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Clémence Royer, Avant propos et préface à la traduction française de L’Origine des espèces, 1866

Présentation

Clémence Augustine Royer (1830-1902) fut à la fin du XIXe siècle une figure du féminisme et de la libre pensée. On lui doit notamment la première traduction en français de L’Origine des espèces de Charles Darwin en 1862.

Première édition (1862)

Darwin était impatient de voir son livre traduit en français, mais on ne connaît pas exactement quelles négociations ont aboutit à ce que la première traduction française de L’Origine des espèces soit finalement confiée à Clémence Royer. Darwin avait d’abord sollicité Louise Belloc, mais elle avait décliné son offre, considérant le livre comme trop technique. Darwin a été également démarché par Pierre Talandier, mais ce dernier fut incapable de trouver un éditeur.

Clémence Royer connaissait bien les ouvrages de Lamarck et de Malthus et s’est vite rendue compte de l’importance de l’ouvrage de Darwin. Elle fut probablement encouragée par ses étroites relations avec l’éditeur Guillaumin, qui publia les trois premières éditions françaises de L’Origine des espèces.

Par une lettre du 10 septembre 1861, Darwin demanda à Murray, son éditeur en Angleterre, d’envoyer une copie de la troisième édition originale de L’Origine des espèces à « Mlle Cl. Royer […] en vue d’un accord avec un éditeur pour une traduction française ». René-Édouard Claparède, un naturaliste suisse de l’université de Genève qui fit une recension favorable de L’Origine des espèces pour la Revue Germanique, offrit d’aider Clémence Royer pour la traduction des termes techniques de la biologie.

Elle outrepassa largement son rôle de traductrice en ajoutant à l’édition française une longue préface (40 pages) dans laquelle elle livrait son interprétation personnelle de l’ouvrage, ainsi que des notes de bas de page où elle commentait le texte de Darwin. Dans sa préface, véritable pamphlet positiviste consacré au triomphe du progrès de la science sur l’obscurantisme, elle s’attaque vigoureusement aux croyances religieuses et au christianisme, argumente en faveur de l’application de la sélection naturelle aux races humaines et s’alarme de ce qu’elle considère comme les conséquences négatives résultant de la protection accordée par la société aux faibles. Elle dénonce une société où le faible prédomine sur le fort sous prétexte d’une « protection exclusive et inintelligente accordée aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, à tous les disgraciés de la nature ». Ces idées eugénistes avant l’heure (le terme est inventé par le cousin de Darwin, Francis Galton (1822-1911), en 1883) lui valurent une certaine notoriété.

Elle modifia également le titre pour le faire correspondre à ses vues sur de la théorie de Darwin : l’édition de 1862 fût ainsi intitulée De l’origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés. Ce titre, ainsi que la préface, mettaient en avant l’idée d’une évolution tendant vers le « progrès », qui était en fait plus proche de la théorie de Lamarck que des idées contenues dans l’ouvrage de Darwin.

Clémence Royer a donc projeté sur L’Origine des espèces (qui ne traite nullement des origines de l’homme, de l’application de la sélection naturelle aux sociétés humaines et moins encore du progrès dans la société industrielle du XIXe siècle) ses propres idées et aspirations.

En juin 1862, après qu’il eut reçu un exemplaire de la traduction française, Darwin écrivit une lettre au botaniste américain Asa Gray : « J’ai reçu il y a deux ou trois jours la traduction française de L’Origine des espèces par Mlle Royer, qui doit être une des plus intelligente et des plus originale femme en Europe : c’est une ardente déiste qui hait le christianisme, et qui déclare que la sélection naturelle et la lutte pour la vie vont expliquer toute la morale, la nature humaine, la politique, etc. !!! Elle envoie quelques sarcasmes curieux et intéressants qui portent, et annonce qu’elle va publier un livre sur ces sujets, et quel étrange ouvrage cela va être. » (Lettre de Ch. Darwin à Asa Gray du 10-20 juin 1862)

Par contre, un mois plus tard, Darwin fait part de ses doutes au zoologiste français Armand de Quatrefages : « J’aurait souhaité que la traductrice connaisse mieux l’histoire naturelle ; ce doit être une femme intelligente, mais singulière ; mais je n’avais jamais entendu parler d’elle avant qu’elle se propose de traduire mon livre. » (Lettre de Ch. Darwin à Armand de Quatrefages du 11 juillet 1862)

Il était insatisfait des notes de bas de page de Clémence Royer, et s’en est plaint dans une lettre au botaniste anglais Joseph Hooker : « Presque partout dans L’Origine des espèces lorsque j’exprime un grand doute, elle ajoute une note expliquant le problème ou disant qu’il n’y en a pas ! Il est vraiment curieux de voir quelle sorte de vaniteux personnages il y a dans le monde… » (Lettre de Ch. Darwin à Joseph Hooker du 11 septembre 1862)

Deuxième et troisième éditions (1866, 1870)

Pour la deuxième édition de la traduction française, publiée en 1866, Darwin suggéra à Clémence Royer plusieurs modifications et corrigea quelques erreurs. L’expression « les lois du progrès » fut retiré du titre pour le rapprocher de l’original anglais : L’Origine des espèces par sélection naturelle ou des lois de transformation des êtres organisés. Dans la première édition, Clémence Royer avait traduit natural selection par « élection naturelle », mais pour cette nouvelle édition, cela fut remplacé par « sélection naturelle » avec une note de bas de page où la traductrice expliquait toutefois qu’« élection » était en français l’équivalent de l’anglais selection et qu’elle adoptait finalement le terme « incorrect » de « sélection » pour se conformer à l’usage établit par d’autres publications.

Dans l’avant-propos de cette deuxième édition, Clémence Royer tenta d’adoucir les positions eugénistes exposées dans la préface de la première édition (reproduite en intégralité), mais ajouta un plaidoyer en faveur de la libre pensée et s’en prenait aux critiques qu’elle avait reçues de la presse catholique. En 1867, le jugement de Darwin était déjà nettement plus négatif : « L’introduction a été pour moi une surprise totale, et je suis certain qu’elle à nuit à mon livre en France. » (cité par D. Becquemont in Ch. Darwin, L’Origine de espèces, éd. Flammarion-GF, 2008)

Clémence Royer publia enfin une troisième édition en 1870 sans en avertir Darwin. Elle y ajouta encore une préface où elle critiquait vertement la « théorie de la pangenèse » que Darwin avait avancé dans son ouvrage de 1868, Les variations des animaux et des plantes à l’état de domestication. Cette nouvelle édition n’incluait pas les modifications introduites par Darwin dans les 4ème et 5ème éditions anglaises. Lorsque Darwin appris l’existence de cette troisième édition, il écrivit à l’éditeur français Reinwald et au naturaliste genevois Jean-Jacques Moulinié qui avaient déjà traduit et publiés Les variations… pour mettre au point une nouvelle traduction à partir de la 5ème édition.

Le sens de l’interprétation de Clémence Royer

L’enthousiasme de Clémence Royer pour l’ouvrage de Darwin constitue un des innombrables exemples du fait que les idées de ce dernier sont devenues populaires moins pour leur valeur scientifique que du fait qu’elles entraient en résonance idéologique avec les aspirations et les valeurs de certaines franges de la société capitaliste et industrielle du XIXe siècle.

On touche là le ressort de ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution darwinienne » : le mécanisme de la sélection naturelle venait justifier et légitimer les transformations socio-économiques impulsées par le capitalisme industriel.

Cette révolution est, notamment en Angleterre, une révolte de la bourgeoisie industrielle et commerçante contre les vieilles structures féodales et aristocratiques et l’hypocrisie de l’Eglise. La bourgeoisie britannique, qui en à peine une cinquantaine d’années s’est considérablement enrichie, ne veut surtout pas d’une révolution à la française. Au contraire, elle a établi sa prospérité sur l’expropriation des classes populaires et sur l’exploitation des classes ouvrières en abrogeant de nombreuses lois et institutions qui protégeaient leurs traditions et coutumes. Elle cherche donc à s’affirmer en tant que classe dominante par d’autres moyens que politiques, et le darwinisme va lui fournir une justification “scientifique” : contre les valeurs et le paternalisme de l’aristocratie et de l’Eglise, le mécanisme de la sélection naturelle affirme que la domination sociale est le produit d’une impitoyable compétition entre égaux, où seuls les meilleurs l’emportent.

En France, après la fin de la révolution française, les institutions républicaines et la démocratie parlementaire assurent la légitimité d’une bourgeoisie plus commerçante qu’industrielle. C’est plutôt l’aile ultra-progressiste de l’intelligentsia qui, contre le conformisme et le philistinisme de cette bourgeoisie bien installée, a besoin de s’affirmer comme encore plus révolutionnaire en se réclamant de la science et du progrès.

Clémence Royer s’inscrit en plein dans ce contexte, cherchant à en radicaliser les oppositions : « La doctrine de M. Darwin, c’est la révélation rationnelle du progrès, se posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle de la chute. Ce sont deux principes, deux religions, en lutte, une thèse et une antithèse dont je défie l’Allemand, le plus expert en évolutions logiques, de trouver la synthèse. C’est un oui et un non bien catégoriques entre lesquels il faut choisir, et quiconque se déclare pour l’un est contre l’autre. Pour moi, mon choix est fait : je crois au progrès. » (Conclusion de la préface de 1862)

On a ici l’illustration qu’une doctrine scientifique est inséparable d’intérêts sociaux et d’objectifs politiques. En ce sens, Darwin n’est certainement pas plus responsable personnellement du darwinisme social ou de l’eugénisme et du racisme scientifique que Marx ne l’est du stalinisme et des autres régimes dictatoriaux qui se sont prétendus « communistes » ; mais il faut simplement reconnaître qu’ils ont tous deux fourni les bases idéologiques indispensables au développement de ces doctrines et régimes politiques.

Andréas Sniadecki, janvier 2013.



Avant-propos [à l’édition de 1866]

Nous avions prédit le succès de la doctrine de M. Ch. Darwin dans le monde de la science libre et rationnelle : ce succès a dépassé notre espérance; car on peut, dès à présent, l’appeler une victoire.

Si quelques esprits attardés tiennent encore pour l’ancienne orthodoxie géologique; si des imaginations mal réglées, avides de trouver dans la nature matière à des émotions dramatiques, regrettent la vieille doctrine des changements à vue, des cataclysmes universels et des fiat lux créateurs ; s’ils croient encore que la sainte poésie des sentiments vrais et forts est menacée de disparaître du monde, parce que ce monde est fait autrement qu’ils ne l’avaient rêvé, sur la foi de quelques révélations primitives on de philosophies surannées ; en revanche, tous ceux qui n’attachent de prix aux doctrines qu’autant qu’elles de- meurent dans la limite du possible, respectent la vérité et satisfont la raison chercheuse et douteuse, se sont rattachés spontanément et généralement aux idées nouvelles de la savante école anglaise dont MM. Lyell, Darwin, Huxley et tant d’autres sont les fondateurs et les représentants.

En France, même des savants académiques, ou s’y sont ralliés, ou ne la combattent que faiblement et dans ses détails, n’osant plus se déclarer contre elle dans son ensemble. Ces savants, nous ne les nommerons pas, afin de ne pas rendre les conversions tardives plus difficiles à l’amour-propre de ceux qui pourraient manquer à notre énumération. Qu’il nous suffise de dire que la théorie de Ch. Darwin règne, pour ainsi dire, sans conteste parmi les membres les plus influents et les plus compétents de la jeune Société d’anthropologie de Paris, si savante et si active.

En Suisse, MM. Charles Vogt et Desor l’ont adoptée, la trouvant conforme à tous les faits, si nombreux, que les habitations lacustres et toutes les autres découvertes récentes de l’archéo-géologie leur ont livrés : M. Pictet lui-même ne la déclare plus impossible.

En Italie, MM. Moleschott, Schiff, Cocchi la soutiennent et M. de Filippi l’accepte, bien qu’elle puisse se concilier difficilement avec quelques-unes de ses opinions.

L’Allemagne, presque entière, lui est gagnée. Partout enfin, comme nous l’avions prévu, la jeune génération des naturalistes de l’avenir lui est acquise et rassemble des faits qui l’étayent sans cesse d’évidences nouvelles et irréfutables. Le problème, tant controversé, de l’origine humaine pouvait être regardé comme la véritable pierre d’achoppement du Darwinisme : n’est-il pas remarquable que ce soit justement cette question que la lumière de faits nombreux soit venue soudain éclairer ? Depuis les dernières découvertes qui font remonter l’apparition de l’homme sur notre globe peut-être jusqu’à la période tertiaire et qui le montrent, à toutes les époques, représenté par les races les plus distinctes et les plus diverses, mais d’autant plus brutales qu’elles ont vécu à une époque plus éloignée de nous, on pourrait douter encore de la transformation des espèces animales les unes dans les autres, qu’il resterait prouvé que tous les caractères qui distinguent le plus essentiellement l’homme de la brute ont été acquis lentement et progressivement par une longue série de variétés, de plus en plus humaines, qui se sont supplantées les unes les autres, rien que sur l’étroite surface de notre sol européen.

La lutte n’a pas cessé sitôt cependant. Quelques adversaires du système, tels que M. Flourens, ne semblent que parodier les arguments de Leibnitz contre le système de Newton, en accusant M. Darwin de diviniser la nature et d’inventer des puissances occultes sous les noms de sélection naturelle et de concurrence vitale. Leibnitz, accusant Newton d’inventer des dieux appelés attraction, force centripète et force centrifuge n’a pas plus empêché la gravitation universelle de devenir un dogme scientifique, que les efforts séniles de M. Flourens ne parviendront à empêcher le monde savant de croire à la transformation progressive des formes organiques. D’autres, sous prétexte de réfuter le Darwinisme, ne font que nous exposer dogmatiquement leur petit système cosmogonique particulier. M. Fée, par exemple, à propos de l’origine des espèces, nous promène à travers les astres les plus nébuleux. Il va si haut et si loin chercher ses raisons, que, perdant le fil de son argumentation en route, il en rapporte des preuves qui concluent contre lui : car lorsqu’il nous a montré des mondes qui naissent sans aucune intervention de la divinité, comment croire ensuite qu’elle daigne s’abaisser à peindre de sa main les élytres d’une Coccinelle ?

Les derniers partisans des idées vieillies, comme ceux des dynasties détrônées, mettent à soutenir leur thèse une sorte d’entêtement loyal qu’on peut décorer du nom de fidélité à leurs principes ; mais ils n’en restent pas moins, au milieu du mouvement des esprits qui marchent, comme ces gnomons immobiles, destinés à marquer les heures du soleil, sans pouvoir retarder, un instant sa course.

