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Posts Tagged ‘recherche scientifique’

Patrick Petitjean, La critique des sciences en France, 1998

17 décembre 2016 Laisser un commentaire

Au début était une mystification d’Alan Sokal, visant un courant intellectuel qualifié de « postmoderne ». Il s’agit cependant d’un combat politique et c’est sur ce terrain que le débat doit aussi être mené. Rappelons d’abord quelques éléments – notamment historiques – du débat sur la science dans le contexte français.

Dans le contexte américain, la mystification d’Alan Sokal pouvait avoir un sens politique. Dans l’immense domaine des « études culturelles », il y a à boire et à manger, il y a de multiples idéologies implicites, et donc matière à débat politique sur les implications de telles ou telles analyses – encore que le « pour ou contre les études culturelles » ne définit pas un camp politique de gauche et un de droite. Comme en témoigne le contenu de la revue Social Text, on ne peut réduire les « études culturelles » aux vocables « postmodernistes et relativistes ».

Par ailleurs, il existe un véritable adversaire politique : la droite religieuse américaine. Le créationnisme, notamment, n’est pas seulement une idéologie, c’est une véritable force politique qui rejette la science ; la combattre ne peut qu’être sympathique, même si cette droite américaine s’oppose, tout autant que Sokal, aux « études culturelles ». Il y a matière à débats, il y a un adversaire ; mais il ne suffit pas que Sokal mette en avant sa participation à la lutte des sandinistes au Nicaragua pour faire de son combat un combat de gauche, et pour transformer ses adversaires en des stipendiés de la droite. Lire la suite…

Célia Izoard, Lettres aux roboticiens, 2015

9 janvier 2016 Laisser un commentaire

La revue Z écrit à des chercheurs du LAAS-CNRS à Toulouse

CouvertureZ9Philippe Soueres et Jean-Paul Laumond font partie des roboticiens de l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS qui nous ont reçus pour nous expliquer quel sens ils voyaient à développer des robots humanoïdes dans la société d’aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, nous leur avons adressé ces courriers.

Situé sur le campus de la fac de sciences, le Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) est, avec ses quelque 500 chercheurs, la plus grosse unité du CNRS en France. En partenariat étroit avec les grands groupes (Alcatel, Orange, Siemens, Freescale…), on y développe depuis 1968 tout un monde d’objets emblématiques de ce qu’on appelle le high-tech et de sa convergence avec les paysages de la science- fiction : réseaux informatiques, puces électroniques, capteurs, micro-drones, robots-compagnons, interfaces vivant- machine, bio- et nanotechnologies.

Z est allé à la rencontre des chercheurs de l’équipe Gepetto, qui travaillent sur les grands programmes actuels de robotique humanoïde, et leur a soumis un questionnaire sur la responsabilité sociale des chercheurs, qui leur demandait notamment :

« Disposez-vous d’un moyen de contrôler quel organisme va exploiter vos travaux et à quelles fins ? »

« Qu’est-ce qui définit, selon vous, une recherche socialement bénéfique ? »

« Pensez-vous que le scientifique/ l’équipe de recherche devrai(en)t avoir plus de contrôle sur les applications résultant de ses/leurs découvertes ? »

« Pensez-vous que des revendications de ce type (le fait d’exiger un contrôle sur les applications, ou le financement d’une recherche scientifique socialement bénéfique) devraient trouver leur place aux côtés de revendications pour le statut ou le salaire ? »

Le but de ces rencontres était d’ouvrir un débat « à la source » sur les conséquences de la robotisation du monde. Après avoir entendu plusieurs chercheurs exposer leurs travaux, nous avons adressé à deux d’entre eux une lettre ouverte contestant les justifications de la recherche actuelle en robotique. Lire la suite…

Cécile Lambert, Biologie fin de siècle, 2015

1 janvier 2016 Laisser un commentaire

Les transformations de la biologie fin de siècle vues de l’intérieur : des leçons de choses aux biotechnologies

Quand j’étais petite à l’école, dans les années 1950, la biologie faisait partie des Leçons de Choses. On nous apprenait à observer directement ou expérimenter de manière très simple : nous nous épastrouillions en découvrant que la tranche de carotte était transparente, ce qui démontrait que la carotte est surtout constituée d’eau.

