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Posts Tagged ‘recherche scientifique’

Jean-Marc Lévy-Leblond, La science et le progrès, quel rapport ?, 2000

28 juin 2019 Laisser un commentaire

La science entretient avec l’idée de progrès un rapport privilégié, à un double titre. D’une part, depuis le XVIIIe siècle, la science est conçue comme le parangon du progrès, comme l’une des (rares) pratiques humaines où le progrès semble incontestable. Après tout, l’on peut discuter longuement pour savoir si le sens moral de l’humanité ou ses œuvres d’art témoignent d’un réel mieux au cours des siècles. Mais il semble exister un domaine où le doute n’est pas de mise : nos connaissances scientifiques ne sont- elles pas, de toute évidence, supérieures à celles de nos prédécesseurs, et en constant accroissement ? L’idée de progrès telle qu’elle s’est développée à l’époque des Lumières, ce grand projet qui visait l’ensemble des activités humaines, disposait ainsi d’au moins un exemple qui pouvait le garantir contre une trop manifeste utopie. D’autre part, la science, par-delà son statut comme exemple emblématique du progrès, se vit promue au rang de source même du progrès – de tout progrès : le progrès scientifique entraînerait le progrès technique, lui-même fécondant le progrès économique, origine à son tour du progrès social, qui provoquerait le progrès culturel, conduisant enfin au progrès moral, selon une causalité inéluctable – elle-même évidemment inspirée du déterminisme scientifique. Lire la suite…

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Atecopol, Lettre de chercheur.es aux jeunes et moins-jeunes, 2019

4 avril 2019 Laisser un commentaire

S’il fallait reconnaître un mérite à la catastrophe annoncée que constitue le réchauffement climatique, c’est celui de rendre inévitablement politique la question de notre environnement et de nos modes de vie. Alors que la tradition universitaire française et probablement mondiale voudrait que seules les sciences sociales se mêlent aux débats de société, de plus en plus de chercheurs en sciences dites « dures » rentrent dans la mêlée.

Nous publions ici une tribune émanant de plusieurs chercheurs participant à un Atelier d’écologique politique (Atecopol), communauté pluridisciplinaire de scientifiques travaillant ou réfléchissant aux multiples aspects liés aux bouleversements écologiques. Dans l’objectif de tisser des liens entre des connaissances dispersées et de réfléchir à la façon de les partager avec l’ensemble de la société, afin d’oeuvrer avec elle aux moyens de réorienter notre trajectoire en changeant en profondeur les modes de fonctionnement socio-économiques actuels. Lire la suite…

Igor Babou & Joëlle Le Marec, Le sérieux a-t-il vraiment changé de camp ?, 2018

4 novembre 2018 Laisser un commentaire

Crise environnementale : pourquoi il faut questionner les « appels à agir d’urgence »

On peut approuver un diagnostic et être en désaccord avec les remèdes proposés.

C’est ce qui nous est arrivé récemment à la lecture de tribunes rédigées dans la presse par des scientifiques, et d’appels de la société civile au sujet de la crise environnementale. C’est pourquoi nous, deux chercheurs en sciences humaines et sociales, souhaitons ouvrir un débat.

Nous avons notamment rencontré ces enjeux environnementaux lors d’enquêtes conduites auprès du public de musées de sciences 1 dans les années 1980. Les préoccupations écologiques des publics semblaient alors inaudibles pour les institutions, ces dernières y voyant trop souvent l’expression d’une « peur irrationnelle ».

Notre constat s’appuie également sur une décennie de recherches sur les parcs naturels et les politiques de la nature 2 ; recherches qui nous ont conduits à une critique de la modernité et des universalismes surplombants.

Aujourd’hui, si nous sommes convaincus du caractère catastrophique de la situation environnementale, nous sommes en désaccord avec le scientisme autoritaire de certains appels à la mobilisation. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher, L’agir humain sur le climat et la naissance de la climatologie historique, 2015

16 septembre 2018 Laisser un commentaire

Résumé

L’idée d’un changement climatique, causé par l’homme ou par des facteurs naturels, s’est imposée peu à peu, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. La climatologie historique a émergé, dès cette époque, pour l’étudier grâce à un regard rétrospectif sur les registres météorologiques, les sources historiques, les végétations anciennes et l’évolution des fleuves et des glaciers. Dès 1671, Robert Boyle recommande d’observer le temps pour étudier l’action humaine sur le climat. Des enjeux multiples ont contribué à cette historicisation : la colonisation de l’Amérique du Nord et la comparaison transatlantique des climats ; l’essor d’un discours historique mêlant processus de civilisation des peuples et amélioration climatique ; le projet des monarchies éclairées d’améliorer le climat ; la volonté de percer le mystère des cycles météorologiques ; et enfin l’émergence d’une conception historiciste de la nature (la géologie, les théories de la Terre). Les théories influentes de Richard Grove et Dipesh Chakrabarty sur les liens entre histoire, climat et réflexivité environnementale des sociétés sont ici réinterrogées. Lire la suite…