Hâtons-nous de dire cependant que, depuis notre première édition on a vu la presse périodique, cet idéomètre si sensible des fluctuations de l’opinion publique, soit en Angleterre, soit surtout en France, rendre meilleure justice à l’œuvre du naturaliste anglais, et se rallier presque tout entière, bien que plus ou moins vite, aux opinions nouvelles. Les jeunes écrivains, dont le passé n’engageait pas l’avenir dans une voie contraire, ont déserté le camp de l’attaque pour passer dans celui de la défense. Nous nous en réjouissons comme d’un symptôme heureux, comme d’un fait favorable au progrès du vrai, sans vouloir rechercher et juger trop sévèrement les mobiles les plus communs des actions des hommes.

Quelques critiques, en acceptant la théorie de Darwin, ont cru devoir protester contre les conséquences que nous en avons tirées. Nous reconnaissons aux gens même la liberté de manquer de logique. D’autres ont prétendu que nous mêlions mal à propos des questions de philosophie, de religion et de politique à des faits de science pure. Il y a des esprits myopes et d’autres presbytes. Les premiers, véritables microscopes vivants, n’embrassent dans le champ étroit de leur vision qu’un seul point, qu’ils voient un peu mieux que les autres ; les seconds, au contraire, comme des télescopes à vaste foyer, moins bien doués pour ces études qui choisissent leur objet dans l’infiniment petit, sont aussi plus capables de jeter sur les choses une large vue d’ensemble ; et ces deux sortes d’yeux intellectuels sont aussi indispensables les uns que les autres aux progrès de la science. Or nous reconnaissons appartenir à la famille de ces esprits presbytes et synthétiques, qui croient que tout touche à tout et qu’il n’est pas une question de science pure, qui n’ait ses conséquences logiques dans les faits et la pratique des choses du monde.

Certaines personnes, atteintes de ce sentimentalisme contemporain qui menace de devenir une maladie philosophique, et dont le plus grand défaut est de juger toujours de la vérité des choses d’après une idée du juste, préconçue et le plus souvent très-discutable, se sont voilées la face avec épouvante, parce que nous avons émis quelques doutes sur les bons résultats d’une philanthropie excessive et inintelligente. La question de la bienfaisance publique et privée n’est pas nouvelle en économie politique. Elle a déjà donné lieu à de vives controverses, et jusqu’aujourd’hui elle est restée insoluble. En attirant l’attention sur une face nouvelle du problème, nous nous réservons le droit de protester contre les conclusions que des adversaires malveillants ont voulu nous prêter. Nous avons signalé des faits, émis des doutes, sans avoir la prétention de résoudre toutes les graves difficultés que ces questions soulèvent.

Après ces quelques pages, qui suffiraient désormais à préparer le lecteur à l’étude d’une œuvre qui aura dans l’histoire de la science l’importance d’une révolution, si l’on retrouve encore la préface dont notre première édition était précédée, et qui nous à valu autant de louanges enthousiastes et peu méritées que de blâmes acerbes et moins mérités encore, c’est que, pour la consolation des apôtres et ouvriers du vrai, cette préface doit rester dans ce livre, comme un témoin des progrès qu’une idée nouvelle peut faire en trois années, lors même qu’elle froisse, avec les institutions du passé et leurs soutiens les préjugés les plus enracinés, comme aussi les sentiments les plus profonds et parfois les plus délicats des hommes. Elle doit y rester aussi comme une preuve que les attaques de front, franches et sans réserves hypocrites, prudentes ou ambitieuses, ne nuisent pas, autant que quelques-uns l’ont paru craindre ou voulu dire, à la victoire des idées.

Au siècle dernier, le seul vrai grand siècle, on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l’erreur, sans pactiser avec les faiblesses humaines. Quand on débarquait dans une idée qu’on croyait vraie, on brûlait ses vaisseaux derrière soi, sans s’embarrasser de la retraite. Ce que l’on croyait, on le disait ; et cependant la Bastille était là debout pour enfermer les hommes, et le bourreau, avec le bûcher de la place de Grève pour brûler les livres ; et les livres n’en avaient pas moins de la verve et les hommes de l’audace. On mettait l’esprit au service du vrai. On raillait sans remords le mensonge ou même l’erreur involontaire. L’on croyait bien faire et l’on faisait bien, puisqu’on faisait marcher le monde et que le siècle n’était pas encore écoulé, que toutes les vieilles citadelles du passé s’écroulaient de toutes parts, laissant s’asseoir sur leurs débris la Vérité victorieuse et l’Espérance qui lui souriait. Faisons de même et ayons un peu moins peur les uns des autres : quoi qu’il arrive, nous en serons du moins plus estimables.

Aujourd’hui, nous sommes modérés, doux, pleins d’égards charmants et de politesses exquises pour nos adversaires ; et nous reculons, et ils regagnent le terrain qu’ils avaient perdu, et aux insultes qu’ils nous distribuent dans leurs chaires, leurs mandements, leurs encycliques, leurs livres, leurs journaux, paraît-il qu’ils se croient obligés de nous rendre courtoisie pour courtoisie ?

Mais on ne veut pas se faire d’ennemis ; on évite jusqu’aux contradicteurs ; on voudrait être de l’avis de tout le monde afin d’être flatté de tous. A quoi mène cette bienveillance banale et toute superficielle, qui n’efface rien des rivalités ni des haines intérieures ? Mieux valent les ennemis que nous font les idées que ceux que nous font les égoïsmes froissés. Nonotte, Fréron, Palissot ont-ils dévoré Diderot, d’Alembert et Voltaire et le Journal de Trévoux a-t-il réellement nui à l’Encyclopédie ?

C’est aussi qu’on ne veut pas se compromettre. Entre deux théories contraires on évite de se prononcer ; car si l’on décidait en faveur de la fausse, il faudrait se rétracter, l’amour-propre en souffrirait : nous sommes tous plus ou moins des petits papes qui prétendons à l’infaillibilité et notre humilité apparente n’est qu’une vanité énorme qui se voile de prudence et de modestie. Mieux valait la robuste foi de nos pères en une vérité qu’ils savaient bien être relative, mais qui, toute incomplète qu’elle était, luisait comme le soleil dans les ténèbres du temps, et dont le siècle actuel, qui en a recueilli le précieux héritage, ne peut que reprendre et continuer la tradition glorieuse.

Que nous est-il advenu, à nous, d’avoir dit franchement notre pensée, comme nous la pensions? C’est que nous avons joui du bonheur, le plus grand peut-être que puisse éprouver l’âme humaine, de voir les doctrines que nous défendions se répandre rapidement : c’est là, non-seulement un bonheur, mais c’est une gloire, et nous ne la voudrions pas céder à d’autres.

Cela nous a valu des attaques aussi ; mais qu’ont-elles pu contre nous ? Avons-nous perdu quelque chose, à voir dans quelques écrits dévots, notre nom et nos idées, à côté des idées et des noms glorieux de ceux qui osent être, comme nous, coupables du noble crime de franchise d’esprit ?

Nous ne saurions ni nous étonner ni nous émouvoir, si des sectaires, qui se font un métier plus ou moins honorable du rôle de vengeurs du ciel, ont paru se complaire à réserver pour nous la quintessence de leur fiel pieux; et si, à défaut des moyens plus efficaces que les Églises, dont ils sont les organes, eussent sans doute employés jadis, pour nous imposer silence, ils ont eu recours contre nous, selon leur habitude, aux citations tronquées, aux épithètes insultantes, et à ces railleries d’un goût douteux, toujours plus faciles à trouver que des arguments solides. Nous savions d’avance que toute femme qui ose agir, parler ou même penser sans prendre conseil d’un directeur de conscience, qu’il relève, du reste, de Rome ou de Genève, ne peut manquer de soulever ces religieuses colères. Car, il faut le redire ici, quand il s’agit d’attaquer les représentants de la libre pensée, protestants soi-disant libéraux et vieux ou nouveaux catholiques, montrent le plus touchant accord et la plus parfaite communion d’esprit. Ces foudres d’un fanatisme, qui ne serait que ridicule s’il ne devenait parfois odieux, bien loin de nous arrêter, ne peuvent mériter que notre mépris, lorsqu’elles deviennent, aux mains de ceux qui les lancent, des armes déloyales et viles, proscrites entre gens d’honneur dans la noble guerre des idées.

A en croire les chroniques-feuilletons, parfois rééditées en livres, où sont alignés à notre intention tous les grands mots du vocabulaire clérical, nous appartiendrions en même temps à toutes les écoles que leurs auteurs ont pour mission de maudire. Sans souci de la contradiction, ils ont fait de nous un disciple de Fourier et de Saint-Simon, et nous ont donné à la fois pour père spirituel Auguste Comte et Enfantin, tout en nous accusant de professer, par-dessus le marché, avec Proudhon, l’athéisme et la liberté. Nous saisirons cette occasion pour déclarer ici, non pas aux Giboyers de tous les pays et de toutes les Églises, qui ont pu et pourront mentir à notre sujet, mais à tous nos lecteurs et amis que nous ne reconnaissons point de maître ; que nous ne sommes enrégimentés ni dans aucune secte, ni dans aucune école ; que nous ne suivons d’autre discipline de nos croyances que celle de la raison, et que notre libre conscience est le seul juge de nos pensées comme de nos actes, de nos droits comme de nos devoirs. Notre zèle à propager la théorie de Ch. Darwin nous a été inspiré par notre amour du vrai et nous avons traduit le livre de l’Origine des espèces en gardant toute notre indépendance vis-à-vis de son auteur, que nous n’avons pas même eu occasion de connaître personnellement, n’ayant eu jusqu’ici avec lui que des relations épistolaires.

D’autres ennemis, moins ardents ou moins bien ligués, ont aussi essayé contre nous de petites griffes rétractiles. Un adversaire du Darwinisme a été dire en Suisse que M. Darwin lui-même était effrayé des hardiesses de notre préface. Est-ce ce léger trait, qui, porté en Italie, y est devenu, grâce à certain libelliste, en quête de proies à mordre, un désaveu formel de notre traduction ? Dans le cas où ces bruits se répéteraient, nous saurions y opposer les lettres où M. Darwin a bien voulu nous écrire que nous avons, mieux que ses autres critiques ou traducteurs, compris l’esprit général de sa doctrine. Quant aux dernières conséquences que nous avons déduites de sa théorie, si Ch. Darwin a pu craindre un moment que nos témérités ne nuisissent au succès de ses idées, nous avons lieu de le croire, pour le moment complètement rassuré à ce sujet ; mais afin de ne pas le compromettre, contre son gré, plus peut-être qu’il ne voudrait, nous n’affirmerons pas ici qu’il ose penser à peu près tout ce que nous avons osé dire.

Il a eu l’obligeance de nous signaler quelques erreurs qui s’étaient glissées dans notre première édition, et que nous avons soigneusement fait disparaître. Il nous a demandé aussi de modifier certains passages et d’en ajouter quelques autres, changements déjà effectués dans la seconde édition allemande ; nous nous sommes conformés à son désir. Nous avons tenu compte de ses avis et de ceux de quelques autres hommes compétents dans la rédaction de nos notes ; en sorte que nous croyons pouvoir présenter cette seconde édition au public avec toute confiance.

Nous avons cru également devoir changer deux des termes le plus fréquemment employés dans l’ouvrage. Ainsi nous avons préféré le nom de Biset, pour les Pigeons sauvages que l’on croit devoir être la souche de toutes nos races domestiques.

Quant au terme de sélection, voyant qu’il avait été adopté par la plupart des critiques de M. Darwin et que des naturalistes compétents n’avaient point reculé devant ce néologisme qui nous avait semblé inutile, nous nous sommes décidés, bien qu’à regret, à l’employer, prenant sur nous d’introduire dans la langue les adjectifs sélectif et sélective, qui nous étaient indispensables, mais sans oser faire le verbe sélire qui serait élégant, mais peut-être peu compris, et encore moins le verbe sélectionner que nous craignons de voir un jour lui préférer et passer dans l’usage. En abandonnant le mot élection, que nous avions employés dans notre première édition, nous avons fait, nous l’avouons, à l’opinion du grand nombre, un sacrifice au sujet duquel, notre conscience n’est pas très-tranquille. Car, toute l’Académie des sciences, avec M. Flourens, nous dirait que la nature, même organisée, même vivante, n’étant pas intelligente, ne peut élire, parce qu’une élection suppose un choix volontaire ; nous demanderions à l’Académie des sciences et à M. Flourens en particulier, pourquoi la nature inorganique, brute, morte, inerte, tout ce qu’on voudra, est capable, en chimie, d’affinités électives.

Mais nous consentons à céder volontiers quelque chose sur les mots, pourvu qu’on nous permette de ne rien céder sur les idées.

Clémence Royer.


Préface de la première édition [1862]

Oui, je crois à la révélation, mais à une révélation permanente de l’homme à lui-même et par lui-même, à une révélation rationnelle qui n’est que la résultante des progrès de la science et de la conscience contemporaines, à une révélation toujours partielle et relative qui s’effectue par l’acquisition de vérités nouvelles et plus encore par l’élimination d’anciennes erreurs. Il faut même avouer que le progrès de la vérité nous donne autant à oublier qu’à apprendre, et nous apprend à nier et à douter aussi souvent qu’à affirmer.

Il y a des époques surtout où cet esprit révélateur semble travailler plus profondément nos sociétés humaines, où il les secoue, les tourmente : ce sont autant d’époques d’enfantement pour les vieilles nations prêtes à mettre au monde de jeunes peuples. L’idée à révéler couve d’abord sourdement et pendant longtemps dans le fond des âmes ; elle s’y mûrit en silence, et allant de l’une à l’autre en se complétant et s’affirmant de plus en plus, elle éclate soudain en s’incarnant dans une ou plusieurs intelligences qui s’en font les organes individuels. Ce sont là les révélateurs, véritables foyers de concentration où viennent se réunir, en convergeant, les rayonnements partis de tous ces centres vivants de lumière intellectuelle, qui composent les générations successives ; ce sont là les porte-voix de cet immense organisme formé d’unités pensantes distinctes, qu’on appelle l’humanité, et qui, des formes rudimentaires la vie où elle a son origine, marche et s’élève constamment vers la plénitude de l’être, son but et sa fin.