En fac, vers la fin des années 1960, les professeurs étaient à peu près sur la même longueur d’onde. Je me souviens d’un Pierre Chouard hypnotisant son amphi quand il expliquait le rôle du phytochrome en évoquant les arbres de nos grandes villes en automne. Si les branches gardent leurs feuilles plus longtemps au voisinage d’un réverbère, c’est parce que la chute des feuilles est sous contrôle d’un interrupteur métabolique, appelé phytochrome, qui se commute à partir d’une certaine longueur de nuit. Oh ! Ah ! Lire la suite…

Groupe Oblomoff, Le salaire de la peur, 2009

1 décembre 2015 Laisser un commentaire

« – Et nous ? On n’est pas des morts qui marchent ?
C’est moche de pourrir vivant, tu sais. »

Henri-George Clouzot, Le Salaire de la peur, 1953.

De février à mai 2009, une réforme du statu d’enseignant-chercheur s’inscrivant dans le prolongement de la loi sur l’autonomie des universités a suscité un mouvement de protestation dans les universités et les instituts de recherche de la France entière. Le texte suivant a été écrit à cette occasion dans le but d’élargir le débat.

On a occupé et réoccupé les universités, inlassablement ; collé des affiches et écrit des tracts ; manifesté pendant des jours entiers ; respiré beaucoup de gaz et forcé des cordons de CRS ; assisté à des AG et organisé des commissions, des cours hors-les-murs et des projections ; occupé au petit matin tous les locaux imaginables avant de se faire sortir à coups de matraques. Pour quiconque n’est pas un révolutionnaire professionnel, c’est fatigant, c’est pénible, et passés les moments d’exaltation, il faut arriver à l’aube à la fac, repartir tard ; traîner dehors sous la pluie avec les mêmes déceptions en fin de cortège ; batailler avec des anti-bloqueurs ; dormir moins et laisser de côté les choses qui nous tiennent à cœur. Lire la suite…

Pierre Thuillier, Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, 1997

27 novembre 2015 Laisser un commentaire

Nous reproduisons ce texte à titre de document. Les propos n’engagent que son auteur, et nous avons rajouté entre […] indications et commentaires.

Ce colloque est donc organisé en hommage à Martine Barrère. J’étais déjà chef de rubrique dans une revue dont j’ai oublié le nom [La Recherche] lorsqu’elle est arrivée place de l’Odéon. Nous nous sommes tout de suite retrouvés dans le même bureau, avec Jeanine Rondest, parfois avec quelques autres dont un comptable fou qui avait certainement tout compris avant nous puisqu’il a fini par jeter les meubles par la fenêtre… Catherine Allais en dira plus sur le travail de celle que j’appelais « Titine ». Pour ma part, je veux évoquer ici l’élan, la joie, la chaleur qu’elle apportait dans notre travail. Malgré de nombreux déménagements, nous avons continué à travailler ensemble, à pratiquer la lecture croisée de nos papiers, à débattre des heures durant sur tous les sujets. Je garde un excellent souvenir de cette collaboration fructueuse. Ainsi c’est sans doute parce que Martine avait elle-même abordé le sujet que j’ai été amené à écrire sur les expériences nazies sur l’hypothermie dans les camps de concentration. Je le dis ici sans complaisance aucune, je regrette son enthousiasme, sa curiosité, son esprit critique, son courage. Tout cela s’est terminé de bien triste façon, et je fais totalement miennes les paroles qu’a prononcées Catherine Allais au cimetière du Père Lachaise : Martine a bien été victime de quelques petits potentats dont on ne saurait qualifier la médiocrité.

Venons-en au colloque. J’avoue avancer ici tout tremblant tant le sujet paraît vaste. Je me contenterai donc de quelques remarques simplificatrices sans même aborder des sujets comme la vache folle ou le sang contaminé. Je souhaite vraiment que les interventions soient les plus pointues possibles. En effet, en trente ans de journalisme scientifique, j’ai connu bien des colloques sur le thème de la responsabilité, et j’y ai constaté que les personnes les plus complices du système, les journalistes les plus plats s’y régalaient. Il nous faut donc être pertinents, parfois méchants et ne pas nous satisfaire de la langue de bois. Lire la suite…

Recension: Santé au travail: On achève bien les prolos, 2015

19 novembre 2015 Laisser un commentaire

Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, avait (un peu) fait parler d’elle au cœur de l’été 2012, en refusant avec fermeté la Légion d’honneur dont voulait la décorer la ministre Verte Cécile Duflot. Elle avait fait savoir que la seule récompense souhaitable pour ses travaux serait un changement complet d’orientation des politiques publiques, dans le sens de la prévention du cancer.

