Alexandre Grothendieck, The New Universal Church, 1971

Science and Scientism

The experimental-deductive method, spectacularly successful for four hundred years, has continually increased its impact on social and daily life, and thus (until recently) its prestige.

At the same time, through a process of “imperialist expansion” which needs closer analysis, science has generated an ideology of its own, which we may call scientism. This ideology has many of the features of a new religion. The influence it exercises over the public derives from the authority of science, through science’s successes. It is now firmly implanted in all countries of the world, both in capitalist and so-called socialist countries (with important qualifications in the case of China [1]). It has fax outstripped all traditional religions. It has pervaded education at all levels, from elementary school to university, as well as post-scholastic professional life. In varying forms and intensities, it is dominant in all social classes; it is strongest in the more developed countries, within the intellectual professions, and within the most esoteric fields of study [2]. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Le miroir, la cornue et la pierre de touche, 2010

Que peut la littérature pour la science ?

La science, on ne le dira jamais assez, est jeune – en tout cas si l’on entend sous ce mot, « science », le mode présent de production des connaissances que nous appelons scientifiques, et pas seulement ces connaissances elles-mêmes. Car c’est bien la façon dont nous faisons la science, et ce que nous en faisons, qui nous pose tant de redoutables problèmes aujourd’hui. On ne saurait guère, pour remonter aux origines de cette science, de notre science, retourner en deçà du XVIIe siècle et de sa révolution souvent appelée « galiléenne », à si juste titre. La science est jeune, donc. Nouvelle venue dans le concert des arts et métiers, elle a besoin d’être éduquée, cultivée, policée. Encore adolescente, elle peut mal tourner. Elle a besoin de savoir qui elle est, de prendre une pleine conscience de sa nature propre, pour connaître ses limites et dompter ses tentations.

Dans cette « mise en culture » [1], un rôle majeur revient, bien sûr, à la littérature : parce qu’elle apporte « ce qu’elle seule peut donner aux lecteurs : une connaissance approfondie, plus complexe, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition, de ce qu’est leur vie » [2]. En un temps où notre condition, notre vie sont soumises de plein fouet à l’impact de la technoscience, la littérature peut nous en donner une connaissance « plus complexe et plus juste » que beaucoup d’analyses théoriques, qu’elles soient historiques, épistémologiques ou sociologiques. Et cela vaut d’abord pour les scientifiques, dont l’enfermement dans leurs laboratoires ne facilite guère la prise de conscience. Ce qui suit peut ainsi être conçu comme une contribution à la mise en œuvre du « Connais-toi toi-même » socratique, à l’usage des scientifiques et – qui peut le plus, peut le moins ! – des profanes.

C’est donc délibérément que je m’intéresserai plus à ce que la littérature peut donner à la science qu’à ce qu’elle lui prend. Depuis longtemps, certes, la pratique littéraire a puisé dans l’activité scientifique nombre d’images, de métaphores, de modèles, de formes – et de nombreuses études ont été consacrées à ces emprunts. Lire la suite »

Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997

Le lecteur innocent et beaucoup de mathématiciens confirmés seront probablement surpris de trouver dans mon livre quelques allusions très appuyées à des sujets extra-mathématiques et particulièrement aux relations entre science et armement. Cela ne se fait pas : la Science est politiquement neutre [1], même lorsque quelqu’un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima. Ce n’est pas non plus au programme : le métier du mathématicien est de fournir à ses étudiants ou lecteurs, sans commentaires, des instruments dont ceux-ci feront plus tard, pour le meilleur et pour le pire, l’usage qui leur conviendra.