Il y a donc des époques tout entières qu’on pourrait appeler révélatrices : telles furent peut-être les époques de Zoroastre, de Manou et de Moïse dans l’antique Asie, d’Orphée et d’Hermès, de Minos et de Numa chez les premiers peuples policés du bassin méditerranéen ; mais telles furent plus encore, bien qu’avec d’autres tendances, les brillantes époques de Sanchoniaton et de Salomon chez les Chananéens, d’Homère et d’Hésiode dans l’Ionie et la Pélasgie encore héroïque ; puis cette époque surtout, où pendant que Khoung-fu-tseu et Lao-tseu illustraient la Chine, que Vyasa, Gotama, Kanada, Kapila et Patandjali vivaient peut-être dans l’Inde, Thales et Pythagore, Socrate et Platon, Aristote et Épicure, Hérodote et Thucydide se succédaient dans les trois Grèces et se voyaient bientôt continués à Rome par les Lucrèce et les Pline, les Tite Live et les Tacite.

Jésus, comme autre part Sakia-Mouni, avec lequel il a tant de ressemblances, vint fermer ce cycle admirable. II semble convenu aujourd’hui que tout écrivain doit, en passant, chanter un hymne à la gloire du prophète galiléen ou du moins s’incliner respectueusement en prononçant son nom. Le moins qu’on croie pouvoir faire, c’est de l’appeler « un homme incomparable. » Sa louange est comme un passeport obligé pour tout livre qui prétend à être lu ; c’est une formalité à remplir pour tout orateur qui veut être écouté, pour tout professeur qui aspire à une chaire. Savants, philosophes, moralistes, jurisconsultes même, tous se conforment à la règle et donnent dévotement leur coup de chapeau au seigneur de la majorité. Il faut bien avouer que c’est une divinité qui va croissant plutôt que de diminuer, à mesure que les temps de son apothéose s’éloignent, et que le rabbi de Nazareth est beaucoup plus dieu aujourd’hui qu’il ne le fut jamais pour son siècle.

Rendons justice, même aux dieux, mais seulement justice et rien de plus. Notre impartialité envers eux sera un gage de celle dont nous sommes capables envers les hommes. Il m’a semble souvent que c’était faire tort à notre époque que d’aller chercher, non pas l’idéal divin, mais l’idéal de l’humanité elle-même dix-huit siècles en arrière de nous. Au moment où Jésus parut, mille ans de progrès rapides s’étaient accomplis. Toutes les gloires de l’esprit humain avaient ensemble ou tour à tour illuminé les générations contemporaines des éclairs du génie ou des reflets moins éclatants, mais plus durables, des études savantes. On sentait déjà que l’humanité, fatiguée d’un vol si rapide, allait s’arrêter. C’est alors que le prophète galiléen vint mêler a beaucoup de rêveries orientales quelques préceptes moraux que d’autres avaient enseignés dès longtemps, du moins en ce qu’ils renferment d’incontestablement vrai, juste et bon, et qu’il eut seulement le mérite d’exprimer sous une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle son éloquence persuasive donnait une puissance d’entraînement irrésistible. Mais ce monde romain, à travers lequel sa doctrine se répandit si rapidement, n’en allait pas moins bientôt mourir tout entier, et ce que nos exégètes orthodoxes s’efforcent de considérer comme un signe de régénération providentielle n’était au con- traire qu’un virus mortel de plus, inoculé chez des races frappées à mort. La doctrine de Jésus était un signe des temps. C’était un présage de mort pour les peuples au milieu desquels elle naissait et dont elle ne pouvait que précipiter la chute. Le mysticisme en général est pour les races humaines une sorte de maladie d’épuisement et de langueur. Partout où il apparaît il amène l’énervement et la torpeur morale, avec la surexcitation des esprits ; c’est enfin une passion vicieuse de la vieillesse des peuples et un symptôme constant de décrépitude sociale.

Aussi, quand le monde barbare s’installa sur les ruines de l’empire déchiré par lambeaux, ce ne fut pas la doctrine de Jésus, mais une tout autre religion qui, sous le même nom, s’empara du monde pour le dominer et le gouverner ; et au point de vue social cette religion valait mieux que le christianisme évangélique : le catholicisme est mauvais, mais le véritable évangélisme serait pire.

Cette religion, qui n’avait par elle-même rien de commun avec la science, devait bientôt se faire savante. Elle repoussait le principe de la spéculation rationnelle comme source première de toute vérité ; et cependant elle eut bientôt pour effet de vulgariser renseignement des philosophes grecs et les spéculations de l’Orient sur l’origine des choses, en se combinant d’un côté avec les philosophèmes des prêtres ou scribes hébreux, et de l’autre avec les développements alexandrins du platonisme. Mais en faisant autant de dogmes sacrés de ce qui jusqu’alors n’avait été enseigné que comme des hypothèses, ou tout au plus des théories, cette religion mettait un terme aux progrès possibles de toute science et de toute philosophie ; elle enfermait l’esprit si ingénieux des races occidentales dans un cercle dont il ne pouvait plus sortir ; elle en entravait pour quinze siècles les développements ; elle ne cesse de les entraver encore de nos jours.

Le germe de cette religion, ce fut la christolâtrie apostolique des Paul et des Jean, si différente delà doctrine du maître. Propagée par un sacerdoce ignorant, dominateur et corrompu, elle s’étendit, comme un voile obscur, sur toutes les intelligences et mit le frein de la foi aux légitimes curiosités du génie humain, au moment même où Rome civilisée s’écroulait devant les envahisseurs barbares qui ne surent que lui emprunter ses vices et ses superstitions, sans ressusciter ses grandeurs. Sous ces deux influences également néfastes, la révélation humanitaire abandonna notre Occident et retourna en Asie.

L’établissement des chefs de l’empire à Byzance, la papauté s’élevant à Rome, qui n’aspirait plus qu’à devenir une métropole pontificale, la défaite de l’arianisme, dernier retranchement de la philosophie savante de la Grèce, furent le triple signal de cette immense proscription de l’idée libre et progressive.

Déjà, du reste, une ère de gloire philosophique et littéraire s’était ouverte dans l’Inde avec le règne de Vicramâditya et devait se continuer sous l’impulsion nationale jusqu’à la conquête musulmane. De l’ère de Mahomet jusqu’à l’époque des croisades, et depuis la Chine jusqu’à l’Afrique, une immense clarté inonda l’Orient, étendant ses reflets jusque dans l’Espagne conquise par les Arabes, tandis que tout notre monde chrétien était perdu dans les obscurités barbares du système impérialiste et papal auquel la féodalité s’était ajoutée plutôt que substituée : c’était malheurs sur malheurs et ténèbres sur ténèbres, et c’était la conséquence de l’œuvre de Jésus.

Vint enfin l’époque du réveil. Il y eut d’abord des poètes plus ou moins incrédules, tels que Dante et l’Arioste, des conteurs, cachant la liberté de leur critique sous la licence de leurs récits, comme Boccace ou Rabelais. Ce furent ensuite de savants sceptiques, tels qu’un Érasme, un Montaigne, un Boyle, voilant habilement l’incrédulité téméraire de leur esprit sous de prudentes contradictions ; puis des hérétiques philosophes comme Vanini, Telesio, Giordano Bruno, Campanella, et tant d’autres, toujours menacés du bûcher ou des cachots pour avoir répété gravement ce que leurs prédécesseurs avaient osé dire d’un ton léger. Mais l’heure de l’émancipation sonna pourtant. Tandis que Copernic, Colomb, Galilée, Keppler, Newton révélaient le vrai système du monde, Bacon, Descartes, Leibnitz, Locke ouvraient devant l’esprit des routes nouvelles. L’art renaissait en même temps dans toutes ses splendeurs, avec les grands peintres, les grands architectes, les grands musiciens qui élevaient l’âme humaine par l’éducation des sens et lui rendaient le sentiment du beau, étouffé pendant si longtemps par l’ascétisme chrétien. Il veut aussi, comme toujours, la réaction mystique : on vit presque à la fois Luther et Calvin, les Anabaptistes et les Jésuites, une sainte Thérèse et un Boehm. Cependant la réforme religieuse s’était opérée au nom de la liberté d’examen ; et quelque incomplète et mal comprise encore que fût cette liberté prétendue, qui élevait le bûcher de Servet à Genève et qui couvrait l’Angleterre de proscriptions et d’échafauds, le principe n’en devait pas moins porter ses fruits. Enfin s’ouvrit le dix-huitième siècle, le siècle delà révolutionne siècle révélateur par excellence, qui devait découvrir les idées morales de progrès, de liberté, de droit et d’humanité, révélation bien supérieure à celle de la chute originelle, de la rédemption par grâce et de l’élection divine arbitraire.

La révélation humanitaire, bien qu’intermittente sur chacun des points du globe, est donc en réalité continuelle. C’est comme un courant électrique qui décrit sans cesse, vite comme la foudre, ses spirales infinies et qui jaillit en éclairs aux points où il est interrompu. Cependant l’Europe peut dire avec orgueil que, depuis plus de trois siècles, l’esprit révélateur semble l’avoir choisie comme le lieu de sa prédilection. Peut-être même s’y prépare-t-il une de ces grandes affirmations synthétiques, qui, après s’être lentement élaborées, sous le nom de philosophies, dans les hautes sphères sociales de l’esprit et du savoir, en redescendent un jour sous le nom de religions sur les masses populaires qu’elles transforment. Le caractère commun de ces grandes manifestations de la pensée humaine, qui semblent destinées d’ère en ère à marquer les échelons de ses progrès, c’est de réunir dans un magnifique ensemble une doctrine pour la pensée sur la nature des choses, leur origine et leur fin, une règle de conduite pour la vie et pour les mœurs en rapport avec l’idéal de la conscience contemporaine et avec les nécessités du lieu et du temps, et enfin des principes de politique pour régler les droits des nations entre elles, comme la morale règle ceux des individus : c’est-à-dire qu’elles doivent comprendre une théologie, une cosmogonie et une sociologie, embrassant la morale, le droit, l’économique et la politique.

On ne saurait citer tous les noms glorieux qui depuis trois cents ans, et surtout depuis la fin du dernier siècle et durant tout le cours de celui-ci, ont travaillé et travaillent encore avec patience à cette grande œuvre. Chacun y apporte une pierre, du ciment, ses forces, faute de mieux ; chacun y ajoute une idée, une ligne, un détail. Plusieurs s’efforcent de trouver un plan d’ensemble : ce sont les architectes. Chacun d’eux présente celui qu’il a conçu, vision de génie parfois, mais qui pèche toujours en quelque endroit par un défaut d’équilibre logique, qui en amène le prompt écroulement. Il faut qu’il en soit ainsi, afin que des mêmes matériaux on puisse aussitôt reconstruire un autre édifice plus parfait et mieux à la taille de l’humanité encore agrandie, qui ne peut se plaire dans un temple que lorsqu’il répond à son idéal.

Cependant, malgré ces destructions et ces reconstructions incessantes, le travail général avance. Ce travail est comme celui d’une ville dont les maisons et les palais se renouvellent sans cesse en s’embellissant toujours, dont les rues se redressent, dont les quartiers se régularisent constamment par des corrections, constamment partielles, apportées au plan primitif que le hasard des circonstances a fourni. De même, dans la grande cité de la science humaine, tous les ouvriers, sans, connaître le plan définitif de leur œuvre, taillent chacun séparément leur pierre ; et il se trouve que, sans qu’ils se soient concertés sur les mesures, elles concordent et s’ajustent irréprochablement C’est que tous sont conduits, comme par un sûr instinct, par un égal amour du vrai, et que tous ont dans leur art une règle commune : c’est la méthode d’induction baconienne, c’est le doute philosophique cartésien, c’est enfin, autant que possible, une liberté absolue de tout préjugé, un dégagement complet de toute idée préconçue, de toute loi non prouvée, de tout dogme imposé d’autorité. Une théorie n’est admise que lorsqu’elle a passé au creuset de l’expérience. Au delà du grand musée des faits connus et constaté s’étend la vaste salle d’attente des hypothèses, où il est permis d’exposer même les conceptions les plus hardies, en attendant qu’elles soient jugées vraies ou fausses, à l’épreuve irrécusable du calcul et de l’observation.

C’est en cela que notre époque révélatrice diffère essentiellement des époques qui l’ont précédée : les peuples d’Asie, et même les philosophes grecs instruits à leur école, imaginaient la vérité, tandis que de nos jours on l’observe. On poursuit la nature dans son œuvre, on la surprend. La seule chose encore rare et difficile, c’est de la bien comprendre ; c’est de déchiffrer le sens des signes souvent incohérents qu’elle livre à notre interprétation, comme les fragments épars d’une inscription dont quelquefois nous ne connaissons pas même la langue. Aussi beaucoup se trompent, et parmi les pierres taillées par un si grand nombre d’ouvriers, il en est beaucoup qu’il faut rejeter ou qui du moins ne peuvent trouver leur place sans avoir été remaniées. Cependant on est étonné parfois de retrouver jusque chez ces antiques faiseurs d’hypothèses de l’Orient et de la Grèce des lois, des principes généraux, des théories sur la nature des choses, que notre science moderne, plus prudente et plus lente en sa marche, n’a pu que corroborer ; et que, par un élan de génie presque divinatoire, ces philosophes prophètes avaient conçus, sinon avant toute expérience et toute observation, du moins par une induction rapidement synthétique de l’observation et de l’expérience universelles.

Sur presque tous les problèmes, l’antiquité nous offre deux solutions plus ou moins contradictoires, trois ou quatre au plus, quand les questions plus complexes permettent de diviser les thèses logiques qu’elles renferment ; et c’est encore aujourd’hui entre ces quelques solutions proposées depuis si longtemps que la science moderne doit choisir ; c’est encore entre elles que bien souvent elle balance. C’est ainsi que la théorie des ondulations lumineuses se trouve exposée dans la physique de Kapila, comme celle de l’émission chez Lucrèce. C’est ainsi que Pythagore et son école avaient devancé Kopernic en supposaut le mouvement de la terre autour du soleil, tandis que la grande école d’Athènes faisait de notre planète le centre immobile du monde. Enfin une question sur laquelle encore toute l’antiquité s’est divisée, c’est la grande question de l’origine et de la nature des formes organiques, que l’ouvrage de M. Darwin sur l’Origine des Espèces, dont j’offre aujourd’hui la traduction à la France, est, je crois appelé à résoudre définitivement.

