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Georges Canguilhem, La question de l’écologie, 1973

la technique ou la vie

Il ne sera pas directement question de pollution, de déchets, de pesticides devenus pestifères et de tout l’arsenal de termes dont le journalisme s’est emparé pour répondre à l’intérêt d’un public, orienté précisément par le journalisme lui-même.

Remarquons tout de suite que pollution, déchets et le reste désignent des phénomènes de dégradation qualitative, effets d’opérations et de processus techniques sur lesquels reposent la prospérité des sociétés industrielles contemporaines, quel qu’en soit le régime politique. L’aboutissement de la dégradation qualitative généralisée c’est, bien sûr, l’état d’inertie, d’indifférence irréversible qu’évoque, immédiatement et décisivement, le mot même de Mort.

C’est, en somme, de la Mort et donc de la Vie qu’il doit être question sous le nom d’écologie, une fois enlevés les vêtements – trop souvent oripeaux – idéologiques dont on recouvre un ensemble de faits, d’hypothèses, de conclusions et de prévisions réunis avec plus ou moins de cohérence et de rigueur.

Le terme d’œcologie a été inventé, en 1866, par Ernest Haeckel pour désigner l’étude scientifique des rapports que les espèces animales soutiennent avec leur milieu physique et biologique (autres espèces animales et végétales). Au début du XIXe siècle. Carl Schröter et Emil Kirchner ont distingué l’autoécologie, étude des rapports entre individu et milieu, et la synécologie, étude des rapports entre communautés ou associations d’organismes. On peut dire en bref qu’aujourd’hui écologie désigne l’étude quantitative et qualitative des populations de vivants, de leur équilibre et de leurs variations dans des conditions naturelles de vie.

Il faut, en premier lieu, se demander comment une recherche scientifique interdisciplinaire, à la convergence de la biologie, de la géographie et de la climatologie, est devenue une certaine sorte de discours idéologique sur la Nature, discours ambigu et équivoque favorable à son exploitation en plusieurs directions divergentes :

1 ) la revendication anti-technocratique de droite (apologie de la « petite » entreprise agricole ou commerciale) ou de gauche (apologie du comportement « sauvage ») ;

2) la revendication anti-technologique, allant de l’apologie naïve, naturiste, des produits agricoles ou horticoles dits « biologiques », à la publicité pour le tourisme dans les régions de France économiquement sous-développées.

En fait, la science des milieux de vie s’est constituée au XIXe siècle, à l’époque où l’avènement des sociétés industrielles changeait radicalement le rapport des hommes à leur milieu. Alors qu’on continuait, depuis Francis Bacon, à définir l’art ou la technique comme « l’homme ajouté à la nature », ce qu’on prenait pour une addition de deux termes était réellement une altération de leur nature. Mais on aurait tort de croire qu’il ait fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour en prendre conscience. Dans leur introduction à un ouvrage récent (1972), Nous n’avons qu’une Terre, René Dubos et Barbara Ward écrivent qu’en identifiant progrès et conquête du monde les hommes d’aujourd’hui en sont venus’ à se regarder « de plus en plus non comme les habitants de la terre mais comme ses propriétaire ». Or, en 1872, un philosophe français aussi pénétrant que mal connu, Cournot, avait écrit : «De roi de la Création qu’il était ou croyait être, l’homme est monté ou descendu (comme il plaira de l’entendre) au rôle de concessionnaire d’une planète» [1]. Et par une sorte de prescience réellement géniale, il attribuait le changement foncier « du but et des destinées d’une industrie perfectionnée » au progrès de la géologie, plus encore qu’à ceux de la mécanique et de la chimie. Cela à une époque où la prospection et l’exploitation des poches de pétrole n’avaient pas encore trouvé dans l’utilisation énergétique des hydrocarbures l’impulsion dont la plupart des sociétés industrielles sont aujourd’hui les victimes après en avoir été les bénéficiaires. Et Cournot ajoutait: « Il (l’homme) avait à faire valoir un domaine, il a une mine à exploiter » [2]. En empruntant aux uns et à l’autre les termes de notre problème nous pouvons l’énoncer ainsi qu’il suit: comment les propriétaires de la terre ont-ils pu oublier qu’ils en étaient les habitants au point de laisser le « faire-valoir » dégénérer en « exploitation » ?

