Jean-Baptiste Fressoz, L’inquiétude climatique, histoire politique d’un refoulement, 2012

 

Jean-Baptiste Fressoz,
L’Apocalypse joyeuse.
Une histoire du risque technologique,
Paris, Seuil, 2012, 312 p.

 

Notre connaissance des effets des activités humaines sur le climat est-elle récente ? Notre conscience écologique apparemment nouvelle est-elle le prélude à une transformation radicale de nos pratiques ? Pour Jean-Baptiste Fressoz, l’histoire politique du risque technologique et de sa régulation montre au contraire la réflexivité environnementale des sociétés passées. Mais cette histoire, si elle met à mal notre confiance dans l’inéluctabilité des transformations que cette conscience devrait entraîner, nous permet aussi de comprendre que d’autres chemins étaient possibles, et que certains sont peut-être encore praticables.
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Herbert Marcuse, Le règne de la liberté et le règne de la nécessité, 1969

Une nouvelle interprétation

J’étais très heureux d’entendre mon ami Norman Birnbaum parler ce matin des concepts utopiques et de la manière dont ces concepts prétendument utopiques se sont incarnés dans la réalité, ou du moins ont été sur le point de le faire lors des évènements de mai et de juin en France.

Je suis tout aussi heureux et honoré de m’adresser à vous aujourd’hui en présence d’Ernst Bloch, dont l’ouvrage L’Esprit de l’utopie, publié il y a plus de quarante ans, a influencé au moins ma génération et montré comment des concepts utopiques réalistes peuvent être proches de l’action, proches de la pratique. Lire la suite »

Herbert Marcuse, The Realm of Freedom and the Realm of Necessity, 1969

A Reconsideration

I was very happy to hear that my friend Norman Birnbaum in his paper this morning spoke of utopian concepts and of the way in which allegedly utopian concepts were translated into reality, or were at least in the process of being translated into reality by the events of and June in France.

I am equally happy and honored to talk to you in the presence of Ernst Bloch whose work Geist der Utopie, published more than forty years ago, has influenced at my generation, and licks shown how realistic utopian concepts can be, lose to action, how close to practice. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, La culture scientifique, pourquoi faire ?, 2014

Un communiqué du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche du 30 janvier 2014 m’a incité à reprendre ici le texte d’une intervention faite en 2011 lors des Journées d’études organisées par l’Espace Culture de l’Université de Lille I, alors dirigé avec dynamisme par Nabil El Haggar, sur le thème « Peut-on parler de culture scientifique » ?

Peut-on vraiment parler de culture scientifique ?

Oserai-je avancer que le syntagme de « culture scientifique », cette juxtaposition de deux mots en un seul terme, me paraît doublement inadéquat ?

D’abord, le mot culture tolère mal quelque étiquette ou épithète que ce soit. Dès lors qu’on lui colle un adjectif et qu’on le spécifie, en parlant par exemple de culture littéraire ou de culture musicale, on perd ce qui fait l’essentiel de la notion de culture, c’est à dire la capacité à lier différentes formes de pratiques humaines. La culture est, comme ce que souhaite être la République française, une et indivisible. En la spécialisant, en la cantonnant, on la mutile. Lire la suite »

Chris Mowry, Le vaccin contre le changement climatique ?, 2021

Dans un article à la gloire de la fusion nucléaire publié dans le magazine scientifique Pour la Science n°534 d’avril 2022 [1], on peut en conclusion lire ceci :

