Roger Belbéoch, Le travail, 1973

Le travail est la préoccupation majeure de tous, soit que l’on y consacre toute son énergie, comme la morale le voudrait, soit que l’on veuille y échapper, car c’est une activité fatigante et chiante. L’enfant, depuis quelques dizaines d’années, a été retiré du circuit productif, mais ce n’est pas pour autant qu’il reste étranger au travail. Toute l’éducation n’est finalement qu’un apprentissage à son rôle de futur producteur. La préoccupation dominante des parents, c’est de savoir quelle place il tiendra dans la production, sans se soucier beaucoup de l’état dans lequel il y arrivera. C’est donc par rapport au travail qu’il faut, pour nous, juger une société ou un projet de transformation sociale. Lire la suite »

Barbara Stiegler & François Alla, La prévention en santé menace-t-elle nos libertés ?, 2019

Introduction

La santé est depuis toujours un enjeu politique majeur. Hygiénisme, politiques de santé publique et aujourd’hui médecine dite des « 4P » (Prédictive, Préventive, Personnalisée, Participative)… la prévention en santé a évolué au rythme des progrès de la médecine, des changements sociaux et des politiques de santé publique nationales et mondiales. Elle adapte ses programmes pour préserver la santé des populations, utilise des outils et des techniques pour mieux cibler ses messages. Elle fait l’actualité de tous les jours sur des sujets d’intérêt général : alcool, pesticide, danger routier… Comment et jusqu’où la prévention en santé cherche-t-elle à influencer nos comportements au nom d’une certaine efficacité ?

De la recommandation à l’obligation, les normes de santé publique se posent en garantes d’une vie en bonne santé. Mais les individus sont-ils tous égaux quand il s’agit d’appliquer les politiques de santé publique ? Quelle liberté de choix reste-t-il à l’individu et aux citoyens face aux injonctions de bonne santé ?

Ces questions ont été au cœur de la soirée débat organisée le 12 juin 2019 par l’ERENA-Bordeaux avec Barbara Stiegler, professeur en philosophie politique à l’Université Bordeaux Montaigne et François Alla, professeur d’université-praticien hospitalier, ISPED, Université de Bordeaux et Pôle Santé publique, CHU de Bordeaux, et animée par Bernard Broustet, journaliste. Lire la suite »

Collectif Ruptures, Réflexions sur l’autoritarisme et l’extrême droite, 2022

Notre participation au mouvement anti-passe nous a parfois amené à côtoyer des militants politiques avec lesquels nous n’avons guère en commun. Cela nous a amenés à quelques réflexions sur l’extrême droite et les conditions de son émergence, que nous vous livrons ici.

 

Nous participons régulièrement aux manifestations contre le passe sanitaire et nous constatons que ce mouvement est composite. On y trouve des personnes inquiètes du rétrécissement des libertés publiques, en questionnement sur les potentiels effets secondaires d’un vaccin d’un type nouveau sans retour d’expérience, d’autres qui prônent des médecines alternatives, des gens qui pensent que la situation actuelle a été sciemment créée et orchestrée par l’oligarchie, des gilets jaunes critiques des inégalités sociales, de la vie chère et du mépris de Macron envers les classes populaires, des soignants suspendus… et cette liste est loin d’être exhaustive. On trouve également des partis politiques d’extrême droite (notamment Civitas et les Patriotes à Grenoble), ainsi que leurs sympathisants.

Mais nous constatons surtout, avec une pointe d’amertume, une situation qu’on n’aurait pas imaginée dans nos pires cauchemars : des militants d’extrême droite, mouvance ouvertement autoritaire et inégalitaire, sont là pour scander le mot « liberté ». Alors que ceux qui, habituellement s’en revendiquent (notamment à gauche), leur laissent le terrain, et parfois même soutiennent les mesures du gouvernement. Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Penser et vivre depuis les maisonnées, 2021

Changer d’échelle

Lors des rencontres Reprises de terres, qui ont eu lieu sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes en août 2021, la sociologue Geneviève Pruvost a proposé une intervention nourrissant les discussions et les réflexions entamées lors de cette semaine de rencontres. Ce texte, qui fait écho à la parution de son ouvrage Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance (La Découverte, 2021) est la trace écrite et légèrement remaniée de son intervention estivale.

