Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.
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Sezin Topçu, Organiser l’irresponsabilité ?, 2014

La gestion (inter)nationale des dégâts d’un accident nucléaire comme régime discursif

 

Résumé

Cet article décortique le processus historique relatif à l’organisation internationale des responsabilités et à la gestion des dégâts en cas d’accident nucléaire. L’auteure montre que les dispositifs politico-juridiques sur lesquels se base le discours de « régime international de responsabilité civile », forgé depuis les années 1960, ont globalement visé, et visent encore, à maintenir un « fossé historique et spectaculaire » entre les dommages juridiquement pris en charge par les exploitants nucléaires et les dégâts réellement provoqués par l’accident nucléaire majeur. Elle argue qu’un tel « fossé » est constitutif même de l’industrie nucléaire, qu’il est une forme de gouvernement (des affaires économiques et de l’espace public) historiquement constituée, et que son maintien est une condition sine qua non de la survie même du secteur nucléaire. La notion de « responsabilité » dans le domaine nucléaire opère dans ce cadre avant tout en tant que régime discursif, en tant que moyen d’organiser autant de responsabilités que d’irresponsabilités, quelle que soit l’échelle géographique (nationale ou internationale) à laquelle elles se déploient. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Rationalisation et réification chez Max Weber, 2014

La notion de réification (Versachlichung) se retrouve souvent sous la plume de Max Weber, plus encore que sous celle de Karl Marx [1]. Weber l’utilise notamment pour souligner un aspect particulier, et inquiétant, du processus de rationalisation lié au développement du capitalisme et de l’État modernes. A ses yeux, ces deux puissances poussent les individus à agir « sans considération de la personne » [ohne Ansehen der Person [2]], en suivant les règles régissant le champ d’activité dans lequel ils sont pris. Le bureaucrate applique le règlement sans considérer le sort des personnes à qui il a affaire, ou plutôt : en étant convaincu que son rôle est de ne pas en tenir compte – sinon, « c’est l’arbitraire ». Lire la suite »

Céline Pessis, Petit panorama de la critique des sciences des années 1970, 2014

Dans la foulée de Mai 68, de nombreuses grèves de technicien.ne.s, vacataires et contractuel.le.s, chercheur.se.s, documentalistes, secrétaires et dactylos, éclatent dans les laboratoires tandis que se multiplient les formes d’insubordination quant aux hiérarchies instituées et aux normes professionnelles (expériences de socialisation des salaires, critique de la taylorisation du travail et du paternalisme des « grands patrons », contestation des « hiérarchies de l’intelligence » ou de « l’idéologie du mérite », du « mythe de la thèse », etc.).

Le Cri des Labos (1969-1971), bulletin de lutte et de réflexion des travailleurs de la recherche, fondé par des technicien.ne.s de la faculté des Sciences de Paris, puis Labo-Contestation (1970-1973), fondé par des travailleur.se.s de la biologie à Lyon et ouvert à des laboratoires de toute la France, se font l’écho de ces luttes internes. Ouvrant grand ses colonnes aux subalternes, aux femmes et aux anonymes de la recherche, Labo-Contestation se revendique de la critique de la vie quotidienne :

« dès qu’il est décrit anonymement, le vécu quotidien se dépersonnalise et révèle l’existence de problèmes de structures, d’organisation et de division du travail. » [1]

En rupture avec la « bureaucratie syndicale » et sa représentation mythifiée de la recherche comme « communauté de pairs », ces contestations basistes entendent mettre à jour et approfondir la lutte des classes qui traverse le milieu scientifique. La psychanalyse s’affirme également comme nouvelle grammaire contestataire, particulièrement à Impascience (1975-1977), dernière venue des revues de critique de la science. Lire la suite »

Maria Mies, Pas de communs sans communauté, 2014

Maria Mies, 2011

Résumé

L’intérêt actuel pour les nouveaux communaux est bienvenue. Cela montre que de plus en plus de gens comprennent que notre système mondial capitaliste actuel ne peut résoudre aucun des problèmes qu’il a lui-même créés. La plupart des gens qui veulent créer de nouveaux communaux recherchent un nouveau paradigme économique et social. Pourtant, je pense qu’il est nécessaire de porter un regard plus critique sur les principaux concepts et arguments utilisés dans le discours contemporain sur « les biens communs ». Aujourd’hui, les « nouveaux biens communs » font l’objet d’un battage médiatique, notamment le mythe d’Internet comme bien commun et source de nouvelles communautés. Dans cet article, je pose plusieurs questions : Que voulons-nous dire lorsque nous parlons de « nouveaux biens communs » ? Que pouvons-nous apprendre des anciens communaux ? Qu’est-ce qui doit être changé aujourd’hui ? Y a-t-il une perspective réaliste pour les nouveaux biens communs ? Lire la suite »

Maria Mies, No commons without a community, 2014

Maria Mies, 2011

Abstract

The present interest in new commons is a very welcome development. It shows that more and more people understand that our present capitalist world system cannot solve any of the problems it itself has created. Most people who want to create new commons are looking for an altogether new paradigm of economy and society. Yet I think it is necessary to look more critically at the main concepts and arguments used in the contemporary discourse on “the commons”. Today there is a new hype about the “new commons”, including myths about the Internet as a commons and that it has created new communities. In this article I ask: what do we mean when we speak of “new commons”? What can we learn from the old commons? What has to be changed today? Is there a realistic perspective for new commons? Lire la suite »

Fabrice Flipo, Démocratie des crédules ou arrogance des clercs ?, 2014

Gérald Bronner,
La démocratie des crédules,
éd. PUF, 2013.