Thierry Ribault, Nucléaire – Quand la science ignore l’ignorance, 2018

12 juillet 2018 Laisser un commentaire

Depuis que la vérité est donnée pour morte, il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en fact-checkers. Le fact-checking, nouveau segment de l’industrie de la vérité, épaulé par des comités d’éthique scientifique toujours prêts à trier le bon doute du mauvais, aboutit à une autre impasse de la véritocratie, à savoir l’incapacité à appréhender l’ignorance organisée. Fruit d’une inaction institutionnelle, celle-ci est générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts. Comprendre pourquoi on ne connaît pas ce que l’on ne connaît pas, n’est pas une affaire de décodeur, ni d’éthique. L’observation du désastre nucléaire de « Fukushima » nous amène à identifier deux vecteurs de la production d’ignorance institutionnelle. Lire la suite…

Jean-Pierre Berlan, Interview par Article11, 2010

9 avril 2017 Laisser un commentaire

Tu ne t’intéresses pas au contenu de ton assiette ? L’agriculture, ça te broute ? Tu ne devrais pas, tant se joue là notre avenir. Avec l’industrialisation de l’agriculture et la marchandisation du vivant, c’est la mort qui pointe le bout de son nez. Celle de la diversité et – donc – de l’humanité. Le chercheur Jean-Pierre Berlan en livre ici une démonstration limpide et effrayante.

L’agriculture. Un petit tour dans l’actu, et puis s’en va… Vitrine cosmétique, le salon qui lui est dédié a eu droit – comme chaque année – aux honneurs des médias feignant de s’intéresser au sujet. Leur traitement reste toujours le même : le cul des vaches, la visite présidentielle et – de façon générale – le chant lyrique d’une profession fantasmée. En filigrane, la volonté farouche de ne pas aborder les questions qui fâchent. As-tu par exemple vu le moindre reportage sur la désastreuse industrialisation de l’agriculture ? Absolument pas. En a-t-on profité pour revenir sur les brevets déposés sur le vivant par les multinationales, la dangereuse évolution des clones pesticides brevetés, ou encore la pente mortifère empruntée depuis des dizaines d’années par (presque) tout le secteur ? Pas plus. T’a-t-on – enfin – expliqué ce que tu avais dans ton assiette ? Encore moins [1]. D’où cet étrange paradoxe : le mot « transparence » a beau être mis à toutes les sauces, l’origine et le mode de production de ce qui arrive dans nos gamelles reste un mystère. Lire la suite…

Radio: Sara Angeli Aguiton, La biologie de synthèse, 2015

21 mars 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter la sociologue Sara Angeli Aguiton, qui analyse la trajectoire technique et démocratique de la biologie de synthèse. Elle critique la machine participative, dans laquelle elle voit une forme actuelle de la fabrique du consentement au progrès.

Alors que les liens entre désastres écologiques et agir technique humain sont tous les jours plus documentés, les technologies émergentes trouvent dans la crise environnementale une nouvelle source de justification. Agro-carburants, agriculture climato-intelligente, nouvelles techniques de dépollution… se présentent comme des technologies de réconciliation entre développement industriel intensif et préoccupations écologiques. Dans les faits, il n’en est rien, c’est même plutôt à une tentative d’intensification de la logique productiviste à laquelle on assiste. Lire la suite…

Patrick Petitjean, La critique des sciences en France, 1998

17 décembre 2016 Laisser un commentaire

Au début était une mystification d’Alan Sokal, visant un courant intellectuel qualifié de « postmoderne ». Il s’agit cependant d’un combat politique et c’est sur ce terrain que le débat doit aussi être mené. Rappelons d’abord quelques éléments – notamment historiques – du débat sur la science dans le contexte français.

Dans le contexte américain, la mystification d’Alan Sokal pouvait avoir un sens politique. Dans l’immense domaine des « études culturelles », il y a à boire et à manger, il y a de multiples idéologies implicites, et donc matière à débat politique sur les implications de telles ou telles analyses – encore que le « pour ou contre les études culturelles » ne définit pas un camp politique de gauche et un de droite. Comme en témoigne le contenu de la revue Social Text, on ne peut réduire les « études culturelles » aux vocables « postmodernistes et relativistes ».

