Archive

Archive for the ‘scientisme’ Category

Michel Barrillon, Les marxistes, Marx et la question naturelle, 2013

Notes sur l’improbable écomarxisme

Résumé

Nombre d’auteurs marxistes ou néomarxistes contemporains admettent « l’immense retard théorique » du marxisme dans l’appréhension de la question naturelle. Ils le déplorent d’autant plus que le paradigme marxien leur paraît parfaitement en mesure d’intégrer la dimension socio-écologique dans la critique ordinaire du mode de production capitaliste. En marxistes conséquents, ils s’interrogent sur les raisons historiques de ce « rendez-vous manqué » avec l’écologie politique. Certains poussent l’analyse jusqu’à revenir aux écrits fondateurs de Marx et Engels. J. B. Foster a ainsi défendu la thèse d’un « Marx écologiste »… Cette thèse ne résiste pas à l’épreuve d’un examen critique du mode de traitement de la nature chez Marx. Rétrospectivement, Marx et la plupart de ses épigones apparaissent comme des théoriciens demeurés fidèles au projet baconien et cartésien inscrit dans l’imaginaire de la modernité ; prisonniers d’une vision progressiste de l’histoire, ils n’ont pu, en fait de critique radicale du capitalisme, que « le reproduire comme modèle ». Lire la suite…

Gaïa Lassaube, Cassandre appelant de ses vœux la catastrophe, 2019

17 avril 2020 Laisser un commentaire

Quand Laurent Alexandre écrivait de la science-fiction

 

La résistible ascension de Maximo Doctissimo

Véritable portrait de Laurent Alexandre

On ne présente plus Laurent Alexandre : médecin urologue, ancien de l’IEP de Paris, de HEC, de l’ENA, fondateur du site Doctissimo et entrepreneur de la cause entrepreneuriale [1]. L’histoire est connue : après le rachat du site par le groupe Hachette, l’homme a abandonné les habits de l’urologue pour endosser ceux du futurologue médiatique. Depuis la publication de son premier essai en 2011 [2], Laurent Alexandre s’est hissé en l’espace de quelques années au rang de figure incontournable du transhumanisme en France [3]. Il n’aura pas échappé au lecteur que sa trajectoire est semblable à celles, bien connues, des intellectuels médiatiques qui ont accès à des filières de notoriété au sein desquelles le capital relationnel prime sur le capital culturel [4]. À la différence près que le capital économique de Laurent Alexandre précède son capital relationnel. Pour ce type d’intellectuels médiatiques, on ne cherche plus par relations personnelles à gagner l’accès à une filière de notoriété intellectuelle : la détention d’un capital actionnarial permet de construire sa propre notoriété. Lire la suite…

Quentin Hardy et Pierre de Jouvancourt, Y a-t-il un « danger écologique » ?, 2019

3 février 2020 Laisser un commentaire

Disqualifier l’écologie et réhabiliter le progrès par l’innovation dans le champ médiatique français (2005-2017)

 

Résumé

2018 restera probablement perçue comme une année de césure dans la réception médiatique et populaire du changement climatique : certaines questions écologiques ont alors bénéficié d’un écho plus important et relativement plus rigoureux au regard des enjeux qu’elles soulèvent – même si d’immenses problèmes politiques subsistent. Dans la séquence précédente, à partir du début du siècle et jusqu’à très récemment, une grande confusion a régné autour de l’écologie, que ce soit dans l’opinion publique ou dans une partie du monde académique et journalistique. Une plongée dans les discours de plusieurs « intellectuels » médiatiques influents colportant avec obstination un discours de disqualification de l’écologie est instructive. Cette analyse permet d’aider à comprendre pourquoi ces enjeux ont été si longtemps relégués à l’arrière-plan et de montrer la forte valorisation chez ces auteurs d’une société fondée sur le principe de l’innovation infinie et de la disruption technologique. Lire la suite…

Grégoire Quevreux, Critique du darwinisme de gauche, 2015

14 janvier 2020 2 commentaires

Vouloir fonder l’action politique sur la biologie a aujourd’hui, avec raison, mauvaise presse. Il n’en fut pas toujours ainsi. La première moitié du XXe siècle a en effet vu par exemple l’adoption de lois eugénistes aux États-Unis [1], dans les pays scandinaves et, bien sûr, en Allemagne. Le racialisme, l’eugénisme et le darwinisme social nés dans le sillage des travaux de Darwin ne furent en effet pas l’apanage de quelques savants fous et extrémistes politiques, mais furent au contraire partagés par une partie importante de l’establishment intellectuel, scientifique et politique du début du XXe siècle [2]. Si l’interprétation politique de la théorie darwinienne de l’évolution caractérise ainsi surtout certains courants classiquement considérés comme de droite, il y eut des exceptions. L’anarchiste russe Pierre Kropotkine (1842-1921) proposa ainsi en 1902 de fonder la future société socialiste sur la tendance naturelle des hommes pour la coopération [3]. C’est finalement une réactualisation de ce projet que propose Peter Singer dans son livre Une gauche darwinienne [4] dont nous proposons ici une rapide lecture critique. Lire la suite…

Fabrice Flipo, Démocratie des crédules ou arrogance des clercs ?, 2014

12 janvier 2020 Laisser un commentaire

Gérald Bronner,
La démocratie des crédules,
éd. PUF, 2013.

