François Jarrige, Redécouvrir le « sauvage » à la fin du XIXe siècle, 2020

L’expérience des anarchistes naturiens

Plongeons dans une histoire oubliée, celle qui ne se raconte pas dans les livres d’école. Les naturien·ne·s du XIXe siècle ont essayé·e·s d’agir contre les normes en place, pour s’en débarrasser, pour pencher la tête et entrer dans la forêt avec plus de questions que de certitudes. François Jarrige, en dévoilant cette histoire, nous offre un regard saisissant sur ce mouvement écologiste et anarchiste. Quelques résonances avec nos temps troublés ? Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Le miroir, la cornue et la pierre de touche, 2010

Que peut la littérature pour la science ?

La science, on ne le dira jamais assez, est jeune – en tout cas si l’on entend sous ce mot, « science », le mode présent de production des connaissances que nous appelons scientifiques, et pas seulement ces connaissances elles-mêmes. Car c’est bien la façon dont nous faisons la science, et ce que nous en faisons, qui nous pose tant de redoutables problèmes aujourd’hui. On ne saurait guère, pour remonter aux origines de cette science, de notre science, retourner en deçà du XVIIe siècle et de sa révolution souvent appelée « galiléenne », à si juste titre. La science est jeune, donc. Nouvelle venue dans le concert des arts et métiers, elle a besoin d’être éduquée, cultivée, policée. Encore adolescente, elle peut mal tourner. Elle a besoin de savoir qui elle est, de prendre une pleine conscience de sa nature propre, pour connaître ses limites et dompter ses tentations.

Dans cette « mise en culture » [1], un rôle majeur revient, bien sûr, à la littérature : parce qu’elle apporte « ce qu’elle seule peut donner aux lecteurs : une connaissance approfondie, plus complexe, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition, de ce qu’est leur vie » [2]. En un temps où notre condition, notre vie sont soumises de plein fouet à l’impact de la technoscience, la littérature peut nous en donner une connaissance « plus complexe et plus juste » que beaucoup d’analyses théoriques, qu’elles soient historiques, épistémologiques ou sociologiques. Et cela vaut d’abord pour les scientifiques, dont l’enfermement dans leurs laboratoires ne facilite guère la prise de conscience. Ce qui suit peut ainsi être conçu comme une contribution à la mise en œuvre du « Connais-toi toi-même » socratique, à l’usage des scientifiques et – qui peut le plus, peut le moins ! – des profanes.

C’est donc délibérément que je m’intéresserai plus à ce que la littérature peut donner à la science qu’à ce qu’elle lui prend. Depuis longtemps, certes, la pratique littéraire a puisé dans l’activité scientifique nombre d’images, de métaphores, de modèles, de formes – et de nombreuses études ont été consacrées à ces emprunts. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

J.B. Fressoz et D. Pestre, Risque et société du risque depuis deux siècles, 2011

Les sociologues qui, depuis trente ans, pensent la crise environnementale et les risques technologiques – et dont Ulrich Beck est l’un des représentants les plus éminents et stimulants – réfèrent à une série d’oppositions entre modernité et postmodernité (voire modernité réflexive), entre société du progrès et société du risque. En faisant du risque l’objet central de la situation présente, ils proposent une image – et un système d’oppositions – qui, nous semble-t-il, servent d’abord à faire valoir notre supériorité, la nouveauté radicale et exemplaire de nos attitudes.