Par ailleurs, il existe un véritable adversaire politique : la droite religieuse américaine. Le créationnisme, notamment, n’est pas seulement une idéologie, c’est une véritable force politique qui rejette la science ; la combattre ne peut qu’être sympathique, même si cette droite américaine s’oppose, tout autant que Sokal, aux « études culturelles ». Il y a matière à débats, il y a un adversaire ; mais il ne suffit pas que Sokal mette en avant sa participation à la lutte des sandinistes au Nicaragua pour faire de son combat un combat de gauche, et pour transformer ses adversaires en des stipendiés de la droite. Lire la suite…

L’Université face au déferlement numérique, 2016

22 septembre 2016 Laisser un commentaire

L’université française et la science qu’elle produit connaissent des mutations rapides. Elles sont lancées dans une course effrénée à l’innovation, sans cesse stimulée par les injonctions de l’État et des milieux économiques, ainsi que par la mode des classements internationaux, tel celui de Shanghai [Charle, Soulié, 2008]. Depuis les années 1980, les innovations et les trajectoires technoscientifiques sont de plus en plus modelées par un nouveau régime de production néolibéral des sciences avec une flexibilité accrue, une valorisation des performances à court terme et un pilotage croissant de la recherche par les grandes firmes et les marchés financiers. Aux États-Unis, les fonds d’origine privée ont dépassé le financement public de la recherche dès les années 1980 et, aujourd’hui, les 500 plus grandes multinationales concentrent 80% de la recherche industrielle mondiale. Dans ce contexte, « la science » ne peut être ni un bien public, ni une source de progrès et d’émancipation pour le plus grand nombre, elle devient un instrument de compétitivité et bascule dans l’« ère de la commercialisation » [Bonneuil, Joly, 2013 ; Bensaude-Vincent, 2009]. Cette nouvelle donne globale modèle les politiques universitaires menées dans les principaux pays industrialisés depuis une vingtaine d’années et éclaire notamment la promotion rapide de « l’université numérique », présentée comme l’outil indispensable à cette compétition généralisée. C’est d’ailleurs au nom de la « compétitivité de la nation » que Valérie Pécresse, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a commandé en 2007 un rapport sur l’« université numérique » 1. Lire la suite…

Célia Izoard, Lettres aux roboticiens, 2015

9 janvier 2016 Laisser un commentaire

La revue Z écrit à des chercheurs du LAAS-CNRS à Toulouse

CouvertureZ9Philippe Soueres et Jean-Paul Laumond font partie des roboticiens de l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS qui nous ont reçus pour nous expliquer quel sens ils voyaient à développer des robots humanoïdes dans la société d’aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, nous leur avons adressé ces courriers.

Situé sur le campus de la fac de sciences, le Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) est, avec ses quelque 500 chercheurs, la plus grosse unité du CNRS en France. En partenariat étroit avec les grands groupes (Alcatel, Orange, Siemens, Freescale…), on y développe depuis 1968 tout un monde d’objets emblématiques de ce qu’on appelle le high-tech et de sa convergence avec les paysages de la science- fiction : réseaux informatiques, puces électroniques, capteurs, micro-drones, robots-compagnons, interfaces vivant- machine, bio- et nanotechnologies.

Z est allé à la rencontre des chercheurs de l’équipe Gepetto, qui travaillent sur les grands programmes actuels de robotique humanoïde, et leur a soumis un questionnaire sur la responsabilité sociale des chercheurs, qui leur demandait notamment :

« Disposez-vous d’un moyen de contrôler quel organisme va exploiter vos travaux et à quelles fins ? »

« Qu’est-ce qui définit, selon vous, une recherche socialement bénéfique ? »

« Pensez-vous que le scientifique/ l’équipe de recherche devrai(en)t avoir plus de contrôle sur les applications résultant de ses/leurs découvertes ? »

« Pensez-vous que des revendications de ce type (le fait d’exiger un contrôle sur les applications, ou le financement d’une recherche scientifique socialement bénéfique) devraient trouver leur place aux côtés de revendications pour le statut ou le salaire ? »

Le but de ces rencontres était d’ouvrir un débat « à la source » sur les conséquences de la robotisation du monde. Après avoir entendu plusieurs chercheurs exposer leurs travaux, nous avons adressé à deux d’entre eux une lettre ouverte contestant les justifications de la recherche actuelle en robotique. Lire la suite…