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Posts Tagged ‘catastrophe’

François Jarrige, Penser l’effondrement, 2015

4 décembre 2019 Laisser un commentaire

Catastrophe, écologie et histoire

Joseph A. Tainter,
The Collapse of Complex Societies,
Cambridge University Press,
1988.

Jared Diamond,
Collapse. How Societies choose to fail or succeed,
Viking Penguin,
2005.

Depuis une quinzaine d’années, le thème de « l’effondrement » a envahi le champ des sciences humaines et sociales. Un rapide calcul à partir du catalogue de la Bibliothèque nationale de France révèle ainsi que, sur les 164 ouvrages publiés en France depuis 1841 dont le titre contient le mot « effondrement », 50 l’ont été après l’an 2000. Tandis qu’au XIXe siècle l’effondrement renvoyait d’abord à l’affaissement des immeubles et des carrières, qu’au milieu du XXe siècle il désignait la chute d’un régime politique ou une défaite militaire – comme « l’effondrement » de 1940 –, ce sont désormais « le capitalisme », « la société », voire « la civilisation occidentale » elle-même qui menacent de s’effondrer, comme l’atteste d’ailleurs un nombre croissant d’alertes et de travaux scientifiques 1. Alors que les catastrophes semblent être notre horizon, que les mises en garde se multiplient, la réflexion sur l’effondrement est devenue un mode d’analyse fréquent des sociétés contemporaines, voire un genre éditorial en soi. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Cinécologie, 2015

3 novembre 2019 Laisser un commentaire

Si le cinéma, surtout sous son versant documentaire, s’est fait parfois enregistrement du délabrement, preuve visuelle d’un cancer industriel, il témoigne aussi d’un imaginaire et d’un optimisme technologique que la réalité environnementale ne cesse de désavouer. Cinéma-symptôme, qui demande à être lu à l’envers pour que s’y laisse déceler son accointance congénitale avec tout ce qui n’a cessé de propulser le désastre – le capitalisme.

C’est dans cette optique que nous sommes allés frapper à la porte de Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences, des techniques et de l’environnement, pensant avec raison que son regard éloigné nourrirait des réflexions enrichies par une connaissance aigüe des problématiques écologiques. Lire la suite…

Bertrand Louart, La collapsologie : start-up de l’happy collapse, 2019

2 octobre 2019 6 commentaires

L’avenir était quand même mieux
avant la fin du monde

Publié en 1972, le rapport du Club de Rome, groupe informel et international composé d’éminents hommes d’affaires, de dirigeants et de scientifiques, intitulé Les Limites à la croissance [1] anticipait à l’aide de simulations informatiques les problèmes que posait une croissance économique et démographique sur une planète aux ressources limitées. Il préconisait de « stabiliser » la croissance afin de préserver le système économique mondial d’un effondrement. Il fut par la suite à l’origine du concept de « développement durable » (sustainable development) qui cherche à concilier les aspects économiques, sociaux et environnementaux de l’expansion marchande. Autant essayer de préserver la chèvre et le chou ou le loup et l’agneau des fables de La Fontaine ! Denis Meadows, 40 ans plus tard, a bien été obligé d’admettre que tout a continué. Seuls les discours ont changé, faisant passer pour « écologiques » les nouveaux secteurs industriels qui ont émergé suite à la prise en compte des diverses nuisances générés lors des « Trente Glorieuses » [2].

La Collapsologie, « science de l’effondrement » (collapse en anglais) prétend maintenant élever la prophétie de l’effondrement de la société industrielle à la dignité d’une discipline académique. En France, Pablo Servigne et ses collègues [3] (ci-après désignés par Servigne & Co) sont en quelque sorte devenus les prophètes de cette prospective qui se veut scientifique.