Cet obscur problème de la création des êtres vivants se trouve tranché, plutôt que résolu, sous mille formes plus ou moins mystiques, dans ces informes compilations d’idées, tour à tour vénérées ou méprisées, adorées ou maudites, qu’on appelle les Védas, le Zend-Avesta et la Bible. Cependant toutes les solutions se ramènent toujours à deux types : tous les êtres vivants sont sortis par voie de génération plus ou moins régulière les uns des autres et enfin d’une première forme unique ; ou bien chaque forme spécifique a été indépendamment créée par une divinité ou puissance surnaturelle quelconque. Souvent les deux solutions se combinent dans un éclectisme ou dans un syncrétisme plus ou moins habile et plus ou moins logique, mais le surnaturalisme domine et l’emporte généralement.

Du principe des créations directes, la notion d’espèce ressort toujours comme une entité fixe et définie : les formes organiques sont immuables, comme Dieu même ; ce sont les idées générales ou catégories de pensées du créateur. A tout cela se joint nécessairement l’idée d’une chute originelle pour tous les êtres qui ne réalisent pas leur idéal. C’est la doctrine de Platon à laquelle se sont rattachées toutes les sectes chrétiennes, la Genèse appuyant très-explicitement sur la création directe des espèces organisées, sur la fixité de leurs formes et même de leurs noms, et en particulier sur ce dogme de la chute, qui fait le fondement du christianisme.

Au contraire, du principe de la formation des êtres vivants par des causes secondes, se déduit, avec l’idée de leur évolution ascendante et progressive, celle de leur mutabilité continuelle. Les individus sont alors les seules réalités, les seules entités substantielles ; l’espèce n’est qu’une catégorie logique, sans réalité, c’est une ressemblance toute contingente d’attributs qui n’ont rien d’essentiel aux sujets chez lesquels ils se manifestent, et qui sont variables chez chaque individu de chaque génération successive. Cette doctrine toute naturaliste n’a guère été connue de l’antiquité, mais seulement pressentie peut-être par quelques philosophes empiristes, tels que Kapila, Aristole et Lucrèce. Elle est essentiellement hétérodoxe et inconciliable, non-seulement avec les textes de l’Ancien Testament hébreu, mais encore avec les dogmes qu’on a voulu déduire du Testament grec.

Tout cela nous explique le grand entêtement des théologiens scolastiques à défendre le réalisme substantiel des Universaux. Dans cette question, tant controversée, de l’origine et de la nature des idées, on a cru bien faussement ne voir qu’une vaine dispute, indifférente par elle-même à l’ordre du monde. Cette question, au contraire, était vitale pour le christianisme; c’était la pierre de fondement de l’orthodoxie : une fois ébranlée, tout l’édifice s’écroulait. Autrement, qu’on ne croie pas que tant de fortes têtes eussent été si folles que de s’évertuer si longtemps sur une question oiseuse. Le fanatisme, la passion religieuse, la plus violente des passions, puisqu’elle les équilibre toutes à elle seule, était enjeu. C’est ce qui rendit la querelle si vive, si longue et parfois si dangereuse; car on jouait sa vie à certaines époques, en osant se déclarer nominaliste. Abailard et tant d’autres l’apprirent à leurs dépens. Sans la menace du bûcher, de l’excommunication tout au moins, et des moyens coercitifs dont l’Église savait si bien armer le bras séculier, quand il s’agissait de défendre ses dogmes menacés, la logique eût certainement eu raison de tous ces sophismes idéologiques. Encore aujourd’hui il ne manque pas de ces saints docteurs qui regrettent de ne pouvoir employer de pareilles armes pour terminer, à leur avantage, toutes les discussions contre ceux qui se permettent de découvrir dans la nature des faits qui assurent le triomphe définitif du nominalisme.

Qu’on ne croie pas, du reste, que la dispute soit éteinte ; elle n’a fait que changer de nom et de terrain. Elle existe plus ardente que jamais, mais surtout dans les questions pratiques, morales et politiques. Ainsi le nominalisme a inscrit sur son drapeau : individualisme et progrès par la liberté. Le réalisme, au contraire, veut une autorité puissante, illimitée, serrant étroitement l’homme dans toutes les manifestations de son être pour le maintenir dans les limites infranchissables d’un socialisme soit hiérarchique, soit égalitaire, mais toujours également immobile, comme la notion d’espèce dans la doctrine des idées prototypes de Platon. Mais qu’est-ce donc, après tout, que Platon, sinon le premier, le plus savant, le plus aimable des socialistes communautaires ? Qu’est-ce donc, au fond aussi, que le christianisme, et qu’a-t-il été en principe, sinon une secte essénienne, dont les Églises ou congrégations éparses eurent pour dogme pratique principal l’égalité et la communauté des biens ? Et qu’est devenu plus tard le catholicisme romain, qu’est-il encore de nos jours, sinon l’appui dogmatique de la hiérarchie féodale ou monarchique ? On le voit : beaucoup de questions se touchent, dont la connexion échappe aisément à certains esprits peu réfléchis. Si la notion d’espèce est une idée divine que tous les individus doivent réaliser, et si, d’autre part, il était prouvé, un jour, que l’usage illimité de leur liberté tend le plus souvent à les éloigner de ce prototype, ce serait un bien et même une nécessité de restreindre cette liberté et de sacrifier constamment les unités individuelles à la grande unité spécifique ou sociale. Or, c’est justement la doctrine du nominalisme et de l’individualisme le plus absolu, c’est l’absence de toute idée ou idéal prototype, c’est aussi la tendance de la liberté naturelle à faire diverger presque constamment les caractères spécifiques, en variant et individualisant les formes, que M. Charles Darwin vient démontrer aujourd’hui dans son beau livre sur l’Origine des espèces.

Il s’est fait, on le conçoit, grand bruit d’injures et grand fracas de ricanements autour de ce livre, lorsqu’il parut en Angleterre, il y a deux années ; mais ces critiques, si dédaigneuses en apparence, n’étaient au fond que des craintes mal dissimulées qui s’élevaient des chaires de l’orthodoxie, de ses tribunes et de ses journaux. En effet, les théologiens le sentent bien et l’ont toujours senti : pour que l’humanité ait péché en Adam, il faut qu’elle soit une entité collective ; pour être rédimée par les mérites d’un seul, comme pour avoir été maudite pour la faute d’un seul, il faut qu’elle ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en quelque sorte substantielle, bien définie et exactement limitée, sans lien généalogique avec aucune espèce antécédente. Or, la théorie de M. Darwin est incompatible avec cette notion ; et c’est pourquoi son livre, bien que d’un caractère éminemment pacifique, sera en butte aux attaques du grand parti immobiliste et chrétien, encore si nombreux chez toutes les nations européennes ; mais aussi il sera une arme puissante entre les mains du parti contraire, c’est-à-dire du parti libéral et progressiste.

Je sais pourtant qu’il y a des esprits très-libéraux qui se croient sincèrement chrétiens ; mais qu’il me soit permis de leur dire que c’est par une inconséquence, par une hérésie évidente et inconciliable avec le point de départ de leur doctrine et avec les textes sur lesquels elle repose. Je sais aussi que le plus grand nombre des socialistes égalitaires, par une contradiction d’un autre genre, repoussent le titre de chrétien, bien que le christianisme soit essentiellement égalitaire et communiste (Actes des Apôtres, ch, ii, v. 44-45; ch. iv, v. 34-37 ; ch. v, v. 11-1). Il serait même subversif, si l’on prenait à la lettre certains documents tels que le Sermon sur la montagne ou le Cantique de Marie à Elisabeth et quelques autres encore (Matth. ch. v, v. 4 ; Marc, ch, x, v. 21-25, 28-31 ; Luc, ch. i, v. 51-53, ch. vi, v. 24-25, ch. xii, v. 24-29) ; mais il n’est rien moins que libéral, et l’idée de la chute est la négation absolue de l’idée de progrès, comme l’idée de la grâce arbitraire est contradictoire à celle d’une justice rémunératrice.

Le clergé, je devrais dire plutôt les clergés de n’importe quelles Églises, prétendent n’être point ennemis de la science. Ils la protégeraient même, à les en croire, pourvu qu’elle consentit à demeurer docilement dans les limites qu’ils lui tracent. C’est qu’il leur est fort ennuyeux d’avoir à recommencer leur travail exégétique chaque fois qu’un Galilée, un Newton ou un Cuvier vient tout à coup se jeter à la traverse de leurs interprétations. Ils sont instruits par l’expérience : car il n’est pas une conquête de l’esprit humain, qui n’ait empiété sur leur domaine, pas une découverte qui n’ait battu en brèche leur système qu’à grand’peine chaque fois ils ont réparé, recrépi et rebadigeonné, comblant les trouées avec des paradoxes, et étayant par des sophismes les pans lézardés. Rome avait parfaitement raison de livrer Galilée à l’Inquisition : le système de Kopernic, une fois prouvé, changeait l’homme de place dans le ciel, intellectuellement aussi bien que matériellement.

C’est donc en vain que M. Darwin, étonné de ces agressions, proteste que son système n’est en aucune façon contraire à l’idée divine, et s’appuie sur le témoignage d’un de ces théologiens protestants, qui osent sortir plus ou moins complètement de l’ornière orthodoxe sans avoir conscience de leur hérésie. Il importe peu, en général, aux prêtres ou aux docteurs d’un culte ou d’une religion quelconque, il importe peu à la plupart des interprètes des différentes sectes christolâtres, qu’on croie à Dieu, si l’on n’y croie pas comme ils le veulent et comme ils le prêchent ; et la preuve c’est qu’ils n’ont jamais pardonné à J. J. Rousseau sa Profession de foi du vicaire savoyard. Or, il serait complètement inutile de dissimuler ici que la théorie de M. Darwin, bien que pouvant être très-religieuse, est néanmoins foncièrement et irrémédiablement hérétique. Elle est tout aussi bien hérétique que les théories de Lyell, qui ont supprimé le déluge universel ; elle est tout aussi hérétique que la loi de gravitation universelle de Newton et les lois de Keppler, qui interdisent aux étoiles de se déranger de leur route dans l’espace pour guider les mages vers le berceau du Messie à contre-sens du mouvement du ciel, et qui ne laissent pas à Josué le pouvoir d’arrêter la terre plus que le soleil. Heureusement que les pouvoirs religieux ne disposent plus aussi aisément que par le passé des rigueurs de la main séculière, et que je puis du moins faire ici cet aveu sans danger pour le savant auteur de l’Origine des espèces.

Mais s’ils n’ont plus la force, leurs moyens d’attaque sont autres. Ils essayent de toutes les armes à leur disposition. On raconte que la Société pour l’avancement des sciences étant réunie à Oxford, l’évêque de cette ville, dont le zèle orthodoxe est bien connu, à défaut d’argument sérieux voulut recourir au ridicule contre la théorie de la transformation des espèces. Il s’attaquait surtout à l’une de ses conséquences, c’est-à-dire à l’idée que l’humanité pût descendre de quelque quadrumane, et s’évertuait contre cette thèse avec une verve railleuse, peut-être fort spirituelle, éloquente même, mais à coup sûr peu charitable. Aussi s’attira-t-il de la part du professeur Huxley une réponse qu’il n’avait que trop méritée et que je crois pouvoir rendre en ces termes : « Milord, aurait dit le savant naturaliste, si j’avais à choisir mon père entre un singe quelconque et un homme capable d’employer son grand savoir et son éloquence facile à railler ceux qui consacrent leur vie aux progrès de la vérité, je préférerais être le fils de l’humble singe. »

Quant à M. Darwin lui-même, il n’a rien d’agressif dans son argumentation. Que les évêques anglicans ou autres s’occupent de leur diocèse, comme il s’occupe du sien ; qu’ils étudient les besoins physiques et moraux de leurs ouailles avec la patience attentive qu’il déploie dans sa recherche persévérante des lois de la vie: qu’ils cherchent à établir la vérité de leurs dogmes avec le même soin religieux qu’il met à s’assurer de la vérité des principes qu’il énonce, et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Je tenais à bien expliquer ici le pourquoi de la vive opposition et des critiques malveillantes dont le livre de M. Darwin a été l’objet lors de son apparition en Angleterre et en Allemagne, où le savant paléontologiste Bronn s’est hâté d’en publier une traduction. C’est une sorte de charivari sacerdotal dont la foi et ses apôtres ne manquent pas de régaler la raison et ses disciples, chaque fois qu’ils tentent quelque rébellion et font preuve de quelque indépendance. C’est donc aux disciples de la raison et aux amis de la science qu’il appartient de défendre l’une et l’autre, de répondre aux attaques d’un passé qui lutte pour se survivre à lui-même, et de relever fièrement le gant qu’il leur jette avec une ironie malséante. Tel est le motif qui m’a fait entreprendre cette longue préface. Je prie le lecteur d’avoir patience pour la lire jusqu’à la fin.

Du reste, le christianisme orthodoxe n’est pas la seule doctrine théologo-cosmogonique qui soit en opposition avec la théorie de M. Darwin. Beaucoup de systèmes philosophiques, construits en France et en Allemagne, trop souvent au mépris de la réalité de faits, sont de même en désaccord avec l’idée d’une transformation lente des formes spécifiques.