 

Qui travaille sans parvenir à toucher le SMIC, ne compte pas ses heures, même si la reconnaissance n’est pas au rendez-vous et ne peut faire autrement que de faire ce qu’il y a à faire, parfois le couteau sous la gorge, sinon personne ne mange ? Une première réponse à cette énigme pourrait être : les paysans. Mais cela pourrait tout aussi bien désigner les femmes, assignées au travail domestique. Paysans, paysannes, travailleurs, travailleuses de l’ombre dans les foyers, même combat ? Lire la suite »

Sylvaine Bulle, Une politique d’émancipation doit mettre l’État à distance, 2020

Entretien avec la sociologue Sylvaine Bulle, autrice d’une enquête sur des expériences d’autonomie politique. Elle explique comment la pandémie peut renforcer le désir de ne pas être gouverné, et inciter à la recherche d’autres formes de vie.

 

S’il est actuellement beaucoup question du retour de l’État et de la restauration de la souveraineté, à droite comme à gauche du spectre politique, d’autres traditions militantes et intellectuelles se situent aux antipodes de cette logique. Au contraire, elles portent une critique radicale de l’État, qui n’en vise pas seulement les aspects les plus autoritaires et coercitifs, mais tout bonnement la prétention à gouverner les populations.

Pour évoquer cette mouvance, Mediapart s’est entretenu avec Sylvaine Bulle, professeure de sociologie à l’ENSA Paris Val de Seine (Université de Paris) et autrice d’Irréductibles. Enquête sur des milieux de vie de Bure à Notre-Dame-des-Landes (UGA Éditions, collection Écotopiques, 2020). Elle décrit les principes et les réalisations des « zones autogouvernées », et met en avant leurs atouts en temps de crise sanitaire. Elle répond aussi aux objections traditionnellement soulevées par ces expériences, comme celles qui moquent leur caractère localement circonscrit. Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Critique en acte de la vie quotidienne à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, 2017

Résumé

La lutte d’occupation de la zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes contre l’aéroport se déploie depuis 2008 sur une zone rurale dans laquelle le mode de vie adopté par les occupants du site entend faire la démonstration in situ qu’un autre monde est possible. En miroir de ce type de mouvement qui dénonce une conception pyramidale logocentrique du politique (fondée sur des discours en assemblée) ou spectaculaire (établissant un ordre d’importance entre événements dits de « haute » et de « basse » intensité, événements majeurs et mineurs), on s’est par conséquent intéressé à la vie ordinaire : alors que, dans le monde marchand, ses fondements ne sont pas interrogés, s’opère au contraire à la ZAD une politisation du moindre geste ici et maintenant. La critique de la vie quotidienne à la ZAD prend de fait la forme de l’action directe (la pratique l’emporte sur les discours théoriques), de la simplicité (dans les échanges informels, les techniques en usage), de l’autogouvernement dans la répartition des tâches et de l’accès libre et gratuit aux ressources de base. La ZAD présente cependant une diversité d’arrangements dont on explore ici les points de convergence et de divergence.

