «salaires, retraites, pouvoir d’achat» qui rythment la vie militante, pour empêcher le gouvernement de détricoter le système de retraites ou le droit du travail. On se retrouve aussi dans les manifs contre l’extrême droite, pour le droit au logement, dans les AG à la Bourse du travail, les rassemblements pour les droits des sans-papiers, les manifs à vélo en soutien à Notre-Dame-des-Landes, la défense des services publics, etc. L’étiquette qui réunit toutes ces luttes, qui nous réunit: l’anticapitalisme. On conteste le règne du capital sur le monde, on voudrait défaire le capitalisme, on voudrait établir d’autres rapports sociaux, plus égalitaires; ne pas laisser les profits et le «chacun pour soi» prendre toute la place. À la froide rationalité des actionnaires, nous préférons les valeurs de liberté, d’égalité, de dignité et de justice. […]

Mais on a surtout l’impression de limiter la casse. On a du mal à dessiner un espoir au milieu de la glaciation libérale : l’horizon semble bouché, et s’incarne par des duels Macron / Le Pen au deuxième tour. Nous nous sentons coincés entre les partisans du chacun pour soi et ceux du chacun chez soi. L’enfer. […] Lire la suite »

Sam Kriss, Fuck the moon !, 2015

Manifeste du Comité pour l’abolition de l’Espace

 

« Nique la Lune ! », tel est le slogan du Comité pour l’abolition de l’Espace, qui a traversé les siècles et dont on ignorait tout jusqu’à ce qu’un mystérieux manifeste soit récemment trouvé sur un banc de la gare Victoria, à Londres. Sa rédaction est attribuée au journaliste anglais Sam Kriss.

 

Il n’y a rien là-bas

Ils nous ont trompés. C’est un mensonge cruel et glaçant, si vaste et répandu qu’il a fini par ne plus être perceptible et par devenir le substrat invisible de la vie quotidienne. C’est un mensonge politique. Ils nous ont fait croire que l’Espace était beau.

Ils nous ont montré des nébuleuses, d’immenses nuages rose et bleu coiffés de tresses étoilées violettes, se développant au rythme de l’infinité cosmique jusqu’à adopter des formes génitales – des bites et des chattes larges de plusieurs années-lumière. Ils ont accolé à ces images des citations, petites flaques sémantiques destinées à nous faire croire que les galaxies s’adressaient à nous jusque dans les profondeurs de notre solitude, chuchotant à travers un infini brumeux. Leur message : vous êtes supérieurs à tous les autres, parce que, bordel, qu’est-ce que vous aimez la science. Lire la suite »

Sam Kriss, Manifesto of the Committee to Abolish Outer Space, 2015

There’s nothing there already.

We have been lied to, subjected to a cruel and chilly lie, one so vast and total it’s no longer fully perceivable but has turned into the unseen substrate of everyday life. It’s a political lie. They told us that outer space is beautiful.

They showed us nebulae, big pink and blue clouds draped in braids of purple stars, always resolving themselves at the pace of cosmic infinity into genital forms, cocks and cunts light years wide. They superimposed puddle-thin quotes over these pictures, so that the galaxies could speak to you in the depths of your loneliness, whispering from across a trackless infinity that you’re so much better than everyone else, because you fucking love science. The words are lies, the colors are lies, the nebulae are lies. These images are collated and pigmented by computers; they’re not a scene you could ever see out the porthole of your spaceship. Space isn’t even ugly; it isn’t anything. It’s a dead black void scattered with a few grey rocks, and they crash into each other according to a precise mathematical senselessness until all that’s left is dust. Lire la suite »

Philippe Bihouix, Des limites de l’économie circulaire, 2011

la question des métaux

« Au fil du temps, même l’or et les métaux se désagrègent,
les plus hautes montagnes s’érodent,
toute chose qui a forme se détruit facilement »

Zhang Zai, philosophe chinois (1020-1078).

