Raphaël Deschamps, Sans smartphone, pas de liberté ?, 2021

N’est-il plus possible d’imaginer préserver des libertés publiques sans avoir recours à un « smartphone », à une caméra et à toute l’infrastructure numérique que cette quincaillerie alimente et génère ? N’est-il pas contradictoire et singulièrement imprudent d’attribuer à un instrument symbolique de la « start-up nation », un rôle central dans le combat pour la liberté ? Retour critique sur la contestation de la loi Sécurité Globale.

 

On ne trouvera nulle mention de la crise (dite) sanitaire et ses innombrables conséquences dans ce texte écrit début 2021 en marge de la contestation de la loi sécurité globale. Cependant, les inquiétudes plus anciennes qui s’y manifestent ont depuis grandies très au delà de nos craintes d’alors, il faut bien le reconnaitre.

On pense d’une part à la capacité accrue des troupes régulières de la technocratie au pouvoir, à faire feu de tout bois pour mener leur offensive de numérisation de nos vies et d’autre part aux moyens, qui parfois trahissent les fins, dont un large spectre de la gauche accepte de se doter pour, soi disant, y résister. Alors que le QR code est devenu en quelques mois le sésame providentiel pour un fonctionnement « normal » de notre société de masse, nous avons appris, dans le meilleur des cas, à nous contenter sur cette question du silence ou de l’absence complice de la gauche et de l’extrême gauche. Plus souvent hélas, il aura fallu subir les appels à soutenir, voire à durcir, au nom du camp anticapitaliste et des classes populaires, les protocoles de gestion électronique des populations. Lire la suite »

Barbara Stiegler & François Alla, La prévention en santé menace-t-elle nos libertés ?, 2019

Introduction

La santé est depuis toujours un enjeu politique majeur. Hygiénisme, politiques de santé publique et aujourd’hui médecine dite des « 4P » (Prédictive, Préventive, Personnalisée, Participative)… la prévention en santé a évolué au rythme des progrès de la médecine, des changements sociaux et des politiques de santé publique nationales et mondiales. Elle adapte ses programmes pour préserver la santé des populations, utilise des outils et des techniques pour mieux cibler ses messages. Elle fait l’actualité de tous les jours sur des sujets d’intérêt général : alcool, pesticide, danger routier… Comment et jusqu’où la prévention en santé cherche-t-elle à influencer nos comportements au nom d’une certaine efficacité ?

De la recommandation à l’obligation, les normes de santé publique se posent en garantes d’une vie en bonne santé. Mais les individus sont-ils tous égaux quand il s’agit d’appliquer les politiques de santé publique ? Quelle liberté de choix reste-t-il à l’individu et aux citoyens face aux injonctions de bonne santé ?

Ces questions ont été au cœur de la soirée débat organisée le 12 juin 2019 par l’ERENA-Bordeaux avec Barbara Stiegler, professeur en philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne et François Alla, professeur d’université-praticien hospitalier, ISPED, Université de Bordeaux et Pôle Santé publique, CHU de Bordeaux, et animée par Bernard Broustet, journaliste. Lire la suite »

Radio: Aurélien Berlan, Terre et liberté, 2021

Aurélien Berlan,
Terre et liberté,
La quête d’autonomie
contre le fantasme de délivrance
,
éditions La Lenteur, 2021, 216 pages, 16 euros.

Quel est le lien entre l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons et la conception moderne de la liberté? Pour quelles raisons la question écologique ne peut-elle être pleinement comprise qu’en lien avec la question sociale, celle de l’exploitation et de la domination des humains? Et quels sont les tenants et aboutissants, philosophiques et politiques, de l’aspiration à l’autonomie (matérielle et politique) qui traverse l’écologie politique et certains mouvements emblématiques de la lutte contre le capitalisme globalisé?

C’est à ces questions qu’Aurélien Berlan tente de répondre dans cet essai limpide. Il y montre que, derrière les conceptions modernes de la liberté, qu’elles soient libérales ou marxistes, se cachait en fait une aspiration à la délivrance qui plonge ses racines loin dans l’histoire de l’humanité, et dont les implications sociales et écologiques sont délétères. Et que ce désir diffus d’être déchargé des nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie quotidienne s’est imposé contre une tout autre conception de la liberté, qui renaît de ses cendres aujourd’hui: l’autonomie au sens de la reprise en charge de nos conditions de vie. Si l’on veut préserver à la fois la terre et la liberté, c’est avec cet imaginaire qu’il nous faut renouer.

Ce faisant, Terre et liberté donne aussi des éléments permettant de comprendre certains basculements déconcertants de notre époque, sur les plans politiques et philosophiques. D’une part, le piétinement progressif des principes de base du libéralisme politique (notamment l’inviolabilité de la vie privée) par les régimes dits libéraux. D’autre part, la dérive idéologique de la notion de liberté : à l’origine étendard de la lutte contre les pouvoirs autocratiques ou oligarchiques, elle a été accaparée par les idéologues du capitalisme industriel et finalement par les forces d’extrême droite, favorables à une gestion autoritaire de la crise socio-écologique en cours. Loin d’accepter un tel rapt sémantique, Aurélien Berlan propose de nous réapproprier l’idée de liberté, à condition de la repenser.

