François Jarrige, Aux sources de la catastrophe, 2016

L’État et l’avènement des sociétés industrielles (1750-1850)

 

Quel rôle l’État a-t-il joué dans l’avènement des trajectoires industrielles à l’origine des crises écologiques contemporaines ? Quelle est sa responsabilité dans la formation du gigantisme technicien et la production des déséquilibres naturels aujourd’hui lourds de menaces ? Quelle pourrait être sa place dans les alternatives à inventer ? L’État est-il un frein à l’innovation ou son principal soutien ? Alors que les libéraux continuent de percevoir l’État comme une bureaucratie étouffante qui bloquerait les initiatives et gaspillerait les énergies, d’autres défendent l’État stratège et innovateur qui serait le seul à même d’affronter l’effondrement social et écologique en promouvant les « innovations de rupture », comme le furent hier le nucléaire et l’informatique, comme le seraient aujourd’hui les vastes projets de géoingénierie climatique. Face à des sociétés « conservatrices » ou « bloquées », il reviendrait à l’État de lever les obstacles au déploiement d’une nouvelle modernisation désormais appelée écologique. Devant l’effondrement environnemental et les défis qui surgissent, quel rôle accorder à l’État ? Peut-il être écologisé pour devenir le ferment des nécessaires transitions, ou bien est-il d’abord un frein à lever avant d’envisager tout renouvellement de notre rapport au monde et aux autres êtres vivants ? Lire la suite »

Marc Angenot, Malaise dans l’idée de Progrès, 1989

En l’an 1889

Résumé

Un échantillonnage des publications de 1889 sert de corpus à une étude des thématisations du Progrès. Opposé aux paradigmes de l’Évolution et de la Décadence, le Progrès se révèle un idéologème à « géométrie variable », écartelé entre un idéalisme volontariste et un déterminisme conservateur perdant tout contenu scientifique en passant du triomphalisme anticlérical au catastrophisme moralisateur, bon pour la métaphore et la politique.

 

Dans le présent article, je vais chercher à analyser systématiquement la manière dont le progrès se trouve, tout au long de l’année 1889, un siècle après la Révolution, thématisé dans les différents secteurs discursifs et selon les idéologies qui s’affrontent. De l’ensemble des inventaires pratiqués dans un échantillonnage raisonné des publications de cette année-là, résultent les éléments d’une vision du monde dominante à cette époque-là.

Le projet d’une analyse du discours social s’appuie sur l’hypothèse d’une intertextualité généralisée ; en prenant pour fil conducteur le mot progrès, on rencontrera d’emblée d’autres termes chargés de valeurs, d’affinités, de récits implicites dont il faudrait pouvoir suivre le parcours discursif et les avatars sémantiques. Le grand discours triomphaliste sur le Progrès fatal et continu sur la convergence harmonieuse des progrès scientifiques et des progrès sociaux est en train de se dégrader pour n’être plus bientôt qu’un thème d’apparat pour comices agricoles. Même les éditorialistes républicains hésitent en 1889 à entonner le péan progressiste sans nuances ni réserves. Lire la suite »

Michel Callon, L’innovation technologique et ses mythes, 1994

« Innovez, innovez, c’est la loi et les prophètes ! » : ainsi pourrait être paraphrasée la célèbre apostrophe lancée par Marx aux entrepreneurs anglais du XIXe siècle. Une idée fixe chasse l’autre : la passion de l’innovation remplace l’obsession de l’accumulation. Mais le jeu des indignations et des exaltations, lui, n’a pas changé.

 

L’innovation technologique – tout comme en son temps l’accumulation capitaliste – est prise dans une tourmente de discours qui oscillent entre l’enthousiasme et la dénonciation. Là on célèbre ses vertus pour y voir un des ressorts de la puissance économique et du bien être social. Ailleurs on la rend responsable de l’augmentation du chômage (en substituant la machine à l’homme ne supprime-t-elle pas des emplois ?) et on l’accuse de contribuer à la fabrication d’un monde artificiel, déshumanisé, encombré d’objets à l’utilité douteuse.

Si le débat souvent manichéen dans lequel nous sommes plongés, possède une telle force et une telle permanence, c’est qu’il se nourrit de toute une mythologie (mythe : image simplifiée et souvent illusoire que des groupes humains élaborent ou acceptent au sujet d’un individu ou d’un fait et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement ou leur appréciation). Celle-ci contribue à faire de l’innovation technologique un phénomène imprévisible qui échappe à la volonté collective et sur lequel nous n’aurions que peu de prise. Parcourir à grand pas cette mythologie – qui compose ce que l’on pourrait appeler le modèle classique de l’innovation –, en démonter les mécanismes et dans le même mouvement, s’appuyer sur les travaux existants pour s’en libérer, tel est l’objectif de ce court essai qui par souci de simplicité se concentre sur trois mythes centraux : le mythe des origines, celui de la séparation du social et du technique et enfin celui de l’improvisation romantique (pour une présentation systématique du modèle classique de l’innovation voir : [Akrich, 1993] et [Mustar, 1993]). Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science est née pour répondre aux besoins de l’industrie, 2018

La science s’est construite en lien avec des préoccupations politiques et économiques. Et propager la croyance qu’elle détient la vérité est fort utile pour imposer aux populations des choix technologiques et industriels.