Il me paraît plus honnête de violer ces misérables et beaucoup trop commodes tabous et de mettre en garde les innocents qui se lancent en aveugles dans des carrières dont ils ignorent tout. En raison de ses catastrophiques conséquences passées ou potentielles, la question des rapports entre science, technologie et armement concerne tous ceux qui se lancent dans les sciences ou les techniques ou les pratiquent. Elle est gouvernée depuis un demi-siècle par l’existence d’organismes officiels et d’entreprises privées dont la fonction est la transformation systématique du progrès scientifique et technique en progrès militaire dans la limite, souvent élastique, des capacités économiques des pays concernés. Lire la suite »

Robert Musil, La science sourit dans sa barbe, 1930

La science sourit dans sa barbe, ou :
Première rencontre circonstanciée avec le Mal

Il nous faut maintenant ajouter quelques mots à propos d’un sourire, et qui plus est, d’un sourire d’hommes, accompagné de la barbe indispensable à cette activité d’homme qu’on appelle sourire-dans-sa-barbe : il s’agit du sourire des savants qui avaient donné suite à l’invitation de Diotime et écoutaient parler les illustres beaux esprits. Quoiqu’ils sourissent, gardons-nous bien de croire que ce fût avec ironie.

Tout au contraire, c’était leur façon d’exprimer la vénération et l’incompétence dont on a déjà parlé. Mais gardons-nous aussi d’en être dupes. Dans leur conscience, c’était sans doute vrai, mais dans leur subconscient, pour user d’un terme devenu courant, ou, pour mieux dire, dans leur état général, c’étaient des hommes chez qui grondait, comme le feu sous le chaudron, une certaine tendance au Mal.

Bien entendu, cette remarque semble paradoxale, et un professeur d’Université en présence duquel on la risquerait répliquerait probablement qu’il se contente de servir la Vérité et le Progrès, et ne veut rien savoir d’autre : c’est là l’idéologie de sa profession. Toutes les idéologies de profession sont évidemment nobles ; les chasseurs, par exemple, bien loin de s’intituler « bouchers des forêts », se proclament très haut « Amis officiels des animaux et de la nature », de même que les commerçants défendent le principe du profit honorable et que les voleurs, à leur tour, adoptent le dieu des commerçants, à savoir le distingué promoteur de la concorde universelle, l’international Mercure. Il ne faut donc pas faire trop de cas de la forme que prend une activité quelconque dans la conscience de ceux qui l’exercent. Lire la suite »

Xavier Guchet, Les technosciences, 2011

essai de définition

Résumé

La notion de technoscience a été proposée à l’origine, dans les années 1970, pour prendre le contre-pied des approches dominantes en philosophie des sciences. À rebours de ces approches traitant la science comme une activité de langage et de représentation, une manipulation de symboles et de théories, il s’agissait de reconnaître l’importance des aspects non conceptuels de la science [Hottois, 1984]. Des travaux se sont multipliés à partir des années 1980, insistant précisément sur ces aspects non langagiers et non symboliques dans les sciences. Toutefois, force est de constater que la notion de technoscience a depuis lors davantage gagné en confusion qu’en précision [Hottois, 2004 ; Sebbah, 2010]. La notion de technoscience a fini par valoir d’abord pour sa charge affective et axiologique, moins pour sa capacité à susciter une élaboration théorique nouvelle de la pratique scientifique.

Cet article entend nuancer ce constat. On soutient :

1) qu’un contexte récent de développements scientifiques et techniques est aujourd’hui l’occasion de renouveler la notion de technoscience, en lui donnant peut-être davantage de précision : ce contexte, c’est celui des nanotechnologies ;

2) que cette notion renouvelée de technoscience est motivée par l’ambition de mieux décrire l’activité scientifique dans tous ses aspects (ce qui était le but initial), mais aussi de mieux comprendre la nature de l’objet technique ;

3) que les significations épistémologiques et politiques de la notion de technoscience ne sont pas mutuellement exclusives : l’enjeu d’une conception renouvelée de cette notion est justement de mieux articuler ces deux significations ;

4) que la philosophie de Gilbert Simondon se révèle particulièrement intéressante dans la perspective de repenser la technoscience. Lire la suite »

Guillaume Carnino, La science est née pour répondre aux besoins de l’industrie, 2018

La science s’est construite en lien avec des préoccupations politiques et économiques. Et propager la croyance qu’elle détient la vérité est fort utile pour imposer aux populations des choix technologiques et industriels.