« La collapsologie est l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus. » (2015, p. 253)

Depuis ce livre, Servigne multiplie conférences, articles, interviews, plateaux télé et radio et autres interventions sur Internet pour porter partout la bonne parole de l’effondrementalisme [4]. Lire la suite…

Olivier Rey, Milieu, robustesse, convivialité, 2016

5 janvier 2019 Laisser un commentaire

C’est en 1972 que fut publié le rapport The Limits to Growth, résultat d’une étude commanditée par le Club de Rome – think tank composé de scientifiques, d’économistes, de hauts fonctionnaires et d’industriels. Ce rapport mettait en garde : le mode de développement adopté depuis la révolution industrielle européenne, s’il était poursuivi, n’allait pas tarder à outrepasser les possibilités d’une nature finie, à ruiner celle-ci et, par voie de conséquence, à précipiter l’humanité dans le chaos. Le constat n’était pas nouveau, mais on peut faire crédit aux rédacteurs du rapport de l’avoir fait, simulations informatiques à l’appui, et dans le style réclamé par les institutions internationales. Lire la suite…

Igor Babou & Joëlle Le Marec, Le sérieux a-t-il vraiment changé de camp ?, 2018

4 novembre 2018 Laisser un commentaire

Crise environnementale : pourquoi il faut questionner les « appels à agir d’urgence »

On peut approuver un diagnostic et être en désaccord avec les remèdes proposés.

C’est ce qui nous est arrivé récemment à la lecture de tribunes rédigées dans la presse par des scientifiques, et d’appels de la société civile au sujet de la crise environnementale. C’est pourquoi nous, deux chercheurs en sciences humaines et sociales, souhaitons ouvrir un débat.

Nous avons notamment rencontré ces enjeux environnementaux lors d’enquêtes conduites auprès du public de musées de sciences 1 dans les années 1980. Les préoccupations écologiques des publics semblaient alors inaudibles pour les institutions, ces dernières y voyant trop souvent l’expression d’une « peur irrationnelle ».

Notre constat s’appuie également sur une décennie de recherches sur les parcs naturels et les politiques de la nature 2 ; recherches qui nous ont conduits à une critique de la modernité et des universalismes surplombants.

Aujourd’hui, si nous sommes convaincus du caractère catastrophique de la situation environnementale, nous sommes en désaccord avec le scientisme autoritaire de certains appels à la mobilisation. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher, L’agir humain sur le climat et la naissance de la climatologie historique, 2015

16 septembre 2018 Laisser un commentaire

Résumé

L’idée d’un changement climatique, causé par l’homme ou par des facteurs naturels, s’est imposée peu à peu, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. La climatologie historique a émergé, dès cette époque, pour l’étudier grâce à un regard rétrospectif sur les registres météorologiques, les sources historiques, les végétations anciennes et l’évolution des fleuves et des glaciers. Dès 1671, Robert Boyle recommande d’observer le temps pour étudier l’action humaine sur le climat. Des enjeux multiples ont contribué à cette historicisation : la colonisation de l’Amérique du Nord et la comparaison transatlantique des climats ; l’essor d’un discours historique mêlant processus de civilisation des peuples et amélioration climatique ; le projet des monarchies éclairées d’améliorer le climat ; la volonté de percer le mystère des cycles météorologiques ; et enfin l’émergence d’une conception historiciste de la nature (la géologie, les théories de la Terre). Les théories influentes de Richard Grove et Dipesh Chakrabarty sur les liens entre histoire, climat et réflexivité environnementale des sociétés sont ici réinterrogées. Lire la suite…

Hisashi Tôhara, Évocation de la bombe atomique, 1946

30 juin 2018 Laisser un commentaire

Après son décès, et grâce à son épouse Mieko Tôhara, nous pouvons aujourd’hui découvrir ce texte, traduit du japonais par Rose-Marie Makino et publié en juillet 2011.

Il y a tout juste un an, Hiroshima a été frappée par le malheur le plus épouvantable, le plus dramatique jamais expérimenté par l’humanité.

C’était le 6 août 1945, la vingtième année de l’ère Shôwa.

Il y a un an de cela. Au cours de cette année, c’est incroyable comme le monde a pu changer et s’agiter.

Avec cette bombe atomique, le grand Japon a tremblé sur ses bases avant de s’effondrer. Un pays de première grandeur au monde a été placé sous la botte de la huitième armée des États-Unis. Le support que jusqu’alors nous considérions avec confiance comme une base solide était si fragile qu’il s’est brisé d’un seul coup. Le Japon, pays de nos ancêtres dont nous sommes si fiers, le Japon dont il n’existe aucun pays comparable au monde, a perdu le combat. Lire la suite…

Recension : E. Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

10 juin 2018 Laisser un commentaire

Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique

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Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

(textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, postface de Bruno Latour)

éd. È®e, 2008, 160 pages.