Descartes, par exemple, en creusant un abîme entre l’homme et les animaux, qu’il ne regardait que comme des machines sans liberté, nie implicitement le principe sur lequel repose la théorie du savant naturaliste anglais. Car, selon M. Darwin, c’est le libre usage que chaque individu fait de ses facultés vitales ou mentales dans sa lutte constante contre la nécessité et ses lois, qui détermine la métamorphose lentement progressive des espèces, et qui successivement aurait produit des formes de plus en plus compliquées et plus parfaites, et enfin l’homme, dernier terme de la série. Le spinozisme, bien que plus conséquent, parce qu’il regarde l’homme lui-même comme un automate sans liberté, absorbe aussi trop complètement l’individu dans son grand Tout pour lui permettre un développement qui, en soi, n’a rien de fatal, rien d’absolument nécessaire. Kant et ses disciples sont moins hostiles à l’évolution progressive des individus, seules réalités qu’ils reconnaissent comme prouvées, en tant du moins que volontés agissantes. La réalité objective des catégories simples et abstraites, mise en doute, sinon formellement niée, entraîne la négation ou le doute au sujet de ces catégories composées et concrètes, qu’on appelle les espèces. Le moi hérite donc dans l’idéalisme subjectif de la part de réalité que perd le tout : c’est tomber d’un extrême dans l’autre. Mais si par hasard le tout ne se composait que d’un nombre infini de mot, sujets pour chacun d’eux, objets, les uns pour les autres, et se limitant les uns les autres, les deux systèmes se trouveraient également vrais et en même temps réconciliés. Cette doctrine du moi créateur du tout, que Fichte a élevée à sa plus haute puissance, dans son système si puissamment individualiste, serait donc la plus favorable de toutes à la théorie de révolution progressive des espèces par le libre développement des individus, bien que ce penseur, plus original et plus ardent que profond, n’ait pas daigné étendre son principe jusqu’aux êtres inférieurs de la grande échelle organique. La philosophie de l’identité de Schelling n’est point hostile, par son point de départ, à l’idée d’une évolution librement progressive des êtres ; mais ses développements sur l’action delà polarité dans la nature et beaucoup d’autres analogies aventureuses, ne peuvent plus être considérées aujourd’hui que comme le roman d’une imagination brillante. Enfin, si l’école de Hegel, dans sa philosophie de l’histoire et de la nature, adopte le principe du progrès indéfini des êtres simples aux êtres composés plus parfaits, elle se contredit elle-même en ressuscitant les idées platoniciennes qui, sous le nom plus vague de notions, ne sont réellement que de véritables types spécifiques immobiles, sinon incréés. Et si la série totale des notions hégéliennes est progressive, si à l’aide d’un nouveau système logique on peut suivre leur évolution de plus en plus synthétique, on ne sait pas bien par quel moyen pratique ces notions idéales passent de l’une à l’autre pour se réaliser successivement. De sorte que le système se perd si bien dans les nuages de l’abstraction et des généralisations métaphysiques, qu’il nous enlève de terre et nous fait perdre de vue la réalité concrète et vivante qui n’existera jamais que dans le particulier et l’individuel.

En somme, la théorie de M. Darwin aura peu de faveur auprès des spéculateurs d’outre-Rhin, du moins auprès de ceux qui se rattachent encore au grand mouvement philosophique de la première moitié du siècle. Mais en revanche elle trouvera de l’écho dans la savante école des naturalistes observateurs qui compte, elle aussi, de si fervents adeptes en Allemagne. Elle aura l’appui de toute cette science expérimentale européenne, qui fait aujourd’hui la gloire de tant d’hommes d’un savoir éminent. Bien loin de dire comme Hegel, « Tant pis pour les faits ! », ces philosophes de la nature les interrogent au contraire avec une conscience scrupuleuse, et se rattachant par là à l’école empirique, née en Angleterre avec Locke et continuée en France par Condillac et tous les Encyclopédistes, ils les regardent comme la règle la plus infaillible de toute vérité et le point de départ de toute spéculation rationnelle, l’entendement n’étant pour eux qu’un sens de plus pour mieux observer et pour comprendre.

Il est inutile de dire que presque tous les adversaires de la théorie de M. Darwin n’ont fait que répéter les arguments dont on a tant usé et mésusé contre la théorie aventureuse, mais hardie de Lamarck, qui avait déjà donné lieu aux mêmes déchaînements, mais avec de moins puissants moyens de défense. On le voit, c’est une théorie qui, à tous égards, continue la tradition du grand mouvement philosophique du dix-huitième siècle trop décrié de nos jours. Il est impossible qu’elle ne remette pas en mémoire ces paroles de Diderot : « Si la foi ne nous apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s’il était permis d’avoir la moindre certitude sur leur commencement et leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas soupçonner que l’animal avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu’il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu’il était possible que cela se fit ; que l’embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d’organisations et de développements ; et qu’il a eu par succession du mouvement, de la sensibilité, des idées, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons articulés, un langage, des lois, des sciences et des arts ? »

Il faut donc s’attendre à ce qu’une telle théorie ait fortement à lutter contre le spiritualisme éclectique et sentimental, qui depuis soixante ans recoud les uns aux autres les vieux lambeaux du doctrinarisme cartésien, scolastique et classique, comme si c’était dans le passé que l’avenir dût aller chercher la règle de sa pensée. Du reste, le spiritualisme n’a été lui-même qu’une réaction utile contre les exagérations ignorantes d’un principe juste en soi, mais incomplètement exprimé et mal compris. Cette réaction, c’est Mme de Staël qui l’a commencée en France. Il serait temps aujourd’hui d’arrêter ce flot devenu à son tour trop envahissant, et de donner l’impulsion au courant en sens contraire. Le livre de M. Darwin y aidera puissamment, car nous sommes dans un temps où l’on demande à chaque système de fournir ses preuves, et les preuves de la théorie de M. Darwin sont inscrites partout dans la nature.

Il est évident que beaucoup des adversaires de M. Darwin ne l’ont pas lu, et que la plupart des reviewers anglais ou français, qui en ont parlé d’abord, ont été volontairement ou inconsciemment lés échos de préjugés sans fondement ou les organes d’une opposition intéressée et systématique. Trop souvent nos Aristarques modernes ne lisent que la table des livres qu’ils jugent du haut de leur tribunal périodique. A grand’peine parcourent-ils un ou deux chapitres ou même une ou deux pages pour juger le style, et si le style par hasard n’est pas attrayant, le fond de l’ouvrage est déjà bien près d’être condamné. Ils ont une excuse, il est vrai : ils ont tant à lire ! Et avant d’en arriver à ne plus lire, ils ont tant lu de gros volumes où sous une pluie de mots ne se trouvait pas une seule idée vraie, nouvelle et féconde ! Mais lorsque par hasard un bon livre leur tombe sous la main, il risque de payer pour les autres.

M. Darwin a peut-être eu un tort : sa table des sommaires ne dévoile que très-imparfaitement l’ensemble de son système ; ce n’est point, comme il le faudrait, une analyse de l’ouvrage, mais seulement une série d’étiquettes qui n’ont de valeur que pour ceux qui le connaissent déjà. Les lois principales, qu’il élucide si clairement, sont désignées par des termes nouveaux, littéralement intraduisibles en bon français de Revue. Son premier chapitre ne parle que des éleveurs et de leurs produits, choses auxquels d’élégants écrivains et même d’honorables savants ne daignent prendre aucun intérêt ; ils préfèrent étudier la nature sur quelque spécimen étiolé des tropiques, vivant sous nos climats en serre ou en cage, plutôt que de s’abaisser à aller surprendre ses secrets parmi les vaches et les moutons, qui se multiplient humblement parmi nous. Enfin l’introduction de l’ouvrage est elle-même peu explicite. Au lieu d’une de ces pompeuses préfaces pour lesquelles les auteurs tiennent en réserve ce qu’ils ont de meilleur et de plus personnel, M. Darwin fait simplement précéder son livre d’une esquisse historique où il s’efforce de démontrer qu’il n’a rien trouvé de nouveau, et que depuis cinquante ans beaucoup d’autres ont dit ce qu’il répète, en négligeant, il est vrai, de le prouver aussi bien. Dans un siècle un peu charlatan, c’est avoir trop peu de politique : mais saurait-on l’en blâmer ? La presse périodique, eu Angleterre et surtout eu France, brille souvent plutôt par le bien dire que par le penser juste, il en faut bien convenir. Je ne chercherai point d’excuse à nos voisins : qu’ils en trouvent eux-mêmes ; quant à nous, qui sommes toujours au moment de recevoir l’invitation de nous taire quand nous avons dit trop franchement ce que nous pensons, il se peut que cette discipline, un peu militaire ou un peu monacale, imposée à notre esprit, en entrave les développements. Pourtant nous ne saurions nous empêcher de reconnaître que nos autres voisins, les Allemands, ont à demi raison, quand ils disent que notre journalisme pourrait être un peu plus savant, un peu plus spécial avant de se permettre de condamner sans appel des livres qui traitent exclusivement de science et surtout d’une des particularités de la science.

Il est au moins étonnant, par exemple, de voir mêler la théorie de M. Darwin sur l’origine des espèces, à la question des générations spontanées, surtout lorsque ce sont des professeurs, des savants en titre, qui se rendent coupables d’une pareille méprise. C’est à se demander si de tels critiques ont eu entre les mains l’ouvrage dont ils parlent, ou plutôt s’ils ne l’ont jugé sur ouï-dire, d’après le seul bruit qu’en ont fait les orthodoxes scandalisés, un évêque d’Oxford en tête. Mais il faut dire que M. Charles Darwin n’a pas seulement à lutter contre la passion religieuse, contre la presse ultramontaine ou puritaine, son organe, et contre les dédains ridicules de l’ignorance et des préjugés ; il a encore contre lui la routine scientifique elle-même. Le système de M. Darwin est contraire à la tradition dite classique parmi les naturalistes ; car, dans la science aussi, il y a en ce moment une sorte d’orthodoxie aussi jalouse et aussi peu endurante que l’orthodoxie religieuse. Elle prétend s’appuyer sur de grands noms, comme la religion s’appuie sur ses révélateurs infaillibles, et se réserver le privilège de commenter leurs opinions comme autant d’axiomes prouvés, sans permettre d’en révoquer en doute la justesse absolue. C’est une sorte de méthodisme scientifique non moins entêté de ses textes que le méthodisme protestant l’est des siens, et aussi dogmatique que le catholicisme romain appuyé de saint Augustin et des conciles. Ces sectaires de la nature, tenant pour définitivement prouvé tout ce qu’ils croient, sont donc par cela même disposés à accuser M. Darwin ou tout autre novateur de ne s’appuyer que sur des hypothèses.

Nul pourtant n’est moins aventureux dans ses théories que M. Darwin. C’est exclusivement un savant et un observateur persévérant de la nature, qu’il connaît, non pas sous une seule de ses faces, mais sous plusieurs ; et sa carrière d’observation est déjà assez longue pour que le plus grand nombre de ses critiques ne puissent lui opposer une égale connaissance directe des grandes lois de la vie, qu’il a vues à l’œuvre sous les zones terrestres les plus éloignées. En 1831, il prit part, en qualité de naturaliste, au voyage de circumnavigation du Beagle. Dans cette mémorable expédition, il put recueillir d’innombrables faits sous toutes les latitudes et sous les climats les plus différents. Humboldt, dans son Cosmos, renvoie plusieurs fois ses lecteurs à l’intéressante relation de ce voyage. Les observations de M. Darwin, consignées dans son journal, ainsi que les riches documents d’histoire naturelle qu’il a rapportés, ont fourni une abondante matière aux travaux de nombreux naturalistes parmi lesquels il suffit de nommer MM. Owen, Waterhouse, Gould, Bell, Henslow, White, Walker, Newman et Hooker. Enfin la science lui doit à lui-même des Observations géologiques sur les Iles volcaniques, et un important et sérieux travail sur la Structure et la distribution des îles de Corails. Peut-être que dans ses remarques sur les aires d’affaissement et de soulèvement du fond de l’Océan Pacifique, M. Darwin a préparé pour l’avenir la découverte des lois qui régissent le renouvellement des continents terrestres et la distribution des océans, c’est-à-dire une synthèse non moins importante que celle par laquelle il résume aujourd’hui les lois du renouvellement et de la transformation des formes organiques. Il faut encore joindre à ces travaux des Observations géologiques sur l’Amérique du Sud. Enfin, M. Charles Darwin n’est pas seulement un esprit synthétique, un observateur fécond en grandes inductions, il a pris aussi une large part du travail de détail et d’analyse, qui fait la sûreté, le progrès et la gloire de notre science moderne, par une patiente Monographie des Cirripèdes.

M. Charles Darwin est un homme simple, droit et vrai. Ce n’est point un beau diseur, un disputeur d’école ; c’est un amateur de la nature. S’il n’a pas les brillantes qualités d’un Cuvier, comme écrivain ou comme professeur, c’est du moins un digne héritier de la science profondément philosophique des deux Geoffroy Saint-Hilaire dont il lui était réservé de développer habilement les doctrines. C’est un de ces esprits patients qui consacrent toute une vie à poursuivre, non pas une idée, un système subjectif créé des efforts de la pensée reployée sur elle-même, mais, disons mieux, une loi de la nature aperçue et soupçonnée, prise sur le fait, et ensuite largement généralisée. C’est, comme je l’ai dit précédemment, un de ces ouvriers de la science qui taillent leur pierre avec un infatigable courage. Mais aussi ce sont de ces pierres un peu épaisses et un peu lourdes, sans beauté et sans grâce apparente, qui sont exclusivement destinées à être enfouies à la base d’un immense édifice, comme ces colonnes massives dont les architectes du moyen âge décoraient les cryptes de leurs cathédrales gothiques : c’est de la vérité en moellons.

Qu’on ne cherche donc pas de l’agrément dans le livre de M. Darwin ; il ne s’en soucie, il n’y songe pas. Qu’on y cherche de la science, des faits, des arguments solides et positifs, ou les y rencontrera; et de plus on y trouvera de l’intérêt, si l’on aime les beautés simples, mais si variées, si harmonieuses de la nature et l’admirable prévoyance de ces lois. Le livre de M. Darwin est peut-être, de tous ceux que j’ai lus, celui qui fait le plus croire à Dieu, le seul qui réussisse à l’excuser d’avoir fait le monde tel qu’il est : c’est une éloquente théodicée en action, qui laisse loin derrière elle toutes celles des théologiens et de ces philosophes rhéteurs que Voltaire, auquel tout était permis en fait de langue, appelait des cause-finaliers.

M. Ch. Darwin fait aimer la vérité, parce qu’on sent qu’il l’aime lui-même, qu’il la dit simplement, telle qu’il la pense, sans la parer. Il n’impose pas sa conviction, mais la communique et la prouve. Quand il est certain, il affirme ; quand il suppose, il le dit ; quand il doute, il l’avoue. Seulement lorsque les faits lui manquent à l’appui d’une idée, qu’il reconnaît lui-même pour hypothétique, il met dans la balance son expérience de la nature et sa bonne foi. Il dit : « Je suis con- vaincu, je crois, bien que je ne puisse encore prouver. » Sa prudence nuirait même quelquefois à la clarté de son exposition. Elle rend ses démonstrations plus diffuses et son style un peu lourd, surtout pour des lecteurs français, accoutumés à voir leurs écrivains argumenter au pas de charge et conclure à la baïonnette. J’ai respecté autant que possible cette forme simple et sincère, mais un peu hésitante. J’ai traduit aussi textuellement, plus textuellement parfois que le respect de la langue et le plaisir de l’oreille ne me l’eussent conseillé. Je crois qu’une traduction doit être un portrait, et je n’estime pas les peintres qui flattent.

