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Posts Tagged ‘technologie’

Jean-Baptiste Fressoz, Biopouvoir et désinhibitions modernes, 2013

16 septembre 2018 Laisser un commentaire

La fabrication du consentement technologique au tournant des XVIIIe et XIXe siècles

Résumé

La notion foucaldienne de biopouvoir permet de retourner la question mal posée de la « prise de conscience environnementale » et de ses origines historiques. D’une part elle souligne que la politisation de l’environnement possède une longue histoire puisant certaines de ses racines dans la biopolitique, dans la gestion conjointe des environnements et de la santé des populations ; de l’autre elle focalise le regard historien sur l’imposition technologique et la résorption de sa critique. Trois exemples de désinhibitions modernes au tournant des XVIIIe et XIXe siècles sont étudiés : le basculement des étiologies médicales de l’environnemental au social, l’application de la notion de risque à la gestion de la vie, la définition expertale des caractéristiques du vaccin après 1800. Lire la suite…

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Gilbert Simondon, Sauver l’objet technique, 1983

9 septembre 2018 Laisser un commentaire

Quand on parle des techniques, c’est en général d’un point de vue qui leur est extérieur, que ce soit celui de l’organisation du groupe social, des conditions de vie ou de travail des individus, de l’équilibre de la nature, etc. Il s’agit alors de discuter de l’efficacité, de l’utilité des outils et des machines. Depuis plus de vingt ans, Gilbert Simondon – par ailleurs titulaire d’une chaire de psychologie générale à l’université de Paris V – propose une approche différente, non utilitaire. A l’image de l’objet esthétique dont la pensée contemporaine, reconnaît l’autonomie et la spécificité, il avance qu’il y a des objets techniques 1. Ceux-ci existent et valent en eux-mêmes, d’une manière singulière, appelant une étude propre.

Anita Kechickian : Vous écriviez, en 1958, qu’existait une aliénation produite par la non-connaissance de l’objet technique. Est-ce toujours dans cette perspective que vous poursuivez vos recherches ?

Gilbert Simondon : Oui, mais je l’amplifie en disant que l’objet technique doit être sauvé. Il doit être sauvé de son statut actuel qui est misérable et injuste. Ce statut d’aliénation se trouve même, en partie, chez des auteurs remarquables comme Ducrocq 2 qui parle « des esclaves techniques ». Il faut donc modifier les conditions dans lesquelles il se trouve, dans lesquelles il est produit et dans lesquelles surtout il est utilisé, car il est utilisé de façon dégradante. L’automobile, objet technique dont tout le monde se sert, est quelque chose qui se fane en quelques années parce que la peinture n’est pas destinée à résister aux intempéries, et parce qu’elle est souvent mise après que les points de soudure électrique aient été faits. En sorte qu’à l’intérieur des assemblages de la carrosserie se niche une rouille féconde qui démolit une voiture en quelques années, alors que le moteur est encore bon. Ce simple fait entraîne la perte de tout l’édifice technique. C’est contre un semblable écrasement que je m’élève. Lire la suite…

Gilbert Simondon, Save the Technical Object, 1983

9 septembre 2018 Laisser un commentaire

The following is an English translation of a 1983 interview that Simondon gave to the French magazine Esprit #76, april 1983.

Anita Kechickian: In 1958 you wrote about alienation produced by non-knowledge of the technical object. Do you always have this in mind as you continue your research?

Gilbert Simondon: Yes, but I amplify it by saying that the technical object must be saved. It must be rescued from its current status, which is miserable and unjust. This status of alienation lies, in part, with notable authors such as Ducrocq, who speaks of “technical slaves”. It is necessary to change the conditions in which it is located, in which it is produced and where it is used primarily because it is used in a degrading manner. The automobile, a technical subject that everyone uses, is something that fades in a few years because the paint is not intended to resist weathering, and because it is often after electric welding points have been made that at the interior of the assembly of the body there develops a rust which demolishes a car in a few years, whereas the engine is still good. This fact leads to the loss of the entire building of technics. It is a similar crushing that I stand against. Lire la suite…

Henri Lefebvre, Les idéologies de la croissance, 1972

13 novembre 2017 Laisser un commentaire

Le problème traité ici n’est autre que celui de la croissance économique et des idéologies qui y sont attachées. Le thème, ce n’est donc pas la croissance, mais le rapport entre croissance et idéologies. J’adopte le terme « croissance » au lieu du terme marxiste, seul scientifique, d’« accumulation élargie », précisément pour montrer que le terme « croissance » implique une idéologie. Ce n’est donc pas pour l’adopter sans critique, purement et simplement.