Bien sûr, la presse ne s’était pas appesantie sur ce geste rare. Le dernier livre de Thébaud-Mony, La Science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs (éd. La Découverte, 2014), est, lui, carrément passé inaperçu, bien que son propos soit fracassant. C’est assez compréhensible d’un certain point de vue, car la lecture de ce livre est douloureuse, insupportable même parfois. Il porte sur le lien entre cancers, Big Business et Big Science. Pour être plus précis : sur la façon dont les grandes industries empoisonnent notre milieu et trouvent systématiquement des appuis dans la recherche scientifique pour les aider à masquer le fait qu’elles détruisent consciemment un grand nombre de vies – à commencer par celles de leurs ouvriers. Lire la suite…

Edward P. Thompson, Notes sur l’exterminisme, stade suprême de la civilisation, 198

17 novembre 2015 Laisser un commentaire

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Camarades,

Il nous faut une analyse de classe bien convaincante de la crise internationale et des menaces de guerre actuelles. Certes. Mais si nous dominons à notre analyse la structure d’une suite rationnelle d’arguments, nous imposons une cohérence rationnelle 1 à l’objet analysé. Et si l’objet était irrationnel ? Et si les événements n’étaient pas provoqués par une logique historique unique (« l’attitude sans cesse plus agressivement militariste de l’impérialisme mondial », etc.), qu’on pourrait analyser en termes d’origines, d’intentions ou d’objectifs, de contradictions ou de conjoncture ? Si les événements étaient simplement le fruit de l’inertie et du gâchis ? Une telle inertie peut résulter, dans la situation dont nous avons hérité, de toute une série de forces fragmentaires (formations politiques et militaires, impératifs idéologiques, technologies d’armement), ou plutôt de l’antagonisme de deux ensembles de forces de ce genre, imbriqués dans leur opposition. Ce que nous subissons aujourd’hui s’est formé dans l’histoire, et à ce titre peut être soumis à une analyse rationnelle, mais l’ensemble de la situation forme aujourd’hui une masse critique, à la veille d’une explosion irrationnelle. L’explosion pourrait être déclenchée par accident, par une erreur de calcul, par la progression lente mais implacable de la technologie militaire, ou par une poussée soudaine de fièvre idéologique 2. Si nous organisons tous ces éléments dans une construction logique trop rigoureuse, nous resterons sans ressources face à l’irrationalité de l’événement. Il y a vingt et un ans, dans la revue qui précéda celle-ci, Peter Sedgwick (répondant à des arguments avancés dans une conjoncture différente) nous mettait en garde contre cette irrationalité :

« Toutes les analyses produites sont implicitement fondées sur la thèse du complot. Les « cercles dirigeants des États-Unis consacrent tous leurs efforts à la « préparation d’une nouvelle guerre » ; « de nouveaux plans d’agression » sont sans cesse élaborés par ces mêmes milieux. On attribue ainsi à l’ennemi une capacité criminelle de prévision, ce qui n’est ni plausible ni conforme à l’analyse marxiste. Ce que Wright Mills appelle « la dérive et la poussée vers la Troisième Guerre mondiale » doit en fait être attribué à l’existence de classes dirigeantes oligarchiques et militaires (dont la répartition sur les continents du globe est, soit dit en passant, plus large que les Partisans de la Paix ne le laissent entendre). Mais le danger de guerre ne provient pas d’un plan établi consciemment par les élites […]. S’il en était ainsi, nous pourrions tous dormir sur nos deux oreilles, car il est bien peu probable que les « cercles dirigeants » préparent leur propre annihilation […]. Il est possible que la guerre éclate à cause des politiques engagées par ces minorités irresponsables, comme maillon final imprévu d’une chaîne de conséquences déterminées à chaque étape par le choix précédent d’une classe dominante. La Troisième Guerre mondiale pourrait éclater « sans que personne l’ait voulue », comme résultat d’une configuration de forces sociales en lutte […]. Si l’homme est un jour effacé de la terre par les armes qu’il a lui-même construites, on ne pourra pas donner de réponse nette à la question : est-il tombé, ou l’a-t-on poussé ? » 3.

Vingt et un ans après, l’urgence de la question et les nécessités politiques de la situation plongent l’esprit dans l’angoisse. Je ne peux proposer que des notes, des bribes d’argumentation. Certaines de ces notes prendront la forme de questions, adressées à l’immobilisme de la gauche marxiste. Lire la suite…

Nos cerveaux ne sont pas à conquérir, 2015

19 septembre 2015 Laisser un commentaire

Une critique du Human Brain Project

Un patriotisme unanime

Tambours ! Trompettes !