Au premier abord, il semble que M. Darwin ait pris peu de soin pour relier et enchaîner ses idées. Il les présente chacune pour ce qu’elle vaut, à son rang, sous sa rubrique. On les dirait numérotées. C’est presque un dictionnaire méthodique. Mais peu après on s’aperçoit au contraire que ces idées forment une chaîne toujours continue de raisonnements serrés, précis, concluants. Comme il le dit au dernier chapitre, « ce volume n’est qu’une longue argumentation. » On y chercherait en vain de ces phrases à effet, qui enflent le style de tant d’écrivains, comme certains pigeons enflent de vide leur jabot. Mais on y trouve toutes les raisons pour et contre sa théorie, opposées et balancées, avec le compte tout fait du reste ou de la différence. C’est un véritable calcul des probabilités qui n’est pas amusant, je le répète, mais qu’il est important d’étudier et de connaître ; et c’est parce qu’il est important qu’il soit étudié et connu que je l’ai traduit, voyant qu’on tardait trop à remplir ce devoir envers la vraie science, voyant surtout combien ce livre était mal compris, mal jugé, sans doute parce qu’il n’était pas lu. Seulement, j’ai souvent regretté-mon insuffisance pour une pareille tâche, qu’un savant plus spécial eût mieux remplie dans ses détails. Si j’ai voulu traduire ce livre, c’est que j’étais sûre d’en bien saisir l’ensemble et d’en bien rendre l’esprit. J’ai surtout essayé de traduire la pensée de l’auteur, et j’espère l’avoir bien comprise, sinon toujours bien exprimée.

Je crois d’ailleurs pouvoir réclamer une sorte de solidarité dans les doctrines de M. Darwin ; car le même hiver où son ouvrage était publié à Londres, j’émettais de mon côté, bien que moins savamment et moins complètement, les mêmes idées sur la succession et l’évolution progressive des êtres vivants, dans un Cours de Philosophie de la nature et de l’histoire, que je faisais à Lausanne et que j’ai répété partiellement en d’autres villes. Je dois dire que je rencontrai parmi les protestants suisses les mêmes oppositions que M. Darwin chez les protestants d’Angleterre, et que plusieurs de mes auditeurs bibliomanes crurent devoir m’adresser, au sujet de la parenté de l’homme et du singe, soit des dessins plus ou moins humoristiques, dont je n’ai pas à apprécier ici la valeur au point de vue de l’art, soit des lettres, pour la plupart anonynes, où ils se faisaient un devoir de conscience de me menacer des foudres du ciel et des feux de l’enfer, si je persévérais dans les voies de l’incrédulité. Des catholiques eussent-ils fait mieux ? Je ne trancherai pas la question.

Je me suis permis d’ajouter à mon texte quelques remarques personnelles sous forme de notes. Le plus souvent ce ne sont que des développements de la théorie, des détails qui l’appuient, quelquefois des vues d’ensemble qui la résument à grands traits et plus synthétiquement que les habitudes d’esprit des naturalistes contemporains en général, et de M. Darwin en particulier, ne les portent à le faire. Plusieurs certainement m’accuseront d’avoir dit des banalités bien connues parmi eux et presque populaires, qu’en effet je ne leur adresse pas, mais que j’ai insérées à l’adresse d’un public moins spécial, parmi lequel je voudrais voir se répandre ce livre plein d’enseignements. Enfin, beaucoup plus que M. Darwin, j’avoue mériter le reproche d’avoir osé beaucoup d’hypothèses. C’est que je crois qu’en attendant les théories, les hypothèses elles-mêmes ont leur utilité en ce qu’elles les préparent. Jamais un naturaliste n’entreprendra une série d’expériences ou d’observations analytiques, s’il n’est déjà sur la trace d’une loi, soupçonnée d’avance, dont il veut établir la vérité ou la fausseté. M. Darwin lui-même n’a pas fait autrement, quand il a conçu la première idée de sa théorie ; et elle n’a été pour lui qu’une hypothèse de mieux en mieux appuyée, pendant tout le temps qu’il a consacré aux patientes investigations qui devaient changer ses suppositions en certitude. Newton enfin eût-il entrepris d’établir par le calcul la loi de la gravitation universelle, s’il n’en avait conçu l’idée en voyant tomber une pomme ?

J’avouerai même qu’à mon point de vue, et partant d’une disposition d’esprit plus spéculative qu’empirique, M. Darwin ne me semble pas même assez hardi. Est-ce par prudence qu’il ne va pas jusqu’au bout de son système et qu’il s’arrête au milieu de la chaîne de ses conséquences ? Peut-être a-t-il habilement agi ; car c’est seulement lorsque des esprits plus impatients, plus ardents, sinon plus logiques, ont formulé ces conséquences extrêmes, et touché à l’origine probable de notre espèce, question que l’auteur du système a tacitement réservée, que l’orage s’est déchaîné dans toute sa force contre le maître et ses adeptes. C’est alors seulement que le monde puritain, scandalisé de ce qu’on osât supposer qu’il ne descendait pas en droite ligne de la cuisse de quelque Dieu, a jeté les hauts cris ; et nos journaux ont répercuté ces rumeurs de femmes prudes ou de bourgeois blessés dans leur prétention to belong to a good gentry. Ainsi que Ta dit M. Ed. Claparède, dans sa remarquable analyse de la théorie de M. Darwin, « c’est ici une affaire de sentiment, mais autant vaut être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré. » (“Sur l’origine des espèces”, par M. Ed. Claparède, Revue Germanique, octobre 1861).

Cependant, quelques-uns des critiques de M. Darwin ont un nom dans la science, et un nom bien mérité ; mais qu’un homme renonce difficilement à une conviction de toute sa vie ! Or, presque tous les savants contemporains se sont accoutumés à regarder les choses d’un point de vue complètement opposé à celui de l’auteur de l’Origine des espèces. M. Pictet, par exemple, le savant professeur genevois, dont les travaux en paléontologie sont classiques et presque populaires, pouvait-il, au premier choc d’une idée qu’il a toujours combattue, lui rendre les armes ? C’est déjà beaucoup que sa critique, bienveillante et juste pour un adversaire, ne pouvant être affirmative, conclue au doute sans négation formelle (Sur l’origine des espèces, par M. le prof. Pictet. Archives des sciences, supplément à la Bibliothèque universelle, 1860, t. VII). « Il y a longtemps, dit-il, que nous n’avions rien lu de plus complet et de plus intéressant sur cette question difficile et controversée. Les faits y sont exposés avec clarté et d’une manière piquante, sous une forme nouvelle et en quelque sorte dégagée de la routine ordinaire. Il est impossible que son étude ne fasse pas réfléchir et ne force pas à envisager certaines questions sous un jour nouveau, lors même que l’on n’accepterait pas toutes les conséquences théoriques dans lesquelles le savant auteur cherche à entraîner l’esprit de ses lecteurs. » Malgré ces réserves, on sent que c’est un adversaire bien près d’être réconcilié, un rebelle à demi converti et désormais vacillant entre ses opinions anciennes et l’idée nouvelle. On devine enfin que ce sont les conséquences de la théorie plus que ses principes et son point de départ qui l’ont retenu. C’est qu’à Genève on ne plaisante pas sur les questions d’orthodoxie. C’est toujours la Rome calviniste, et l’excommunication y est encore dans les mœurs, si elle n’est plus dans les lois. On n’y brûle plus les hérétiques, mais on les traite en parias.

Il faut donc féliciter M. Claparède, également genevois, d’avoir osé, beaucoup plus franchement que M. Pictet, rendre une pleine justice à l’œuvre de M. Darwin dans une exposition lucide et complète de sa théorie, et d’avoir abordé catégoriquement le côté délicat de la question en comparant la nouvelle théorie à l’ancienne.

« La théorie de la permanence des espèces et des créations successives a, dit-il, le désavantage d’invoquer une action mystérieuse ; mais, en revanche, elle a le bonheur de ne point se trouver en contradiction évidente avec la cosmogonie hébraïque, aujourd’hui généralement révérée dans le monde civilisé. La théorie de la transformation des espèces a, au contraire, l’avantage d’être plus en harmonie que sa rivale avec les procédés habituels de la nature ; elle ne renferme pas, comme l’autre, l’élément que notre esprit se sent disposé à qualifier de prime abord de surnaturel. En revanche, elle est peu canonique. »

On peut se demander alors comment une doctrine, qui implique nécessairement une intervention surnaturelle, a pu demeurer si longtemps établie dans la science, au point d’y régner sans rivale. On pourrait répondre que le surnaturel recule dans la science à mesure que le naturel y gagne du terrain, et que la somme d’action directe, attribuée à Dieu, a toujours été égale à celle de notre ignorance des vraies lois du monde. Cependant cette doctrine elle-même, et à défaut de toute autre meilleure,

ne laissait pas de s’appuyer sur l’expérience quotidienne, qui semblait contraire à sa rivale ; et sans les découvertes géologiques qui ont illustré notre siècle, il est supposable que jamais l’idée de la mutabilité des formes spécifiques n’eût triomphé de la croyance universelle à leur permanence. Ainsi que le dit encore M. Claparède :

« Si l’on pèse les avantages et les désavantages des deux théories, basées, du reste, toutes deux sur des hypothèses, il n’y a pas lieu de s’étonner de ce que partout, et dans tous les temps, on se soit rangé du côté de la première.

Supposez, en effet, qu’un homme impartial se propose de les examiner de sang-froid l’une et l’autre ; je me charge de démontrer que, dans l’incertitude, il devra opter pour celle qui implique l’action périodique d’une force créatrice. Cet examinateur impartial ne pourra exiger de la théorie des créations successives la production d’un seul exemple de création. Cette théorie implique l’admission de longs espaces de temps pendant lesquels la force créatrice reste inactive, et ses partisans admettent que nous nous trouvons maintenant dans une de ces périodes de repos. En revanche, on a le droit d’exiger des preuves à l’appui de la transformation des espèces, puisque cette théorie admet que les espèces vont se modifiant sans cesse. Les deux théories sur l’origine des espèces sont donc placées dans des conditions très-différentes. L’une, celle des créations immédiates, est de nature telle qu’il n’est pas possible d’exiger d’elle une justification appuyée d’arguments positifs, mais cette incapacité même la met dans une situation très-forte et presque inattaquable.

L’autre, celle de la transformation graduelle des espèces, est au contraire obligée de répondre à tous ceux qui lui demandent de se légitimer. Or, quelque habiles que soient ses défenseurs, leurs réponses incomplètes servent toujours de point de départ à des attaques nouvelles. Il n’est donc pas étonnant que notre examinateur impartial, les oreilles remplies d’objections contre la théorie de la transformation graduelle des espèces, se tourne de préférence vers la théorie des créations successives. En effet, cette dernière a l’avantage de ne pouvoir être attaquée parce qu’elle ne peut guère être défendue. »

Ce qui revient à dire qu’il faudrait considérer la théorie des créations successives comme prouvée, justement parce qu’elle est improuvable, ce qui laisse à désirer au point de vue logique ; et si d’autre côté la théorie contraire pouvait présenter en sa faveur les moindres preuves, il serait tout à fait absurde de s’arrêter encore un seul moment à l’autre, et c’est là cependant ce que font beaucoup de savants.

L’idée de la parenté de tous les êtres vivants nait et se présente d’elle-même à la première inspection de leur groupement général et de la chaîne, si continue, de leurs affinités. Comment ceux qui trouvent hypothétique la théorie de leur transformation graduelle, prétendent-ils donc expliquer leur origine indépendante ou leur création, comme ils disent emphatiquement, sans recourir à des suppositions bien autrement gratuites ? Evidemment les mêmes formes organiques n’ont pas toujours existé ; elles apparaissent et disparaissent dans la succession des âges. Des savants si prudents à croire et si réservés à affirmer, aiment-ils mieux penser que sur l’ordre divin, le prototype de chaque espèce nouvellement créée sort de terre à la façon de ces rats que, selon Diodore, les anciens prêtres d’Egypte disaient nés du limon du Nil, et qui, déjà de chair et d’os par la partie antérieure de leur corps, participaient encore, par la partie postérieure, de la nature de ce limon dont ils n’étaient qu’à demi sortis ?

D’après la théorie, défendue par Alcide d’Orbigny, du renouvellement intégral de toutes les populations terrestres à chaque époque géologique, alors supposée séparée de celle qui la suit et de celle qui la précède par autant de cataclysmes généraux, se figure-t-on voir surgir périodiquement du sol encore humide toute une création nouvelle ? Se représente-t-on des bœufs et des moutons poussant leurs cornes hors du sol en même temps que des éléphants montrent leur trompe et des lions leur crinière ; des oiseaux éclosant d’œufs qui n’ont été ni pondus, ni couvés, et prenant leur vol sans avoir ni père ni mère pour les nourrir ; des palmiers et des chênes sortant de terre avec leurs branches reployées pour les ouvrir ensuite au soleil comme des parapluies ; et finalement Dieu descendant personnellement du ciel pour façonner l’homme comme un mauvais ouvrier qui, ayant manqué son œuvre, en est réduit à se repentir de l’avoir faite !

Qu’on me pardonne la raillerie ; un évêque d’Oxford m’en a donné l’exemple. Qu’on me permette aussi de dire plus sérieusement à tous les évêques possibles, et à leurs ouailles ou ayants cause, que c’est rapetisser l’idée de Dieu que d’en faire un magicien des Mille et une Nuits. Que dans l’intérêt de l’art un directeur d’opéra se permette les changements à vue, rien de mieux, on saura faire la part de la fiction et de l’adresse ; mais la nature a d’autres voies : elle est plus réformatrice et moins révolutionnaire. Enfin, des hommes qui admettent comme possibles de pareilles fantasmagories, n’ont aucun droit de condamner comme hypothétiques des généralisations qui reposent sur des faits prouvés, patents, usuels, quotidiens, c’est-à-dire sur une simple extension de l’expérience. Toute induction, même la plus rigoureuse, pourrait à ce point de vue être considérée comme hypothétique : ce n’est jamais en réalité que le résultat d’un calcul des probabilités, où un certain nombre de chances étant d’un côté, il y a zéro chance de l’autre. Or, on a vu des animaux et des plantes varier et se reproduire en perpétuant leurs modifications acquises. Nul n’en a vu jaillir, surgir, apparaître. Nul n’en a vu créer.