Ce problème a déjà été énoncé sous d’autres formes dont on ne feindra pas d’ignorer qu’elles commandaient d’elles-mêmes la solution, dont la plus répandue tient en quelques mots : abolition du capitalisme. Il n’est pas contestable que le système d’économie dont les impératifs ont, sinon déterminé, du moins favorisé la naissance et le développement des procédés industriels de production des biens consommables est responsable de l’actuelle finalité et de l’actuelle ampleur des techniques d’exploitation des ressources naturelles. Mais ce qui est contestable c’est d’imaginer, comme la mode s’en répand, que la correction du désordre consiste à re-trouver un ordre antérieur malheureusement aboli, qu’on croit plus « naturel » ou plus « humain », de la relation de l’homme à la nature. Toute solution de simple retour ou de paisible régression relève non pas de l’utopie, en la matière indispensable, mais du mythe, en la matière fallacieux.

La première des composantes de ce mythe c’est l’idée même du naturel comme qualité d’un rapport possible ou réel de l’homme à la nature. Le philosophe anglais Hume a soutenu, dans son Traité de la nature humaine, que l’homme est une espèce inventive, dont la nature consiste en pratiques artificielles, ce qui ne veut pas dire arbitraires. Après lui, Franklin a défini l’homme comme un fabricant d’outils. Si, à la même époque, qui est celle de la première révolution agronomique, la Nature est invoquée comme antidote des poisons de la civilisation, il faut voir dans ces nouvelles Bucoliques et Géorgiques, dans cette défense et illustration des villages, des champs et des prés, le regret entêté de modes archaïques de culture, face aux innovations tentées et testées en Angleterre. Quand les cultures de plantes fourragères détrônent l’herbe, quand l’assolement est substitué à la jachère, et permet l’extension des emblavures, quand l’industrie stimule la culture (garance, pastel, chanvre) et l’élevage (laine et cuir) les pratiques moins rentables semblent plus naturelles. D’un autre côté, pas plus aujourd’hui qu’au XVIIIe siècle, déjà intéressé par le modèle agricole des Chinois, il n’y a, en vérité, dans le domaine de l’agronomie, une opposition Orient-Occident recouvrant l’opposition du sophistiqué et du naturel. Où qu’ils soient, les paysans ne cultivent pas la terre mais des champs, objets aussi artificiels que les maisons, les canaux et les routes. Aujourd’hui, non plus qu’au XVIIIe siècle, il n’y a de mode naturel de culture opposable à tous les agronomes économistes inventeurs de systèmes de cultures [3]. En dépit des assimilations contemporaines entre conduites humaines et comportements animaux, l’homme n’est pas installé sur ses terres comme un animal sur son « territoire ». Sur les lignes d’un paysage, il faut savoir lire l’effet des techniques de l’homme autant que la spontanéité de la nature.

Le choix de l’exemple et de l’époque n’est pas arbitraire. C’est le moment où s’explicite et se formule, à travers les polémiques concernant les bienfaits et les méfaits de la déforestation et de l’extension des sols arables, une conception des rapports d’équilibre entre climat, régime des pluies, fertilité des sols et végétation qui annonce les théories actuelles sur la composition et la valeur des écosystèmes. C’est le moment où s’esquisse, avant d’entraîner l’invention du terme, le concept de biocénose, c’est à dire le complexe d’espèces animales et végétales vivant ensemble sur une aire délimitée dans un milieu physique donné.

Ce concept d’écosystème n’a rien de mystérieux ni même d’aride. Un système, en général, est une multiplicité finie d’éléments en relation de dépendance réciproque. Dans un écosystème les éléments sont des espèces biologiques que leurs relations de dépendance (nourriture, protection des jeunes contre les adultes prédateurs) mettent en situation de prospérer, de compenser par la reproduction les effets de la mortalité, et de donner naissance éventuellement, à partir de variations héréditaires, à de nouvelles variétés plus résistantes aux changements possibles des conditions de vie, bref capables d’adaptation.

