Philip Ball, L’esprit de Dieu ?, 2021

Les raisons de la déification
de Stephen Hawking

 

Une nouvelle biographie soutient que le célèbre physicien a fait son autopromotion sans vergogne et que sa réputation a été surfaite.

 

Dans l’une de ses conférences Reith de 2016, Stephen Hawking (1942-2018) a dit une chose étrange. « Les gens ont cherché des mini trous noirs… mais n’en ont jusqu’à présent pas trouvé », a-t-il entonné avec son synthétiseur vocal. « C’est dommage, car s’ils en avaient trouvé, j’aurais obtenu un prix Nobel ». Le public de la Royal Institution de Londres (dont je faisais partie) a ri. Mais j’ai été frappé par le fait qu’il était inhabituel pour un scientifique de déclarer publiquement que son travail méritait un prix Nobel. Ce n’était pas un commentaire en l’air. Quelques minutes plus tard, Hawking a décrit comment de mini trous noirs – dont il avait prédit la signature au début des années 1970 – pourraient encore être observés dans le Grand collisionneur de hadrons (LHC) du CERN, à Genève. « Je pourrais donc avoir un prix Nobel après tout », a-t-il ajouté, sous les rires. Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.
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Groupe Grothendieck, Pour la création de collectifs autonomes universitaires, 2021

Appel aux étudiants et professeurs

 

« Amis ! Quittez au plus vite ce monde condamné à la destruction. Quittez ces universités, ces académies, ces écoles dont on vous chasse maintenant, et dans lesquelles on n’a jamais cherché qu’à vous séparer du peuple. Allez dans le peuple. Là doit être votre carrière, votre vie, votre science. […] Et rappelez-vous bien, frères, que la jeunesse lettrée ne doit être ni le maître, ni le protecteur, ni le bienfaiteur, ni le dictateur du peuple, mais seulement l’accoucheur de son émancipation spontanée, l’unisseur et l’organisateur des efforts et de toutes les forces populaires. Ne vous souciez pas en ce moment de la science au nom de laquelle on voudrait vous lier, vous châtier. Cette science officielle doit périr avec le monde qu’elle exprime et qu’elle sert ; et à sa place, une science nouvelle, rationnelle et vivante, surgira, après la victoire du peuple, des profondeurs mêmes de la vie populaire déchaînée. »

Mikhaïl Bakounine, « Quelques paroles à mes jeunes frères en Russie » (mai 1869, in : Le socialisme libertaire, Denoël, 1972, pp. 210-211).

 

« Survivre, mouvement ouvert à tous, se veut un instrument pour la lutte en commun des scientifiques avec les masses, pour notre survie […] Il semble que Survivre soit le premier effort systématique fait pour rapprocher, dans un combat commun, les scientifiques des couches les plus variées de la population. »

Marc Atteia, Alexandre Grothendieck, Daniel Lautié, Jérôme Manuceau, Michel Mendès-France et Patrick Wucher, extrait de « Pourquoi encore un autre mouvement », in : Survivre, n°2/3 septembre-octobre 1970.

 

CONSIDÉRANT l’hégémonie prise par la techno-science dans l’ensemble de la société industrielle dans les domaines du savoir/pouvoir et sa fâcheuse tendance à développer des applications technologiques mortifères (modification du vivant, nanotechnologies, ville intelligente, smart-bidule, nucléaire, etc.) et des dispositifs politiques de contrôle/contrainte (reconnaissances faciales, drones, fichage généralisé, etc.).

CONSIDÉRANT que c’est au sein de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR), dans les universités, les écoles d’ingénieurs, les instituts de recherche comme le CEA et le CNRS, qu’est née et se développe actuellement cette techno-science. Lire la suite »

David Watson, Saturne et le scientisme, 1980

La voilà, l’air vaguement pornographique sur les couvertures brillantes des hebdomadaires, la planète Saturne. Qu’avons-nous découvert ? Je ne sais pas, je ne les ai pas lues, me sentant écrasé comme la Terre par l’inertie vertigineuse de ce siècle qui plonge comme un satellite flamboyant vers le néant. Le ciel gris, le temps qui se refroidit, les sirènes au loin.

