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Groupe Oblomoff, Le Monde en pièces, vol. 2, 2019

Les éditions La Lenteur viennent de publier Le Monde en pièces, pour une critique de la gestion, Volume 2: Informatiser. Ci-dessous une brève présentation.

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Cet ouvrage est une lointaine répercussion d’un séminaire, intitulé “Critique de la gestion”, qui s’est tenu entre 2009 et 2012 dans des locaux du CNRS, à Paris. La première année, dédiée au thème de la quantification, a donné lieu à un premier volume, justement intitulé Le Monde en pièces. Pour une critique de la gestion, Volume I: Quantifier (La Lenteur, 2012).

Le présent volume, le deuxième de la série, est construit sur le même principe, c’est-à-dire des articles tirés des interventions qui ont eu lieu lors de ce séminaire.

L’introduction du premier volume, “Nous maudissons ces gestionnaires qui nous dirigent”, était signée par le Groupe Oblomoff, désormais dispersé. Certains de ses membres font désormais partie d’une recherche scientifique qu’ils vilipendaient dans leurs écrits [1]. Ils se sont éloignés, mais gardent notre amitié. Il n’y a rien de déshonorant à arracher de haute lutte un poste dans une université croulante pour y donner des cours de bonne tenue. Les autres ont abandonné l’institution, scolaire ou autre, qui les tenait sous sa dépendance, soit parce qu’ils ont échoué à y entrer, soit parce qu’ils ont eu l’idée, économe en temps et en énergie, de ne pas essayer. Ils ont ainsi pu se consacrer à d’autres activités, éditoriales et politiques, non moins importantes qu’à l’époque du Groupe Oblomoff, comme l’actualité l’a amplement démontré, et sur lesquelles nous ne pouvons nous attarder pour d’évidentes raisons de confidentialité. Pour lever une partie du mystère, disons que plusieurs font partie du comité éditorial des éditions La Lenteur.

Bref, le Groupe Oblomoff appartient au passé. Ce sont quelques anciens membres qui ont assumé la responsabilité de la présente édition et ont rédigé l’introduction, et c’est à ce titre qu’ils la signent.

Informatisation: en avant vers nulle part!

« Nous ne savons pas où nous allons,
mais du moins il nous reste bien des choses à faire »
A. M. Turing, Les Ordinateurs et l’intelligence (1950)

L’informatisation, voilà ce qui caractérise avant toute chose notre époque. Chacun d’entre nous dédie aux ordinateurs une part considérable, et sans cesse croissante, de son temps ; de manière directe ou indirecte, libre ou contrainte, pour produire ou pour consommer, durant le temps de travail comme durant les loisirs. L’ampleur du phénomène est difficile à nier ; son impact écologique a été démontré ; ses conséquences sur la santé sont l’objet de rapports inquiets des médecins ; ses effets sur la vie sociale documentés par les sociologues, sur les enfants par les pédagogues, etc., etc. Les conditions effroyables dans lesquelles ces machines sont produites sont connues. Et cependant, l’informatisation n’est jamais appréhendée de manière globale. On ne fait en quelque sorte qu’empiler des faits de société (Parcoursup, l’intelligence artificielle…), qui peuvent certes susciter de légitimes inquiétudes, mais dont on pourrait éviter les aspects nuisibles par un usage approprié. Les journaux et la radio prodiguent de sages conseils d’utilisation. N’exposez pas vos enfants aux écrans. Cet été, apprenez à ne pas consulter 25 fois par jour votre messagerie… Certaines vedettes – des Michel Serres, des Serge Tisseron – se sont placées sur ce marché en pleine expansion : la vente de tranquillisants à destination du public, en attendant que l’administration se charge elle-même de protéger sa population, instaure le «droit à la déconnection» et organise ses propres «semaines sans écrans».

Ces dernières années, nous sommes bel et bien passés d’une discussion sur les effets à redouter (ou, pour certains, à espérer) de l’informatique à un questionnement sur les effets réels. Ainsi, aux Etats-Unis, contrée d’élection du computer, la destruction du travail par les ordinateurs a manifestement été déterminante lors des dernières présidentielles. L’élite du pouvoir, vivant dans la bulle des gagnants de la nouvelle économie, s’est vue forcée de reconnaître qu’elle ne disposait plus d’une classe moyenne suffisamment nombreuse disposée à aller voter pour le «bon» candidat. Des études dont on a fait grand cas ont révélé que près de la moitié des emplois étaient menacés à court terme par la robotisation, d’autres constataient une inquiétante hausse de la mortalité chez les mâles blancs du Middlewest. La conclusion est que le nouveau modèle industriel crée comparativement plus de chômeurs dépressifs disposés au «vote protestataire», selon l’expression consacrée, ou à l’abstention, que de développeurs web bien dans leurs peaux, clientèle à laquelle le personnel politique adresse ses discours. […]