Mais peut-on conserver au concept d’écosystème la signification qui lui a été donnée en écologie au sens strict – c’est-à-dire en écologie animale – lorqu’un des éléments du système est l’homme ? Suffit-il pour obtenir, par généralisation, des lois de type écologique valables également pour l’homme, de substituer au terme de milieu celui d’environnement, terme plus vague, concept plus élastique, capable de comprendre dans son extension les produits toujours plus artificiels de l’activité technique, comme le sont les complexes industriels, les moyens de transport et de communication, les agglomérations urbaines ? Si c’était possible, la conduite humaine se trouverait éclairée et guidée conformément à l’aphorisme d’Auguste Comte : « Science d’où prévoyance, prévoyance d’où action ». Mais il faut bien voir qu’une action ainsi docile aux conclusions d’une prévoyance bien informée tient davantage de la résignation à l’ordre du monde que de la remise en question de cet ordre. Aussi n’est-il pas étonnant que ce soient aujourd’hui des chercheurs ayant la formation initiale de biologistes qui conçoivent volontiers le rapport homme-environnement sur le modèle du rapport organisme-milieu, les hommes faisant partie de la nature au même titre que les grenouilles et les bœufs, les chênes et les roseaux.

Mais il n’est pas davantage étonnant que l’identification entre l’environnement humain et le milieu biologique soit contestée par tous ceux qui pensent que la relation homme-milieu n’est pas une relation immédiate d’organisme ou de système énergétique ouvert, à ses conditions externes d’entretien. La relation homme-milieu est une relation médiate à plusieurs degrés : d’abord médiation par outils et techniques d’utilisation, mais ensuite et aussi, dans la mesure où l’homme lui-même peut être pris comme outil par l’homme, médiation par les rapports des hommes entre eux dans la production de ce qui est ajouté au milieu pour former l’environnement proprement humain. En telle sorte que l’identification de l’environnement, concept sociologique et historique, et du milieu, concept bio-physique, doit être tenue pour une erreur, et même pour une mystification intéressée, dissimulant sous les apparences d’une rupture d’équilibre biologique la crise d’un système de rapports économiques de production.

La renaissance, en ces premiers jours de novembre 1973, des polémiques concernant le fameux Rapport, publié par le Club de Rome sous le titre Halte à la croissance ? fait apparaître à nouveau une intrication et une confusion de points de vue telles que le terme d’écologie désigne actuellement un amalgame idéologique. Cela va du mea-culpa libéral à l’anti-capitalisme marxo-maoïste, du naturisme archaïsant à la contestation hippie, du romantisme au régionalisme. On y mêle les retombées d’atomes aux plantes médicinales, les boues rouges de Montedison aux vertus du cyclotourisme, la détestation des engrais chimiques à la pédagogie non-directive. Le concept unificateur de ce mélange est sans doute celui du sauvage, paré désormais des prestiges de l’anti-normalité et de la contre-culture dans des manifestes ou des analyses qui ne feront pas oublier Le Supplément au voyage de Bougainville par Diderot ou L’Avant et Après de Gauguin.

C’est pourquoi il semble indispensable de bien distinguer d’abord entre certitudes de nature et de portées différentes, de distinguer ensuite entre certitudes et présomptions, de distinguer enfin entre propositions de caractère scientifique d’objectivité contrôlée et thèses de caractère idéologique à finalité politique.

1) Il est certain que l’homme, en tant que vivant, n’entretient sa vie que dans la biosphère, c’est-à-dire le système des cycles de transformation des éléments chimiques dont la composition constitue la matière vivante. Si l’on accepte d’appeler technosphère l’ensemble des productions de la technique qui constituent, pour l’homme des sociétés industrielles, son environnement le plus proche et le plus présent, il est certain que la technosphère est inscrite, au sens géométrique du terme, dans la biosphère. L’exception apparente confirme le fait. Pour étendre la technosphère jusqu’à la Lune, l’homme doit reconstituer artificiellement, hormis la pesanteur, ses conditions de vie dans la biosphère terrestre.

