Philippe Simonnot, Les Nucléocrates, 1978

Connaissez-vous PEON ?

Non, ce n’est pas un haut fonctionnaire ni un P.-D.G., bien qu’il soit de l’une et de l’autre espèce. C’est la commission pour la production d’énergie d’origine nucléaire, le lieu où depuis vingt ans, à peu près secrètement, s’est élaborée la politique nucléaire de la France. Françoise Giroud s’est taillé un beau succès de librairie en révélant aux braves gens qu’il ne se passe rien au conseil des ministres. Où donc est le pouvoir ? Certains, comme P. Birnbaum, tracent les contours, plus étroits qu’on ne pense, du milieu où il se trouve. Mais la question demeure : où et comment les grandes décisions qui affectent notre avenir se prennent-elles ? Le livre de Philippe Simonnot est plus passionnant que celui de Françoise Giroud, car il est plus excitant de découvrir où se trouve le pouvoir que de révéler où il n’est pas. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

J.B. Fressoz et D. Pestre, Risque et société du risque depuis deux siècles, 2011

Les sociologues qui, depuis trente ans, pensent la crise environnementale et les risques technologiques – et dont Ulrich Beck est l’un des représentants les plus éminents et stimulants – réfèrent à une série d’oppositions entre modernité et postmodernité (voire modernité réflexive), entre société du progrès et société du risque. En faisant du risque l’objet central de la situation présente, ils proposent une image – et un système d’oppositions – qui, nous semble-t-il, servent d’abord à faire valoir notre supériorité, la nouveauté radicale et exemplaire de nos attitudes.

Les risques ne seraient pas seulement devenus notre nouvelle condition, ils auraient aussi changé de nature. Ils ne sont en effet plus d’abord naturels mais issus de la modernisation elle-même ; ils ne sont plus circonscrits mais ont mué en incertitudes globales ; ils ne sont plus des effets secondaires du progrès mais constituent le défi premier de nos sociétés. Les savoirs multiples qui font connaître les risques invisibles mais globaux que produit la technoscience se retrouvent ainsi au cœur du politique et doivent devenir nos guides. On peut alors dire de la modernité qu’elle est devenue réflexive, qu’elle est capable de questionner sa propre dynamique, voire de la maîtriser [Beck, 2001]. Lire la suite »

François Jarrige, De la sauvagerie à la violence créatrice, 2013

Regards sur les bris de machines dans la France du premier XIXe siècle

Depuis les années 1980, l’intérêt pour les mondes ouvriers du XIXe siècle et la violence des conflits sociaux tend à décliner en France. Les recherches se concentrent surtout sur l’histoire du crime, des violences de guerre, ou des violences quotidiennes du monde paysan, dans la foulée d’une réflexion sur les violences interpersonnelles et sur les logiques de politisation et de modernisation des campagnes [1]. Les troubles frumentaires, les luttes forestières ou les émeutes antifiscales – principales formes des violences collectives dans le monde rural du premier XIXe siècle – ont fait l’objet de nombreux travaux. Adoptant une approche compréhensive, les historiens sont partis en quête des comportements et des rationalités propres à la paysannerie [2]. Les débats se sont focalisés notamment sur les liens entre ces violences et le champ du politique, l’influence du regard anthropologique a poussé de plus en plus à examiner les structures familiales ou les réseaux de sociabilité. Lire la suite »

Ronald E. Doel, L’influence de l’armée sur les sciences de l’environnement aux États-Unis après 1945, 2009

Résumé

En 1947, le Pentagone commença à s’intéresser au réchauffement polaire et au changement climatique global. Ce n’est pas le souci de l’environnement naturel qui était à l’origine de cet intérêt, comme on le pensait généralement dans les années 1980 et 1990, mais plutôt des problèmes de défense très pragmatiques : le réchauffement climatique arctique signifiait que l’Union soviétique pouvait obtenir de nouveaux avantages. À la fin des années 1940, la région polaire devint, comme jamais auparavant, un théâtre de guerre potentiel. La préoccupation de l’État pour l’environnement arctique aida à définir la planification scientifique et les études tactiques de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, au cours des années 1950. La fascination des militaires pour l’Arctique donna naissance à de nouvelles institutions de recherche et à de nouveaux financements pour de vastes problèmes interdisciplinaires. Ceci contribua à conférer un tour particulier aux sciences de l’environnement avant que le mouvement environnemental (qui mit en valeur les sciences biologiques de l’environnement, parmi lesquelles l’écologie, la génétique et l’histoire naturelle) se développe dans les années 1960 et 1970. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, L’anthropocène, une histoire de la crise environnementale, 2015

