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Posts Tagged ‘capitalisme’

Pierre Souyri, La généralisation de l’automation, 1979

Vraisemblablement, le capitalisme va chercher à combiner les diverses ripostes qu’il peut opposer à la chute du taux de profit, plutôt que de se lancer à fond dans des politiques aux conséquences au demeurant réactionnaires de réduction massive du capital variable par la baisse des salaires et d’organisation du chômage dans les pays avancés, et qui, à terme, mèneraient le système à l’impasse et sans doute à la régression historique. L’utilisation conjointe et combinée des politiques inflationnistes, de stagnation et de baisse du niveau de vie, d’appel à la main-d’œuvre immigrée et d’exportation de certaines industries, se réalise dans les faits depuis 1974 et contribue certainement au rétablissement partiel du taux de profit. Mais de telles politiques risquent d’être très conjoncturelles. Pour exploiter les innovations technologiques que le système a mises en réserve et implanter les nouveaux ensembles productifs fondés sur une technologie de pointe à haute productivité, il faut réaliser un bond en avant dans les techniques mêmes de l’organisation du travail, c’est-à-dire généraliser l’automation dans les usines et les bureaux.

Pierre Souyri, La dynamique du capitalisme au XXe siècle, éd. Payot, 1983, p. 246. Lire la suite…

Aurélien Berlan, La fabrique des derniers hommes, 2012

Aurélien Berlan
La Fabrique des derniers hommes,
retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber,
éd. La Découverte, 2012.

Introduction

Toute personne se souciant du monde dans lequel elle vit est tôt ou tard conduite à se demander ce qui le caractérise et le dirige. En général, ce questionnement est provoqué par une évolution qui choque ou suscite le malaise, et de cette manière interpelle : comment comprendre cette innovation dérangeante ? En quoi pose-t-elle problème ? Qu’est-ce qui l’a suscitée ? On est alors poussé vers une réflexion plus générale, car aucune évolution ne peut être coupée du monde qui l’a vue naître et dont elle révèle un certain nombre de traits. N’importe qui peut être ainsi amené à se poser des questions fondamentales, parce qu’elles conditionnent nos prises de position et nos voies d’action : dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ? Lire la suite…

Aurélien Berlan, Pouvoir et dépendance, 2016

13 janvier 2017 Laisser un commentaire

La réflexion sur le pouvoir – catégorie associée en priorité à la sphère politique, au point d’y être réduite – est en général absorbée entre les pôles de la force et de la normativité, de la coercition subie et de la soumission volontaire, de la domination dont la violence serait le « moyen spécifique » voire, en cas de défaillance des autres moyens, l’« ultima ratio » (Max Weber), et de l’autorité reconnue et consentie comme légitime (Hannah Arendt) 1. Pourtant, il y a des formes de pouvoir, au sens large de manières d’influencer l’action d’autrui, qui ne relèvent ni de la domination, ni de l’autorité : je pense aux formes impersonnelles ou indirectes de pouvoir, spécifiquement modernes, consistant à peser sur le comportement des autres sans leur donner d’ordre explicite, juste en modifiant le champ des possibles qui s’ouvrent à eux ou « en façonnant les conditions de leur action d’une manière qui limite leur marge de choix, et par conséquent d’action “libre”, tout en maintenant la fiction de cette liberté » 2. Parmi elles, je vais m’intéresser plus particulièrement au pouvoir nourricier, celui qui se pose en grand pourvoyeur des biens permettant de satisfaire nos besoins. Il influence notre comportement sans le recours à la violence physique ni le secours de la légitimité, juste par la dépendance dans laquelle il nous tient. Lire la suite…

Nicolas le Dévédec, Le meilleur des mondes transhumanistes, 2014

23 décembre 2016 Laisser un commentaire

Introduction au dossier Critique du Transhumanisme

« La révolution véritablement révolutionnaire se réalisera non pas dans la société, mais dans l’âme et la chair des êtres humains. »

Aldous Huxley

Jamais ces mots de l’écrivain Aldous Huxley, l’auteur de la célèbre dystopie Le meilleur des mondes (1932), n’ont-ils paru autant prémonitoires. Chirurgie esthétique, dopage sportif, contrôle de la procréation, augmentation des capacités cognitives ou lutte contre le vieillissement sont autant de manifestations actuelles d’une aspiration forte à améliorer l’être humain et la vie en elle-même par le biais des avancées technoscientifiques et biomédicales.