Résumé

En 1855, paraît La fin du monde par la science. Son auteur : un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar ; son originalité : proposer la première philosophie catastrophiste du progrès technologique. Huzar nous intéresse aujourd’hui en tant que symptôme : à l’encontre du grand récit postmoderne, il nous montre que la modernité positiviste qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines semblait déjà caduque lors de la révolution industrielle. Découvrir l’œuvre de Huzar aujourd’hui nous force à penser la réflexivité environnementale des sociétés de la révolution industrielle.

« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979 (trad. fr. éd. Flammarion, 1995, p. 233.)

En avril 1855, à Paris, alors que la foule se presse au Palais de l’Industrie pour y admirer machines et inventions, paraît un petit ouvrage au titre énigmatique, La Fin du monde par la science. L’auteur, un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar, propose ce qui constitue vraisemblablement la première théorie du catastrophisme technologique. Le livre est un succès et deux ans après, Huzar développe sa théorie dans L’Arbre de la science 1. Lire la suite…

Radio: Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse, 2013

24 avril 2018 Laisser un commentaire

Une histoire du risque technologique

Introduction

Les petites désinhibitions modernes

Ce livre étudie les racines historiques de la crise environnementale contemporaine. Il s’agit d’une enquête sur le passé de l’agir technique, sur les manières de le penser, de le questionner, de le réguler et, surtout, de l’imposer comme seule forme de vie légitime. Il décortique des pouvoirs, des torsions subtiles du réel et certaines dispositions morales qui, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, nous ont fait prendre le chemin de l’abîme. Il démontre que le « siècle du progrès » n’a jamais été simplement technophile. L’histoire du risque technologique qu’il propose n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une certaine inconscience modernisatrice. Lire la suite…

Thierry Ribault, Nucléaire : une maladie d’État, 2017

12 juin 2017 Laisser un commentaire

Les formes multiples que revêt la transmission intergénérationnelle de cette maladie d’État qu’est le nucléaire, ne semblent pas émouvoir. Au contraire. « Le nucléaire est un choix français et un choix d’avenir. C’est le rêve prométhéen ! », selon Emmanuel Macron, rejoint par Corinne Lepage. S’agit-il d’un rêve prométhéen ou d’un cauchemar ?

« C’est dit c’est fait », gazouillait sans ponctuation, Ségolène Royal sur les réseaux sociaux, deux semaines avant les élections présidentielles, annonçant la signature et la publication du décret autorisant l’arrêt de la centrale nucléaire de Fessenheim. Il fallait bien une fois de plus sauver les apparences, trompeuses par définition. De fait, outre l’ « indemnisation » de 450 millions d’euros qui sera versée à EdF d’ici à 2021 pour compenser les pertes de recettes des deux réacteurs, et les indemnités versées jusqu’en 2041 au même opérateur en fonction de paramètres tels que l’évolution des tarifs de l’électricité, c’est aussi au prix d’un démarrage à venir de l’EPR de Flamanville, dont le chantier a été lancé en 2007 et le coût initial de 3,3 milliards d’euros réestimé en 2015 à 10,5 milliards, que la fermeture de Fessenheim a été concédée. Où l’on voit à l’œuvre Mme Royal, présidente de la COP 21, chargée des relations internationales sur le climat, candidate (perdante, bien que le poste ait été « promis à une femme ») à la direction du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et accessoirement représentant spécial de la communauté des « responsables » passés maîtres dans l’art de relancer le nucléaire en se donnant des airs d’en sortir.

On s’en étonnera peu, tant les chantages sont monnaie courante dans ce secteur d’activité où se vérifie pleinement la loi selon laquelle tout ce qui n’est jamais sanctionné est véritablement permis. C’est que le nucléaire est en effet une maladie d’État. Qu’il en soit propriétaire ou non, que le « parc » sur lequel il est censé veiller soit en marche ou à l’arrêt, qu’il finance l’avant catastrophe, la préparation à celle-ci, ou sa « gestion » après qu’elle soit survenue, l’État doit indéfiniment ponctionner les ressources collectives pour faire face à la récidive atomique. Nous proposons de rendre compte de quelques manifestations récentes et pour le moins spectaculaires des différentes facettes de cette infirmité structurelle qui touche l’État atomique dans de nombreux pays. Lire la suite…