Les risques ne seraient pas seulement devenus notre nouvelle condition, ils auraient aussi changé de nature. Ils ne sont en effet plus d’abord naturels mais issus de la modernisation elle-même ; ils ne sont plus circonscrits mais ont mué en incertitudes globales ; ils ne sont plus des effets secondaires du progrès mais constituent le défi premier de nos sociétés. Les savoirs multiples qui font connaître les risques invisibles mais globaux que produit la technoscience se retrouvent ainsi au cœur du politique et doivent devenir nos guides. On peut alors dire de la modernité qu’elle est devenue réflexive, qu’elle est capable de questionner sa propre dynamique, voire de la maîtriser [Beck, 2001]. Lire la suite »

Robert Musil, La science sourit dans sa barbe, 1930

La science sourit dans sa barbe, ou :
Première rencontre circonstanciée avec le Mal

Il nous faut maintenant ajouter quelques mots à propos d’un sourire, et qui plus est, d’un sourire d’hommes, accompagné de la barbe indispensable à cette activité d’homme qu’on appelle sourire-dans-sa-barbe : il s’agit du sourire des savants qui avaient donné suite à l’invitation de Diotime et écoutaient parler les illustres beaux esprits. Quoiqu’ils sourissent, gardons-nous bien de croire que ce fût avec ironie.

Tout au contraire, c’était leur façon d’exprimer la vénération et l’incompétence dont on a déjà parlé. Mais gardons-nous aussi d’en être dupes. Dans leur conscience, c’était sans doute vrai, mais dans leur subconscient, pour user d’un terme devenu courant, ou, pour mieux dire, dans leur état général, c’étaient des hommes chez qui grondait, comme le feu sous le chaudron, une certaine tendance au Mal.

Bien entendu, cette remarque semble paradoxale, et un professeur d’Université en présence duquel on la risquerait répliquerait probablement qu’il se contente de servir la Vérité et le Progrès, et ne veut rien savoir d’autre : c’est là l’idéologie de sa profession. Toutes les idéologies de profession sont évidemment nobles ; les chasseurs, par exemple, bien loin de s’intituler « bouchers des forêts », se proclament très haut « Amis officiels des animaux et de la nature », de même que les commerçants défendent le principe du profit honorable et que les voleurs, à leur tour, adoptent le dieu des commerçants, à savoir le distingué promoteur de la concorde universelle, l’international Mercure. Il ne faut donc pas faire trop de cas de la forme que prend une activité quelconque dans la conscience de ceux qui l’exercent.

Si l’on se demande sans aucun parti pris comment la science a pu aboutir à sa forme actuelle (chose importante à tous points de vue, puisqu’elle nous domine et que l’analphabète lui-même n’en est pas préservé, qui apprend à vivre dans la compagnie d’innombrables objets produits scientifiquement), on obtient déjà une image fort différente. Selon des traditions dignes de foi, ce serait au cours du XVIe siècle, période d’intense animation spirituelle, que l’homme, renonçant à violer les secrets de la nature comme il l’avait tenté jusqu’alors pendant vingt siècles de spéculation religieuse et philosophique, se contenta, d’une façon que l’on ne peut qualifier que de « superficielle », d’en explorer la surface.

Le grand Galilée, par exemple, qui est toujours le premier cité à ce propos, renonçant à savoir pour quelle raison intrinsèque la Nature avait horreur du vide au point qu’elle obligeait un corps en mouvement de chute à traverser et remplir espace après espace jusqu’à ce qu’il atteignît enfin le sol, se contenta d’une constatation beaucoup plus banale : il établit simplement à quelle vitesse ce corps tombe, quelle trajectoire il remplit, quel temps il emploie pour la remplir et quelle accélération il subit. L’Église catholique a commis une grave faute en forçant cet homme à se rétracter sous peine de mort au lieu de le supprimer sans plus de cérémonies : c’est parce que lui et ses frères spirituels ont considéré les choses sous cet angle que sont nés plus tard (et bien peu de temps après si l’on adopte les mesures de l’histoire) les indicateurs de chemin de fer, les machines, la psychologie physiologique et la corruption morale de notre temps, toutes choses à quoi elle ne peut plus tenir tête. Sans doute est-ce par excès d’intelligence qu’elle a commis cette faute, car Galilée n’était pas seulement l’homme qui avait découvert la loi de la chute des corps et le mouvement de la terre, mais un inventeur à qui le Grand capital, comme on dirait aujourd’hui, s’intéressait ; de plus, il n’était pas le seul à son époque qu’eût envahi l’esprit nouveau. Au contraire, les chroniques nous apprennent que la sobriété d’esprit dont il était animé se propageait avec la violence d’une épidémie ; si choquant qu’il soit aujourd’hui de dire de quelqu’un qu’il est animé de sobriété, quand nous penserions plutôt en être saturés, le pas que l’homme fît à cette époque hors du sommeil métaphysique vers la froide observation des faits dut entraîner, si l’on en croit quantité de témoignages, une véritable ardeur, une véritable ivresse de sobriété. Si l’on se demande comment l’humanité a pu penser à se transformer ainsi, il faut répondre qu’elle a agi comme tous les enfants raisonnables quand ils ont essayé trop tôt de marcher ; elle s’est assise par terre, elle a touché la terre avec une partie du corps peu noble sans doute, mais sur laquelle on peut se reposer. L’étrange est que la terre se soit montrée si sensible à ce procédé et qu’elle se soit laissé arracher, depuis cette prise de contact, une telle foison de découvertes, de commodités et de connaissances qu’on en crierait presque au miracle.