Depuis plusieurs années, la question de l’amélioration des performances humaines trouve dans le mouvement du transhumanisme son principal et radical promoteur. Courant culturel issu de la Silicon Valley, le transhumanisme considère « l’augmentation » biotechnologique de l’être humain comme un impératif éthique et politique. Se rendre plus beau, plus fort, plus intelligent, plus heureux et vivre presque éternellement grâce aux technosciences sont ses objectifs principaux. Par la cryogénie, la fusion de l’humain et de la machine, le recours à un eugénisme libéral ou encore l’usage de la pharmacologie et des nanotechnologies, les transhumanistes ambitionnent rien de moins que de dépasser entièrement la condition humaine pour accéder à un nouveau stade de l’évolution : la posthumanité. « L’humanité est une étape provisoire sur le sentier de l’évolution. Nous ne sommes pas le zénith du développement de la nature » 1, proclame ainsi le philosophe Max More, l’un des chefs de file du mouvement. Lire la suite…

Recension: R. Felli, La grande Adaptation, 2016

25 juillet 2016 Laisser un commentaire

Romain Felli, La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe, éd. du Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016.

I

Vous avez certainement déjà entendu parler de l’anthropocène, l’idée que l’humanité serait devenue une force géologique depuis la révolution industrielle.

Pauvres mange richesPourtant, rappelle Romain Felli dans son ouvrage La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe (éd. Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016), cette idée occulte une grande disparité de situations et de responsabilités : comme si le paysan africain était tout aussi responsable du changement climatique que l’exploitant agricole américain ou le producteur de protéines animales européen !

Plutôt que d’anthropocène, il serait plus juste de parler de capitalocène : le capitalisme n’étant pas seulement un système économique et social, mais aussi « une manière d’organiser la nature » (p. 12), d’exploiter sa fertilité, de détourner son activité autonome afin de la faire servir des buts qui lui sont étrangers.

« Quiconque veut parler de réchauffement climatique, ne peut donc s’en tenir aux émissions de CO2, au rôle de l’industrie pétrolière ou à la place de la voiture dans nos sociétés (même si ces éléments sont cruciaux). En se donnant l’illusion que la variable CO2 serait seule responsable du problème, nous faisons comme si nous pouvions contrôler, limiter ou faire disparaître le problème climatique. Mais plus que les émissions de gaz à effet de serre, c’est la façon particulière d’organiser la nature qui est en jeu dans la question climatique. » (pp. 12-13) Lire la suite…

Radio: Julien Mattern, Le travail mort-vivant, 2008

A l’heure de la réforme du code du travail, des manifestations contre la loi El Komri et autres occupations de places, l’émission Racine de moins un – toujours à la pointe de l’actualité – ressort de son chapeau un enregistrement de 2008 (il y a huit ans!), mais qui est toujours d’actualité, puisqu’il est question du travail, et surtout de ses transformations dans la société industrielle. Julien Mattern nous présente numéro 8 de la revue Notes & Morceaux choisis, bulletin de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, consacrée au travail mort-vivant (éd. La Lenteur). S’appuyant sur les analyses de Marx et de Hannah Arendt, l’article qu’il a cosigné avec Matthieu Amiech, Remarques laborieuses sur la société du travail mort-vivant montre en quoi, sous l’effet de la modernisation, l’ancienne division entre « travail vivant » (celui des êtres humains) et « travail mort » (celui des machines) n’est plus pertinente pour qualifier la plus grande partie du travail dans les pays dits développés.