 

Les luttes d’occupation se fondent sur l’installation illégale sur un site et sa transformation en lieu de vie – condition sine qua non de ce mode d’action politique. Un pas supplémentaire est franchi lorsque le mode de vie qui se déploie sur la zone occupée entend faire la démonstration in situ qu’un autre monde est possible, en proposant un renversement complet des normes (en termes de prise de décision, de rapports sociaux de sexe, de modèle économique, d’organisation domestique). Ainsi fonctionnent les Camps climats qui ont émergé à partir de 2006 en Grande-Bretagne : visant à alerter sur le changement climatique, ce type de rassemblement tient le pari d’occuper un lieu emblématique pendant une semaine en montant en quelques heures chapiteaux, stands, cantines, toilettes sèches sur le mode de l’autogestion, avec une empreinte écologique minimale. Un autre pas est encore franchi quand la lutte d’occupation s’installe dans la durée.Lire la suite »

Sam Kriss, Fuck the moon !, 2015

Manifeste du Comité pour l’abolition de l’Espace

 

« Nique la Lune ! », tel est le slogan du Comité pour l’abolition de l’Espace, qui a traversé les siècles et dont on ignorait tout jusqu’à ce qu’un mystérieux manifeste soit récemment trouvé sur un banc de la gare Victoria, à Londres. Sa rédaction est attribuée au journaliste anglais Sam Kriss.

 

Il n’y a rien là-bas

Ils nous ont trompés. C’est un mensonge cruel et glaçant, si vaste et répandu qu’il a fini par ne plus être perceptible et par devenir le substrat invisible de la vie quotidienne. C’est un mensonge politique. Ils nous ont fait croire que l’Espace était beau.

Ils nous ont montré des nébuleuses, d’immenses nuages rose et bleu coiffés de tresses étoilées violettes, se développant au rythme de l’infinité cosmique jusqu’à adopter des formes génitales – des bites et des chattes larges de plusieurs années-lumière. Ils ont accolé à ces images des citations, petites flaques sémantiques destinées à nous faire croire que les galaxies s’adressaient à nous jusque dans les profondeurs de notre solitude, chuchotant à travers un infini brumeux. Leur message : vous êtes supérieurs à tous les autres, parce que, bordel, qu’est-ce que vous aimez la science. Lire la suite »

Sam Kriss, Manifesto of the Committee to Abolish Outer Space, 2015

There’s nothing there already.

We have been lied to, subjected to a cruel and chilly lie, one so vast and total it’s no longer fully perceivable but has turned into the unseen substrate of everyday life. It’s a political lie. They told us that outer space is beautiful.

They showed us nebulae, big pink and blue clouds draped in braids of purple stars, always resolving themselves at the pace of cosmic infinity into genital forms, cocks and cunts light years wide. They superimposed puddle-thin quotes over these pictures, so that the galaxies could speak to you in the depths of your loneliness, whispering from across a trackless infinity that you’re so much better than everyone else, because you fucking love science. The words are lies, the colors are lies, the nebulae are lies. These images are collated and pigmented by computers; they’re not a scene you could ever see out the porthole of your spaceship. Space isn’t even ugly; it isn’t anything. It’s a dead black void scattered with a few grey rocks, and they crash into each other according to a precise mathematical senselessness until all that’s left is dust. Lire la suite »

Jérôme Laronze, Chroniques et états d’âmes ruraux, 2017

Suivi d’une lettre à Florence Aubenas

 

Tué par les gendarmes le 20 mai 2017, Jérôme Laronze était éleveur bovin en Saône-et-Loire, Dans ce texte qu’il a écrit et envoyé à la presse, pendant qu’il était seul et traqué par les gendarmes et donc peu de temps avant son assassinat, il relatait l’acharnement administratif qu’il a subi et ses combats contre la traçabilité, un des outils de l’écrasement planifié des paysans, les artisans de notre satiété.

 

Nous sommes en septembre 2014 quand je reçois un courrier m’informant que mon exploitation fera l’objet d’un contrôle portant sur l’identification de mes bovins. Celui-ci se passera bien, et ne mettra en évidence aucun défaut majeur, juste des hors délais de notifications (déclaration des mouvements des animaux à l’EDE, Établissement départemental de l’élevage).