Le Human Brain Project, le méga projet de simulation du cerveau humain coordonné à l’EPFL, a gagné le concours du « milliard de l’Europe », dans le cadre du plan de la commission européenne « FET Flagship », entendez le bateau-amiral, la figure de proue des technologies futures et émergentes. Le lobbying des parlementaires suisses, emmené-e par Anne-Catherine Lyon pour booster le réseau d’influence de l’institution à la botte de Patrick Aebischer, a été payant.

Les médias encensent ce « projet capital pour le développement de nos Hautes Écoles, pour celui du canton et de l’arc lémanique, voire du pays », et les élu-e-s qui exprimaient déjà « beaucoup de fierté » lors du lancement du projet il y a quatre ans, sont bien sûr aux anges que la région devienne « la capitale mondiale de la recherche sur le cerveau » (24heures, 13 octobre 2010).

Ce projet phare des neurosciences, qui veut coordonner les travaux de plus de cent instituts à travaux le monde et compiler leurs résultats, a pour très haute ambition de « modéliser le cortex humain », de « créer, au moyen d’un supercalculateur, un cerveau artificiel biologiquement précis », voire de « comprendre comment naît l’intelligence humaine » (24heures, 13 octobre 2010).

« Les meilleurs spécialistes européens en sciences cognitives, neurosciences, biologie moléculaire, médecine, physique, mathématique, informatique et éthique [sic !] vont plancher de concert », choisis grâce à « l’introduction d’un processus “darwinien” qui vise à sélectionner le plus “apte” » (Le Monde, 21 janvier 2012).

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Matthieu Amiech, Sauver la recherche, ou la subvertir?, 2014

5 juillet 2015 Laisser un commentaire

Il y a 50 ans paraissait aux États-Unis un des grands livres politiques du XXe siècle, One-Dimensional Man de Herbert Marcuse [1]. 116 ans après le Manifeste du Parti communiste, ce philosophe allemand s’essayait à une mise à jour du marxisme que lui inspirait la société américaine, la plus avancée des sociétés industrielles.

Marcuse constatait l’échec des deux grandes prophéties d’Engels et Marx : le capitalisme se montrait en fait capable de surmonter ses crises successives et les acteurs sociaux qui devaient en être les fossoyeurs, les ouvriers d’usine, se trouvaient de mieux en mieux intégrés au système–intégrés par l’abondance matérielle et la consommation, par un syndicalisme de compromis(sion) social(e), par l’État-providence keynésien. Lire la suite…

Paul Tibbets, La bombe atomique et le pilote, 2002

30 avril 2015 Laisser un commentaire

Ci-dessous un entretien avec Paul Warfield Tibbets (23 février 1915 – 1er novembre 2007) en 2002, le pilote de l’Enola Gay, l’avion qui largué la bombe sur Hiroshima, le 6 août 1945, réalisé par Studs Terkell, grand journaliste de gauche américain et auteur de nombreux livres d’histoire orale de son pays. Les réponses de Tibbets sont d’un cynisme absolu ; il ne regrette rien et continue de trouver son acte à la fois valeureux et même « beau ». Face à un tel discours, on ne peut pas voir autre chose dans le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire, que la négation de toute humanité.

 

Studs Terkel : Nous voici tous deux assis chez Paul Tibbets à Columbus, dans l’Ohio. C’est ici que ce général à la retraite âgé de 89 ans vit depuis plusieurs années.

Paul Tibbets : Eh, je ne peux pas vous laisser dire une telle chose. Je n’ai que 87 ans, et pas 89.

Studs Terkel : D’accord. J’en ai moi-même 90, et suis donc votre aîné de trois ans. Nous venons de partager un excellent repas, vous, moi et votre compagne. J’ai remarqué que, tandis que nous étions assis au restaurant, les gens passaient et n’avaient aucune idée de qui vous étiez. Vous avez pourtant autrefois piloté un avion, l’Enola Gay qui, dans la matinée du dimanche 6 août 1945, a largué une bombe sur la ville de Hiroshima, au Japon. Il s’agissait d’une bombe atomique, la toute première du genre. Cet événement a changé le monde, et c’était vous qui étiez aux commandes de cet avion.

Paul Tibbets : Oui, tout à fait. Lire la suite…