Cette préhistoire terminée, on serait en droit de penser que nous vivons maintenant dans le miracle de l’Antéchrist ; car l’image du contact à quoi l’on vient de recourir ne doit pas être interprétée seulement dans le sens du confort et de la sécurité, mais aussi dans celui de l’inconvenance et du défendu. En effet, avant que les intellectuels ne découvrissent la volupté des faits, seuls les guerriers, les chasseurs et les commerçants, c’est-à-dire précisément les natures rusées et violentes, l’avaient connue. Dans la lutte pour la vie, il n’y a pas de place pour le sentimentalisme de la pensée, il n’y a que le désir de supprimer l’adversaire de la façon la plus rapide et la plus effective ; tout le monde est positiviste ; tout de même, dans le commerce, la vertu n’est point de s’en laisser conter mais de s’en tenir au solide, le profit représentant somme toute une victoire psychologique remportée sur autrui et conditionnée par les circonstances.

Si l’on considère d’autre part quelles vertus permettent les grandes découvertes, on trouve l’absence de tout scrupule traditionnel et de toute inhibition, le courage, le plaisir de détruire autant que celui d’entreprendre, l’exclusion de toute considération morale, le marchandage patient des moindres bénéfices, l’attente tenace, quand il le faut, sur le chemin qui mène au but, enfin un respect du nombre et de la mesure qui est l’expression la plus aiguë de la défiance à l’égard de toute espèce d’imprécision ; en d’autres termes, rien, précisément, que les vieux vices des chasseurs, soldats et marchands transposés dans le domaine intellectuel et métamorphosés en vertus. Sans doute ces vices sont-ils ainsi affranchis de la recherche d’un profit personnel et relativement bas, mais l’élément de Mal originel, comme on pourrait le nommer, survit à cette transformation, étant apparemment indestructible et éternel, tout au moins aussi éternel que les grands idéaux humains, puisqu’il n’est finalement rien de moins et rien de plus que le plaisir de tendre un croc-en-jambe aux idéaux pour les voir se casser le nez. Qui ne connaît la maligne tentation qui vous vient à l’esprit devant un beau grand vase de cristal, à l’idée qu’un seul coup de canne le briserait en mille morceaux ? Cette tentation, exaltée jusqu’à cet héroïsme amer né du fait que l’homme ne peut être sûr de rien, dans sa vie, sinon de ce qui tient à fer et à clou, est dans la sobriété spirituelle de la science un sentiment de base ; si les convenances s’opposent à ce qu’on l’identifie avec le Diable, on ne peut nier tout de même qu’elle ne sente un peu le soufre.