Non seulement l’industrie privée de la fusion s’appuie sur des années d’investissements publics dans des projets tels qu’ITER [réacteur expérimental en construction en Provence ; coût 44 milliards d’euros], mais elle bénéficie également de l’intérêt des gouvernements – c’est pourquoi le gouvernement britannique et le ministère américain de l’Énergie investissent également dans des entreprises comme Tokamak Energy, Commonwealth Fusion Systems et General Fusion. Chris Mowry [directeur général de General Fusion] pense que ces partenariats entre public et privé sont la voie à suivre – comme ils l’ont été pour les vaccins contre le Covid-19. Et, comme les vaccins, la fusion sera nécessaire dans le monde entier, d’autant plus que la consommation d’énergie va augmenter dans les pays à faible revenu. La mise au point des vaccins contre le Covid-19 a montré «ce que l’on peut réaliser si l’on dispose des ressources nécessaires, déclare Melanie Windridge [physicienne et communicatrice scientifique des plasmas britannique]. Si nous avions ce genre de mobilisation dans le domaine de l’énergie, ce qu’on pourrait réaliser serait incroyable ». Le monde a désespérément besoin de davantage de sources d’énergie propres et décarbonées. « C’est un défi existentiel, déclare Chris Mowry. La fusion est le vaccin contre le changement climatique. »

Traduit en bon français, cela veut dire que selon ses promoteurs la fusion nucléaire nous protègera (peut-être) des formes graves du changement climatique, mais n’empêchera pas la circulation du virus du capitalisme industriel dont la voracité énergétique est, entre autres dégradations, à l’origine du changement climatique. Lire la suite »

Dominique Pestre, Dix thèses sur les sciences, la recherche scientifique et le monde social, 2010

Ce texte, qui porte sur les sciences, la recherche et l’univers social, économique et politique de l’après-guerre à nos jours est, par définition, assez ambitieux. Il est aussi composite. La raison en est que les dix thèses qu’il propose oscillent entre des considérations générales sur ce qui définit les sciences et leur place dans l’ordre social de la modernité (une série de préalables qui font le cœur des trois premières thèses) et des thèses qui considèrent les régimes de sciences en société qui sont ou ont été les nôtres depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est aussi composite en ceci que le texte considère les transformations de ces régimes à l’échelle globale, mais qu’il insiste sur l’exemple français dans les thèses quatre et cinq – ce qui se justifie par le contexte qui est le leur, les années 1945-1975.

Ces dix thèses sont regroupées en quatre thématiques. Les trois premières sont propédeutiques et portent sur « la science moderne » dans son rapport nouveau aux techniques, à l’économique et au politique. Suivent deux thèses qui portent sur les trente années d’après-guerre, puis trois qui regardent les changements qui se sont fait jour depuis. Les deux dernières thèses sont centrées sur les nouvelles définitions de l’université d’une part, du « bon savoir » de l’autre, modes et normes que nos gouvernants cherchent à faire prévaloir aujourd’hui [1]. Lire la suite »

Radio: Dominique Pestre, Guerre et science, 2005

Dominique Pestre, historien des sciences et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), donne une conférence intitulée Guerre et science, un pacte indéfectible ?

400 ans d’histoire partagée… Entre la science et la guerre, l’alliance est ancienne. Certes, les sciences font souvent l’objet d’applications pratiques, pour le meilleur ou pour le pire, mais selon une opinion répandue, elles constitueraient des connaissances déconnectées de toute intervention. On peut se demander si cette perception n’est pas infiniment trompeuse. Pour qui regardent les choses telles qu’elles furent historiquement, les sciences apparaissent plutôt comme des systèmes de savoirs et de pratiques visant à maîtriser le monde naturel et humain, visant certes à comprendre la nature, mais aussi, et indissociablement à agir sur elle, à la modifier – et à faire la guerre.

Conférence donnée à la Cité des sciences et de l’industrie en 2005.

