Jean-Baptiste Fressoz, L’inquiétude climatique, histoire politique d’un refoulement, 2012

 

Jean-Baptiste Fressoz,
L’Apocalypse joyeuse.
Une histoire du risque technologique,
Paris, Seuil, 2012, 312 p.

 

Notre connaissance des effets des activités humaines sur le climat est-elle récente ? Notre conscience écologique apparemment nouvelle est-elle le prélude à une transformation radicale de nos pratiques ? Pour Jean-Baptiste Fressoz, l’histoire politique du risque technologique et de sa régulation montre au contraire la réflexivité environnementale des sociétés passées. Mais cette histoire, si elle met à mal notre confiance dans l’inéluctabilité des transformations que cette conscience devrait entraîner, nous permet aussi de comprendre que d’autres chemins étaient possibles, et que certains sont peut-être encore praticables.
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Sébastien Dutreuil, L’hypothèse Gaïa : pourquoi s’y intéresser ?, 2012

même si l’on pense que la Terre n’est pas un organisme

Résumé

L’hypothèse Gaïa est généralement présentée comme une analogie vague entre la Terre et un organisme. On s’empresse de la discréditer en faisant remarquer qu’elle est partie liée aux mouvements New Age et en rappelant la critique théorique de Dawkins (1982) qui montre que la Terre, ne se reproduisant pas et ne pouvant dès lors être soumise au processus de sélection naturelle, ne peut être comparée à un organisme. Une clarification de l’explanandum me permet de montrer que l’analogie ne joue qu’un rôle limité (heuristique et non théorique) et que la critique de Dawkins n’atteint qu’une des trois questions que soulève l’hypothèse Gaïa. Je mentionne ensuite les avancées théoriques et empiriques qui ont eu lieu depuis 1982 puis m’attache à montrer la nécessité qu’il y aurait à ce que la philosophie de la biologie s’intéresse en détail à certaines questions posées par cette hypothèse, aussi bien que les bénéfices que la philosophie de la biologie pourrait retirer de cet exercice. Lire la suite »

Daniel Süri, Les Naxalites, 2012

la plus grande des guérillas dans la plus grande des démocraties

Une guérilla comptant des dizaines de milliers de membres dans « la plus grande démocratie du monde » ? Loin des représentations courantes du miracle du développement indien, la violence de la « modernisation », notamment dans les campagnes, et la brutalisation des rapports sociaux qu’elle a induite ont relancé de façon spectaculaire le mouvement maoïste des « naxalites », pourtant en déclin à la fin des années 1970.

 

En 2006, le premier ministre indien Manmohan Singh décrivait le naxalisme comme « la plus grave menace pesant sur la sécurité intérieure de l’Inde ». Mais en Europe, le mouvement est méconnu : il est pourtant présent, le plus souvent armé, des frontières himalayennes jusqu’au Karnataka. Ses activités touchent aussi bien le Bihar que le Bengale-Occidental, le Jharkhand, l’Orissa, le Chhattisgarh que le Maharashtra et l’Andhra Pradesh, voire le Tamil Nadu.

Désignant généralement le courant indien du maoïsme, le « naxalisme » doit son nom à une insurrection paysanne ayant eu lieu autour de la localité de Naxalbari (voir encadré). Les États les plus concernés par cette guérilla maoïste forment le « corridor rouge », comme l’appelle la presse. Selon les estimations, qu’il faut néanmoins prendre avec précaution, les naxalites compteraient 20 000 combattant-e-s et 40 000 « cadres » permanents [1]. En comparaison, on rappellera que les insurgés indépendantistes du Cachemire n’étaient que 3 000. Lire la suite »

Naïké Desquesnes, Nandini Sundar et les (nouveaux) rois de la jungle, 2012

Elle a parcouru les forêts du centre de l’Inde de long en large, d’abord pour travailler à son anthropologie historique et économique des révoltes tribales à l’époque coloniale, puis pour dénoncer les exactions d’une milice financée par le gouvernement sous prétexte de combat contre la guérilla maoïste. Nandini Sundar est l’une des rares intellectuelles à avoir une réelle compréhension de ce qui se joue sur un territoire meurtri où se cristallisent les grands enjeux à venir pour le pays. En procès contre l’État du Chhattisgarh depuis cinq ans, elle a choisi d’utiliser les armes du système pour lutter contre l’impunité du pouvoir.
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Francis Chateauraynaud, Des prises sur le futur, 2012

Regard analytique sur l’activité visionnaire

En l’an 2010, Frank Fenner, microbiologiste historique de l’Université nationale australienne, n’a nul besoin d’invoquer les cycles du calendrier Maya pour annoncer la disparition de l’Humanité d’ici une centaine d’années [1]. Selon lui, « l’espèce humaine va s’éteindre » car elle est incapable de surmonter son « explosion démographique » et la consommation « débridée » qu’elle implique. Faire machine arrière est impossible car « il est déjà trop tard ».