Par la suite, sans doute frustrée d’une chasse si maigre, l’administration, via la Direction Départementale de la Protection des Population (DDPP) m’informe qu’à la vue de ces hors délais elle refuse de valider mes déclarations de naissances et exige que je prouve, à mes frais, les filiations mère/veau par des tests ADN, et que dans l’attente de ceux-ci mon cheptel est interdit de tout mouvement. Lire la suite »

Radio: Aurélien Berlan, Terre et liberté, 2021

Aurélien Berlan,
Terre et liberté,
La quête d’autonomie
contre le fantasme de délivrance
,
éditions La Lenteur, 2021, 216 pages, 16 euros.

Quel est le lien entre l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons et la conception moderne de la liberté? Pour quelles raisons la question écologique ne peut-elle être pleinement comprise qu’en lien avec la question sociale, celle de l’exploitation et de la domination des humains? Et quels sont les tenants et aboutissants, philosophiques et politiques, de l’aspiration à l’autonomie (matérielle et politique) qui traverse l’écologie politique et certains mouvements emblématiques de la lutte contre le capitalisme globalisé?

C’est à ces questions qu’Aurélien Berlan tente de répondre dans cet essai limpide. Il y montre que, derrière les conceptions modernes de la liberté, qu’elles soient libérales ou marxistes, se cachait en fait une aspiration à la délivrance qui plonge ses racines loin dans l’histoire de l’humanité, et dont les implications sociales et écologiques sont délétères. Et que ce désir diffus d’être déchargé des nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie quotidienne s’est imposé contre une tout autre conception de la liberté, qui renaît de ses cendres aujourd’hui: l’autonomie au sens de la reprise en charge de nos conditions de vie. Si l’on veut préserver à la fois la terre et la liberté, c’est avec cet imaginaire qu’il nous faut renouer.

Ce faisant, Terre et liberté donne aussi des éléments permettant de comprendre certains basculements déconcertants de notre époque, sur les plans politiques et philosophiques. D’une part, le piétinement progressif des principes de base du libéralisme politique (notamment l’inviolabilité de la vie privée) par les régimes dits libéraux. D’autre part, la dérive idéologique de la notion de liberté : à l’origine étendard de la lutte contre les pouvoirs autocratiques ou oligarchiques, elle a été accaparée par les idéologues du capitalisme industriel et finalement par les forces d’extrême droite, favorables à une gestion autoritaire de la crise socio-écologique en cours. Loin d’accepter un tel rapt sémantique, Aurélien Berlan propose de nous réapproprier l’idée de liberté, à condition de la repenser.

Présentation dans le cadre d’une rencontre organisée par le Café Librairie Michèle Firk à Montreuil le 27 novembre 2021 :

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°74,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

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Extrait :

Dans le sillage de Simone Weil et Hannah Arendt, l’une des thèses centrales de ce livre est que le monde contemporain s’est constitué à la faveur du désir d’être «délivré» de la vie politique et matérielle, c’est-à-dire «déchargé» des tâches qui vont avec. Celles-ci sont dès lors «prises en charge», donc «prises en main» par des instances dont on se met à dépendre lourdement, ce qui leur confère un pouvoir inéluctable. On peut dès lors comprendre l’échec de l’aspiration moderne à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique, patent avant même l’épidémie de covid-19: cette émancipation a été associée à un mode de vie qui a fini par en saper les bases matérielles, en rendant les individus et les peuples dépendants de la vaste machinerie industrielle du capital. À défaut d’avoir apporté, enfin, la liberté à toutes et à tous, la modernité occidentale a en fait diffusé une conception désastreuse de l’émancipation dans laquelle l’exonération des tâches liées à la subsistance, qui a toujours caractérisé les classes dominantes, a fini par éclipser l’objectif originel d’abolir les rapports de domination sociale. Et en soutenant, sur le plan de l’imaginaire, le développement industriel, cette conception est aussi l’un des vecteurs du désastre écologique en cours. Voilà pourquoi la «question naturelle» ne peut être séparée de la «question sociale»: « Fin du monde, fin du mois, même combat ! »

Bonnes feuilles sur la revue Terrestres :
Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance