Radio: Aurélien Berlan, Terre et liberté, 2021

Aurélien Berlan,
Terre et liberté,
La quête d’autonomie
contre le fantasme de délivrance
,
éditions La Lenteur, 2021, 216 pages, 16 euros.

Quel est le lien entre l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons et la conception moderne de la liberté? Pour quelles raisons la question écologique ne peut-elle être pleinement comprise qu’en lien avec la question sociale, celle de l’exploitation et de la domination des humains? Et quels sont les tenants et aboutissants, philosophiques et politiques, de l’aspiration à l’autonomie (matérielle et politique) qui traverse l’écologie politique et certains mouvements emblématiques de la lutte contre le capitalisme globalisé?

C’est à ces questions qu’Aurélien Berlan tente de répondre dans cet essai limpide. Il y montre que, derrière les conceptions modernes de la liberté, qu’elles soient libérales ou marxistes, se cachait en fait une aspiration à la délivrance qui plonge ses racines loin dans l’histoire de l’humanité, et dont les implications sociales et écologiques sont délétères. Et que ce désir diffus d’être déchargé des nécessités matérielles et sociopolitiques de la vie quotidienne s’est imposé contre une tout autre conception de la liberté, qui renaît de ses cendres aujourd’hui: l’autonomie au sens de la reprise en charge de nos conditions de vie. Si l’on veut préserver à la fois la terre et la liberté, c’est avec cet imaginaire qu’il nous faut renouer.

Ce faisant, Terre et liberté donne aussi des éléments permettant de comprendre certains basculements déconcertants de notre époque, sur les plans politiques et philosophiques. D’une part, le piétinement progressif des principes de base du libéralisme politique (notamment l’inviolabilité de la vie privée) par les régimes dits libéraux. D’autre part, la dérive idéologique de la notion de liberté : à l’origine étendard de la lutte contre les pouvoirs autocratiques ou oligarchiques, elle a été accaparée par les idéologues du capitalisme industriel et finalement par les forces d’extrême droite, favorables à une gestion autoritaire de la crise socio-écologique en cours. Loin d’accepter un tel rapt sémantique, Aurélien Berlan propose de nous réapproprier l’idée de liberté, à condition de la repenser.

Présentation dans le cadre d’une rencontre organisée par le Café Librairie Michèle Firk à Montreuil le 27 novembre 2021 :

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°74,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

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Extrait :

Dans le sillage de Simone Weil et Hannah Arendt, l’une des thèses centrales de ce livre est que le monde contemporain s’est constitué à la faveur du désir d’être «délivré» de la vie politique et matérielle, c’est-à-dire «déchargé» des tâches qui vont avec. Celles-ci sont dès lors «prises en charge», donc «prises en main» par des instances dont on se met à dépendre lourdement, ce qui leur confère un pouvoir inéluctable. On peut dès lors comprendre l’échec de l’aspiration moderne à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique, patent avant même l’épidémie de covid-19: cette émancipation a été associée à un mode de vie qui a fini par en saper les bases matérielles, en rendant les individus et les peuples dépendants de la vaste machinerie industrielle du capital. À défaut d’avoir apporté, enfin, la liberté à toutes et à tous, la modernité occidentale a en fait diffusé une conception désastreuse de l’émancipation dans laquelle l’exonération des tâches liées à la subsistance, qui a toujours caractérisé les classes dominantes, a fini par éclipser l’objectif originel d’abolir les rapports de domination sociale. Et en soutenant, sur le plan de l’imaginaire, le développement industriel, cette conception est aussi l’un des vecteurs du désastre écologique en cours. Voilà pourquoi la «question naturelle» ne peut être séparée de la «question sociale»: « Fin du monde, fin du mois, même combat ! »

Bonnes feuilles sur la revue Terrestres :
Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance

Radio: Matthieu Amiech, Compter, gérer, exploiter, 2021

Pourquoi résister à l’informatisation du monde ? Comment l’économie règne aujourd’hui sur nos vies ? Pourquoi les écologistes doivent critiquer radicalement la technologie et la société industrielle de masse ? Comment s’en défaire ?

Ce sont les questions que nous sommes allés poser à Matthieu Amiech, une des plumes du groupe Marcuse qui a signé le livre La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer en 2013 (réédition 2019). Il participe également aux éditions La Lenteur et au groupe Écran total de résistance à l’informatisation et à la gestion de nos vies.

[Voir plus bas sur cette page le texte Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?]

Une interview réalisée par les membres du blog Floraison en octobre 2021.

Compter, gérer, exploiter, ainsi va la mégamachine bureaucratique:

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°73,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

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M. Amiech et J. Mattern, Remarques laborieuses sur la société du travail mort-vivant, 2008

Lors des premières phases de l’industrialisation, une profonde inquiétude hantait les observateurs de l’activité humaine. Avec le déclin de l’artisanat et de la petite propriété, beaucoup craignaient de voir disparaître certaines qualités humaines essentielles, comme la maîtrise technique et le raffinement esthétique, mais aussi le sens de l’effort et de la responsabilité.

