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Archive for the ‘Critique de la science’ Category

Thierry Ribault, Nucléaire – Quand la science ignore l’ignorance, 2018

12 juillet 2018 Laisser un commentaire

Depuis que la vérité est donnée pour morte, il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en fact-checkers. Le fact-checking, nouveau segment de l’industrie de la vérité, épaulé par des comités d’éthique scientifique toujours prêts à trier le bon doute du mauvais, aboutit à une autre impasse de la véritocratie, à savoir l’incapacité à appréhender l’ignorance organisée. Fruit d’une inaction institutionnelle, celle-ci est générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts. Comprendre pourquoi on ne connaît pas ce que l’on ne connaît pas, n’est pas une affaire de décodeur, ni d’éthique. L’observation du désastre nucléaire de « Fukushima » nous amène à identifier deux vecteurs de la production d’ignorance institutionnelle. Lire la suite…

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Carolyn Merchant, Exploiter le ventre de la terre, 1980

27 juin 2018 Laisser un commentaire

La domination de la terre par la technologie et l’avènement corrélatif de l’image du monde comme Machina ex Deo furent les grandes caractéristiques de la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles. Au cours de cette période, ces deux concepts de mécanisme et de domination de la nature sont devenus les concepts clés et les représentations prédominantes de notre monde moderne. La conception organique qui a prévalu depuis les temps anciens jusqu’à la Renaissance, dans laquelle le principe féminin jouait un rôle positif significatif, fut graduellement sapée et remplacée par un état d’esprit technologique qui se servait des différents principes féminins en les exploitant 1. Parallèlement à la mécanisation croissante de la culture occidentale au XVIIe siècle, la terre nourricière et cosmique a été remplacée par la machine. Lire la suite…

Recension : E. Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

10 juin 2018 Laisser un commentaire

Eugène Huzar et l’invention du catastrophisme technologique

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Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

(textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, postface de Bruno Latour)

éd. È®e, 2008, 160 pages.

Résumé

En 1855, paraît La fin du monde par la science. Son auteur : un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar ; son originalité : proposer la première philosophie catastrophiste du progrès technologique. Huzar nous intéresse aujourd’hui en tant que symptôme : à l’encontre du grand récit postmoderne, il nous montre que la modernité positiviste qui aurait pensé les techniques sans leurs conséquences lointaines semblait déjà caduque lors de la révolution industrielle. Découvrir l’œuvre de Huzar aujourd’hui nous force à penser la réflexivité environnementale des sociétés de la révolution industrielle.

« La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »

Hans Jonas, Le Principe responsabilité, 1979 (trad. fr. éd. Flammarion, 1995, p. 233.)

En avril 1855, à Paris, alors que la foule se presse au Palais de l’Industrie pour y admirer machines et inventions, paraît un petit ouvrage au titre énigmatique, La Fin du monde par la science. L’auteur, un avocat obscur au nom d’Eugène Huzar, propose ce qui constitue vraisemblablement la première théorie du catastrophisme technologique. Le livre est un succès et deux ans après, Huzar développe sa théorie dans L’Arbre de la science 1. Lire la suite…

Georges Canguilhem, Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

Qu’est-ce qu’une idéologie scientifique ? Cette question me semble posée par la pratique de l’histoire des sciences, et c’est une question dont la solution importerait pour la théorie de l’histoire des sciences. En effet, n’importe-t-il pas avant tout de savoir de quoi l’histoire des sciences prétend se faire l’histoire ? Il est apparemment facile de répondre que l’histoire des sciences fait l’histoire de ces formes de la culture que sont les sciences. Encore est-il nécessaire d’indiquer précisément quels critères permettront de décider que telle pratique ou telle discipline qui se donne, à telle époque de l’histoire générale, pour science mérite ou non ce titre, car il s’agit bien d’un titre c’est-à-dire d’une revendication de dignité.. Et par suite, il est inévitable que soit posée la question de savoir si l’histoire de ce qui est science authentique doit exclure, ou tolérer, ou bien revendiquer et inclure aussi l’histoire des rapports d’éviction de l’inauthentique par l’authentique. C’est à dessein que nous disons éviction, c’est-à-dire dépossession juridique d’un bien acquis de bonne foi. Il y a longtemps qu’on a cessé de mettre, comme le faisait Voltaire, les superstitions et les fausses sciences sur le compte de machinations et de fourberies cyniquement inventées par des derviches astucieux et perpétuées par des nourrices ignorantes 1. Lire la suite…

Georges Canguilhem, What Is a Scientific Ideology?, 1969

6 février 2018 Laisser un commentaire

I.