La sagesse orientale oubliée, les métaux sont réputés recyclables à l’infini, donc futurs champions de l’économie circulaire à venir.

La réalité est moins rose, car les métaux sont malheureusement, au même titre que les énergies fossiles, des ressources non renouvelables, dont nous faisons un gâchis immense au détriment des générations futures. En faire le constat nous oblige à repenser de manière fondamentale notre société industrielle et son avenir. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER : une dérive systémique, 2022

Comme tous les grands projets technologiques, le réacteur expérimental de fusion nucléaire ITER a atteint son point de non retour : trop d’argent a déjà été investi pour arrêter le projet, les difficultés se multiplient et nécessitent de plus en plus d’argent pour simplement pouvoir continuer. Dans ces conditions, la direction, prise entre ces injonctions contradictoires, cherche à renforcer son emprise sur « l’image » et gratte des bouts de chandelle sur la sécurité… Voici le témoignage de l’ancien directeur de la communication d’ITER Organization.

[Résumé par Celia Izoard, « Stress, peur, pression : le difficile quotidien des salariés du réacteur nucléaire ITER », site Reporterre, 2 mars 2022.]

 

Mesdames et Messieurs les députés européens, chers collègues,

Je vous remercie de m’avoir invité aujourd’hui comme lanceur d’alerte. Nous avons vu des photos impressionnantes du chantier ITER. Elles reflètent le meilleur de la science et de la technologie. On prépare l’énergie du futur.

La réalité du projet est très différente.

Aujourd’hui, les collègues que je rencontre à Cadarache et à Barcelone me parlent, en tête-à-tête, d’un stress insupportable et d’une peur omniprésente – peur de perdre son emploi, d’être déplacé ou de devoir exécuter un ordre contraire à l’intérêt du projet, peur aussi de parler et d’être reconnu. Il y a, dans ce projet de pointe, une « omerta », une loi du silence scientifique. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER: a systemic drift, 2022

Like all major technological projects, the experimental nuclear fusion reactor ITER has reached its point of no return: too much money has already been invested to stop the project, difficulties are multiplying and more and more money is needed to simply continue. In these conditions, the management, caught between these contradictory injunctions, seeks to reinforce its hold on « image » and scrape by on safety… Here is the testimony of the former director of communication of the ITER Organization.

 

Ladies and Gentlemen Members of the European Parliament, Dear colleagues,

Thank you for inviting me today as a whistleblower. We have seen beautiful photos of the ITER worksite. They show the best of science and technology. We are preparing the energy of the future.

The reality of the project is very different.

Today, the colleagues I meet in Cadarache and Barcelona talk to me, face-to-face, about unbearable stress and pervasive fear – fear of being displaced, fear of losing their job or fear to have to execute a decision against the interest of the project. They are afraid to speak and be recognized. There is, in this cutting-edge project, an “omerta”, a law of scientific silence. Lire la suite »

Daniel Cérézuelle, Jean Brun et la généalogie du transhumanisme, 2019

Si depuis une quinzaine d’années on parle beaucoup du transhumanisme, il ne faut pas oublier que ce terme apparaît déjà en France à la fin des années 1930 dans des cercles intéressés par l’évolutionnisme, tant dans la version spiritualiste proposée par le père Teilhard de Chardin que dans la version scientiste du biologiste Julian Huxley (tenant d’une métaphysique pan-psychiste et apôtre d’une sorte de religion scientifique sans révélation). Dard et Moatti [1] ont montré que le terme « transhumanisme » apparaît en 1939 sous la plume de l’ingénieur économiste Jean Coutrot, théoricien et prophète d’une organisation rationnelle de l’économie et de l’humanité. Mais si l’usage du mot semble moderne, il ne fait que sanctionner l’émergence d’une mythologie transhumaniste et techniciste qui, elle, est beaucoup plus ancienne. « Nous sommes fatigués de l’homme », écrivait Nietzsche, bien avant les transhumanistes contemporains. Lire la suite »