On peut rappeler dès l’abord la singulière prédilection de la pensée scientifique pour ces explications mécaniques, statistiques et matérielles auxquelles on dirait qu’on a enlevé le cœur. Ne voir dans la bonté qu’une forme particulière de l’égoïsme ; rapporter les mouvements du cœur à des sécrétions internes ; constater que l’homme se compose de huit ou neuf dixièmes d’eau ; expliquer la fameuse liberté morale du caractère comme un appendice automatique du libre-échange ; ramener la beauté à une bonne digestion et au bon état des tissus adipeux ; réduire la procréation et le suicide à des courbes annuelles qui révèlent le caractère forcé de ce que l’on croyait le résultat des décisions les plus libres ; sentir la parenté de l’extase avec l’aliénation mentale ; mettre sur le même plan la bouche et l’anus, puisqu’ils sont les extrémités orale et rectale d’une même chose… : de telles idées, qui dévoilent en effet dans une certaine mesure les trucs de l’illusionnisme humain, bénéficient toujours d’une sorte de préjugé favorable et passent pour particulièrement scientifiques. C’est sans doute la vérité qu’on aime en elles ; mais tout autour de cet amour nu, il y a un goût de la désillusion, de la contrainte, de l’inexorable, de la froide intimidation et des sèches remontrances, une maligne partialité ou tout au moins l’exhalaison involontaire de sentiments analogues.

En d’autres termes, la voix de la vérité est toujours accompagnée de parasites assez suspects, mais ceux qui y sont le plus intéressés n’en veulent rien savoir. Or, la psychologie moderne connaît un bon nombre de ces « parasites » refoulés et nous en offre le remède : les faire sortir et les rendre aussi clairs que possible à la conscience pour annuler leur néfaste influence. Qu’adviendrait-il donc si l’on se décidait à faire l’expérience et qu’on se sentît tenté de révéler publiquement ce goût équivoque de l’homme pour la vérité et ses parasites, misanthropie et satanisme, et qu’on allât même jusqu’à l’introduire avec confiance dans la vie ? Eh bien ! il en résulterait à peu près ce défaut d’idéalisme que l’on a déjà décrit sous le nom d’« utopie de la vie exacte », mode de pensée fondé sur la possibilité de l’essai et de la rétractation, mais soumis néanmoins à l’implacable loi martiale qui régit toute conquête intellectuelle. Cette manière de façonner sa vie n’est nullement faite, il est vrai, pour préserver ou apaiser celui qui l’adopte ; loin de considérer ce qui est digne de vie avec un respect absolu, il n’y verrait plus qu’une simple ligne de démarcation que la lutte pour la vérité intérieure ne cesse de déplacer. Il douterait du caractère sacré de chaque instant du monde, non point par scepticisme, mais dans l’esprit du grimpeur qui sait que le pied le plus sûr est aussi toujours le plus bas placé. Dans le feu de cette Église militante qui hait le dogme pour l’amour de ce qui demeure encore irrévélé et repousse les lois et la tradition au nom d’un amour exigeant de sa prochaine figure, le Diable retrouverait le chemin de Dieu, ou, pour parler plus simplement, la vérité redeviendrait la sœur de la vertu et ne serait plus tentée de lui jouer ces tours sournois qu’une jeune nièce réserve à une tante restée vieille fille.