What is a scientific ideology? This is a question that arises, or so it seems to me, in the practice of the history of science, and its answer may be of importance for the theory of that subject. Perhaps the first question to ask is what it is that the history of science claims to be the history of. An easy answer is that the history of science is the history of a certain cultural form called “science”. One must then specify precisely what criteria make it -possible to decide whether or not, at any given time, a particular practice or discipline merits the name science. And it is precisely a question of merit, for “science” is a kind of title, a dignity not to be bestowed lightly. Hence another question becomes inevitable: Should the history of science exclude or, on the contrary, should it tolerate or even include the history of the banishment of inauthentic knowledge from the realm of authentic science? I use the word banishment quite intentionally, for what is at stake is nothing less than the legal withdrawal of legitimately acquired privileges. We have long since ceased to believe as Voltaire believed, that superstitions and false beliefs were invented by cynical dervishes and foisted upon the innocent by ignorant nursemaids 1. Lire la suite…

Recension : M. Sahlins, Critique de la sociobiologie, 1976

7 janvier 2018 Laisser un commentaire

Marshall Sahlins,
Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques,
éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 1980.

(The Use and Abuse of Biology.
An Anthropological Critique of Sociobiology, 1976)

Le caractère le plus remarquable de ce petit ouvrage, paru il y a cinq ans déjà aux États-Unis, est sans doute que Sahlins ait jugé bon de l’écrire, nous révélant par là, et de façon incidente, l’ampleur de la crise que semblent traverser actuellement les sciences humaines outre-Atlantique. Certes, Sahlins a toujours pourfendu avec vigueur le réductionnisme mécaniste – notamment l’écologie culturelle –, mais il paraît néanmoins étonnant qu’il ait cru devoir exposer aussi longuement une réfutation argumentée des prétentions de la sociobiologie à fournir une explication totalisante des phénomènes culturels. L’enjeu n’est bien sûr pas négligeable, puisque tant la sociobiologie que l’écologie culturelle visent à remettre en cause l’autonomie de la culture et du social en décrétant que l’ensemble des interactions humaines sont déterminées en dernière analyse par des dispositions biologiques. Ce qui surprend, c’est qu’un tel projet scientifique soit admis par beaucoup aux États-Unis comme épistémologiquement viable, incitant par là Sahlins à prendre sa plume pour une critique qui n’est pas aussi circonstancielle et polémique qu’il y paraît de prime abord. Lire la suite…

Anne Steiner, Université: la changer ou l’achever?, 2014

16 novembre 2017 Laisser un commentaire

La reproduction des élites

Jusqu’au début des années 1950, il y a eu en France, comme sous d’autres noms dans la majorité des pays industrialisés, deux réseaux d’enseignement bien distincts :

— Le réseau primaire, réservé aux enfants des classes populaires, qui conduisait au certificat d’études primaires complété, éventuellement, par une ou deux années de cours en école primaire supérieure (enseignement général) ou en centre d’apprentissage (enseignement professionnel). On en sortait à l’âge de 13 ou 14 ans. Ceux qui avaient été le plus loin pouvaient espérer obtenir des emplois d’ouvriers qualifiés ou d’employés. Mais, globalement, ce réseau ne formait qu’à des emplois d’exécution.

— Le réseau secondaire supérieur réservé aux enfants de la bourgeoisie, qui conduisait au baccalauréat et aux études supérieures. On le quittait entre 20 et 25 ans. L’enseignement secondaire ne s’inscrivait pas alors dans la continuité du primaire. Il y avait un examen d’entrée en classe de sixième. Les lycées, situés en centre-ville, possédaient leur propre premier cycle appelé « petit lycée » et, pour certains, leurs propres classes élémentaires. Fréquenter ces classes constituait la meilleure garantie d’accéder au secondaire. Le passage par ce réseau débouchait, selon le cursus suivi, sur des professions libérales, des carrières intéressantes dans l’administration, des emplois d’encadrement et de direction dans l’industrie.

