Philippe Simonnot, Les Nucléocrates, 1978

Connaissez-vous PEON ?

Non, ce n’est pas un haut fonctionnaire ni un P.-D.G., bien qu’il soit de l’une et de l’autre espèce. C’est la commission pour la production d’énergie d’origine nucléaire, le lieu où depuis vingt ans, à peu près secrètement, s’est élaborée la politique nucléaire de la France. Françoise Giroud s’est taillé un beau succès de librairie en révélant aux braves gens qu’il ne se passe rien au conseil des ministres. Où donc est le pouvoir ? Certains, comme P. Birnbaum, tracent les contours, plus étroits qu’on ne pense, du milieu où il se trouve. Mais la question demeure : où et comment les grandes décisions qui affectent notre avenir se prennent-elles ? Le livre de Philippe Simonnot est plus passionnant que celui de Françoise Giroud, car il est plus excitant de découvrir où se trouve le pouvoir que de révéler où il n’est pas. Lire la suite »

William Morris, L’âge de l’ersatz, 1894

De même que l’on nomme certaines périodes de l’histoire l’âge de la connaissance, l’âge de la chevalerie, l’âge de la foi, etc., ainsi pourrais-je baptiser notre époque « l’âge de l’ersatz ». En d’autres temps, lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation.

Je vais maintenant passer en revue un certain nombre d’ersatz, afin d’examiner ce qu’ils contiennent de funeste ou de bon, et quel genre d’espoir ils autorisent. Je suis venu aujourd’hui, je ne vous le cache pas, pour critiquer un état de fait ; mais le dénonce sans chercher à le redresser serait, à mon sens, une vaine entreprise. Lire la suite »

William Morris, Makeshift, 1894

As other ages are called, e.g., the ages of learning, of chivalry, of faith and so forth, so ours I think may be called the Age of makeshift. In other times of the world’s history if a thing was not to be had, people did without it, and there was an end. Nay, most often they were not conscious of the lack. But to-day we are so rich in information, that we know of many and many things which we ought to have and cannot, and not liking to sit down under the lack pure and simple, we get a makeshift instead of it; and once more it is just this insistence on makeshifts, and I fear content with them, which is the essence of what we call civilization.

Now I want to run through certain of these makeshifts, and see what there is of evil in them, what of present good and what of future hope. For I must tell you that I have come here to rail to-day, and to rail at a state of things without trying to mend it is a futile business I think. Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

François Jarrige, Aux sources de la catastrophe, 2016

L’État et l’avènement des sociétés industrielles (1750-1850)

 

Quel rôle l’État a-t-il joué dans l’avènement des trajectoires industrielles à l’origine des crises écologiques contemporaines ? Quelle est sa responsabilité dans la formation du gigantisme technicien et la production des déséquilibres naturels aujourd’hui lourds de menaces ? Quelle pourrait être sa place dans les alternatives à inventer ? L’État est-il un frein à l’innovation ou son principal soutien ? Alors que les libéraux continuent de percevoir l’État comme une bureaucratie étouffante qui bloquerait les initiatives et gaspillerait les énergies, d’autres défendent l’État stratège et innovateur qui serait le seul à même d’affronter l’effondrement social et écologique en promouvant les « innovations de rupture », comme le furent hier le nucléaire et l’informatique, comme le seraient aujourd’hui les vastes projets de géoingénierie climatique. Face à des sociétés « conservatrices » ou « bloquées », il reviendrait à l’État de lever les obstacles au déploiement d’une nouvelle modernisation désormais appelée écologique. Devant l’effondrement environnemental et les défis qui surgissent, quel rôle accorder à l’État ? Peut-il être écologisé pour devenir le ferment des nécessaires transitions, ou bien est-il d’abord un frein à lever avant d’envisager tout renouvellement de notre rapport au monde et aux autres êtres vivants ? Lire la suite »

Marc Angenot, Malaise dans l’idée de Progrès, 1989

En l’an 1889

Résumé

Un échantillonnage des publications de 1889 sert de corpus à une étude des thématisations du Progrès. Opposé aux paradigmes de l’Évolution et de la Décadence, le Progrès se révèle un idéologème à « géométrie variable », écartelé entre un idéalisme volontariste et un déterminisme conservateur perdant tout contenu scientifique en passant du triomphalisme anticlérical au catastrophisme moralisateur, bon pour la métaphore et la politique.

 

Dans le présent article, je vais chercher à analyser systématiquement la manière dont le progrès se trouve, tout au long de l’année 1889, un siècle après la Révolution, thématisé dans les différents secteurs discursifs et selon les idéologies qui s’affrontent. De l’ensemble des inventaires pratiqués dans un échantillonnage raisonné des publications de cette année-là, résultent les éléments d’une vision du monde dominante à cette époque-là.

Le projet d’une analyse du discours social s’appuie sur l’hypothèse d’une intertextualité généralisée ; en prenant pour fil conducteur le mot progrès, on rencontrera d’emblée d’autres termes chargés de valeurs, d’affinités, de récits implicites dont il faudrait pouvoir suivre le parcours discursif et les avatars sémantiques. Le grand discours triomphaliste sur le Progrès fatal et continu sur la convergence harmonieuse des progrès scientifiques et des progrès sociaux est en train de se dégrader pour n’être plus bientôt qu’un thème d’apparat pour comices agricoles. Même les éditorialistes républicains hésitent en 1889 à entonner le péan progressiste sans nuances ni réserves. Lire la suite »

Michel Callon, L’innovation technologique et ses mythes, 1994

« Innovez, innovez, c’est la loi et les prophètes ! » : ainsi pourrait être paraphrasée la célèbre apostrophe lancée par Marx aux entrepreneurs anglais du XIXe siècle. Une idée fixe chasse l’autre : la passion de l’innovation remplace l’obsession de l’accumulation. Mais le jeu des indignations et des exaltations, lui, n’a pas changé.

 

L’innovation technologique – tout comme en son temps l’accumulation capitaliste – est prise dans une tourmente de discours qui oscillent entre l’enthousiasme et la dénonciation. Là on célèbre ses vertus pour y voir un des ressorts de la puissance économique et du bien être social. Ailleurs on la rend responsable de l’augmentation du chômage (en substituant la machine à l’homme ne supprime-t-elle pas des emplois ?) et on l’accuse de contribuer à la fabrication d’un monde artificiel, déshumanisé, encombré d’objets à l’utilité douteuse.

Si le débat souvent manichéen dans lequel nous sommes plongés, possède une telle force et une telle permanence, c’est qu’il se nourrit de toute une mythologie (mythe : image simplifiée et souvent illusoire que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d’un individu ou d’un fait et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur appréciation). Celle-ci contribue à faire de l’innovation technologique un phénomène imprévisible qui échappe à la volonté collective et sur lequel nous n’aurions que peu de prise. Parcourir à grand pas cette mythologie – qui compose ce que l’on pourrait appeler le modèle classique de l’innovation –, en démonter les mécanismes et dans le même mouvement, s’appuyer sur les travaux existants pour s’en libérer, tel est l’objectif de ce court essai qui par souci de simplicité se concentre sur trois mythes centraux : le mythe des origines, celui de la séparation du social et du technique et enfin celui de l’improvisation romantique (pour une présentation systématique du modèle classique de l’innovation voir : [Akrich, 1993] et [Mustar, 1993]). Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science est née pour répondre aux besoins de l’industrie, 2018

La science s’est construite en lien avec des préoccupations politiques et économiques. Et propager la croyance qu’elle détient la vérité est fort utile pour imposer aux populations des choix technologiques et industriels.

 

Reporterre : À vous en croire, la science ne serait pas une si pure entreprise au service de la connaissance exacte telle qu’aiment à nous la présenter « les acteurs dominants de l’ordre social »…

Guillaume Carnino : Depuis les années 1980 au moins, un courant universitaire qui se fait appeler STS (pour sciences, technologies, sociétés) a vraiment remis en question l’image d’Épinal qu’on a de l’activité scientifique. On a montré que la quasi-totalité de l’histoire des sciences est tout sauf déconnectée des préoccupations mondaines, qu’elles soient économiques, politiques ou religieuses. Un ouvrage fondateur en ce sens, c’est Léviathan et la pompe à air, de Steven Shapin et Simon Schaffer, qui montre que Boyle, censé être l’un des fondateurs de la chimie et de la science expérimentale au XVIIe siècle, passe son temps à controverser avec Hobbes sur des questions de monarchie. Et que c’est dans ce cadre-là qu’il institue un dispositif expérimental pour prouver qu’on peut défendre certains faits sans avoir besoin d’en passer par les conclusions philosophiques et théologiques de Hobbes. Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.
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Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ? Lire la suite »