Tout cela, un jeune homme l’enregistre plus ou moins consciemment dans les amphithéâtres du Savoir ; il y découvre aussi les éléments d’une vaste synthèse où des mondes aussi éloignés l’un de l’autre qu’une pierre qui tombe et un astre qui gravite se voient comme par jeu rapprochés, où un phénomène qui semblait absolument un et indivisible, comme la naissance d’un acte simple dans les centres de la conscience, se trouve divisé en courants dont les sources profondes sont séparées les unes des autres par des millénaires. Mais qu’il prenne envie à quelqu’un d’étendre la mentalité ainsi acquise au-delà des limites de certains problèmes spécialisés, on lui fera vite comprendre que les exigences de la vie ne sont pas celles de la pensée. Dans la vie, c’est presque toujours le contraire de ce dont un esprit cultivé est familier, qui se produit : les différences et les ressemblances naturelles acquièrent un prix infini ; tout ce qui dure, et de quelque façon que ce soit, est considéré jusqu’à un certain point comme naturel, de sorte qu’on n’y touche pas volontiers ; les transformations qui se révèlent nécessaires ne se font qu’avec hésitation et comme en louvoyant. Si donc quelqu’un s’avisait, poussé mettons par une mentalité végétarienne, de voussoyer une vache (parfaitement conscient du fait que l’on manque plus facilement d’égards à un être que l’on tutoie), on le traiterait aussitôt de sot ou même de fou ; non pas à cause de sa mentalité végétarienne ou zoophile, laquelle est jugée « profondément humaine », mais bien parce qu’il l’aurait transposée directement dans le réel. En un mot, il existe entre l’esprit et la vie un compromis assez complexe aux termes duquel l’esprit touche tout au plus 0,5 % de ses créances et y gagne le titre de créancier honoraire.

Si l’esprit, sous la forme puissante qu’il a fini par revêtir, est lui-même, comme on vient de l’admettre, un saint tout à fait viril, avec tous les défauts accessoires du guerrier et du chasseur, il faudrait conclure des circonstances évoquées ci-dessus que sa secrète tendance à la perversion ne peut s’épanouir nulle part dans sa totalité (assez grandiose après tout), ni trouver aucune occasion de se purifier au contact du réel ; on ne pourrait la rencontrer que sur des chemins tout à fait étranges, incontrôlés, où elle échappe enfin à sa stérile captivité. Reste à savoir si, jusqu’ici, tout a été jeu illusoire ou non ; toutefois, on ne peut nier que cette dernière supposition ne soit confirmée à sa manière.

Il règne aujourd’hui chez beaucoup d’hommes un état d’esprit assez obscur : attente du pire, disposition à la révolte, défiance envers tout ce que l’on vénère. Il y a des hommes qui déplorent le manque d’idéalisme de la jeunesse, mais qui, dans le moment où il leur faut agir, se comportent spontanément comme celui qui, par une très saine défiance des idées, en appuie la trop courtoise puissance par l’action d’une quelconque matraque. Autrement dit, est-il un seul but pie qui ne doive se pourvoir d’un rien de corruption et compter un peu avec les qualités humaines inférieures, s’il veut passer dans ce monde pour sérieux et sincère ? Des expressions comme : « tenir », « forcer », « serrer la vis », « ne pas avoir peur de casser les vitres », « la manière forte », ont un agréable parfum de sérieux.

L’idée que le plus grand esprit, fourré dans une cour de caserne, y apprend en huit jours à sauter au seul commandement d’un sous-off, celle qu’un lieutenant et huit hommes suffisent pour mettre en état d’arrestation tous les parlements du monde, n’ont, il est vrai, trouvé leur expression classique que plus tard, lorsqu’on a découvert qu’on pouvait, de quelques cuillerées d’huile de ricin administrées à un idéaliste, ridiculiser les convictions les mieux ancrées ; mais depuis longtemps déjà, bien qu’on les eût bannies avec indignation, elles avaient la même terrible force ascensionnelle que les plus étranges rêves.

Le fait est là aujourd’hui que la deuxième pensée, quand ce n’est pas la première, de tout homme qui se trouve confronté à quelque phénomène imposant, fût-ce simplement par sa beauté, est inévitablement celle-ci : « Tu ne vas pas me la faire, je finirai bien par t’avoir ! » Et cette rage de tout abaisser, caractéristique d’une époque qui n’est pas seulement persécutée, mais persécutrice, ne peut plus être simplement confondue avec la distinction naturelle que la vie établit entre le sublime et le grossier ; c’est bien plutôt, dans notre esprit, un trait de masochisme, l’inexprimable joie de voir le bien humilié et même détruit avec une si merveilleuse aisance. On croirait à un désir passionné de se démentir, et peut-être n’est-il pas si désolant, après tout, de faire confiance à une époque qui est venue au monde par les pieds, et ne demande plus qu’à être remise à l’endroit par son Créateur.