 

Reporterre : À vous en croire, la science ne serait pas une si pure entreprise au service de la connaissance exacte telle qu’aiment à nous la présenter « les acteurs dominants de l’ordre social »…

Guillaume Carnino : Depuis les années 1980 au moins, un courant universitaire qui se fait appeler STS (pour sciences, technologies, sociétés) a vraiment remis en question l’image d’Épinal qu’on a de l’activité scientifique. On a montré que la quasi-totalité de l’histoire des sciences est tout sauf déconnectée des préoccupations mondaines, qu’elles soient économiques, politiques ou religieuses. Un ouvrage fondateur en ce sens, c’est Léviathan et la pompe à air, de Steven Shapin et Simon Schaffer, qui montre que Boyle, censé être l’un des fondateurs de la chimie et de la science expérimentale au XVIIe siècle, passe son temps à controverser avec Hobbes sur des questions de monarchie. Et que c’est dans ce cadre-là qu’il institue un dispositif expérimental pour prouver qu’on peut défendre certains faits sans avoir besoin d’en passer par les conclusions philosophiques et théologiques de Hobbes. Lire la suite »

Ivan Illich, L’obsession de la santé parfaite, 1999

Un facteur pathogène dominant

 

Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. Oubliant ainsi qu’un tel dégoût de l’art de souffrir est la négation même de la condition humaine.
Lire la suite »

Ivan Illich, Némésis de la médecine, 1975

Après avoir lu Némésis médicale, cinq sommités du monde médical allemand ont engagé le débat avec Ivan Illich. Il s’agit de Harald Bräutigam, gynécologue de Hambourg, des professeurs Hans Schäfer, Thure von Uexküll et Hans-Georg Wolters, ainsi que de Hans Tons, directeur de la Fédération des caisses d’assurance-maladie. Ce débat, parfois très vif, a été organisé et enregistré par l’hebdomadaire de Hambourg Die Zeit qui l’a publié intégralement, sur six grandes pages dans son édition du 18 avril 1975. On en trouvera ci-dessous les principaux passages. Lire la suite »

Jacques Grinevald, Progrès et entropie, cinquante ans après, 2000

Cinquante ans après les pages célèbres de Norbert Wiener [1950, ch. 2 : “Progress and Entropy”], il me semble opportun de faire le point sur le « problème » [Adams, 1919, ch. 1] du progrès et de l’entropie [Grinevald, 1978], qui intéresse la « problématique de l’évolution » [voir “La question du progrès” dans la thèse de Meyer, 1954, p. 155-172 ; et E. O. Wiley, “Evolution, progress, and entropy”, in Nitecki (éd.), 1988, p. 275-291]. Ce débat est actuellement en pleine évolution ! Évidemment, on ne peut traiter ici que sommairement une affaire aussi complexe, difficile et controversée, et qui demanderait des détails et des arguments plus techniques, mais qui nous prendraient trop de place, et surtout pour lesquels je n’ai pas toutes les compétences requises. Il ne s’agit ici que de quelques notes à propos d’un work in progress. Lire la suite »

Pilmis & Castel, Le virus des biais, 2020

Peut-on vraiment prendre au sérieux ces approches comportementalistes. Réponse aussi solide qu’argumentée de deux sociologues à travers l’analyse d’une vidéo à succès publiée sur YouTube par Olivier Sibony, professeur associé à HEC, et titrée « Biais cognitifs et crise du Covid-19 ».

Depuis sa parution sur Youtube le 7 avril 2020, la vidéo d’un séminaire en ligne d’Olivier Sibony, professeur associé à HEC, est devenue « virale » (s’agissant de la captation d’un séminaire académique d’une durée d’une heure), jusqu’à être vue près de 275 000 fois deux mois après sa mise en ligne. L’auteur a par ailleurs développé des arguments similaires dans la presse écrite (tribune dans le journal Le Monde du 25 avril 2020) ou en ligne (conférence diffusée sur la page Facebook de Boma France en partenariat avec l’édition française du Huffington Post et une série d’articles sur LinkedIn). Lire la suite »