Il y a peu de temps les pays capitalistes avancés, ou plutôt leurs dirigeants, présentaient un tableau idyllique de la situation économique, malgré quelques ombres qui d’ailleurs s’effaceraient vite, disaient-ils. La croissance pouvait et devait être indéfinie. On la concevait telle, au moins virtuellement. Sauf erreur grave de la part des politiques, pensaient les économistes, le processus de la croissance pouvait tendre vers une courbe exponentielle. Vous savez ce que cela veut dire. La croissance économique se confondait avec une croissance mathématique. Cette croissance était toujours considérée comme quantifiable, comme chiffrable (en tonnes d’acier ou de ciment en barils de pétrole, en unités d’autos ou de navires, etc.). L’aspect quantitatif de la croissance passait pour « positif », au sens le plus fort du terme. La croissance, de ce fait, était considérée comme souhaitable. On la concevait comme moyen et fin, en passant sous silence certains aspects pourtant peu négligeables, comme le profit des capitalistes. La croissance s’exprimait en taux bien définis, parmi lesquels le P.N.B. (produit national brut) jouait un rôle privilégié, littéralement fétichisé. La croissance indéfinie passait pour possible, d’après la science que l’on déclarait alors la plus moderne : l’économie. Les économistes élaboraient des modèles, le meilleur étant celui qui proposait et certifiait la croissance indéfinie. Il ne devait plus y avoir de crises, tout au plus des ralentissements, des récessions. La théorie marxiste des crises était renvoyée aux poubelles de l’histoire. Lire la suite…

Célia Izoard, Les technologies bouleversent le quotidien pour mieux conserver le statu quo, 2017

14 septembre 2017 Laisser un commentaire

« Il faut tout changer pour que rien ne change. »

Cette formule célèbre de l’écrivain sicilien Tommasi dans Le Guépard résume la frénésie d’innovation des dirigeants politiques. François Fillon voudrait faire de la France « une start-up nation », Jean-Luc Mélenchon, nouvelle icône de la réalité virtuelle, une « République numérique », et Marine Le Pen, un « pays d’innovation ». Véritable Shiva de l’innovation, Emmanuel Macron n’aurait pas assez de mains pour actionner tous les leviers par lesquels il promet de la stimuler. Même Benoît Hamon, dont les réserves à ce sujet constituent une anomalie au PS, ne remet pas en cause le développement de la numérisation et l’automatisation, mais propose de compenser les suppressions d’emplois par une taxe sur les robots et le revenu universel. Le caractère inéluctable du développement technoscientifique est le seul consensus qui traverse l’ensemble de la classe politique. Lire la suite…

F. Bérard, M. Brier et C. Izoard, Le robot à visage humain, une opération de com?, 2015

14 septembre 2017 Laisser un commentaire

Le robot compagnon et ses avatars ne constituent-ils pas une menace aussi redoutable que les « robots tueurs autonomes », s’interrogent des membres de la rédaction de la revue itinérante de critique sociale Z.

A ce jour, plus de 3 000 chercheurs en robotique et en intelligence artificielle du monde entier ont signé une lettre ouverte demandant l’interdiction des « robots tueurs autonomes », capables à brève échéance de sélectionner et d’exécuter des cibles sans intervention humaine. Il faut éviter, conclut cette lettre, publiée en juillet lors d’un congrès scientifique à Buenos Aires, que ces nouvelles armes ne « discréditent les recherches en intelligence artificielle aux yeux du public, privant la société de ses bienfaits ». Nous pensons au contraire que la société, chercheurs compris, devrait s’interroger au plus vite sur la nature de ces bienfaits. Lire la suite…

Jason W. Moore, Nous vivons l’effondrement du capitalisme, 2015

11 août 2017 Laisser un commentaire

Alors qu’on n’a jamais autant parlé des impacts de l’homme sur le climat et la biosphère, un historien propose une thèse à contre-courant : la nature a été non pas exploitée mais produite par le capitalisme, qui s’en est servi pour créer de la richesse. Pour Jason W. Moore, il est plus moderne et beaucoup plus fécond de penser une « écologie-monde ».