Face à une telle prédiction, il y a plusieurs interprétations en concurrence : on peut évidemment qualifier cette annonce de prophétie de malheur et la discréditer d’autant plus facilement que peu de survivants en éprouveront la validité ; on peut aussi la considérer sous l’angle de l’heuristique de la peur (Hans Jonas) et l’entendre comme un type d’injonction paradoxale, aujourd’hui banalisée, visant à faire craindre le pire pour obtenir un réveil des consciences, Fenner rejoignant ainsi les adeptes du catastrophisme éclairé [Dupuy, 2002] ; il est également possible de la poser comme la borne haute d’un espace de conjectures au centre duquel figure une pluralité de scénarios élaborés à partir de modèles compatibles avec le raisonnement scientifique, dès lors que les paramètres sont réalistes et discutables. Si le scepticisme est de mise quant à la possibilité de fonder toute vision du futur de grande ampleur, il y a moyen de se placer en amont en examinant les modalités de l’activité visionnaire. Lire la suite »

Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : voix de rebelles, 2012

Ci-gît l’État

Nadine et Thierry Ribault

 

« Je ne suis pas un activiste, je suis un être humain, c’est tout », dit Wataru Iwata, fondateur du réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité, CRMS. Il n’appartient à aucune organisation hiérarchique et ne dépend de personne. C’est sa propre volonté qui l’a mis en mouvement au lendemain de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. C’est un entêté et un inquiéteur. Il pose implicitement la question : qu’est-ce qu’une organisation, qu’est-ce qu’une institution, qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que l’État ? Son action s’inscrit dans la tradition japonaise de l’ikki. Au XIVe siècle, contrairement aux clans de guerriers issus de la noblesse, les ikki ne fonctionnaient pas selon un système hiérarchisé fondé sur les liens de parenté et dominé par la figure patriarcale du chef de clan. On y adhérait de manière volontaire. L’ikki était une communauté dotée de règles de fonctionnement internes stipulant notamment l’égalité à part entière entre des membres qui avaient l’habitude de combattre ensemble, se portaient secours et agissaient en commun. Le mot ikki désignait le groupe ainsi constitué ou la fronde (à l’origine paysanne) dans laquelle un tel groupe s’engageait. Lire la suite »

Mathieu Gaulène, Le mouvement antinucléaire japonais depuis Fukushima, 2012

Au lendemain de l’accident de Fukushima, la plupart des médias occidentaux, tout en saluant le calme, la dignité dans l’épreuve et l’esprit d’entraide des Japonais, ont aussi repris en chœur le vieux cliché sur leur prétendue « incapacité culturelle » à s’exprimer, contester, critiquer et manifester. « Au Japon, on ne sort pas dans la rue, on ne manifeste pas » affirmait ainsi le 14 mars 2011 Alain de Chalvron en direct au 20h de France 2 – confortant ainsi les téléspectateurs, et certains journalistes, dans leur vision figée du Japon.

A peine un mois plus tard, une première manifestation antinucléaire a rassemblé plus de 15 000 personnes à Tokyo. Les manifestations s’enchaînèrent ensuite chaque mois dans tout le pays, avec un pic de 60 000 manifestants à Tokyo le 19 septembre 2011. Depuis, les rassemblements se poursuivent et les actions pour une sortie du nucléaire se sont multipliées et diversifiées, en dépit des discours rassurants sur un prétendu « retour à la normale » à la centrale de Fukushima Dai-ichi, distillés quotidiennement par la plupart des grands médias. Lire la suite »

Miguel Amorós, Minuit dans le siècle, 2012

Notes contre le Progrès

« Il faut que la mémoire parvienne à renouer le fil du temps, pour rejoindre le point de vue central d’où peut se découvrir le chemin. Au-delà commence la reconquête d’une puissance d’un jugement critique qui réponde, sur tous les faits constatables, à l’avilissement de la vie, et qui précipite la scission dans la société, préliminaire à une révolution, sur la question historique par excellence qu’est la question du Progrès. »

“Histoire de dix ans”, Encyclopédie des Nuisances n°2, février 1985.