Tocqueville pensait que la modernité « démocratique » portait les « artisans à faire très rapidement beaucoup de choses imparfaites, et le consommateur à se contenter de ces choses » [1]. D’autres, réputés plus radicaux, mirent en évidence le renforcement des rapports hiérarchiques découlant de la confiscation du savoir-faire au profit des ingénieurs et de la réduction de l’activité productive à un simple travail d’exécution. En France, les critiques du machinisme et de l’organisation scientifique du travail trouvèrent leur point d’orgue dans l’entre-deux-guerres, avec les « scènes de la vie future » [2] rapportées par certains essayistes de retour des États-Unis. Écrasant le travailleur dans l’usine, puis l’abaissant en dehors par toute sa quincaillerie et ses promesses de bonheur facile, le « Progrès » dans sa globalité y était habillé de couleurs cauchemardesques. Lire la suite »

Radio : A. Berlan et F. Scheidler, Déboulonner la Mégamachine, 2021

Nous ressentons toutes et tous un sentiment d’impuissance face à la « mégamachine », le complexe capitaliste et industriel dans laquelle nos sociétés sont engluées, ainsi qu’à la difficulté à imaginer une alternative à ce système. Fabian Scheidler et Aurélien Berlan donnent à travers leurs ouvrages des pistes pour déboulonner cette « mégamachine ».

Aurélien Berlan, docteur en philosophie, auteur de Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021, 220 pages). Lire un extrait sur le site de la revue Terrestre.

Fabian Scheidler, philosophe et dramaturge allemand, auteur de La Fin de la mégamachine. Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement (Seuil, 2020, 620 pages). Lire la présentation de l’ouvrage par son traducteur Aurélien Berlan.

Une conférence organisée par l’Atelier d’écologie politique (Atecopol) de Toulouse le 22 octobre 2021.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°72,
diffusée sur Radio Zinzine en décembre 2021.

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Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

Nicolas Alep, Quelques pistes de réflexion pour une décroissance numérique, 2021

Dans notre petit essai corrosif Contre l’Alternumérisme [1], écrit avec Julia Laïnae, nous nous sommes employés à exposer les désaccords de fond qui nous séparent des courants prônant la maîtrise du numérique et à promouvoir l’idée d’une « désescalade technologique ». Le reproche principal qui nous a été adressé est que livre n’ouvre aucune perspective d’action, n’est pas un programme politique et encore moins un guide pour « mieux vivre avec le numérique ». Frustrant ? Pour nombre de lecteurs, visiblement oui. Mais en l’état, et pour de nombreuses raisons, il serait malhonnête de prétendre être en mesure de produire le mode d’emploi d’une sortie du numérique.

Tout d’abord, nous ne mesurons que trop bien l’aspect inoffensif de notre critique. Deux militants bricolant durant leur temps libre un texte politique, qui ne sera jamais lu que par les « gens qui lisent des livres », n’ont aucun pouvoir de changer quoi que ce soit par la force de leurs injonctions. Ce ne sera donc pas sous le commandement de Laïnae et Alep que sera menée la grande offensive néo-luddite qui abattra le « monde sans contact ». Et il y a aussi fort à parier que si Mark Zuckerberg savait lire, Contre l’Alternumérisme ne le convaincrait pas de fermer Facebook et d’entamer une reconversion vers un métier socialement utile. Dans tous les cas, tout comme personne ne demande notre bénédiction avant de brûler une antenne 5G, boycotter les cours en « distanciel » ou refuser la biométrie, nous espérons bien que ce débat pourra se poursuivre sans nous. Nous versons au pot commun des éléments de réflexion, mais une fois rentrés à la maison, chacun de nous doit aussi se débattre dans ses contradictions : être critique des technologies, mais vivre dans une société technologique. Lire la suite »

Lauren Collins, La maison parfaite, 2011

l’esthétique IKEA est-elle confortable ou effrayante ?

Fermement attache à la tradition suédoise dont il célébrerait l’idyllique quintessence, le modèle Ikea fait florès de par le monde. La vision de la firme, résume un de ses cadres, consiste à « créer une vie meilleure pour les masses ». Ainsi, quiconque entre chez Ikea doit se sentir comme à la maison. Toutefois, à l’instar de la personnalité complexe de son fondateur, l’esprit – chaleureux ?, glaçant ? – promu par Ikea sème le trouble. Interpelée, la journaliste américaine Lauren Collins mène l’enquête : de quoi Ikea est-il le nom ?