La vieille théorie de Lamarck, telle qu’il l’a exposée à la fin du siècle dernier, telle qu’elle était conçue en germe par Diderot dans une de ces intuitions rapides dont son esprit était si fécond, telle surtout qu’elle est devenue avec les deux Geoffroy Saint-Hilaire, était donc déjà à tous égards préférable à la théorie des créations indépendantes. Avec les développements que lui a donnés M. Darwin, elle peut désormais être considérée comme établie et inattaquable dans son ensemble, laissant la porte ouverte aux rectifications de détail, que l’avenir pourra et devra même certainement y apporter. On aurait même à opposer à la théorie de transformation lente un seul fait prouvé de création, qu’elle deviendrait seulement douteuse, quant à l’universalité de ses applications ; mais il ne serait point encore établi pour cela que les deux modes de formation n’agissent pas simultanément ou alternativement dans le renouvellement des formes vivantes.

Ou reste, à la théorie des créations successives, poussée à l’extrême par Alcide d’Orbigny, M. Pictet a proposé depuis déjà quelques années de substituer le terme adouci d’apparitions successives, laissant en dehors toute hypothèse sur la cause, l’agent ou le mode de ces apparitions. C’était déjà faire un grand pas. Cependant M. Pictet tient essentiellement à ce qu’en outre de la force organisatrice, régulière et constante, en vertu de laquelle les générations des êtres vivants se succèdent, il existe encore une force créatrice se manifestant avec intermittence. Il ne se refuse pas même à croire que cette force créatrice puisse agir au moyen de générations irrégulières ou équivoques. Mais au fond, M. Darwin ne dit pas autre chose, car nulle part il n’affirme que les espèces varient constamment. Il croit au contraire que la variabilité ne se manifeste qu’avec intermittence, qu’elle est une rare exception dans la vie des races, et que l’invariabilité est au contraire la règle très-générale. Quant aux autres objections que M. Pictet a résumées dans sa critique, M. Darwin les réfute suffisamment dans sa troisième édition.

Si j’ai cru devoir mentionner ici l’analyse impartiale de M. Claparède et la critique sérieuse et bienveillante de M. Pictet, je passerai sous silence tous les jugements plus ou moins passionnés ou les condamnations plus ou moins ridicules qui ont été publiées sur la question. Les noms de leurs auteurs ne peuvent que gagner à n’être point connus. Il est parmi les savants des esprits-dictionnaires qui,après avoir regardé la nature toute leur vie, observé et compare des milliers d’êtres, sont arrivés à les classer tous sous un nom, pour lequel le plus souvent ils ne sont pas même d’accord entre eux, mais qui ne sauraient jamais s’élever à la moindre vue synthétique. Ils ont une multitude de notions de détail, juxtaposées dans la mémoire, sans aucune activité inductive pour les rassembler en un corps de généralisations, de principes ou de lois. Si l’imagination des anciens allait trop vite dans ses vastes hypothèses, affirmées avec l’assurance et même la présomption toujours un peu mystique qui distingue les inspirés, et qui fait leur force de persuasion et leur puissance d’entraînement, comme aussi leur faiblesse de démonstration dialectique, de notre temps les choses ont tant changé qu’il faudrait se plaindre de l’excès contraire. On a si peur de supposer qu’on n’ose même plus légitimement induire. Depuis que la philosophie allemande est venue jeter le trouble dans notre vieille logique qui ne laissait pas de moyen terme entre le oui et le non, et pour laquelle toute négation même était l’affirmation d’une proposition contraire, nous nous égarons à plaisir dans les constructions triples par thèse, antithèse et synthèse, et avec tout cela, nous n’osons plus faire sortir d’une idée, par voie de déduction tout simplement, ce qu’elle contient en principe. J’en demande bien pardon à mon siècle, mais s’il continue, j’ai peur qu’on ne l’appelle dans l’histoire le siècle des timides, pour ne pas dire plus, relativement surtout aux fécondes et laborieuses générations qui ont immédiatement précédé la nôtre.

Je ne veux pas me permettre de sortir ici du champ de l’histoire naturelle, mais j’y trouverai l’exemple de M. Boucher de Perthes ,qui a dû lutter pendant dix ans pour persuader à la plupart de nos savants qu’il avait réellement découvert des traces de l’existence humaine dans les couches diluviennes du nord-ouest de la France. Il a fallu que les haches de silex de nos barbares ancêtres, contemporains des mammouths, vinssent se montrer aux portes de Paris et jusqu’à Paris même, avant que nos sceptiques fussent convaincus. Ils avaient adopté, sur la foi de Cuvier, l’idée que l’homme n’avait pas été témoin de ce qu’on appelait alors les grandes vagues diluviennes, et ils prétendaient n’en pas démordre. Désiraient-ils être en cela aussi agréables que possible à nos docteurs en théologie, qui ne peuvent absolument étendre leurs calculs chronologiques jusqu’aux centaines de milliers d’années que la géologie reconnaît maintenant à l’existence de notre espèce, bien qu’ils leur aient déjà donné une élasticité variable entre quatre et six mille ans ?

Les mêmes raisons s’opposent à l’admission des idées de M. Darwin, mais il en est encore une autre pour qu’elles soient repoussées : c’est que les intérêts des collectionneurs et conservateurs de la nature sous vitrines se trouvent froissés. Ne serait-il pas fâcheux pour eux d’avoir fait presque inutilement tout ce patient travail de classification systématique et de détermination ou définition par le genre et la différence, comme aurait dit Aristote ? Comment les amener à reconnaître que toute classification n’a qu’une valeur relative ; qu’à tout instant des espèces qu’ils ont jugées différentes, et qu’ils ont en conséquence baptisées de différents noms, pourront se trouver réunies et reliées par une série de variétés intermédiaires qui les forceront de n’en faire qu’une seule ; et qu’enfin plus nous serons savants, mieux nous connaîtrons les êtres, mais sans pouvoir les nommer autrement que d’un nom individuel ; de sorte que, si nous les connaissions tous, il nous serait presque impossible de les étiqueter ? Quelle douleur d’apprendre que l’œuvre de la création n’est pas coupée en petits morceaux séparés et distincts, comme ils l’avaient cru, mais qu’elle constitue un ensemble unique et immense, diversifié à l’infini ! Ce sont cependant ceux-là qui parlent le plus haut du plan de la nature, qu’ils confondent avec leur système de classification ; et dans les craintes qu’ils expriment au sujet du désordre Universel qui devrait résulter, selon eux de la variabilité des formes organiques, se cache beaucoup de sollicitude pour leurs catalogues déclarés fautifs et surannés de par l’autorité inéluctable du fait.

Et combien n’avons-nous pas de ces collectionneurs et classificateurs, pour un Geoffroy Saint-Hilaire ou un Cuvier ? Le malheur veut que même ce dernier nom leur soit un appui. Il s’était séparé de son collègue sur cette question des espèces, ou plutôt son génie s’était arrêté là, comme il s’est arrêté aussi aux révolutions cataclysmiques du globe. C’est que le génie de tout homme a certaines limites qu’il ne peut jamais dépasser ; et il est besoin que de nouvelles générations viennent reprendre, au point où les générations précédentes l’ont laissée, l’œuvre à jamais interminable de la connaissance.

De même que Charles Lyell dans ses Éléments de géologie est venu renverser l’idée des cataclysmes, et leur substituer la théorie des causes actuelles et des actions lentes, M. Charles Darwin, appliquant à son tour les mêmes principes au développement des races organisées, ne fait que démontrer la vérité de l’axiome : Natura non facit saltum.

Selon lui, toutes les espèces vivantes ont leurs ancêtres directs chez des espèces fossiles antérieures, et ainsi, en remontant toujours, à travers les générations et les époques géologiques successives, la chaîne régressive des organismes de plus en plus imparfaits, il arrive à supposer seulement quelques types originaux, et même peut-être un seul, sorte d’organisme rudimentaire, sans doute intermédiaire entre le règne animal et le règne végétal. Cette forme, prototype de toute organisation, aurait pris naissance à cette époque, sans aucune analogie avec la nôtre, ni même avec toutes les époques géologiques connues, où notre planète encore brûlante venait à peine d’éteindre ses clartés incandescentes. Une succession considérable d’époques doit avoir séparé cette création primitive du temps où les premiers débris organiques ont pu se conserver dans le lit de mers tranquilles et refroidies. Ces organismes primitifs ont dû ne présenter d’abord qu’une organisation complètement cellulaire, lâche, molle et rapidement destructible, et analogue enfin, seulement sous d’autres proportions peut-être, à la vésicule germinative qui, aujourd’hui, est encore le point de départ du développement embryonnaire de tout organisme.

Mais ce qu’il y a de vraiment nouveau et de plus personnel dans la théorie de M. Darwin, c’est que les espèces progressent généralement, mais non pas universellement, ni forcément. Celles qui ne progressent pas sont exposées à s’éteindre dans un temps plus ou moins long, sans que pourtant cette destruction soit d’une nécessité absolue. Elle n’est au contraire que de contingence générale, c’est-à-dire qu’elle dépend de causes multiples dont le concours se présente le plus souvent en un laps de temps donné, mais qui, en des cas plus rares, peut cependant ne pas se présenter. Or, ce caractère de contingence est parfaitement en harmonie avec la nature générale des lois qui gouvernent notre monde, où l’enchaînement des causes physiques et fatales et des libertés individuelles agit de telle façon que le résultat peut en être irrégulier et cependant demeure toujours dans les limites moyennes de l’ordre général.

Certain concours spécial des circonstances peut donc occasionner la décadence d’un type où la dégénérescence d’une espèce, sans que pour cela elle disparaisse : il faut alors que la dégénérescence lui soit un avantage, c’est-à-dire qu’il y ait au-dessous d’elle une place vide dans la série des êtres vivants, tandis que les rangs trop serrés au-dessus d’elle lui font une loi de périr ou de descendre. Cette doctrine s’accorde à merveille avec l’idée conçue par Leibnitz du meilleur des mondes possibles : les choses y sont en effet organisées de telle façon que la plus grande somme de vie est toujours au complet, et qu’à tout instant donné le maximum des existences individuelles est réalisé.

Deux principes ou lois de fait servent de fondement à toute la théorie de M. Darwin, c’est d’abord la concurrence (struggle for life) que-tous les êtres placés en une même contrée et sous les mêmes conditions de vie se font entre eux, pour subsister et pour prolonger, non-seulement leur vie individuelle, mais encore leur vie spécifique, c’est-à-dire pour multiplier leur race. Il résulte de cette lutte universelle un choix, une sélection naturelle (natural selection) constante des races et des individus les mieux adaptés aux circonstances de temps et de lieu ; de sorte que les êtres les plus parfaits, relativement à ces circonstances, l’emportent sur les êtres les moins parfaits qu’ils tendent à supplanter et à détruire, si ces derniers ne trouvent pas le moyen d’émigrer.

Ce système tranche par une solution mixte la question tant controversée, et insoluble dans les termes où elle a été posée jusqu’ici, de l’unité ou de la multiplicité des types originaux de toute espèce en général et de l’espèce humaine en particulier. Il n’y a plus guère maintenant à discuter s’il a suffi de la création d’un seul couple, ou s’il en a fallu plusieurs pour perpétuer une forme spécifique quelconque ; car chaque espèce n’a même plus un commencement défini soit dans le temps, soit dans l’espace. C’est d’abord une variation légère et individuelle qui réapparaît ensuite en se transmettant par voie de génération à plusieurs individus, et qui s’accumule dans leur postérité par voie de sélection naturelle, si cette variation leur est avantageuse dans le combat de la vie. Cette première modification d’un organe s’ajoute aux modifications également avantageuses survenues en d’autres organes chez d’autres individus de la même espèce. Cette variété devient race, c’est- à-dire qu’elle se fixe, si elle se trouve isolée, et devient de plus en plus distincte ; mais elle se perd par l’adultération dans l’espèce-mère en l’améliorant légèrement, si elle se mélange avec elle. II faut donc qu’en ce cas il y ait émigration volontaire ou forcée de la variété fixée ou destruction locale de la souche-mère. Or, mille circonstances peuvent amener l’un on l’autre résultat, sans même recourir à des cataclysmes géologiques ; car il suffit de la concurrence vitale pour que toute variété, mieux adaptée aux conditions locales, supplante l’espèce-mère dont elle dérive. À travers le long cours des siècles de siècles, cette variété fixée donne à son tour naissance à d’autres par le même moyen. De divergence en divergence les différences spécifiques deviennent ainsi de valeur générique. De sorte que les croisements entre ces variétés successives bientôt ne donnent plus, au lieu de métis féconds, que des hybrides de plus en plus stériles, jusqu’à ce que le croisement lui-même devienne impossible. Le livre de M. Darwin n’est que l’analyse consciencieuse des moyens employés par la na- ture pour causer ces variations et des lois qui les régissent.

Ce ne sont donc que les variétés détruites qui limitent les espèces vivantes : car aussi longtemps que de nombreuses variétés subsistent de manière à former une série sans lacune, elles restent généralement fécondes entre elles, soit que de récents croisements aient entretenu cette possibilité de reproduction, soit qu’étant de formation récente, la force d’atavisme encore puissante les sollicite à revenir au type ancestral. Mais lorsque cette série se scinde par la disparition de l’un de ses anneaux, il en résulte autant d’espèces distinctes, proches alliées, mais capables seulement de produire entre elles des hybrides stériles. Ce sont de même les espèces éteintes qui séparent les genres actuels ; c’est l’extinction des genres qui dessine les groupes ; c’est la disparition de groupes entiers qui forme ces grands hiatus qui tranchent si fortement nos principales classes, et des classes complètes manquent entre nos embranchements.

Il ne faut jamais oublier que lorsque les groupes intermédiaires entre nos groupes, les genres intermédiaires entre nos genres, les espèces, liens généalogiques naturels et ancêtres de nos espèces, existaient, nos espèces, nos genres, nos groupes actuels n’existaient pas, ou n’existaient qu’en partie, et qu’ils étaient représentés par des formes toujours eu quelque chose différentes, et moyennes entre les formes actuelles. Il en est de même, en remontant toujours jusqu’à la forme primitive, ou plutôt jusqu’au germe amorphe de toute organisation. Nous ne voyons donc aujourd’hui que des descendants collatéraux. Aucune espèce ne peut prétendre au titre de mère légitime, de souche inaltérée ; car cette souche-mère n’existe certainement plus, au moins exactement identique à elle-même. Ce que nous voyons, ce ne sont pas même des espèces sœurs, mais des cousines et souvent à des degrés fort éloignés.