Popularisée par les Lumières, à l’origine l’idée de Progrès était presque subversive. L’Église avait imposé les dogmes de la création et du fixisme qui établissait l’immuabilité des êtres vivants, créés par Dieu tels que nous les voyons, ce qui explique pourquoi il y a très peu de lignes dans l’Encyclopédie à l’article “progrès”, qui est simplement défini comme un « mouvement vers l’avant ». D’autre part, Diderot et les autres encyclopédistes ne considéraient pas la société civilisée comme supérieure aux sociétés « primitives », bien au contraire, c’est pourquoi leur position à l’égard du Progrès était pour le moins sceptique ou réservée. Pour diverses raisons, l’idée s’est imposée en Europe au cours de la révolution industrielle. Comme l’a dit Mumford : « le progrès est l’équivalent dans l’histoire du mouvement mécanique à travers l’espace ». Il est l’interprétation du changement comme quelque chose qui va seulement dans un sens, et excluant explicitement tout retour en arrière, qu’il s’agisse de déclin ou de régression [par analogie avec l’irréversibilité des phénomènes physico-chimiques ; NdT]. La pensée des Lumières a fait de la production par les machines l’emblème d’un monde exempt de préjugés religieux et gouverné par la Raison, où le bonheur serait à la portée de tout le monde. Lire la suite »

Miguel Amorós, Media noche en el siglo, 2012

Apuntes contra el progreso

“…hace falta que la memoria consiga retomar el hilo del tiempo para recobrar el punto de vista central desde donde descubrir el camino. A partir de ahí comienza la reconquista de la capacidad de un juicio crítico que basándose en hechos constatables dé respuesta al envilecimiento de la vida, y que precipite la escisión de la sociedad, momento preliminar de una revolución, planteando la cuestión histórica por excelencia, a saber, la cuestión del progreso.”

Historia de diez años, Encyclopédie des nuisances, nº 2.

Dada a conocer por la Ilustración, en sus orígenes la idea de Progreso era casi subversiva. La Iglesia imponía los dogmas de la creación y el fijismo que sentaban la inmutabilidad de los seres vivos, creados por la divinidad tal como eran, por lo que en la Enciclopedia hubo pocas líneas bajo la rúbrica “Progreso”, definido simplemente como “movimiento hacia delante.” Por otra parte, Diderot y otros enciclopedistas no consideraban la sociedad civilizada como superior a la salvaje sino bien lo contrario, por lo que su posición relativa al progreso sería cuando menos escéptica o precavida. Sea por una cosa o por la otra, la idea se fue imponiendo en Europa a partir de la revolución industrial. Como dice Mumford, “el progreso era el equivalente en historia del movimiento mecánico a través del espacio.” Era la interpretación del hecho del cambio como algo unidireccional, donde la marcha atrás, o sea, la decadencia o el retroceso, quedaban explícitamente excluidos. El pensamiento ilustrado interpretaba la producción industrial como el anuncio de un mundo libre de prejuicios religiosos y gobernado por la Razón, donde todos tendrían la felicidad al alcance de la mano. Lire la suite »

Miguel Amorós, Midnight in the Century, 2012

notes against progress

An examination of the history and significance of the concept of “progress”, its origins as an expression of the Enlightenment’s battle against religious bigotry and ignorance, its transformation into a “new [scientific] superstition” characterized by indifference to nature and the worship of technological change, and its current status as “a threat to the survival of the human species”.

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“Memory needs to reestablish the thread of time to recover the central point of view from which the road forward may be discovered. From that point begins the reconquest of the capacity for critical judgment that will be based on verifiable facts, that will be able to respond to the degradation of life, and that will precipitate the split in society, the preliminary moment for a revolution, proposing the historical question par excellence, that is, the question of progress.”

“History of Ten Years”, Encyclopédie des Nuisances, No. 2

Made famous by the Enlightenment, in its origins the idea of Progress was almost subversive. The Church imposed the dogmas of creation and permanence that established the immutability of living beings, created by the divinity just as they were, which is why there are very few lines in the Encyclopedia under the caption of “Progress”, which is simply defined as “forward movement”. On the other hand, Diderot and the other Encyclopedists did not consider civilized society to be superior to the society of the savages—quite the contrary—which is why their position with regard to progress was sceptical or reserved, to say the least. For one reason or another, the idea was imposed in Europe during the Industrial Revolution. As Mumford said, “progress was the equivalent in history of mechanical motion through space”. It was the interpretation of the fact of change as something that only went in one direction, in which going backwards, or decline or regression, were explicitly excluded. Enlightenment thought interpreted industrial production as the herald of a world free of religious prejudices and ruled by Reason, where happiness would be within the reach of everyone. Lire la suite »