Certains citoyens commentent en chuchotant avec respect les merveilles de Saturne, discutant du nombre d’anneaux et de lunes selon les derniers comptages, alors que l’univers corrosif qui les entoure menace d’être anéanti. Ils bavent sur les photographies d’une planète que la plupart d’entre eux ne pourraient pas repérer dans un ciel nocturne clair – c’est-à-dire si le ciel nocturne n’avait pas déjà été colonisé et effacé par la lumière de la ville et la poussière mortelle de la civilisation même qui a permis d’envoyer des gadgets et des techniciens vers les étoiles. Mais tout est si groovy sur Saturne, si coloré et tempétueux. Ils le savent parce qu’ils ont tout regardé à la télévision. Lire la suite »

David Watson, Saturn and Scientism, 1980

There she is, looking vaguely pornographic on the glossy covers of the weekly magazines, the planet Saturn. What have we discovered? I don’t know, I haven’t read them, feeling squashed as I do to the Earth by the giddying inertia of this century which plummets like a flaming satellite towards the nothingness. Grey skies, the weather turning cold, sirens in the distance. Some citizens walk by whispering reverently of the wonders of Saturn, disputing the number of rings and moons according to the latest counts, as the corroding universe about them threatens to be annihilated. They drool over photographs of a planet most of them couldn’t spot in a clear night sky — that is, if the night sky hadn’t already been colonized and obliterated by the city light and the lethal dust of the very civilization which made it possible to send gadgets and technicians to the stars. But everything is so groovy on Saturn, so colorful and tempestuous. They know because they watched it all on television. Lire la suite »

Groupe Grothendieck, Avis aux chercheurs, aux professeurs, aux ingénieurs, 2020

Dix thèses sur la technoscience

 

À l’apparence de calme élégiaque des universités et campus, où bourgeonne sur l’arbre de la connaissance les cerveaux de demain, correspond en réalité une machinerie infernale pompant nerfs, force de travail et ressources terrestres, avec rigueur et discipline, dans des laboratoires et des instituts où l’on transforme et désagrège plus que l’on étudie. Ces nouveaux temples, où les prêtres-experts propagent les mantras de la Vérité́ sous le nom de « connaissance scientifique », sont en liaison avec les autres arcanes du pouvoir que sont les militaires et les industriels et tout ceci forme la religion de notre époque. Cette religion, c’est la technoscience.
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Radio: Silvain Laurens, Militer pour la science, 2019

Certains savants considèrent que la science s’arrête aux portes des laboratoires. D’autres promeuvent auprès des citoyens l’« esprit scientifique », estimant que la science est le pilier d’un espace public reposant sur la vérité. C’est à ces derniers que s’intéresse le sociologue Sylvain Laurens avec son livre Militer pour la science, les mouvements rationalistes en France (1930-2005) (éd. de l’EHESS, 2019), qui cherche à rendre compte des conditions sociales et intellectuelles de l’engagement public des savants en faveur de la science et du rationalisme, notamment avec la création de l’Union rationaliste (UR) en 1930, de l’Association Française pour l’information scientifique (AFIS) en 1968 et de la zététique dans les années 1980. Lire la suite »

Renaud Bécot et Céline Pessis, Rencontres improbables mais fécondes, 2015

entre scientifiques critiques et syndicalistes dans les « années 1968 »

 

Ce qu’il est convenu d’appeler le « consensus fordiste » désigne un régime économique reposant notamment sur une forte croissance, obtenue au moyen de « la science », générant des gains de productivité qui étaient largement partagés avec les travailleurs. Comme le présentent d’autres articles dans ce numéro cet arrangement institutionnel a joui d’une forte légitimité, engendrant ainsi une grande stabilité. Les années 1968 sont en France et dans d’autres pays industrialisés le moment d’une remise en cause qui à certains égards pouvait être jugée salutaire. Les formes concrètes prises par les mouvements sociaux ont conduit des populations habituellement séparées à se rencontrer et à échanger. Cet article examine le cas des scientifiques critiques et des syndicalistes et exposent l’existence de différents lieux de rencontre, de la santé au travail aux alternatives rurales. Lire la suite »