Ce qui donne le plus grand poids à la théorie de M. Darwin, c’est qu’elle nous présente a priori les faits tels qu’ils se sont passés et se passent encore chaque jour dans la nature, et qu’elle nous en explique les causes et l’enchaînement logique et naturel. Ainsi, la géologie nous montre effectivement certaines formes permanentes qui ont traversé tous les âges géologiques en ne subissant que des changements de valeur spécifique, qui tantôt élevaient et tantôt abaissaient leur organisation en changeant leur structure, leur constitution, leurs instincts et leurs mœurs. D’autres types, au contraire, se sont perdus, d’autres ont seulement dégénéré ; mais dans l’ordre général de l’apparition des types, il y a un progrès sensible et constant qui atteste l’existence d’une loi de développement.

Cette loi que M. Darwin a nommée la sélection naturelle, n’est autre que la loi de Malthus, étendue au règne organique tout entier ; et l’on voit encore ici un exemple de ces mutuels services que les sciences, en apparence les plus diverses dans leurs principes et leur objet, peuvent se rendre les unes aux autres. En effet, comme Malthus l’a prouvé pour l’espèce humaine, mais plus encore que chez l’espèce humaine, toute espèce tend à se multiplier suivant une progression géométrique plus ou moins élevée, tandis que la quantité des subsistances qui lui sont propres, est très-limitée dans son accroissement, et peut même, le plus souvent, être considérée comme invariable. Il en résulte fatalement un choix rigoureux ou une sélection naturelle des individus les plus forts, les plus beaux, les plus agiles, en un mot, les plus parfaits, c’est-à-dire les mieux adaptés au milieu dans lequel ils vivent, où les plus aptes à se transformer quant à leur structure, leur constitution ou leurs habitudes, pour arriver à cette exacte adaptation ou pour augmenter leur quantité de vie possible en s’accoutumant peu à peu à l’usage de subsistances nouvelles sous des climats un peu différents.

Cette seule généralisation de la loi de Malthus suffit à démontrer aussi avec toute évidence combien sont erronées les conséquences que Malthus lui-même en a tirées pour la race humaine : puisque c’est de l’exubérance d’une espèce que dérive sa perfectibilité, arrêter cette exubérance, c’est mettre obstacle à ses progrès. Il ressort du livre de M. Darwin que cette loi qui paraissait brutale, parcimonieuse, fatale, et qui semblait accuser la nature d’avarice, de méchanceté ou d’impuissance, est au contraire la loi providentielle par excellence, la loi d’économie et d’abondance, la garantie nécessaire du bien-être et du progrès pour toute la création organique.

Mais aussi la loi de sélection naturelle, appliquée à l’humanité, fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu’ici ont été fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre morale religieuse. Il suffit d’en faire ressortir ici un des vices le moins souvent signalés, mais non pas l’un des moins graves. Je veux parler de cette charité imprudente et aveugle où notre ère chrétienne a toujours cherché l’idéal de la vertu sociale et que la démocratie voudrait transformer en une sorte de fraternité obligatoire, bien que sa conséquence la plus directe soit d’aggraver et de multiplier dans la race humaine les maux auxquels elle prétend porter remède. On arrive ainsi à sacrifier ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les êtres bien doués d’esprit et de corps aux êtres vicieux et malingres. Que résulte-t-il de cette protection inintelligente accordée exclusivement aux faibles, aux infirmes, aux incurables, aux méchants eux-mêmes, enfin à tous les disgraciés de la nature ? C’est que les maux dont ils sont atteints tendent à se perpétuer indéfiniment ; c’est que le mal augmente au lieu de diminuer, et qu’il s’accroît de plus en plus aux dépens du bien. Pendant que tous les soins, tous les dévouements de l’amour et de la pitié sont considérés comme dus aux représentants déchus ou dégénérés de l’espèce, rien ne tend à aider la force naissante, à la développer, à multiplier le mérite, le talent ou la vertu. Au contraire, la guerre d’abord, puis la navigation, puis les travaux dangereux déciment tour à tour les hommes les plus robustes et les plus actifs, les plus hardis, les plus intelligents. La mollesse et la licence énervent les classes riches ; la misère et les privations affaiblissent les masses travailleuses ; l’inactivité, l’inutilité et jusqu’à la réserve des mœurs, limitent l’action sociale et productrice des femmes bien nées et bien douées, et par cette inactivité même, ou par la mollesse qui en est la conséquence, amènent peu à peu leur étiolement. Enfin, tandis que toute la jeunesse virile va perdre dans la prostitution les forces les plus vives de la race, ce sont des hommes déjà vieux, maladifs et épuisés qui renouvellent les générations. Ils lèguent à l’un et à l’autre sexe le germe des maladies dont ils sont atteints, après les avoir eux-mêmes héritées de leurs pères qui les doivent peut-être aux vices d’une jeunesse passée contre les lois de la nature. C’est donc toujours le mal et le mal seulement qui tend à se multiplier en raison progressive, comme la race, et il faut s’étonner que notre espèce, sous de telles influences, ne s’étiole pas rapidement.

L’humanité dégénère-t-elle physiquement ? C’est une question controversée. Mais elle progresse intellectuellement ; le fait est de toute évidence. C’est que si la force et la beauté physique ne sont plus que des avantages secondaires dans nos sociétés modernes, l’intelligence, l’adresse, l’activité, l’esprit d’industrie et de commerce y sont de la plus haute importance. L’homme idéal de notre temps, c’est celui qui produit ; la femme idéale est celle qui conserve et qui épargne. Toute la moralité de notre époque se réduit à peu près à cela, et c’est beaucoup, il en faut bien convenir, mais cependant ce n’est pas tout. La preuve que ce n’est pas tout, c’est qu’en vertu du principe d’hérédité, des générations multipliées d’après cette seule règle sélective ne peuvent produire que des hommes de lucre et des femmes vénales : c’est-à-dire que de plus en plus on verra d’un côté des femmes qui se vendront elles-mêmes et qui feront de l’amour et du mariage un négoce légal ou illégal, à moins que, par exception, elles n’embrassent une profession qui les mette à même de faire d’autres échanges également salariés. De l’autre, on aura des ouvriers machines, des employés dressés à demeurer assis dix heures par jour, des commis de magasin propres à auner de la dentelle, des voyageurs pour faire l’article, des artistes spéculateurs, des joueurs de bourse, des escrocs de toute nature, bandits en habit noir et bien gantés, et de plus des journalistes aux gages des gouvernements, ou des biographes, des pamphlétaires et des romanciers spéculant sur les plus mauvaises passions du public. Car ce sont ceux-là surtout qui, dans notre époque, ont des moyens d’existence assurés, et qui, en conséquence, si l’on en croyait les Malthusiens, auraient seuls le droit de perpétuer leur race. Mais il en résulterait aussi que l’énergie des convictions, l’amour du vrai, du juste et du beau, n’étant comptés pour rien dans cette fatale équation des subsistances et des bouches à nourrir, disparaîtraient, s’éteindraient peu à peu dans les consciences ; et il ne demeurerait plus personne pour défendre la liberté de tous et pour travailler au progrès idéal de l’espèce.

Si la théorie de M. Darwin nous explique le présent, elle nous rend de même compte du passé. Les premiers couples humains, chez lesquels l’union conjugale fut le plus durable, furent aussi les plus prospères, parce que les membres du groupe familial, étant plus nombreux, se prêtaient les uns aux autres une assistance plus efficace. De sorte que partout les races patriarcales se substituèrent rapidement aux races sauvages qui vivaient isolées ; et l’instinct de la famille, premier fondement de l’ordre social, s’établit héréditairement. Rien n’est plus frappant que l’infériorité de l’homme quant à la beauté, sinon l’infériorité de la femme quant à la force. C’est que les races chez lesquelles la femme fut le plus craintive, pour elle-même et pour sa jeune progéniture, moins exposée par cela même, ainsi que les familles où l’homme fut au contraire plus fort et plus courageux pour prendre la défense de sa femme et de ses enfants, même au péril de sa vie, durent nécessairement se multiplier plus rapidement et chasser devant elles les autres races. D’un autre côté l’homme, étant devenu le plus fort, put s’imposer à la compagne qui lui plaisait le plus ; et dès lors la femme, n’ayant plus qu’à plaire et à subir, devint de plus en plus belle selon l’idéal de l’homme, qui devint aussi d’autant plus fort, n’ayant plus qu’à s’imposer, à commander et à protéger. Peu à peu, à mesure que les peuples se policèrent, il en fut de l’intelligence, c’est-à-dire de la force mentale, comme il en avait été de la force physique ; et la femme devenue de plus en plus faible, passant du pouvoir paternel sous le pouvoir conjugal sans jamais pouvoir disposer d’elle-même, et n’étant élue et choisie pour épouse qu’en raison de sa beauté et de sa docilité, légua de génération en génération à ses filles une passivité d’esprit, sinon de plus en plus grande, du moins de plus en plus tranchée, relativement à l’activité de l’esprit viril sans cesse sollicité au progrès. Si l’homme n’est pas encore plus fort, plus laid et plus intelligent, il faut l’attribuer à la part héréditaire de beauté, de faiblesse et d’inintelligence qu’il tient de toute sa lignée d’ancêtres maternels ; si la femme ne réalise jamais l’idéal suprême de la beauté, si elle a encore la force de remuer ses membres et de mettre des enfants au monde, si enfin elle n’est pas complètement stupide et abêtie, cela provient sans nul doute de ce que, fort heureusement pour elle, le sang de ses aïeux paternels lui a conservé un peu d’intelligence, un peu de force et en revanche sa bonne part de laideur. On pourrait conclure de cela que pour hâter les rapides progrès de la race en tous sens, il faudrait demander à la femme une part de ce qu’on n’a jusqu’ici demandé qu’à l’homme, c’est-à-dire de la force unie à la beauté, de l’intelligence unie à la douceur, et à l’homme un peu d’idéal uni à la puissance d’esprit et à la vigueur de corps.

Enfin, la théorie de M. Darwin, en nous donnant quelques notions un peu plus claires sur notre véritable origine, ne fait-elle pas par cela même justice de tant de doctrines philosophiques, morales ou religieuses, de systèmes et d’utopies politiques dont la tendance, généreuse, peut-être, mais assurément fausse, serait de réaliser une égalité impossible, nuisible et contre nature entre tous les hommes ? Rien n’est plus évident que les inégalités des diverses races humaines ; rien encore de mieux marqué que ces inégalités entre les divers individus de la même race. Les données de la théorie de sélection naturelle ne peuvent plus nous laisser douter que les races supérieures ne se soient produites successivement ; et que, par conséquent, en vertu de la loi de progrès, elles ne soient destinées à supplanter les races inférieures en progressant encore, et non à se mélanger et à se confondre avec elles au risque de s’absorber en elles par des croisements qui feraient baisser le niveau moyen de l’espèce. En un mot, les races humaines ne sont pas des espèces distinctes, mais ce sont des variétés bien tranchées et fort inégales ; et il faudrait y réfléchir à deux fois avant de proclamer l’égalité politique et civile chez un peuple composé d’une minorité d’Indo-Germains et d’une majorité de Mongols ou de Nègres.

La théorie de M. Darwin exige donc que beaucoup de questions trop hâtivement résolues soient sérieusement remises à l’étude. Les hommes sont inégaux par nature : voilà le point d’où il faut partir. Ils sont individuellement inégaux, même dans les races les plus pures : et entre races différentes ces inégalités prennent des proportions si grandes, au point de vue intellectuel, que le législateur devra toujours en tenir compte. Mais d’un autre côté, ces différences tout individuelles et toutes contingentes, peuvent s’effacer, disparaître peu à peu, se fondre en mille nuances intermédiaires ; de sorte que la théorie de sélection naturelle, appliquée aux sciences sociales, ne conclut pas moins contre le régime des castes distinctes, fermées, immobiles, que contre le régime de l’égalité absolue. Cette théorie conclut en politique au régime de la liberté individuelle la plus illimitée, c’est-à-dire de la libre concurrence des forces et des facultés, comme de leur libre association. Puisque ce régime de liberté individuelle, appliqué à toute la nature organisée depuis l’aube de la vie, a réussi à faire de la vésicule germinative un homme capable de découvrir les lois qui le régissent, lui et le monde qu’il habite et qu’il est appelé à dominer par son intelligence, ces lois ont suffisamment fait leurs preuves : elles sont bonnes, car elles sont essentiellement progressives.

C’est donc surtout dans ses conséquences morales et humanitaires que la théorie de M. Darwin est féconde. Ces conséquences, je ne puis que les indiquer ici ; elles rempliraient à elles seules tout un livre que je voudrais pouvoir écrire quelque jour. Cette théorie renferme en soi toute une philosophie delà nature et toute une philosophie de l’humanité. Jamais rien d’aussi vaste n’a été conçu en histoire naturelle : on peut dire que c’est la synthèse universelle des lois économiques, la science sociale naturelle par excellence, le code des êtres vivants de toute race et de toute époque. Nous y trouverons la raison d’être de nos instincts, le pourquoi si longtemps cherché de nos mœurs, l’origine si mystérieuse de la notion du devoir et son importance capitale pour la conservation de l’espèce. Nous aurons désormais un critère absolu pour juger ce qui est bon et ce qui est mauvais au point de vue moral ; car la règle morale pour toute espèce est celle qui tend à sa conservation, à sa multiplication, à son progrès, relativement aux lieux et aux temps. Enfin cette révélation de la science nous en apprend plus sur notre nature, notre origine et notre but que tous les philosophes sacerdotaux sur le péché originel ; car elle nous montre dans notre origine toute brutale la source de tous nos penchants mauvais, et dans nos aspirations continuelles vers le bien ou le mieux la loi perpétuelle de perfectibilité, qui nous régit.

Mais on conçoit aussi qu’un livre qui, sans en afficher la prétention, explique tant de choses, soit mal vu de ceux qui s’étaient arrogé jusqu’ici le monopole de nous instruire de nos destinées passées et futures : c’est-à-dire qu’il aura nécessairement pour adversaires tous les brahmes, mages, destours, lévites, bonzes, prêtres et jongleurs de tous les temps et de tous les pays, sans même en excepter les tristes prédicants en cravate blanche et en habit noir du protestantisme évangélique.

La doctrine de M. Darwin, c’est la révélation rationnelle du progrès, se posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle de la chute. Ce sont deux principes, deux religions, en lutte, une thèse et une antithèse dont je défie l’Allemand, le plus expert en évolutions logiques, de trouver la synthèse. C’est un oui et un non bien catégoriques entre lesquels il faut choisir, et quiconque se déclare pour l’un est contre l’autre.

Pour moi, mon choix est fait : je crois au progrès.

Clémence Royer

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