 

Reporterre : À vous en croire, la science ne serait pas une si pure entreprise au service de la connaissance exacte telle qu’aiment à nous la présenter « les acteurs dominants de l’ordre social »…

Guillaume Carnino : Depuis les années 1980 au moins, un courant universitaire qui se fait appeler STS (pour sciences, technologies, sociétés) a vraiment remis en question l’image d’Épinal qu’on a de l’activité scientifique. On a montré que la quasi-totalité de l’histoire des sciences est tout sauf déconnectée des préoccupations mondaines, qu’elles soient économiques, politiques ou religieuses. Un ouvrage fondateur en ce sens, c’est Léviathan et la pompe à air, de Steven Shapin et Simon Schaffer, qui montre que Boyle, censé être l’un des fondateurs de la chimie et de la science expérimentale au XVIIe siècle, passe son temps à controverser avec Hobbes sur des questions de monarchie. Et que c’est dans ce cadre-là qu’il institue un dispositif expérimental pour prouver qu’on peut défendre certains faits sans avoir besoin d’en passer par les conclusions philosophiques et théologiques de Hobbes. Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.
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Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ? Lire la suite »

David Watson, Nous vivons tous à Bhopal, 1984

Le texte suivant a initialement été publié, en anglais, dans la revue d’écologie radicale états-unienne Fifth Estate, peu de temps après l’explosion chimique dévastatrice de Bhopal, en décembre 1984, qui continue encore à tuer aujourd’hui. Des enfants naissent déformés ou morts, la terre est contaminée. Ceux qui ont survécu au massacre – les familles de réfugiés de l’industrie ayant fui le nuage chimique – se voient mourir lentement de cancer et d’autres maladies liées à la pollution ou au stress.

Nous en publions une traduction, à la suite de la catastrophe industrielle de Lubrizol à Rouen (France) puis du port de Beyrouth (Liban), parce que ce texte est, manifestement, toujours d’actualité.

 

Les cendres des bûchers funéraires de Bhopal étaient encore chaudes et les fosses communes encore fraîches lorsque les laquais médiatiques du monde de l’Entreprise entonnèrent leurs homélies en défense de l’industrialisme et de ses innombrables horreurs. Quelque 3 000 personnes avaient été massacrées par le nuage de gaz mortel et 20 000 resteraient handicapées à vie. Le gaz toxique avait infecté une bande de 40 km2 où humains et autres animaux mouraient tandis qu’il s’éloignait de l’usine d’Union Carbide vers le sud-est. « Nous pensions que c’était la peste », déclara une victime. Il s’agissait, en effet, d’une peste chimique, d’un fléau industriel. Lire la suite »

David Watson, We All Live in Bhopal, 1984

This essay was first published in the American radical ecological journal Fifth Estate, shortly after the Bhopal chemical explosion, a day of death that is still killing to this day. Children are born deformed or dead, land destroyed. Those who survived the initial massacre — industrial refugee families who fled the chemical cloud are watching each other slowly die of cancer and other pollution/stress related ‘diseases’.

 

The cinders of the funeral pyres at Bhopal are still warm and the mass graves still fresh, but the media prostitutes of the corporations have already begun their homilies in defense of industrialism and its uncounted horrors. Some 3,000 people were slaughtered in the wake of the deadly gas cloud, and 20,000 will remain permanently disabled. The poison gas left a 25 square mile swathe of dead and dying people and animals as it drifted southeast away from the Union Carbide factory .“We thought it was the plague,” said one victim. Indeed it was: a chemical plague, an industrial plague. Ashes, ashes, all fall down! Lire la suite »

Adrien D., Sur le scientisme à l’école, 2021

à travers le programme d’enseignement scientifique de terminale

 

La rentrée scolaire 2020 s’est faite après le début de l’historique crise sanitaire mondiale. Cette dernière aura montré clairement que nous vivons bien dans un système qui a provoqué les maladies « de l’anthropocène » [1] dont fait partie le SARS-CoV-2, en plus du déjà établi changement climatique. Plusieurs centaines de milliers d’élèves de terminale découvrent le programme d’ « enseignement scientifique» [2]. Ce programme, en plus d’être encyclopédique et d’un niveau trop élevé pour des lycéens non-scientifiques auxquels il s’adresse aussi, montre des incohérences et des partis pris, voire des erreurs historiques, qui favoriseront le maintien d’une « inconscience environnementale » [3] et d’une vision positiviste du progrès technologique propice à la perpétuation du système écocidaire et déshumanisant actuel. Lire la suite »

Groupe Grothendieck, Avis aux chercheurs, aux professeurs, aux ingénieurs, 2020

Dix thèses sur la technoscience

 

À l’apparence de calme élégiaque des universités et campus, où bourgeonne sur l’arbre de la connaissance les cerveaux de demain, correspond en réalité une machinerie infernale pompant nerfs, force de travail et ressources terrestres, avec rigueur et discipline, dans des laboratoires et des instituts où l’on transforme et désagrège plus que l’on étudie. Ces nouveaux temples, où les prêtres-experts propagent les mantras de la Vérité́ sous le nom de « connaissance scientifique », sont en liaison avec les autres arcanes du pouvoir que sont les militaires et les industriels et tout ceci forme la religion de notre époque. Cette religion, c’est la technoscience.
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