Pour écrire L’événement anthropocène, avec Christophe Bonneuil, nous avons réfléchi en historiens. Nous nous sommes dit : il y a des géologues, des scientifiques du système terre, des gens qui étudient les interactions entre la biosphère, l’atmosphère, les océans, des climatologues qui avancent que nous sommes entrés dans une nouvelle époque géologique. Quand on dit époque, on dit dates, il faut prendre cela au sérieux et c’est un récit historique de cette nouvelle époque que je vais vous proposer. Lire la suite »

François Jarrige, Aux sources de la catastrophe, 2016

L’État et l’avènement des sociétés industrielles (1750-1850)

 

Quel rôle l’État a-t-il joué dans l’avènement des trajectoires industrielles à l’origine des crises écologiques contemporaines ? Quelle est sa responsabilité dans la formation du gigantisme technicien et la production des déséquilibres naturels aujourd’hui lourds de menaces ? Quelle pourrait être sa place dans les alternatives à inventer ? L’État est-il un frein à l’innovation ou son principal soutien ? Alors que les libéraux continuent de percevoir l’État comme une bureaucratie étouffante qui bloquerait les initiatives et gaspillerait les énergies, d’autres défendent l’État stratège et innovateur qui serait le seul à même d’affronter l’effondrement social et écologique en promouvant les « innovations de rupture », comme le furent hier le nucléaire et l’informatique, comme le seraient aujourd’hui les vastes projets de géoingénierie climatique. Face à des sociétés « conservatrices » ou « bloquées », il reviendrait à l’État de lever les obstacles au déploiement d’une nouvelle modernisation désormais appelée écologique. Devant l’effondrement environnemental et les défis qui surgissent, quel rôle accorder à l’État ? Peut-il être écologisé pour devenir le ferment des nécessaires transitions, ou bien est-il d’abord un frein à lever avant d’envisager tout renouvellement de notre rapport au monde et aux autres êtres vivants ? Lire la suite »

Radio : Julien Mattern, Le mythe du progrès en sociologie, 2016

Pour Julien Mattern, Maître de conférences en sociologie à l’Université de Pau, « l’idée que jusque dans les années 1980, la société occidentale était dans une forme d’extase progressiste est une idée reconstruite ». En effet, dès le XIXe siècle, les sociologues classiques constatent les effets néfastes du progrès tout en se résignant à l’embrasser.

Ce rapport paradoxal de la sociologie au progrès est illustré par la pensée d’Émile Durkheim : alors que ce sociologue français de la seconde moitié du XIXe siècle observe l’explosion du taux de suicides à son époque, il établit que le progrès est une loi de la nature qui s’impose aux hommes. Si le présent semble si chaotique, c’est parce que le monde est en transition. De même, Georges Friedmann, sociologue du XXe siècle, déplore la perte de contact avec la Nature, même s’il juge lui aussi qu’elle est inéducable. Lire la suite »

Sezin Topçu, Critique du nucléaire et gouvernement de l’opinion, 2011

Où en est-on en France de la critique du nucléaire ? Quels enseignements tirer de plus de 30 ans de contestation de cette technologie ? Quelles ont été les stratégies de « gouvernement de l’opinion » déployées par les industries de l’atome ? Et comment penser les nouvelles techniques rhétoriques et managériales que ces dernières promeuvent aujourd’hui avec pour mots d’ordre la « participation », la « transparence » et la « responsabilité » ? Contretemps s’entretient avec Sezin Topçu, qui vient de signer une thèse sur « L’agir contestataire à l’épreuve de l’atome ».

 

Fabien Locher : Dans votre thèse, vous avez proposé une histoire longue de la critique antinucléaire en France. Pouvez-vous en présenter ici les grandes lignes ?

Sezin Topçu : Je me suis intéressée à la trajectoire du mouvement antinucléaire français depuis les années 1970 pour comprendre comment il s’est transformé, affaibli puis renouvelé au cours du temps, et ce dont il est désormais porteur – étant donné que le problème nucléaire ne cesse de se poser, à divers niveaux, qu’il s’agisse d’accidents, de déchets, de prolifération ou de destruction des écosystèmes. Lire la suite »