Présentation dans le cadre d’une rencontre organisée par le Café Librairie Michèle Firk à Montreuil le 27 novembre 2021 :

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°74,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

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Extrait :

Dans le sillage de Simone Weil et Hannah Arendt, l’une des thèses centrales de ce livre est que le monde contemporain s’est constitué à la faveur du désir d’être «délivré» de la vie politique et matérielle, c’est-à-dire «déchargé» des tâches qui vont avec. Celles-ci sont dès lors «prises en charge», donc «prises en main» par des instances dont on se met à dépendre lourdement, ce qui leur confère un pouvoir inéluctable. On peut dès lors comprendre l’échec de l’aspiration moderne à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique, patent avant même l’épidémie de covid-19: cette émancipation a été associée à un mode de vie qui a fini par en saper les bases matérielles, en rendant les individus et les peuples dépendants de la vaste machinerie industrielle du capital. À défaut d’avoir apporté, enfin, la liberté à toutes et à tous, la modernité occidentale a en fait diffusé une conception désastreuse de l’émancipation dans laquelle l’exonération des tâches liées à la subsistance, qui a toujours caractérisé les classes dominantes, a fini par éclipser l’objectif originel d’abolir les rapports de domination sociale. Et en soutenant, sur le plan de l’imaginaire, le développement industriel, cette conception est aussi l’un des vecteurs du désastre écologique en cours. Voilà pourquoi la «question naturelle» ne peut être séparée de la «question sociale»: « Fin du monde, fin du mois, même combat ! »

Bonnes feuilles sur la revue Terrestres :
Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance

Aurélien Berlan, Réécrire l’histoire, neutraliser l’écologie politique, 2020

A propos d’Abondance et liberté
de Pierre Charbonnier

Où va l’écologie politique ? Derrière sa renaissance actuelle, que reste-t-il d’une tradition de pensées et d’actions qui s’est affirmée, dès ses débuts, comme une immense mise en question de l’héritage de la modernité ? La publication du livre Abondance et liberté de Pierre Charbonnier est l’occasion de tirer un premier bilan de cet héritage et d’exposer de francs désaccords.

 

– Mais « gloire » ne signifie pas « un bel argument pour te clouer le bec », objecta Alice.
– Moi, quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty avec dédain, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus ni moins.
– La question est de savoir si l’on peut faire que les mots signifient autant de choses différentes, dit Alice.
– La question est de savoir qui est le maître, répondit Humpty Dumpty, un point c’est tout.

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir.

 

Dans un contexte où, comme nos sociétés et la biosphère, le sens de la liberté censée être au cœur de la modernité est entré en crise [1], la parution d’Abondance et liberté de Pierre Charbonnier semblait être une bonne nouvelle. Vu son ampleur (460 pages), on pouvait espérer une enquête historique fouillée sur les rapports entre l’abondance et la liberté dans la pensée moderne, ainsi qu’une réflexion philosophique à la hauteur de la situation présente. Comment est apparue la focalisation moderne sur « l’abondance » et que faut-il entendre par là ? Quels biais a-t-elle introduits dans l’idéal de liberté et comment ont-ils contribué à nous enfermer dans l’impasse actuelle ? En quel sens entendre cette « autonomie » que tant de contestataires, notamment écologistes, opposent à la conception individuelle et libérale de la liberté qui a contribué à faire le lit de nos « sociétés d’abondance » ? Lire la suite »

Mathieu Slama, Le pass sanitaire introduit une rupture fondamentale dans notre contrat social, 2021

Alors que le chef de l’État a annoncé, le 12 juillet 2021, l’obligation vaccinale pour les personnels de santé et l’extension du passe sanitaire à de nombreuses activités, l’analyste politique Mathieu Slama estime que ces nouvelles mesures sont une aberration éthique, juridique et démocratique.

 

« Partout, nous aurons la même démarche : reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous ».

Cette phrase sidérante a été prononcée par Emmanuel Macron lors de son allocution d’hier soir, qui marque une étape supplémentaire dans le délitement démocratique de notre pays. L’extension du passe sanitaire, en particulier, constitue une atteinte essentielle non seulement à nos libertés, mais à notre contrat social et au concept même de citoyenneté tel qu’il s’est imposé depuis Rousseau. Lire la suite »

Daniel Cérézuelle, La technique et la chair, 2004

De l’ensarkosis logou à la critique de la société technicienne chez Charbonneau, Ellul et Illich

La raison technique, comme la raison économique et l’institution rationnelle ne peut se déployer qu’en ignorant l’unité charnelle de la vie et l’importance du symbolique. La contre-productivité et l’hétéronomie produite par les techniques et les institutions professionnalisées, jouissant au nom de leur technicité de ce qu’Illich appelle un monopole radical, sont les effets – ou les symptômes – de ce décalage entre le mode d’être au monde humain, et les représentations conceptuelles et rationalisées, auxquelles les modernes ont recours pour expliquer et organiser leur vie. Lire la suite »

Célia Izoard, Le totalitarisme numérique de la Chine menace toute la planète, 2021

Si la Chine est un régime totalitaire, ce n’est pas seulement parce que le numérique donne des moyens de contrôle supplémentaires au Parti dictatorial. Ces dispositifs électroniques sont aussi porteurs de leur propre logique de régulation sociale, qui s’étend à l’ensemble de la planète.