2) Il est certain que la construction de la technosphère a eu cet effet, aujourd’hui manifeste et alarmant, de perturber la stabilité de notre ambiance de vie et l’ambiance de vie d’autres espèces animales et végétales de dérégler les rythmes de restitution des éléments selon les cycles biologiques, de contrarier par le rejet et l’abandon de produits de synthèse indestructibles les processus naturels d’élimination et de récupération.

3) Il est certain que la croissance exponentielle des besoins énergétiques dans les sociétés industrielles (énergie alimentaire, énergie motrice) est, à terme, incompatible avec la limitation des ressources organiques et minérales offertes à l’espèce humaine par son support terrestre. Le monde biologique est fini circulairement. Le monde minéral est fini linéairement. Les écologistes ont dénoncé les effets désastreux de la pollution des eaux et de l’extension des pêcheries industrielles sur la vie animale et végétale dans les mers et dans les océans. Auparavant Michelet avait célébré la mer comme source de subsistance pour l’homme et condamné la démesure de son exploitation [4]. Autre exemple, plus présent à tous – et dont l’effet de décisions d’ordre politique fournit ces temps-ci un modèle d’anticipation spectaculaire – l’épuisement prévu, à échéance calculable, des nappes de pétrole, ainsi que l’épuisement de ces minéraux qui ont donné leur nom aux âges de l’histoire humaine, depuis l’âge de fer jusqu’à l’âge de l’uranium.

C’est ici que de certitude il est aisé de glisser en présomption dans l’assignation calculée du terme. Est-il court, moyen ou long ? Est-ce l’an 2000 ou l’an 2500 ? La présomption est encore plus grande de la part de ceux qui contestent la fatalité de l’échéance en invoquant la possibilité de trouver, par traitement de roches jusqu’ici sans intérêt industriel, les équivalents et les substituts des ressources énergétiques ou plastiques en voie d’épuisement.

Ce sont ces présomptions-ci plutôt que ces certitudes-là qui fournissent les arguments contradictoires avancés dans les analyses et les discours où s’expriment les différentes politiques ou idéologies de la croissance économique et de la défense de la Nature. Il faut dire que sur ces questions il ne peut y avoir d’attitude neutre ou d’objectivité et que la manipulation intéressée, à des fins économiques et politiques, des conclusions les moins fragiles des écologistes est un fait incontestable. Sans aller jusqu’à parler d’un « grand complot éco-fasciste » [5], on peut admettre l’existence d’études de planification et de prospective à un niveau élevé d’entente (et donc de rivalité) entre grandes unités économiques, en vue d’une relance de la consommation en direction du moindre coût des reconversions commerciales et industrielles inévitables. Protéger l’environnement c’est la condition obligée pour pouvoir vendre l’eau, l’air, le soleil, les paysages, les voyages et leurs moyens accessoires. Si l’Environnement et la Nature sont devenus subrepticement des concepts éco-capitalistes, il ne faut pas s’étonner de l’élaboration symétrique inverse de concepts d’écologie marxiste [6].

Mais l’écologie mérite mieux que l’engouement idéologique. Cet engouement n’est d’ailleurs que l’effet de surface d’une sensibilité collective à une question dont le lieu authentique de formulation est la pensée philosophique. Un argument à l’appui pourrait être trouvé dans l’Introduction que M. René Scherer a donné à un choix de textes de Martin Heidegger[7], et dans laquelle il se demande si le philosophe allemand, lorsqu’il estime que l’homme n’a pas encore appris à « habiter l’Être », n’est pas le premier par qui la crise de civilisation que nous qualifions d’écologique a été pensée comme telle. Sans doute, « habiter » au sens heideggerien du terme, est-il loin du sens que lui donnent écologistes et géographes, mais ce lointain n’est nullement un opposé. Quant à nous, nous proposons un énoncé moins ambitieux de la question.

Quand les discours idéologiques, reprenant le thème éculé de l’apprenti-sorcier n’ont d’attention que pour l’économie en danger d’extinction du fait même de sa croissance, quand les discours critiques à l’égard du système d’économie capitaliste et libérale annoncent la bonne nouvelle de la normalisation des rapports entre l’homme et la nature comme conséquence de la révolution socialiste dans les rapports de l’homme à l’homme, la vraie question demeure quoiqu’elle ait disparu. Cette question est celle du rapport originaire de la technique, et de la vie. Le discours libéral et le contre-discours anti-capitaliste ne mettent pas en question une conception de la technique, héritée du Siècle des Lumières, selon laquelle la technique est l’application directe ou indirecte des acquisitions théoriques de la science. Dans cette optique, on doit prêter à la technique la possibilité de progrès indéfini qu’on accorde à la science. Quand cet optimisme est contredit par la dégradation qualitative des effets du progrès technique, le désarroi brouille le regard qu’on se sent tenu désormais de tourner vers l’origine.

Le technologue, le technocrate, comme le scientifique libéral, ne comprennent pas pourquoi et par quoi le scandale arrive, avant de croire avoir compris que plus de technique permettrait de pallier les effets délétères d’une technique moindre. Quant au critique anti-libéral, ce qu’il met en question ce n’est pas la technique, toujours assimilée à une conséquence inéluctable du savoir, c’est l’usage et la destination que lui impose la classe sociale détentrice du pouvoir économique. Il semble enfin que les partisans d’une halte de la croissance seraient plus crédibles s’ils mettaient expressément en doute le credo qui tient la technique pour une fonction humaine connexe de la fonction scientifique et suscitée par elle, c’est-à-dire s’ils cessaient d’inscrire leurs prévisions et leurs prescriptions dans un contexte de philosophie économique libérale, si leur déception les entraînait à une conversion de principes plutôt qu’à un changement d’objectifs.

On doit considérer la technique non seulement comme un effet de la science – ce qu’elle est aussi, incontestablement, dans l’histoire des sociétés dites développées – mais d’abord comme un fait de la vie, lorsque, dans son évolution, la vie est parvenue à produire un animal dont l’action sur le milieu s’exerce par la main, l’outil et le langage [8]. On s’étonne moins alors des limites que la « tactique de la vie » – l’expression est de Oswald Spengler – doit rencontrer du fait même qu’elle opère dans le monde fini des êtres vivants.

La caractéristique propre des systèmes organiques, à l’encontre des structures minérales, c’est leur capacité de régulation interne. C’est le degré de précision et de complexité des fonctions de régulation qui est la mesure de la perfection organique, pour autant que l’indépendance relative à l’égard des contraintes du milieu extérieur, qu’une certaine liberté de choix des conditions de vie peuvent être tenues pour une marque de perfection. Sous ce rapport la fabrication d’outils, l’activité technique originaire, est le prolongement direct externe des organes internes de la régulation de constantes organiques. Le vêtement, le logement, la production de chaleur par divers procédés de chauffage ne peuvent avoir été inventés que par un animal homéotherme, pour qui la constance thermique du milieu intérieur est un besoin. La notion de besoin est inséparable de la notion de régulation.

La difficulté est de comprendre pourquoi la technique, complément originaire de la régulation de la vie en fonction des besoins, est devenue historiquement l’instrument de dérégulation dont l’alarme des écologistes exprime la prise de conscience.

L’explication semble pouvoir être cherchée dans la substitution de la machine à l’outil. L’outil est lui-même artificiel mais son effet sur l’objet auquel il est appliqué n’en détruit pas la nature. Au contraire, il tend à en exalter la propriété spécifique. La machine est faite pour tourner la nature des choses, pour la détourner d’abord, pour l’altérer ensuite. C’est par la machine d’abord que s’est instituée la technique de dénaturation des choses. Au règne technique de la machine a répondu un idéal collectif qu’on peut dire de machination. C’est pourquoi Hegel a dit de la raison qu’elle est aussi puissante que rusée, dans la mesure où elle obtient ses fins indirectement par le biais de l’action des choses les unes sur les autres. Le péril actuel dénoncé par les écologistes est l’effet de cet idéal général de machination illimitée peut-être plus encore que des impératifs de l’économie de profit capitaliste.

