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Maria Mies, Une nouvelle vision : la perspective de subsistance, 1993

Le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, en juin 1992, a une fois de plus démontré clairement, que la solution des problèmes écologiques, économiques et sociaux mondiaux ne devait pas être attendue des élites dirigeantes du Nord ou du Sud. Comme Vandana Shiva le souligne dans ce livre, une nouvelle vision – une forme de vie nouvelle pour les générations présentes et futures et les autres créatures avec qui nous partageons la Terre – dans laquelle l’articulation entre pratique et théorie soit réalisée, ne peut émerger que dans les luttes de défense des mouvements de base. Les hommes et les femmes qui participent activement à ces mouvements rejettent radicalement le modèle dominant patriarco-capitaliste de développement des « pays industrialisés ». Ils ne veulent pas être développés selon ce modèle, et préfèrent préserver intacte leur base de subsistance et en conserver la maîtrise.

Cependant, cette quête d’une nouvelle vision n’est pas seulement le fait des populations du Sud qui on renoncé à attendre les fruits du « développement » ; on trouve aussi, dans certains groupes du Nord, cette aspiration à une société écologique, non exploiteuse, juste, non patriarcale et autosuffisante. Ici aussi, cette recherche d’une nouvelle perspective concerne non seulement des gens des classes moyennes, désenchantés et ayant perdu espoir dans les promesses de la modernisation, mais également certaines personnes au bas de la pyramide sociale.

Nous appelons cette nouvelle vision la perspective de subsistance.

A l’origine, nous avions utilisées la notion de subsistance afin analyser le travail caché, gratuit des femmes au foyer ou mal payé, des petits paysans et des petits producteurs dans le secteur dit informel, en particulier dans le Sud, comme fondement et soutien du monde patriarco-capitaliste de croissance illimitée. Les activités de subsistance, comme travail productif vital et préservateur de vie dans tous les rapports de production, étaient et sont toujours la précondition nécessaire à l’existence ; et la plus grande partie de ce travail est effectuée par des femmes [1].

Avec l’aggravation de la crise écologique au cours des dernières décennies, il devient pourtant évident que cette subsistance – ou production vitale – a été et est toujours non seulement une sorte de face cachée de l’économie de marché capitaliste, mais qu’elle peut également ouvrir une voie pour sortir des nombreuses impasses de ce système destructeur appelé société industrielle, économie de marché ou patriarcat capitaliste.

Cela est particulièrement clair depuis que l’alternative à l’industrialisme capitaliste libéral, proposée par la version socialiste de développement, s’est effondrée en Europe de l’Est et dans l’ancienne URSS. L’alternative socialiste a été un exemple « d’avenir radieux » à suivre pour de nombreux pays du Sud. Mais il est évident aujourd’hui, que le type de développement suivi par les pays socialistes ne peut plus être considéré comme le modèle d’une société meilleure. Dans leurs efforts pour imiter la société industrielle capitaliste, ces régimes ont engendré des dégradations de l’environnement plus importantes ; leur relation à la nature était fondée sur les mêmes principes d’exploitation qu’à l’Ouest. De plus, ils se basaient sur le même modèle économique de production aliénée de marchandises développé préalablement par le capitalisme qui, comme nous l’avons vu par ailleurs [2], s’appuyait sur la colonisation de la nature, des femmes, et d’autres populations indigènes. C’est précisément à cause de ce colonialisme que le modèle de société fondé sur la marchandise n’est pas durable et ne peut être étendu au monde entier.

Avant d’essayer de déterminer les contours d’une perspective de subsistance comme alternative à une production généralisée de marchandises, il peut être utile d’examiner de nouveau les contradictions de cet étrange système économique qui est présenté aujourd’hui comme la seule voie possible de satisfaction des besoins humains.

La schizophrénie des sociétés productrices de marchandises

La logique du système de production marchande repose sur les principes de création de plus-value et une croissance permanente. Cette logique est la même dans les pays capitalistes que dans les États du « socialisme réel », avec comme seule différence le fait que dans les sociétés capitalistes la plus-value est accumulée par le privé tandis que dans les pays socialistes, elle est captée par l’État. Dans les deux systèmes, les gens sont en principe des sujets, à la fois comme producteurs et comme consommateurs. Comme producteurs, ils échangent leur force de travail contre un salaire ; comme consommateurs, ils échangent cet argent contre des marchandises pour satisfaire leurs besoins. Dans chacun des systèmes existe une contradiction fondamentale entre production et consommation surtout parce que la sphère de production des marchandises est séparée de celle de la consommation par la circulation, c’est-à-dire le marché.

Mais les individus, les sujets économiques, sont également divisées en producteurs et consommateurs ayant des intérêts contradictoires. Comme producteur, le sujet-marchandise ou sujet d’échange n’est pas intéressé par la valeur d’usage de ce qu’il produit, indépendamment du fait qu’il soit « travailleur » ou « capitaliste », dirigeant capitaliste ou directeur de production dans une « authentique » unité socialiste. Ils ne produisent pas pour leur propre consommation mais pour un marché anonyme. L’objectif de tout le processus n’est pas la satisfaction palpable et directe des besoins, mais la transformation de travail en argent (salaires, profits, dividendes).