Ci-dessous un extrait de cette émission :

Le travail mort-vivant

Je parlais de représentations obsolètes et décalées par rapport à la réalité, c’est aussi le cas lorsqu’on parle du travail comme étant ce par quoi l’homme se réalise ou doit se réaliser, et quand on se réfère à la morale du travail: le travail étant ce qui implique de l’effort, qui permet d’incarner sa personnalité dans des objets, d’obtenir une reconnaissance sociale, etc. Or ce travail-là n’existe plus ou a quasiment disparu, et pourtant on continue à parler du travail en ces termes. On essaie d’habiter un monde qui n’est plus le nôtre avec des valeurs qui sont humaines, mais qui ne sont plus adaptées, et par là on se masque la réalité. […] C’est ce travail de clarification que nous avons essayé de faire dans ce numéro. […] Lire la suite…

Ian Angus, Le Mythe de la tragédie des communaux, 2008

18 avril 2016 Laisser un commentaire

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Dossier La Tragédie des Communaux

Pour toute une famille de pensée, le peuple est incapable de gérer collectivement une ressource naturelle sans la surexploiter. Récit d’une imposture et de ses racines. Un dossier spécial.

Les ressources partagées feront-elles toujours l’objet d’usages pervers et de surexploitation ? La communauté de la terre, des forêts et des zones de pêche est-elle la voie assurée véritable désastre écologique ? La privatisation est-elle la seule façon de protéger l’environnement et de mettre un terme à la pauvreté du Tiers-Monde ? La plupart des économistes et des planificateurs en développement répondront « oui » – et comme preuve ils signaleront l’article le plus influent jamais écrit sur ces questions importantes.

Depuis sa publication dans Science en décembre 1968, La Tragédie des communaux a été reproduite dans au moins 111 anthologies, ce qui en a fait un des articles les plus réimprimés à être paru dans une quelconque revue scientifique. C’est aussi l’un des plus cités : une recherche Google récente a permis de trouver « à peu près 302 000» résultats pour le syntagme « tragédie des communaux ».

Suivant les termes d’une monographie de la Banque Mondiale, il constitue depuis 40 ans, « le paradigme dominant à travers lequel les savants en sciences sociales évaluent les questions relatives aux ressources naturelles. » (Bromley et Cernea, 1989 : 6) Il a été utilisé à plusieurs reprises pour justifier le vol des terres de peuples indigènes, la privatisation de la couverture médicale et d’autre services sociaux, l’octroi de « permis vendables » de polluer l’air, l’eau et beaucoup plus.

Le Dr. G.N. Appell (1995), anthropologue réputé, écrit :

« Cet article a été adopté comme un texte sacré par les spécialistes et les professionnels dont le fond de commerce est de concevoir des futurs pour d’autres et d’imposer leur rationalité économique et environnementale à des systèmes sociaux étrangers dont ils ont une compréhension et une connaissance incomplètes. »

Comme la plupart des textes sacrés, La Tragédie des communaux est plus souvent citée que lue : comme on le verra, bien que son titre sonne sérieux et scientifique, il est bien éloigné de la science. Lire la suite…

Ian Angus, The Myth of the Tragedy of the Commons, 2008

18 avril 2016 Laisser un commentaire

Will shared resources always be misused and overused? Is community ownership of land, forests and fisheries a guaranteed road to ecological disaster? Is privatization the only way to protect the environment and end Third World poverty? Most economists and development planners will answer “yes” — and for proof they will point to the most influential article ever written on those important questions.

Since its publication in Sciencein December 1968, “The Tragedy of the Commons” has been anthologized in at least 111 books, making it one of the most-reprinted articles ever to appear in any scientific journal. It is also one of the most-quoted: a recent Google search found “about 302,000” results for the phrase “tragedy of the commons.”

For 40 years it has been, in the words of a World Bank Discussion Paper, “the dominant paradigm within which social scientists assess natural resource issues.” (Bromley and Cernea 1989: 6) It has been used time and again to justify stealing indigenous peoples’ lands, privatizing health care and other social services, giving corporations ‘tradable permits’ to pollute the air and water, and much more.

Noted anthropologist Dr. G.N. Appell (1995) writes that the article “has been embraced as a sacred text by scholars and professionals in the practice of designing futures for others and imposing their own economic and environmental rationality on other social systems of which they have incomplete understanding and knowledge.”