Depuis trente ans, un phénomène vieux comme le mode de production capitaliste, la mécanisation – la substitution du travail mort au travail vivant -, s’est manifesté avec une ampleur et une vitesse cependant inédite, et selon des modalités nouvelles. Mais quoiqu’elle se présente sous une apparence originale, la mécanisation possède les mêmes effets que l’introduction de la machine à vapeur dans l’économie: explosion de consommation d’énergie fossile, concentration des richesses et des capitaux, pression à la baisse des salaires, dépendance extrême de l’ouvrier à son patron. A ce propos, on entend parler ici ou là de fin du salariat au sujet de «l’ubérisation du travail». Mais c’est un raccourci abusif, car c’est à la fin des droits et protections attachés au salariat à laquelle on assiste. Le salariat proprement dit, le lien de sujétion existant entre un donneur d’ordre et son subordonné, s’est raffermi et s’est étendu à de nouvelles professions. […]

Nous sommes bien conscients qu’une opposition politique consistante à l’informatisation reste très hypothétique mais nous pouvons tout de même définir quelques conditions de son émergence.

Premièrement, il est nécessaire, selon nous, de mettre au clair et diffuser l’idée que le sacrifice de territoires, populations, classes d’âge, métiers, etc. n’est pas dissociable du développement du numérique. Les deux phénomènes sont liés, on ne peut pas avoir une croissance économique high tech sans un remodelage de la société, dans le sens de la concurrence et de la déshumanisation. On ne peut prétendre à la fois regarder des films en streaming, ou plus exactement, de plus en plus de films en streaming (le temps passé devant un écran est passé de 3 heures à 5 heures par jour depuis 10 ans) et parler à un être humain à la Poste, dans un magasin, n’importe où; parler par Skype à sa grand-mère ne lui rendra pas sa pension de retraite. L’informatique implique une économie centralisée, polluante, asociale. Les contre-utilisations ne sont que l’exception qui confirme la règle. Il est, en un mot, impossible aujourd’hui de prétendre parler d’écologie, de «décentralisation» ou de droits sociaux au sens large, en laissant au second plan la question de l’informatisation.

Ensuite, il faut se donner les moyens théoriques de cette opposition, ce qui signifie passer au sanibroyeur les tartes à la crème du type taxes sur les robots ou revenu universel en décrivant précisément les effets matériels et existentiels de d’aliénation par l’écran.

Enfin et surtout, il est nécessaire d’encourager l’opposition à l’informatique partout où elle existe. La lutte contre le compteur Linky en est un bon exemple. N’oublions pas que l’informatique est en croissance perpétuelle: il ouvre chaque année des nouveaux fronts contre l’humanité.

Ce livre entend contribuer modestement aux deux premières, à travers différentes contributions. Le texte traitant de l’arrivée de la commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution, montre les formidables «gains de productivité» (lire: l’intensification du travail et l’exploitation) que permet l’informatique [écoutez l’émission Robots et Travail 2]. Le récit à la première personne du parcours d’un informaticien montre, au «plus près de la machine», ce que veut dire précisément ce métier, en quoi il est indissociable d’une certaine organisation du travail, que l’informatique contient une dynamique de croissance infinie, «logiciel libre» ou pas. Le texte sur «l’apiculture numérisée», s’il n’est pas ouvertement critique, décrit bien la bonne dose d’illusion, le «solutionnisme technologique» comme l’appellent certains, qu’accompagne la pose de balances connectées sous les ruches. Enfin, le dernier texte, sur «l’anesthésie informatique», questionne sur un mode plus philosophique les conséquences de l’utilisation assidue des objets numériques sur notre perception du monde et du temps.

Quant au troisième aspect de cet ouvrage, la traduction en pratique de la critique de l’informatique, il dépend de ce qu’en feront ses lecteurs. Les tracts et articles [notamment du groupe Écran Total, voir ci-dessous] rassemblés en fin de volume témoignent des tentatives qui ont émergé dans ce sens, ici ou là, ces dernières années, en France, en espérant qu’elles suscitent de nouvelles vocations.

Des anciens d’Oblomoff

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Le Monde en pièces, pour une critique de la gestion, Volume 2: Informatiser, éd. La Lenteur, 2019 (150 pages, 14 euros)

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Présentation du volume 1

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[1] Voir Un futur sans avenir. Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique, éd. L’Echappée, 2009.

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