Telle est la raison pour laquelle la question de l’écologie a été proposée sous la forme : la technique ou la vie. La réponse pourrait être : la technique et la vie, s’il est vrai que la technique est originairement la forme humaine de l’organisation de la matière par la vie. Autrement dit, la réponse pourrait être l’organisation de la technique en prenant ici organisation au sens de régulation. Auguste Comte disait qu’en société on ne règle que des pouvoirs préexistants. Comment régler ce pouvoir de dérégulation des cycles biologiques que la technique est devenue depuis longtemps, du fait de la machine et du machinisme ? Une solution se propose immédiatement, celle du retour à…, dont on a cru pouvoir dire au début que c’est une solution de nostalgie sous l’empire d’un mythe. Elle prend d’ailleurs plusieurs formes.

1) C’est la solution de la non-violence individuelle ou communautaire, dont je crois qu’il faut convenir, lucidement, qu’elle encourt le risque d’égoïsme et d’injustice. Egoïsme, dans la mesure où elle n’est en fait réalisable que sous la forme d’îlots de pureté anti-technologique dans un monde abandonné à ses égarements. Injustice, par méconnaissance du fait qu’une grande partie de l’humanité n’est pas encore parvenue au niveau de vie, procuré par la technique, à partir duquel les effets de la technique peuvent être vécus comme des méfaits. Il y a trop de naturistes, amis des produits dits biologiques, qui semblent ignorer que des millions d’être humains se trouveraient heureux d’être sauvés de la misère et de la mort par les techniques de l’agriculture industrielle.

2) C’est au contraire la solution brutale et radicale qui consisterait à casser le ressort actuel du développement technique dans l’économie capitaliste. Ce ressort est ce que l’économiste américain Galbraith a nommé la filière inversée, c’est à dire la subordination de la consommation à la production, la production incessante de besoins par la multiplication factice des objets de leur satisfaction provoquée.

Il est évidemment légitime d’imaginer l’inversion de la filière inversée. Encore faudrait-il s’interroger autrement qu’en rêve sur les conditions réelles, pratiques, d’un retour à la norme du rapport production-consommation par inversion de l’inversion, puisqu’en fait il s’agit d’une subversion ? Quel serait le succès de la subversion ? Quel en serait le coût ?

L’écologie en tant que telle, ne peut donner une réponse, valable pour l’homme de demain, à la question qu’elle pose à l’homme d’aujourd’hui. Tout en nous sensibilisant aux effets biologiquement négatifs des techniques et de l’économie des sociétés dites développées, elle ne nous dit rien – et n’a rien à nous dire – des choix implicites ou explicites qui orientent les pouvoirs de décision. Les idéologies politiques qui se réclament de l’écologie ne peuvent que la desservir en laissant croire qu’elle les supporte. L’idéologie a ses droits, certes. Mais la science a ses devoirs. Et les choix, s’ils ne sont pas arbitraires, ont leurs exigences. Les écologistes nous enseignent pourquoi et comment l’avenir de l’homme est enjeu. Mais c’est à l’homme et non à l’écologiste qu’il appartient de décider de son avenir.

Georges Canguilhem (1904-1995)

Cet article paru dans la revue Dialogue de mars 1974 (p. 37-44) reprend une conférence prononcée à Strasbourg en 1973. Le thème des Journées, au cours desquelles fut donné cet exposé, était « L’avenir de l’homme ».


[1] Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, livre V. chap. 6 : de la révolution économique du XIXe siècle.

[2] Ibid.

[3] Sur toutes ces questions, voir F. Dagognet, Des révolutions vertes, éd. Hermann, 1973.

[4] « La mer qui commença la vie sur ce globe en serait encore la bienfaisante nourrice si l’homme savait seulement respecter l’ordre qui y règne et s’abstenait de le troubler » (La Mer, livre III, chap. 6, le droit de la mer).

[5] Cf. l’hebdomadaire Le Sauvage, numéro de juillet-août 1973.

[6] Cf. Guy Biolat, Marxisme et Environnement, éd. Sociales, 1973.

[7] Scherer et Kelkel. Heidegger au l’expérience de lu pensée, Seghers, 1973. Cf. p. 29-30.

[8] Cf. A. Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, 2 volumes, éd. Albin Michel, 1964-1965.

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