Maxime Ouellet, Castoriadis et la critique de l’économie politique, 2019

Résumé

Nous analyserons le rapport qu’entretient Castoriadis avec la critique de l’économie politique élaborée par Marx et le marxisme. La théorie critique de la société capitaliste moderne formulée par Castoriadis demeure fortement inspirée par la pensée de Marx, pensée de laquelle il n’a jamais véritablement réussi à se détacher, et ce, en dépit de sa prétention à instituer une rupture définitive avec cette dernière. Cette première trame argumentative servira d’assise pour juger de la postérité de la pensée castoriadienne dans les sciences sociales contemporaines en général, et dans le domaine de l’économie politique et de la sociologie économique en particulier. Nous montrerons que certains éléments de sa pensée nourrissent la réflexion contemporaine en sociologie économique et en économie politique critique. Tant sa critique du marxisme traditionnel que sa réflexion sur le rôle des représentations dans l’orientation de l’agir économique trouvent écho dans certains travaux contemporains en économie politique critique qu’on pourrait qualifier de « post-marxistes ». Lire la suite »

Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ? Lire la suite »

Mathieu Quet, Le pangolin pris au piège de la marchandisation de la nature, 2020

La consommation et le trafic du pangolin sont aujourd’hui montrés du doigt parmi les causes probables de la pandémie. Au-delà des pratiques et croyances liées à sa consommation locale, c’est plus généralement la marchandisation de la nature et la globalisation des marchés qu’il faut reconsidérer.

 

Pas loin de 35 ans après les excuses que lui avait présentées Pierre Desproges pour avoir dit de lui qu’il ressemblait à un artichaut à l’envers, le pangolin s’est trouvé une nouvelle fois sous le feu des projecteurs au début du mois de février. Le 7 de ce mois, l’équipe de recherche de Shen Yongyi et Xiao Lihua (South China Agricultural University, Guangzhou) a émis l’hypothèse que l’animal avait pu jouer le rôle d’hôte intermédiaire du coronavirus entre la chauve-souris et l’humain. Quelques semaines plus tard, rien ne permet encore de confirmer cette hypothèse. Le coronavirus identifié chez le pangolin partage environ 90 % de son ADN avec le virus transmis par les humains, une similarité insuffisante pour lier les deux. À titre de comparaison, le génome du SRAS était identique à 99,8 % au coronavirus présent chez la civette masquée. Mais si le débat scientifique n’est pas tranché, il a au moins rappelé la dimension zoonotique de l’épidémie de covid-19, de même qu’il a ramené dans les discussions la question des relations entre humains et non-humains dans une société industrielle mondialisée. Ainsi que les nombreuses interventions à ce sujet en témoignent, les différentes options de régulation ne sont pas politiquement neutres, de l’interdiction pure et simple qui s’appuie plutôt sur des considérations sanitaires à l’autorisation, notamment des marchés, basée sur des considérations sociales, économiques et culturelles. De ce point de vue, il est devenu urgent de reposer la question : s’agit-il seulement de bannir la consommation et l’utilisation médicale d’animaux sauvages menacés ? Ou n’est-il pas aussi urgent de s’attaquer aux conséquences néfastes de la marchandisation de la nature et de la globalisation des marchés ? La situation actuelle du pangolin, animal menacé, soumis à des usages multiples et objet d’un commerce transnational, montre à quel point l’industrialisation de la consommation et l’expansion internationale des marchés sont de plus en plus incompatibles avec le maintien de notre existence. Lire la suite »

Thierry Ribault, Redémarrage d’un réacteur nucléaire au Japon, 2015

Les maîtres chanteurs du nucléaire redémarrent un réacteur au Japon face à une résistance effroyablement inoffensive

 

Le 11 août 2015, le réacteur n°1 de la centrale nucléaire de Sendaï, dans le département de Kagoshima situé au sud-ouest du Japon, a redémarré. L’administration Abe souhaite donner à ce moment un caractère décisif pour sa stratégie énergétique, considérant le nucléaire comme « vital » pour l’avenir de la nation, au même titre qu’entre 1931 et 1945, l’occupation de la Mandchourie était également considérée comme « vitale » pour un Empire dont on connaît le bel avenir auquel il a été promis. Lire la suite »

Radio: Damien Lelièvre, Force de vente, 2020

Comme tout le monde, Damien Lelièvre déteste les banques. Mais il est conseiller financier. Il nous offre une visite dans les coulisses des banques, entre techniques de vente manipulatrices, pression hiérarchique et ravages du numérique.

Sommaire
Le client est un enfant qu’on éduque
Séduire les clients, broyer les conseillers
Faire de la pédagogie avec le client pour lui faire découvrir ses besoins
Les conseillers sont-ils tous des connards malhonnêtes ?
Les ravages du numérique
Que restera t-il du conseiller bancaire dans dix ou vingt ans?
Mélancolie bancaire

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Damien Lelièvre
Force de vente
Dans la peau d’un conseiller financier
éd. Le Monde à l’Envers, mars 2020

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François Partant, Naissance d’une alternative ?, 1982

IX. Naissance d’une alternative ?

Quelques années après les États-Unis, l’Europe connaissait la « société de consommation » et, tout aussitôt, comme aux États-Unis, une très nette accélération de la délinquance et du refus social sous ses formes diverses. Mais c’est aussi à cette époque, dans le milieu des années 1960, qu’apparaît en Europe, et surtout en France, une revendication nouvelle : l’autogestion. A l’opposé de ceux qui refusent de s’insérer dans la société, d’en respecter les règles et les pratiques, d’autres veulent participer davantage à la gestion économique et sociale. Deux façons de marquer son désaccord avec l’ordre établi.