 

Le thème de cet ouvrage est fortement d’actualité. Il est question en effet de la massification de l’information et de ses conséquences, notamment sur la vie en commun. L’auteur le souligne dès son introduction: la confiance étant au cœur de l’ordre social, celle-ci ne va-t-elle pas se trouver mise à mal par la prolifération anarchique de l’ « offre » d’information?

 

Les deux premiers chapitres décrivent quelles ont été les révolutions successives dans le domaine de la fabrication et la diffusion de l’information, que l’auteur appelle la «révolution sur le marché cognitif», et les dangers possibles. On ne reviendra pas ici sur le premier point, bien décrit dans d’innombrables ouvrages consacrés à la «société de l’information», son histoire et ses enjeux [1]. Venons-en tout de suite à ce qui nous paraît être l’apport du livre: la mise en évidence de diverses formes de biais qui peuvent se manifester dans l’acquisition de connaissances, en tant qu’elles se distinguent des croyances. Lire la suite…

Baudouin Jurdant, La colonisation scientifique de l’ignorance, 2007

30 avril 2018 Laisser un commentaire

Où l’on montre que la vulgarisation scientifique a quelque chose à voir avec la propagation du scientisme et avec sa mise en scène dans la psychanalyse

Dans cette intervention, je défendrai la thèse suivante : la vulgarisation scientifique, entendue comme cette opération qui, dès les débuts de la science moderne en Europe, tente de faire partager par un large public, la vision qu’ont les scientifiques du monde et de ses problèmes, peut sans doute être considérée comme l’outil de propagation privilégié de l’idéologie scientiste. Lire la suite…

Andréas Sniadecki, Jean-Jacques Kupiec, l’ignorance au cœur de la cellule, 2018

20 mars 2018 Laisser un commentaire

Les idées de Jean-Jacques Kupiec ne sont que l’intériorisation
des contraintes extérieures auxquelles il est lui-même soumis :
soit une apologie du conformisme sous la forme du darwinisme.

« Le hasard est le nom
que nous donnons à notre ignorance »
Henri Poincaré.

Un penseur étrange en biologie a fait connaître ses théories ces dernières décennies : Jean-Jacques Kupiec et son idée d’ontophylogenèse 1. Pour lui, le fonctionnement de la cellule vivante et la formation de l’être vivant au cours du développement (ontogenèse) sont fondées sur des mécanismes identiques à ceux de l’évolution des espèces (phylogenèse), à savoir, le hasard des variations et la sélection naturelle, selon la théorie de Charles Darwin, le coryphée de la biologie et de l’évolution dans sa forme moderne.

Concernant l’ontogenèse, il fonde cette idée sur le fait que contrairement à ce que croyaient les biologistes moléculaires, les relations entre protéines, enzymes, etc. ne seraient pas stéréospécifiques – ne seraient pas strictement déterminées pour réagir seulement avec tel ou tel substrat – et se feraient donc « au hasard » ; et l’expression des gènes loin d’être le produit d’un programme génétique serait également « stochastique ». De là Kupiec met en avant ce qu’il appelle son « darwinisme cellulaire » qui, toujours selon lui, remet en question les fondements de la biologie moléculaire tels qu’ils existent depuis plus d’un demi-siècle.

C’est là tout le fondement de cette théorie que l’on nous présente comme absolument révolutionnaire et que Kupiec répète telle quelle à qui veut l’entendre depuis maintenant plus de 30 ans, soit depuis 1981 : une généralisation du darwinisme au métabolisme cellulaire et à la physiologie des organismes. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, darwinisme social et eugénisme, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

Télécharger l’article au format PDF

I – Ambivalences et influences

Quel est le rapport entre le darwinisme de Darwin, le darwinisme social et l’eugénisme ? À l’instar des nombreux détracteurs du darwinisme, le populiste et créationniste américain William Jennings Bryan (1860-1925) pensait que la théorie de Darwin (« un dogme d’obscurité et de mort ») amenait directement à croire qu’il est juste que les forts éliminent les faibles et que le seul espoir d’améliorer l’humanité réside dans la reproduction sélective 1. D’autre part, les partisans de Darwin voient habituellement dans le darwinisme social et dans l’eugénisme des perversions de sa théorie. Daniel Dennett s’exprime au nom de maints biologistes et philosophes de la science lorsqu’il décrit le darwinisme social comme « un détournement détestable de la pensée darwinienne » 2. Peu d’historiens professionnels croient que la théorie de Darwin mène directement à ces doctrines ou leur est directement reliée. Mais le débat porte à la fois sur la nature et sur la portée de ce lien.