Le baccalauréat et la maîtrise du latin établissaient alors une frontière étanche entre l’homme du peuple et le bourgeois. L’enseignement des langues anciennes empêchait qu’un bon élève ayant acquis après les classes élémentaires un complément de formation technique ou générale puisse devenir aussi instruit et cultivé qu’un élève moyen ayant terminé le cycle secondaire : il instituait une véritable barrière de caste et c’était sa principale fonction. Quant à l’université, telle que la définissait le décret napoléonien de 1808, elle avait pour unique mission, jusqu’au milieu du XXe siècle, la reproduction des élites. On ne « parvenait », on ne devenait véritablement un bourgeois que si l’on réussissait à faire donner à ses enfants l’instruction secondaire qui ferait d’eux des bacheliers puis des étudiants. Lire la suite…

Céline Lafontaine, La condition postmortelle, 2008

13 novembre 2017 Laisser un commentaire

Du déni de la mort
à la quête d’une vie sans fin

Résumé

Qu’en est-il d’une société engagée dans une lutte pour en finir avec la mort, à tel point que chaque décès prend les allures d’une défaite scientifique ? Où le vieillissement est considéré comme une maladie ? Où la volonté de prolonger la vie ici-bas se substitue au désir d’immortalité dans l’au-delà ?

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Limite infranchissable fondant l’ordre symbolique, la mort est un « phénomène social total » 1. Premier principe universel, elle pose l’identité de l’humanité à travers toutes les croyances, tous les mythes et toutes les pratiques. Ainsi, en définissant l’homme comme mortel, les Anciens instituaient l’universalité emblématique de la condition humaine : tous les hommes sont mortels 2. La conscience de la mort et les réponses socialement élaborées pour contenir l’inévitable angoisse qu’elle soulève ponctuent le rapport de l’individu à la société. L’anthropologie de la mort nous enseigne, en ce sens, que le statut de la subjectivité est étroitement lié à celui de la mortalité 3. Face à l’inéluctabilité de la fin, l’individu trouve refuge dans la forteresse idéelle de l’immortalité que chaque société dresse afin d’assurer sa continuité. L’histoire des sociétés humaines peut ainsi se lire comme l’ensemble des récits visant à donner vie au rêve d’immortalité. Des mythologies primitives aux grandes religions historiques, de l’immortalité de l’âme à la postérité immémoriale des héros, de la résurrection au Nirvana, le désir d’éternité marque la frontière entre l’ici-bas et l’au-delà. Il trace l’horizon du sens que l’on donne collectivement à l’existence humaine. Il assure la pérennité de l’ordre social à travers le passage des générations. Bref, il est au fondement même de la civilisation. Lire la suite…

Jason W. Moore, Nous vivons l’effondrement du capitalisme, 2015

11 août 2017 Laisser un commentaire

Alors qu’on n’a jamais autant parlé des impacts de l’homme sur le climat et la biosphère, un historien propose une thèse à contre-courant : la nature a été non pas exploitée mais produite par le capitalisme, qui s’en est servi pour créer de la richesse. Pour Jason W. Moore, il est plus moderne et beaucoup plus fécond de penser une « écologie-monde ».

Au fur et à mesure que se propage et se discute le concept d’anthropocène, sa contestation se diversifie et s’intensifie. L’historien Jason W. Moore en a formulé l’une des plus fortes critiques, en lui opposant la notion de « capitalocène ». Il s’en explique ici dans l’un de ses premiers entretiens en français. Son livre Capitalism in the Web of Life: Ecology and the Accumulation of Capital [Le capitalisme dans le réseau de la vie : l’écologie et l’accumulation du capital], qui cherche à dépasser le dualisme entre nature et société et à aller au-delà de « l’écosocialisme », vient de paraître en anglais, aux éditions Verso. Lire la suite…

Radio: Anthropocène ou capitalocène?

25 juillet 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter deux conférences qui traitent de l’anthropocène, période géologique durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau que l’activité humaine est devenue une «force géologique» majeure capable de marquer la lithosphère. Ce terme a été proposé par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, prix Nobel de chimie en 1995, pour désigner une nouvelle époque géologique, qui aurait débuté selon lui à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle. Lire la suite…