 

Il y a dix ans, la presse internationale a fait connaître au monde entier l’existence d’une vague de suicides d’ouvriers chez Foxconn, géant mondial de l’électronique implanté en Chine, dont les usines produisent la plupart du matériel informatique que nous utilisons (voir cet ouvrage). Le désespoir de ces jeunes surexploités dans des bagnes high-tech a jeté une lumière crue sur le coût humain de l’économie immatérielle célébrée par tous les dirigeants. Une telle information pourrait-elle, aujourd’hui, parvenir jusqu’à nous ? Difficilement.

C’est la conclusion à laquelle on arrive après avoir lu Dictature 2.0, quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde), l’essai de Kai Strittmatter (aux éditions Tallandier), ancien correspondant du Süddeutsche Zeitung à Pékin. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre, 2019

Les géants du numériques ont aboli la « vie privée », face visible de la liberté des Modernes. C’est au contraire à l’autre versant de cette conception de la liberté qu’il faudrait renoncer : être délivrés des nécessités de la vie, rendue possible par l’instauration de dispositifs lointains et aliénants. Il s’agit alors de reconquérir la liberté de subvenir à nos vies.

 

Les appels à décréter « l’état d’urgence écologique » qui foisonnent aujourd’hui à l’adresse des États sont le dernier avatar d’une idée qui hante une partie du mouvement écologiste depuis longtemps. Compte tenu des liens historiques entre la dynamique des sociétés industrielles et la conception occidentale moderne de la liberté, enrayer l’aggravation des nuisances et la multiplication des catastrophes que ces sociétés provoquent supposerait d’engager une politique étatique volontariste, voire dirigiste, supposant de restreindre les libertés, que ce soit sous la forme d’un renouveau républicain ou d’une dictature verte [1]. Entre la nature et la liberté, il faudrait choisir – et vu le degré de dégradation environnementale déjà atteint, manifeste dans la brutalité de l’effondrement en cours du vivant, on n’aurait en réalité pas le choix. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Pour une philosophie matérialiste de la liberté, 2018

Les Réflexions… de Simone Weil en 1934

Il pourrait sembler paradoxal de chercher chez Simone Weil (1909-1943), philosophe surtout connue pour son ardente spiritualité, une réflexion matérialiste sur la liberté. Ce serait mal connaître la pensée et le parcours de cette intellectuelle que son engagement viscéral pour la liberté et la justice a conduit à « s’établir » (avant l’heure) à l’usine et à rejoindre les colonnes anarchistes pendant la révolution espagnole [1]. En réalité, elle a toujours oscillé entre critique et mystique, sur fond de sensibilité exacerbée au « malheur des autres » [2], notamment des ouvriers. Si elle s’est de plus en plus consacrée, à la fin de sa courte vie, à la mystique chrétienne de « l’amour de Dieu », elle s’est d’abord concentrée sur la critique sociale du capitalisme et de ses métastases coloniales et fascistes. Ce faisant, elle a formulé une vision originale et lucide de la liberté, à la fois parce qu’elle l’aborde comme une « forme de vie matérielle » [3] et parce qu’elle bouscule ainsi une idée aussi pernicieuse que courante (surtout dans les milieux progressistes) : être libre, ce serait être « délivré de la nécessité ». Lire la suite »

Michel Barrillon, Révolution : le mot et la chose, 2019

de Copernic à la ZaD de Notre-Dame des Landes

Résumé

La « révolution » au sens de « commencement de quelque chose de nouveau » (Arendt), relève-t-elle de la nécessité historique (Marx, 1859) ? Ou de l’imagination sociale radicale des hommes (Castoriadis) ? D’une loi objective, immanente, indépendante de leur volonté ? Ou au contraire, de l’action collective volontaire de femmes et d’hommes animés par un idéal (Landauer, Arendt) ? Faut-il croire, avec Hannah Arendt, que, dès l’instant où la « question sociale » s’immisce dans un processus révolutionnaire, celui-ci est « dévoyé » et s’achève inévitablement en « régime de terreur » ?… Au-delà des débats théoriques, la question n’est pas tant de savoir ce que désigne le « concept » de révolution, que de s’interroger sur ce qu’il conviendrait de faire pour en finir avec l’ordre social existant et édifier une société « saine » (Fromm). À l’évidence, on ne saurait espérer un « dépassement progressiste » du capitalisme : contrairement à ce que prédisait Marx (1848, 1859, 1867), l’histoire a montré que le Progrès sans fin assure la perpétuation du système et non sa disparition. Il semble plus réaliste de rompre radicalement et globalement avec une civilisation industrielle mortifère qui s’évertue à dévaster la planète et à rendre l’humanité obsolète. Lire la suite »