Un sourire d’homme peut donc exprimer beaucoup de choses de cet ordre, même s’il échappe au contrôle de qui sourit ou s’il n’a pas encore effleuré sa conscience ; telle était la nature du sourire avec lequel la plupart des illustres spécialistes invités se résignaient au louable zèle de Diotime. Ce sourire leur montait comme un chatouillement le long des jambes, lesquelles ne savaient plus trop que faire, et il finissait par échouer sur le visage en forme d’étonnement bienveillant. […]

Robert Musil,
né le 6 novembre 1880 à Klagenfurt en Carinthie
et mort le 15 avril 1942 à Genève,
est un ingénieur, écrivain, essayiste
et dramaturge autrichien

 

Robert Musil, L’homme sans qualité, 1930,
extrait du vol. I, ch. 72,
La science sourit dans sa barbe, ou
Première rencontre avec le Mal,
traduction française par Philippe Jaccottet,
éd. Seuil, 1982, pp. 360-367.

 

Dans un texte rédigé en 1938, l’auteur présentait ainsi son livre :

« Dans ce roman, qui comporte jusqu’ici 1 800 pages, Musil a pour principe de choisir de minces coupes de vie qu’il modèle en profondeur et donne à sa description du monde une ampleur universelle. Le livre a été salué dès sa parution comme une des grandes œuvres du roman européen. Sous prétexte de décrire la dernière année de l’Autriche, on soulève les questions essentielles de l’existence de l’homme moderne pour y répondre d’une manière absolument nouvelle, pleine à la fois de légèreté ironique et de profondeur philosophique. Narration et réflexion s’équilibrent parfaitement, de même que l’architecture de l’immense ensemble et la plénitude vivante des détails. »

François Jarrige, De la sauvagerie à la violence créatrice, 2013

Regards sur les bris de machines dans la France du premier XIXe siècle

Depuis les années 1980, l’intérêt pour les mondes ouvriers du XIXe siècle et la violence des conflits sociaux tend à décliner en France. Les recherches se concentrent surtout sur l’histoire du crime, des violences de guerre, ou des violences quotidiennes du monde paysan, dans la foulée d’une réflexion sur les violences interpersonnelles et sur les logiques de politisation et de modernisation des campagnes [1]. Les troubles frumentaires, les luttes forestières ou les émeutes antifiscales – principales formes des violences collectives dans le monde rural du premier XIXe siècle – ont fait l’objet de nombreux travaux. Adoptant une approche compréhensive, les historiens sont partis en quête des comportements et des rationalités propres à la paysannerie [2]. Les débats se sont focalisés notamment sur les liens entre ces violences et le champ du politique, l’influence du regard anthropologique a poussé de plus en plus à examiner les structures familiales ou les réseaux de sociabilité. Lire la suite »

Jean-Marc Mandosio, Heidegger ou comment ne pas penser la technique, 2014

Derrière le jargon heideggérien, ses questionnements parsemés de citations poétiques et ses étymologies fantaisistes, il n’y a pas grand-chose de sérieux ni de consistant.

 

On discute depuis des années du degré d’adhésion de Martin Heidegger au nazisme (fut-il un peu, beaucoup, passionnément nazi ?), comme si l’évaluation de sa pensée dépendait exclusivement de la réponse à cette question. Mais il y a bien d’autres aspects embarrassants dans son œuvre, qui suffiraient à justifier que l’inclusion de ce personnage dans le canon des grands penseurs soit reconsidérée. Le problème principal est évidemment que la philosophie d’Heidegger est faite en grande partie de jeux de langage et se révèle d’une extrême pauvreté : derrière le jargon heideggérien, ses questionnements parsemés de citations poétiques et ses étymologies fantaisistes faisant dériver l’allemand du grec, il n’y a pas grand-chose de sérieux ni de consistant. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La technoscience étouffera-t-elle la science ?, 2000