 

Il n’y a pas très longtemps, un dimanche, je me suis réveillée vers 8 heures du matin. J’avais dormi sur un matelas Sultan Hagavik. J’ai effacé les plis du drap-housse Dvala et bordé la couette Henny Cirkel sous quatre oreillers, recouverts chacun d’une taie à pois assortie. Dans la cuisine, il restait quelques feuilles de laitue collées à la demi-sphère du saladier Blanda Blank. Dans l’évier, il y avait des verres à vin Rättvik teints en rouge et des fourchettes sales Dragon. Au salon, je me suis assise sur le canapé Kivik. Ce dernier a quelques années et ses lignes sont donc plus fines que celles des modèles actuels, élargis pour s’adapter à nos habitudes contemporaines et accueillir un ordinateur portable sur l’accoudoir. Kivik – tout comme une pléthore d’objets que j’utilise au quotidien – est un produit Ikea, le fabricant de mobilier suédois. Lire la suite »

J.B. Fressoz et D. Pestre, Risque et société du risque depuis deux siècles, 2011

Les sociologues qui, depuis trente ans, pensent la crise environnementale et les risques technologiques – et dont Ulrich Beck est l’un des représentants les plus éminents et stimulants – réfèrent à une série d’oppositions entre modernité et postmodernité (voire modernité réflexive), entre société du progrès et société du risque. En faisant du risque l’objet central de la situation présente, ils proposent une image – et un système d’oppositions – qui, nous semble-t-il, servent d’abord à faire valoir notre supériorité, la nouveauté radicale et exemplaire de nos attitudes.

Les risques ne seraient pas seulement devenus notre nouvelle condition, ils auraient aussi changé de nature. Ils ne sont en effet plus d’abord naturels mais issus de la modernisation elle-même ; ils ne sont plus circonscrits mais ont mué en incertitudes globales ; ils ne sont plus des effets secondaires du progrès mais constituent le défi premier de nos sociétés. Les savoirs multiples qui font connaître les risques invisibles mais globaux que produit la technoscience se retrouvent ainsi au cœur du politique et doivent devenir nos guides. On peut alors dire de la modernité qu’elle est devenue réflexive, qu’elle est capable de questionner sa propre dynamique, voire de la maîtriser [Beck, 2001]. Lire la suite »

Radio : Jarrige, Amiech, Izoard, Contre le totalitarisme numérique, 2021

Une critique du numérique et de la société qu’il fait advenir d’un point de vue écologiste et libertaire. Un critique du capitalisme et de son accélération, du colonialisme et de l’extraction des métaux comme des données. L’industrie électronique analysée comme un programme extra-terrestre qui sacrifie la planète, la vie sociale et la liberté. Lire la suite »

Bertrand Louart, La revanche de Macron, 2021

Le 12 juillet 2021, Macron déclare:

«En fonction de l’évolution de la situation, nous devrons nous poser la question de la vaccination obligatoire pour tous les Français. […] Mais je fais le choix de la confiance. J’appelle solennellement tous nos concitoyens non-vaccinés à aller se faire vacciner au plus vite

Traduction en bon français: il n’y a aucun choix. Soit vous vous faites tous vacciner volontairement, soit il finit par rendre la vaccination obligatoire. Mais la manière dont il formule cette pseudo-alternative rend cette obligation à venir bien plus sympathique. Elle dépend de nous! Il nous fait confiance! On peut éviter la vaccination obligatoire! Pour ça, il suffit qu’on aille tous se faire vacciner! Un peu comme s’il nous disait: «Comme je suis sympa, je vous propose de jouer avec moi à pile ou face: face, je gagne, pile, vous perdez.»

Aussi ajoute-il: «La vaccination n’est pas tout de suite obligatoire pour tout le monde. Nous allons étendre au maximum le pass sanitaire pour pousser le maximum d’entre vous à aller vous faire vacciner.» Macron atteint ici le sommet de l’hypocrisie: la vaccination n’est pas obligatoire, mais le gouvernement va rendre tellement difficile la vie des non-vaccinés qu’ils n’auront d’autre choix que de se faire vacciner. On ne vous oblige pas, mais vous êtes obligés. Lire la suite »

Matthieu Amiech, La gestion de la crise sanitaire nous entraîne vers une société-machine, 2021

Pour l’éditeur Matthieu Amiech, penseur critique du développement des technologies, la crise liée au Covid constitue « un effet d’aubaine pour les géants du numérique ». Face à « l’informatisation de toute la vie sociale », face à la mise « à l’arrêt » ou presque de la vie démocratique, les citoyens se retrouvent aujourd’hui « sans défense morale et politique ». Sa réponse : une « désobéissance concertée ».

 

Voilà un an que nous vivons sous le « régime Covid ». Un nouveau régime de relations sociales fait de perte du toucher, de disparition du festif, d’assèchement culturel et de reculs démocratiques. Un régime où le numérique s’impose à tous les niveaux, sans que l’impact écologique de cette mutation ne soit jamais interrogé.

Pour Matthieu Amiech, penseur de longue date du développement des technologies, celle-ci est pourtant profonde. En 2013, déjà, il alertait, dans un ouvrage collectif signé du groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), La Liberté dans le coma – Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, sur les menaces que fait peser la société numérique sur l’égalité et les libertés. Aujourd’hui, il s’alarme de la gestion technocratique et autoritaire de la pandémie.

Coordinateur et cofondateur des éditions La Lenteur, petite maison créée dans le Tarn en 2007, Matthieu Amiech a publié de nombreux textes critiques des évolutions technologiques, de la sphère internet au monde agricole, en passant par le nucléaire, ainsi que des ouvrages traitant d’anarchisme ou d’écologie politique. Entretien. Lire la suite »