Like most sacred texts, “The Tragedy of the Commons” is more often cited than read. As we will see, although its title sounds authoritative and scientific, it fell far short of science. Lire la suite…

Romain Felli, Pauvreté de la «tragédie des communs», 2014

17 avril 2016 Laisser un commentaire

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Dossier La Tragédie des Communaux

Pour toute une famille de pensée, le peuple est incapable de gérer collectivement une ressource naturelle sans la surexploiter. Récit d’une imposture et de ses racines. Un dossier spécial.

Si le spectre du révérend Malthus est souvent invoqué pour donner une autorité morale aux visions conservatrices de la crise écologique 1, c’est plutôt dans les écrits du biologiste d’extrême droite Garrett Hardin que se met en place, dans les années 1970, une idéologie néo-malthusienne ultra-réactionnaire.

Hardin dans « Lifeboat Ethics : The Case Against Helping the Poor » [L’éthique du canot de sauvetage : un plaidoyer contre l’aide aux pauvres] propose une analogie entre la situation de crise écologique et un naufrage. Les pays riches seraient le canot de sauvetage et toute tentative, inspirée par de bons sentiments, d’accueillir à bord des naufragé·e·s (les pauvres) ne ferait que précipiter le chavirage de ce canot ; la bonne volonté ne profitant au final ni aux un·e·s ni aux autres. Il précise que l’aide apportée aux plus pauvres aurait la conséquence suivante :

« Les moins prévoyant·e·s et moins aptes se multiplieraient aux dépens des plus prévoyant·e·s et des plus aptes, amenant finalement la ruine de tous ceux qui se partagent les communs. » 2

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Eric J. Hobsbawm, Les briseurs de machines, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

En février 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present, à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1962). Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

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Il est peut-être temps de reconsidérer le problème des bris de machines au début de l’histoire industrielle de l’Angleterre et d’autres pays. Les idées fausses sur ce type de lutte ouvrière précoce sont encore fortement ancrées, même chez les historiens spécialistes de la question. Ainsi, l’excellent ouvrage de J. H. Plumb sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, publié en 1950, décrit le Luddisme comme « une jacquerie industrielle, inutile et frénétique », et T. S. Ashton, une autorité éminente, qui s’est signalé par son importante contribution à notre connaissance de la révolution industrielle, passe sur les émeutes endémiques du XVIIIe siècle, en suggérant qu’il ne s’agissait là que d’un débordement d’excitation et d’esprits échauffés 1. Ces idées fausses sont dues, je pense, à la persistance de vues sur l’introduction des machines, élaborées au début du XIXe siècle, et de vues sur le travail et sur l’histoire du syndicalisme formulées à la fin du XIXe siècle, au premier chef par les Webb et leurs successeurs fabiens.

Peut-être conviendrait-il de distinguer, en la matière, les vues et les préjugés. Dans l’essentiel du débat sur les bris de machines, on peut encore repérer les préjugés de ceux qui, issus des classes moyennes du XIXe siècle, faisaient l’apologie de l’économie et s’imaginaient qu’il fallait apprendre aux travailleurs à ne pas se lancer la tête la première contre les vérités économiques, aussi déplaisantes soient-elles ; on peut aussi identifier les préjugés des Fabiens et des Libéraux, qui supposaient que l’utilisation de méthodes fortes dans l’action ouvrière est moins efficace que la négociation pacifique ; on peut enfin reconnaître les préjugés des premiers comme des seconds, qui pensaient que le premier mouvement ouvrier ne savait pas ce qu’il faisait, mais ne faisait que réagir, à tâtons et en aveugle, à la pression de la misère, comme les animaux de laboratoires réagissent au courant électrique. Sur cette question, les vues conscientes de la plupart des spécialistes peuvent se résumer ainsi : le triomphe de la mécanisation était inévitable. Autrement dit : on peut comprendre et avoir de la sympathie pour le long combat d’arrière-garde qu’une minorité de travailleurs privilégiés mena à l’encontre du nouveau système, mais on doit reconnaître son inutilité et le caractère inéluctable de sa défaite. Lire la suite…