Au fur et à mesure que se propage et se discute le concept d’anthropocène, sa contestation se diversifie et s’intensifie. L’historien Jason W. Moore en a formulé l’une des plus fortes critiques, en lui opposant la notion de « capitalocène ». Il s’en explique ici dans l’un de ses premiers entretiens en français. Son livre Capitalism in the Web of Life: Ecology and the Accumulation of Capital [Le capitalisme dans le réseau de la vie : l’écologie et l’accumulation du capital], qui cherche à dépasser le dualisme entre nature et société et à aller au-delà de « l’écosocialisme », vient de paraître en anglais, aux éditions Verso. Lire la suite…

Guillaume Carnino, Les transformations de la technologie, 2010

du discours sur les techniques à la “techno-science”

Résumé

Cet article retrace les évolutions du terme « technologie », dans le contexte français, au cours du XIXe siècle. Le passage, aux alentours de 1850, d’un « discours sur les techniques » à une « techno-science » y est mis en valeur selon deux aspects principaux : industrialisation des pratiques artisanales opératoires et déploiement de « la science » en tant que productrice de faits à partir de machines et procédures. Telles sont les deux recompositions politiques qui produisent matériellement et linguistiquement la technologie entendue au sens contemporain, comme lorsqu’on parle des « nouvelles technologies ». Lire la suite…

Radio: Philippe Bihouix, Les basses technologies, 2016

Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance

Un appel de la société civile, Crime climatique stop ! vient d’être publié (éd. du Seuil), avec les contributions de personnalités telles que le climatologue Jean Jouzel (vice président du GIEC et ex-CEA), de la journaliste Naomi Klein, ou d’un des initiateurs d’Alternatiba, le Basque Jon Palais. Voici un article de cet ouvrage collectif, signé Philippe Bihouix, ingénieur bordelais auteur de L’Âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable (éd. du Seuil, 2014), où il démonte l’illusion d’une lutte purement technologique contre le changement climatique.

Nous connaissons maintenant les conséquences sur le climat de notre utilisation massive d’énergies fossiles. Pour les remplacer, le nucléaire, toutes générations confondues, n’est crédible ni industriellement, ni moralement. Indéniablement, nous pouvons et nous devons développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et maintenir notre débauche énergétique actuelle.

Les problèmes auxquels nous faisons face ne pourront pas être résolus simplement par une série d’innovations technologiques et de déploiements industriels de solutions alternatives. Car nous allons nous heurter à un problème de ressources, essentiellement pour deux raisons : il faut des ressources métalliques pour capter les énergies renouvelables ; et celles-ci ne peuvent qu’être imparfaitement recyclées, ce phénomène s’aggravant avec l’utilisation de hautes technologies. La solution climatique ne peut donc passer que par la voie de la sobriété et de technologies adaptées, moins consommatrices. Lire la suite…

Radio: Herbert Marcuse, Progrès technique et répression sociale, 1962

Herbert Marcuse (1898-1979) est un philosophe et sociologue marxiste, naturalisé américain d’origine allemande, membre de l’École de Francfort, une école de sociologie critique de la société capitaliste et industrielle dont les membres ont, comme lui, fuit le nazisme dans les années 1930 pour se réfugier aux États-Unis. La pensée de Marcuse est fortement inspirée par Marx et Freud. Il est l’auteur de L’Homme unidimensionnel (1964), traduit et publié en français en 1968, et qui inspirera quelque peu les étudiants mêlés aux événements de cette année. Dans cet ouvrage, il veut démontrer le caractère bureaucratique, répressif et totalitaire du capitalisme des «Trente Glorieuses».

Dans cette conférence (donnée à la Chaux-de-Fond, Suisse, en mai 1962), Marcuse s’intéresse ici aux tendances lourdes des sociétés contemporaines qui sont principalement caractérisées par leur technicisme. Cette conférence constitue la trame de son ouvrage L’Homme unidimensionnel qui sera publié deux ans plus tard. Lire la suite…