Céline Pessis, Petit panorama de la critique des sciences des années 1970, 2014

Dans la foulée de Mai 68, de nombreuses grèves de technicien.ne.s, vacataires et contractuel.le.s, chercheur.se.s, documentalistes, secrétaires et dactylos, éclatent dans les laboratoires tandis que se multiplient les formes d’insubordination quant aux hiérarchies instituées et aux normes professionnelles (expériences de socialisation des salaires, critique de la taylorisation du travail et du paternalisme des « grands patrons », contestation des « hiérarchies de l’intelligence » ou de « l’idéologie du mérite », du « mythe de la thèse », etc.).

Le Cri des Labos (1969-1971), bulletin de lutte et de réflexion des travailleurs de la recherche, fondé par des technicien.ne.s de la faculté des Sciences de Paris, puis Labo-Contestation (1970-1973), fondé par des travailleur.se.s de la biologie à Lyon et ouvert à des laboratoires de toute la France, se font l’écho de ces luttes internes. Ouvrant grand ses colonnes aux subalternes, aux femmes et aux anonymes de la recherche, Labo-Contestation se revendique de la critique de la vie quotidienne :

« dès qu’il est décrit anonymement, le vécu quotidien se dépersonnalise et révèle l’existence de problèmes de structures, d’organisation et de division du travail. » [1]

En rupture avec la « bureaucratie syndicale » et sa représentation mythifiée de la recherche comme « communauté de pairs », ces contestations basistes entendent mettre à jour et approfondir la lutte des classes qui traverse le milieu scientifique. La psychanalyse s’affirme également comme nouvelle grammaire contestataire, particulièrement à Impascience (1975-1977), dernière venue des revues de critique de la science. Lire la suite »

Collectif, Covid-19 et les circuits du capital, 2020

Résumé

Dans cet article du Monthly Review publié à la fin du mois de mars 2020, les auteurs proposent une analyse de la pandémie avec les outils d’une géographie marxiste nourrie des apports de la political ecology. Une géographie absolue, mâtinée de culturalisme, accuse certaines zones, certains groupes, certaines pratiques (la consommation de viande de brousse ou d’animaux sauvage…) d’être à l’origine des pandémies. Une géographie relationnelle doit lui succéder. Celle-ci constate que ce qui transforme des circulations locales et bénignes de virus en pandémie menaçant en quelques semaines des milliards de personnes, ce sont les circuits globaux du capital. En suivant ceux-ci, on constate notamment que la maire adjointe de New York a précédemment travaillé chez JP Morgan. Or, cette entité financière a ces dernières années investi dans l’entreprise Smithfield, leader mondial de la production industrielle de porcs, et dans d’autres mégafermes près de Wuhan, cette concentration chassant de petits éleveurs de la filière porcs et les conduisant à partir plus loin grossir le nombre (20 000) des fermes d’élevage d’animaux sauvages en Chine. Si l’on prend en compte cette géographie relationnelle, la pandémie est-elle partie de New York ou de Wuhan ?

Dans les circuits globaux du capital, le terreau de l’apparition répétée et la diffusion massive de virus pathogènes, révélé par l’analyse systémique et relationnelle de l’écologie politique du capitalisme contemporain, est la radicalisation de ce qu’Anna Tsing a nommé le plantationocène : un mode d’habiter la Terre qui enrégimente les vivants en populations homogènes, dont la production (dans des espaces de monoculture et en cycle court) est séparée de la reproduction. C’est l’aliénation des vivants standardisés et coupés de leurs attachements écologiques complexes, sains, et privés de leur diversité. Dès lors, « une intervention réussie pour empêcher l’un des nombreux agents pathogènes, qui font la queue au bout du circuit agro-économique, de tuer un milliard de gens, implique nécessairement d’entrer en conflit global avec le capital et ses représentants locaux » et d’en finir avec cette mise au travail et cette aliénation généralisée des vivants. Lire la suite »