 

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°79,
diffusée sur Radio Zinzine en août 2022. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, La « transition énergétique », de l’utopie atomique au déni climatique, 2022

USA, 1945-1980

Résumé

Le climato-scepticisme et les stratégies de production d’ignorance des compagnies pétrolières ont déjà fait l’objet d’importants travaux. Cet article contribue à cette question mais en décalant le regard. Il s’intéresse moins au climatoscepticisme qu’à une forme plus subtile, plus acceptable et donc beaucoup plus générale de déni du problème climatique : la futurologie de « la transition énergétique », au sein de laquelle l’histoire, un certain type d’histoire de l’énergie, a joué un rôle fondamental. La force de conviction de la transition tient de son caractère ambigu, ambidextre, à cheval entre histoire et prospective, dans cette manière de projeter un passé imaginaire pour annoncer un futur qui pourrait l’être tout autant. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles, 2021

Avec l’urgence climatique, l’expression « transition énergétique » a acquis un tel prestige que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques. Le problème de la « transition énergétique » est qu’elle projette un passé qui n’existe pas sur un futur pour le moins fantomatique. Cet article propose une nouvelle façon d’aborder l’histoire de l’énergie en tant que dynamique d’accumulation symbiotique.

 

Ces dernières années ont vu paraître de nombreux ouvrages portant sur l’histoire de l’énergie. On peut se réjouir de ce renouveau d’intérêt, on peut aussi regretter que ces ouvrages se soient placés sous la bannière de la « transition ». Avec l’urgence climatique, ce mot a acquis un tel prestige, une telle centralité, que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques [1].

La révolution industrielle est ainsi présentée comme une « transition » du bois vers le charbon, comme le passage d’une « économie organique » à une « économie minérale ». On peut lire dans un ouvrage de référence récent que le pétrole et l’électricité au XXe siècle furent des « transitions énergétiques » – alors que l’électricité accroît la consommation de houille et que le pétrole ne la réduit pas forcément [2]. La vision « phasiste » du monde matériel est si profondément ancrée que des historiens opposent un XIXe siècle du charbon à un XXe siècle du pétrole – et en tirent des conclusions hasardeuses sur l’histoire et la nature du pouvoir [3]. La prodigieuse lenteur de l’actuelle « transition énergétique » n’a pas non plus annulé les présomptions sur celles qui sont supposées avoir eu lieu par le passé [4]. Lire la suite »

Radio: Thierry Ribault, Contre la résilience, 2022

Thierry Ribault, chercheur en sciences sociales au CNRS, présente son ouvrage Contre la résilience. À Fukushima et ailleurs, publié aux éditions L’Échappée en 2021, lors de son passage dans les studios de Radio Zinzine le 24 juin 2022.

Funeste chimère promue au rang de technique thérapeutique face aux désastres en cours et à venir, la résilience érige leurs victimes en cogestionnaires de la dévastation. Ses prescripteurs en appellent même à une catastrophe dont les dégâts nourrissent notre aptitude à les dépasser. C’est pourquoi, désormais, dernier obstacle à l’accommodation intégrale, l’« élément humain » encombre. Tout concourt à le transformer en une matière malléable, capable de « rebondir » à chaque embûche, de faire de sa destruction une source de reconstruction et de son malheur l’origine de son bonheur, l’assujettissant ainsi à sa condition de survivant.

À la fois idéologie de l’adaptation et technologie du consentement à la réalité existante, aussi désastreuse soit-elle, la résilience constitue l’une des nombreuses impostures solutionnistes de notre époque. Cet essai, fruit d’un travail théorique et d’une enquête approfondie menés durant les dix années qui ont suivi l’accident nucléaire de Fukushima, entend prendre part à sa critique.

La résilience est despotique car elle contribue à la falsification du monde en se nourrissant d’une ignorance organisée. Elle prétend faire de la perte une voie vers de nouvelles formes de vie insufflées par la raison catastrophique. Elle relève d’un mode de gouvernement par la peur de la peur, exhortant à faire du malheur un mérite. Autant d’impasses et de dangers appelant à être, partout et toujours, intraitablement contre elle.

Vous pouvez écouter cette émission ci-dessous et lire le recueil d’articles et d’entretiens en bas de la page.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
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Émission Racine de Moins Un n°78,
diffusée sur Radio Zinzine en juillet 2022. Lire la suite »