 

Le thème de cet ouvrage est fortement d’actualité. Il est question en effet de la massification de l’information et de ses conséquences, notamment sur la vie en commun. L’auteur le souligne dès son introduction: la confiance étant au cœur de l’ordre social, celle-ci ne va-t-elle pas se trouver mise à mal par la prolifération anarchique de l’ « offre » d’information?

 

Les deux premiers chapitres décrivent quelles ont été les révolutions successives dans le domaine de la fabrication et la diffusion de l’information, que l’auteur appelle la «révolution sur le marché cognitif», et les dangers possibles. On ne reviendra pas ici sur le premier point, bien décrit dans d’innombrables ouvrages consacrés à la «société de l’information», son histoire et ses enjeux [1]. Venons-en tout de suite à ce qui nous paraît être l’apport du livre: la mise en évidence de diverses formes de biais qui peuvent se manifester dans l’acquisition de connaissances, en tant qu’elles se distinguent des croyances.Lire la suite »

Tristan Vebens, Le numérique, présence insidieuse pour chauffeur de car, 2014

I

C’est en périphérie de la tâche principale – conduire des passagers d’un point à un autre –, que le numérique a tissé sa toile. La déstabilisation qui s’ensuit constitue un nouveau rapport au travail : le salarié se rapproche d’un pantin dont les fils seraient les injonctions numériques.

Il n’y a pas meilleure comparaison à ce travail recalibré que la situation, dans l’âge pré-numérique, d’être suspendu à l’état mécanique précaire d’un car. Sauf qu’avec le numérique c’est le conducteur qui n’est pas à la hauteur. Comme si l’intention des ingénieurs de décharger les hommes des soucis de gestion sur les machines s’était inversée en charge supplémentaire de soucis : quand ai-je rechargé la batterie du portable ? Que me dit le GPS ? Lire la suite »

Bertrand Louart, Écran Total à Lyon, 2014

Durant le week-end du 31 janvier au 2 février 2014, s’est tenue à Lyon la seconde rencontre Ecran Total qui rassemble un certain nombre d’individus et de collectifs opposés à l’informatisation et aux techniques de gestion dans leur domaine professionnel ou leur vie quotidienne.

Lors de la première réunion publique qui s’est tenue à Montreuil en octobre 2013 1, on a ainsi vu témoigner des assistantes sociales refusant de faire remonter les statistiques qu’on exige d’elles ; des éleveurs écrasés par les contraintes administratives qui ne veulent pas épingler leurs troupeaux de puces électroniques ; des enseignants opposés à l’équipement à marche forcée des écoles en ordinateurs, tablettes, tableaux interactifs, etc. ; des travailleurs de la chaîne du livre soumis à la concurrence des robots et des supermarchés. Les participants à ces rencontres ont décidé de se revoir pour discuter plus précisément de la nature des bouleversements qu’ils vivent et de ce qu’il convient de faire pour s’y opposer, et prêter main forte à ceux qui subissent déjà des sanctions pour leur refus d’y participer.Lire la suite »

Bertrand Louart, Ecran Total in Lyon, 2014

Vom 31. Januar bis zum 2. Februar 2014 fand in Lyon die zweite Zusammenkunft von Ecran Total (Bildschirm Total) statt, einem Bündnis von Einzelpersonen und Kollektiven, die sich der Digitalisierung und Durchdringung ihrer Arbeitswelt oder ihres Lebensalltags mit High-Tech widersetzen.

Während der ersten Zusammenkunft, die im Oktober 2013 in Montreuil stattfand, berichteten Sozialarbeiter_innen davon, wie sie die ihnen abverlangte Vorlage von Statistiken verweigerten; Viehzüchter gaben zu Protokoll, wie sie von Verwaltungen in Bedrängnis gebracht werden, wenn sie die Bestückung ihrer Tierherden mit elektronischen Chips ablehnen; Lehrer informierten, wie sie sich der forcierten Ausstattung ihrer Schulen mit Computern, Tablets oder elektronischen Tafeln widersetzen; Beschäftigte des Buchhandels führten aus, wie die Konkurrenz von Supermärkten und des «E-Commerce» ihnen zu schaffen macht. Die Teilneh-mer_innen der verschiedenen Versammlungen kamen überein, bei Folgetreffen sich über den Charakter der gegenwärtigen Umwälzungen mehr im Detail zu verständigen sowie darüber, was wirksamer Widerstand sein kann und wie diejenigen wirksam unterstützt werden können, die für ihr Engagement bereits bestraft werden.Lire la suite »