Dans cet article, j’examine les propres opinions de Darwin et celles de ses successeurs, ce qu’implique sa théorie pour la vie de la société, et j’évalue les conséquences sociales de ces idées. En particulier : la section II étudie les débats autour de l’évolution humaine qui ont suivi la publication de L’Origine des espèces de Darwin (1859) 3. Les sections III et IV analysent les contributions ambiguës de Darwin à ces débats. S’il exaltait parfois la lutte concurrentielle, il souhaitait aussi en atténuer les effets, mais pensait que réguler la reproduction était irréaliste et immoral. Les sections V et VI examine comment d’autres ont interprété à la fois la théorie scientifique et la portée sociale de Darwin. Les successeurs de Darwin ont trouvé dans ses ambivalences de quoi légitimer leurs propres préférences : capitalisme et laissez-faire, certes, mais également réformisme libéral, anarchisme et socialisme, conquête coloniale, guerre et patriarcat, mais aussi anti-impérialisme, pacifisme et féminisme. La section VII examine le lien entre le darwinisme et l’eugénisme. Darwin et nombre de ses successeurs pensaient que la sélection ne jouait plus son rôle dans la société moderne, car les faibles d’esprit et de corps n’en sont plus éliminés. Cela laissait entrevoir une dégénérescence qui inquiétait des gens de tous les horizons politiques ; mais il n’existait pas de consensus sur la manière de déjouer cette menace. Dans l’Allemagne nazie, l’eugénisme s’inspirait d’un darwinisme particulièrement brutal. La section VIII examine le « Darwinismus » tel que l’ont d’abord adopté les progressistes, puis ultérieurement les nationalistes racistes et réactionnaires. La section IX est une conclusion qui évalue l’influence de Darwin sur les problèmes de la société tente de comprendre quelle est notre position actuelle. Lire la suite…

Diane B. Paul, Darwin, social Darwinism and eugenics, 2003

7 février 2017 Laisser un commentaire

Download this paper in PDF format

I. Ambivalences and influences

How does Darwin’s Darwinism relate to social Darwinism and eugenics? Like many foes of Darwinism, past and present, the American populist and creationist William Jennings Bryan thought a straight line ran from Darwin’s theory (“a dogma of darkness and death”) to beliefs that it is right for the strong to crowd out the weak, and that the only hope for human improvement lay in selective breeding 1. Darwin’s defenders, on the other hand, have typically viewed social Darwinism and eugenics as perversions of his theory. Daniel Dennett speaks for many biologists and philosophers of science when he characterises social Darwinism as “an odious misapplication of Darwinian thinking” 2. Few professional historians believe either that Darwin’s theory leads directly to these doctrines or that they are entirely unrelated. But both the nature and significance of the link are disputed.

This chapter examines the views held by Darwin himself and by later Darwinians on the implications of his theory for social life, and it assesses the social impact made by these views. More specifically: section II discusses the debates about human evolution in the wake of Darwin’s Origin of Species (1859) 3. Sections III and IV analyse Darwin’s ambiguous contribution to these debates. Sometimes celebrating competitive struggle, he also wished to moderate its effects, but thought restrictions on breeding impractical and immoral. Sections V and VI see how others interpreted both the science and social meaning of Darwinism. Darwin’s followers found in his ambiguities legitimation for whatever they favoured: laissez-faire capitalism, certainly, but also liberal reform, anarchism and socialism; colonial conquest, war and patriarchy, but also anti-imperialism, peace and feminism. Section VII relates Darwinism to eugenics. Darwin and many of his followers thought selection no longer acted in modern society, for the weak in mind and body are not culled. This raised a prospect of degeneration that worried people of all political stripes; but there was no consensus on how to counter this threat. In Nazi Germany, eugenics was linked to an especially harsh Darwinism. Section VIII sees “Darwinismus” embraced initially by political progressives, and only later by racist and reactionary nationalists. Section IX concludes by assessing Darwin’s impact on social issues and by reflecting on where we are now. Lire la suite…

Patrick Petitjean, La critique des sciences en France, 1998

17 décembre 2016 Laisser un commentaire

Au début était une mystification d’Alan Sokal, visant un courant intellectuel qualifié de « postmoderne ». Il s’agit cependant d’un combat politique et c’est sur ce terrain que le débat doit aussi être mené. Rappelons d’abord quelques éléments – notamment historiques – du débat sur la science dans le contexte français.

Dans le contexte américain, la mystification d’Alan Sokal pouvait avoir un sens politique. Dans l’immense domaine des « études culturelles », il y a à boire et à manger, il y a de multiples idéologies implicites, et donc matière à débat politique sur les implications de telles ou telles analyses – encore que le « pour ou contre les études culturelles » ne définit pas un camp politique de gauche et un de droite. Comme en témoigne le contenu de la revue Social Text, on ne peut réduire les « études culturelles » aux vocables « postmodernistes et relativistes ».

Par ailleurs, il existe un véritable adversaire politique : la droite religieuse américaine. Le créationnisme, notamment, n’est pas seulement une idéologie, c’est une véritable force politique qui rejette la science ; la combattre ne peut qu’être sympathique, même si cette droite américaine s’oppose, tout autant que Sokal, aux « études culturelles ». Il y a matière à débats, il y a un adversaire ; mais il ne suffit pas que Sokal mette en avant sa participation à la lutte des sandinistes au Nicaragua pour faire de son combat un combat de gauche, et pour transformer ses adversaires en des stipendiés de la droite. Lire la suite…