Conférence & débat

Présentation

Daniel Borderies : Je vous remercie d’être présent pour la deuxième fois au café des sciences et de la société. Quelques mots pour vous rappeler que ce café se situe au cœur du Sicoval, une communauté de communes du Sud-Est de Toulouse, marquée par une présence très forte des centres de recherche, peuplée de 50 000 habitants, parmi lesquels sont fortement représentées les professions de la recherche, de l’ingénierie et des hautes technologies. C’est donc en quelque sorte un territoire « technoscientifique » et il convient de se poser quelques questions ayant trait à cette problématique. Je voudrais dire aussi que ce campus a été marqué par une forte tradition de critique culturelle et politique, en tout cas vis-à-vis de la science, et ce depuis le séminaire historique « Sciences et Société » des années 1970, en passant par le magazine Transfert, dans les années 1980 ou l’activité syndicale de ces 30 dernières, pour arriver aujourd’hui aux travaux de la mission d’animation des agrobiosciences qui co-organise avec nous le café des Sciences et de la Société, ainsi qu’à la commission culturelle de l’Université Paul-Sabatier et, bien sûr, à la mission actuelle menée dans le cadre du Sicoval. Il s’est ainsi constitué de fait un réseau d’individus qui abordent la science avec une approche critique et politique. […]

Aujourd’hui, nous recevons Jean-Marc Lévy-Leblond. […] Il est un des premiers à avoir ouvert la porte de la critique de la science d’un point de vue interne, c’est-à-dire, en tant que scientifique lui-même, et non d’après une position d’obscurantisme ou de romantisme, et cela dès les années 1960. Depuis une trentaine d’années, il persévère dans cette voie…

Ensuite, il représente ce que la loi de 1982 sur la recherche demandait d’être aux scientifiques : elle définissait, je vous le rappelle, les métiers de la recherche comme participant à une mission d’intérêt national et, parmi les cinq axes de cette mission, figurait la diffusion de l’information et de la culture scientifique et technique dans toute la population, notamment parmi les jeunes. Quelque 20 ans après, force est de constater qu’ils ont été peu nombreux à s’engager dans cette voie. Lire la suite »

Xavier Guchet, Les technosciences, 2011

essai de définition

Résumé

La notion de technoscience a été proposée à l’origine, dans les années 1970, pour prendre le contre-pied des approches dominantes en philosophie des sciences. À rebours de ces approches traitant la science comme une activité de langage et de représentation, une manipulation de symboles et de théories, il s’agissait de reconnaître l’importance des aspects non conceptuels de la science [Hottois, 1984]. Des travaux se sont multipliés à partir des années 1980, insistant précisément sur ces aspects non langagiers et non symboliques dans les sciences. Toutefois, force est de constater que la notion de technoscience a depuis lors davantage gagné en confusion qu’en précision [Hottois, 2004 ; Sebbah, 2010]. La notion de technoscience a fini par valoir d’abord pour sa charge affective et axiologique, moins pour sa capacité à susciter une élaboration théorique nouvelle de la pratique scientifique.

Cet article entend nuancer ce constat. On soutient :

1) qu’un contexte récent de développements scientifiques et techniques est aujourd’hui l’occasion de renouveler la notion de technoscience, en lui donnant peut-être davantage de précision : ce contexte, c’est celui des nanotechnologies ;

2) que cette notion renouvelée de technoscience est motivée par l’ambition de mieux décrire l’activité scientifique dans tous ses aspects (ce qui était le but initial), mais aussi de mieux comprendre la nature de l’objet technique ;

3) que les significations épistémologiques et politiques de la notion de technoscience ne sont pas mutuellement exclusives : l’enjeu d’une conception renouvelée de cette notion est justement de mieux articuler ces deux significations ;

4) que la philosophie de Gilbert Simondon se révèle particulièrement intéressante dans la perspective de repenser la technoscience. Lire la suite »