Aujourd’hui, l’autogestion est entrée dans le programme de tous les partis de gauche et des principaux syndicats ouvriers français. Elle n’est pas toujours définie de la même manière, le champ d’application qu’on lui prévoit est plus ou moins étendu, et elle n’inspire guère l’organisation et le fonctionnement des partis et syndicats qui la réclament. Il est néanmoins significatif qu’elle fasse l’objet d’une revendication aussi générale, alors que l’économie a perdu toute autonomie et la nation tout contrôle sur les facteurs dont dépend son existence. Cette revendication traduit peut-être moins une réaction contre les abus de la délégation de pouvoir et l’autocratie du Capital, qu’une volonté d’échapper à l’irresponsabilité individuelle et collective qui caractérise le monde contemporain, irresponsabilité qu’on ressent plus ou moins confusément sans toujours en comprendre les causes. Lire la suite »

Arturo Escobar, L’invention du développement, 1999

Un des nombreux changements survenus dans la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale a été la « découverte » de la pauvreté de masse en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Passée relativement inaperçue et apparemment logique, cette découverte allait servir de fondement à une importante restructuration de la culture et de l’économie politique à l’échelle mondiale. Le discours guerrier a investi le domaine social et un nouveau terrain géographique : le tiers monde. La lutte contre le fascisme a été mise de côté tandis que la « guerre contre la pauvreté » a commencé à occuper une grande place. Des faits éloquents ont été invoqués pour justifier cette nouvelle guerre, comme l’écrit Harold Wilson dans The War on World Poverty [La Guerre contre la pauvreté mondiale, 1953]), :

« Plus de [1,5 milliard] de personnes, soit environ deux tiers de la population mondiale, vivent une situation de faim aiguë, ce qui signifie qu’elles sont en proie à des maladies de la nutrition identifiables. Cette faim est à la fois la cause et la résultante de la pauvreté, des conditions sordides et de la misère que ces gens connaissent. »

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Arturo Escobar, The Invention of Development, 1999

Development was – and continues to be for the most part – a top-down, ethnocentric, and technocratic approach that treats people and cultures as abstract concepts, statistical figures to be moved up and down in the charts of “progress”. … It comes as no surprise that development became a force so destructive to third world cultures, ironically in the name of people’s interests.

 

One of the many changes that occurred in the early post-World War II period was the “discovery” of mass poverty in Asia, Africa, and Latin America. Relatively inconspicuous and seemingly logical, this discovery was to provide the anchor for an important restructuring of global culture and political economy. The discourse of war was displaced onto the social domain and to a new geographic terrain: the third world. Left behind was the struggle against fascism as the “war on poverty” in the third world began to occupy a prominent place. Eloquent facts were adduced to justify this new war: “Over [1.5 billion] people, something like two-thirds of the world population”, Harold Wilson noted in The War on World Poverty, “are living in conditions of acute hunger, defined in terms of identifiable nutritional disease. This hunger is at the same time the cause and effect of poverty, squalor, and misery in which they live”. Lire la suite »

Berlan & Luzi, L’écosocialisme du XXIe siècle doit-il s’inspirer de Keynes ou d’Orwell ?, 2020

Pour surmonter l’effondrement économique et le désastre écologique en cours, vaut-il mieux « la décence commune » et « l’autonomie matérielle » d’Orwell ou le « machiavélisme économique » et la « délivrance technologique » de Keynes ?

L’effondrement économique que la crise du coronavirus est en train de provoquer sera, à en croire la plupart des analystes, comparable et même pire que celui engendré par la crise boursière de 1929, qui avait plongé le monde dans la récession, puis dans la guerre mondiale. L’importance des idées de l’économiste John Maynard Keynes dans la mise en place du dispositif socioéconomique ayant permis de la surmonter et d’inaugurer la période faste des Trente Glorieuses, grâce notamment au développement inédit de l’État social, conduit une part conséquente de la gauche (et plus largement de la classe politique et des citoyens) à soutenir un retour à Keynes contre le néolibéralisme dominant depuis les années 1980. C’est l’une des justifications sous-jacentes aux plans de relance économique échafaudés aujourd’hui de par le monde, et notamment aux projets de Green New Deal ou de « pacte vert » au cœur du débat public. Lire la suite »

Ivan Illich, Disvaleur, 1986

Le forum du professeur Tamanoï

Cette première réunion publique de l’Entropy Society japonaise nous donne l’occasion de rendre hommage à la mémoire du professeur Joshiro Tamanoï. La plupart d’entre nous ont été ses amis ou ses élèves. Ce sont les questions qu’il a soulevées qui amènent ici aujourd’hui six cents participants, physiciens et biologistes, économistes et écologistes.

Alors qu’il enseignait l’économie à l’université de Tokyo, le professeur Tamanoï avait traduit Karl Polanyi en japonais. À travers son enseignement et ses ouvrages, il a conféré à la recherche écologique une saveur japonaise unique en liant dimensions culturelles et dimensions physiques. Cela, il l’a accompli en se concentrant sur l’interaction entre l’idéologie économique d’une époque et la matrice terre-eau correspondante de la vie sociale. Il a été un actif militant d’une politique de l’environnement et un enseignant hors pair. Et jamais ceux qui furent ses amis n’oublieront sa délicatesse. Lire la suite »