Pour le producteur, ses propres produits ne lui apparaissent pas comme concrets, ils sont des concentrés de travail abstraits parce qu’ils ne sont pour lui rien d’autre que de l’argent en puissance. Cela ne fait aucune différence à ses yeux qu’il produise des gâteaux ou des bombes à neutrons. Mais en tant que consommateur, l’intérêt de cette même personne est totalement inverse, car il réside dans la valeur d’usage matérielle, concrète des choses qu’il achète : en tant qu’individus qui mangent, boivent, ont besoin d’une maison, portent des vêtements, les gens doivent être matérialistes. C’est cette contradiction entre production et consommation, entre valeur d’échange et valeur d’usage, qui est en dernière analyse responsable de la destruction de la nature dans la société industrielle. La préoccupation exclusive des gens comme producteurs est de maximaliser les rendements financiers et c’est pourquoi ils continueront à produire des substances empoisonnées, de l’énergie nucléaire, des armes et de plus en plus de voitures. Mais en tant que consommateurs, ils veulent de l’air pur, de la nourriture non polluée et un endroit approprié où déverser leurs déchets, bien loin de chez eux.

Aussi longtemps que production et consommation seront structurées de cette manière –inhérente à la production généralisée de marchandises –, il ne peut y avoir aucune solution aux diverses crises économiques, écologiques et politiques, éthiques, spirituelles.

Certains croient que la solution réside dans le remplacement de matériaux, de technologies et de marchandises nocives pour l’environnement par des matériaux respectant la nature et préservatrices de la vie. Ils proposent d’aménager la production des marchandises et les forces du marché en vue d’un « développement durable », en remplaçant la production et la vente de biens jetables par un « marketing écologique ». Ils veulent investir dans des entreprises, même dans les entreprises connues pour être très polluantes, afin qu’elles soutiennent les activités d’organisations de protection de l’environnement. Mais les entreprises utilisent ce sponsoring davantage pour améliorer leur image que pour modifier leur politique. Une des dernières opérations de greenwashing [verdissement du capitalisme] est l’initiative prise par Stephan Schmidheiny, un industriel milliardaire suisse [3], qui a fondé et dirige le International Business Council for Sustainable Development [Conseil commercial international pour un développement durable] – un groupe international de quarante huit grands industriels – et qui fut le conseiller de Maurice Strong, secrétaire de la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement, plus connue sous le nom de « sommet de la Terre de Rio » en 1992. Schmidheiny et son Conseil exposèrent une stratégie pour qu’à l’avenir l’industrie combine croissance et production écologique [4]. Mais les relations fondamentalement contradictoires inhérentes à la production et la consommation de marchandises n’y sont pas critiquées. Pas plus que les principes de base de la production capitaliste : l’intérêt individuel, la compétition généralisée et le besoin de croissance permanente du système. Bien au contraire, le marketing écologique et le financement d’ONG écologistes sont considérés comme de nouveaux domaines d’investissements, une nouvelle opportunité pour accroitre la production et les ventes. Un capitalisme vert servira uniquement à transformer toujours plus d’éléments de la nature en propriété privée et en marchandises.

On ne peut pas trouver d’issue à ce système de production de marchandises destructif et irrationnel par un développement économique supplémentaire ou des avancées technologiques ; même si on pouvait rapidement découvrir des alternatives technologiques pour mettre fin à certains des dégâts causés à l’environnement par l’industrie et les réparer. D’ailleurs, nulle part ceci n’a été démontré aussi clairement qu’en Allemagne de l’Est, dont les citoyens avaient espéré rattraper l’Allemagne de l’Ouest au moment où ils devinrent des citoyens égaux et que le Deutsche Mark fut la monnaie de l’Allemagne réunifiée [5]. Aujourd’hui, même l’industrie ouest-allemande réalise qu’il faudra au moins vingt ans pour que le niveau de vie de l’Allemagne de l’Est rejoigne celui de l’Allemagne de l’Ouest.

Mais comme nous l’avons démontré au chapitre III (Le Mythe du rattrapage par le développement), un rattrapage par le développement n’est même pas souhaitable. Pourtant, cette utopie de la société industrielle moderne n’est pas critiquée fondamentalement même dans les pays où elle s’est déjà effondrée et où un processus de désindustrialisation est entamé. C’est le cas par exemple du Pérou, de l’Argentine, du Mexique, du Brésil et de bien d’autres pays du Sud qui ont essayé de rattraper le Nord au moyen d’une industrialisation financée par le crédit. Ces pays sont pris maintenant au piège de la dette, victimes de la politique d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI.

Mais ce processus de désindustrialisation est en marche aussi en Europe de l’Est, dans l’ancienne Union soviétique et à Cuba dont l’économie et la politique de modernisation étaient totalement dépendantes d’importations en provenance de l’Union soviétique et d’exportations vers ce même pays. Depuis l’effondrement de l’URSS, ces importations, en particulier de pétrole et de machines, ont cessé. Cuba se trouve à présent face à un dilemme : devenir une néo-colonie des États-Unis, ou essayer de survivre économiquement et politiquement comme entité indépendante en ranimant des techniques et une production de subsistance.

Pour pallier au manque de pétrole, Fidel Castro importa 100 000 bicyclettes de Chine et remplaça les tracteurs agricoles par 100 000 bœufs qui servirent d’animaux de trait. Il y a quelques années, un tel « retour en arrière » vers des méthodes de production pré-industrielles, aurait été tourné en dérision, considéré comme impossible, surtout par les progressistes. La survie de Cuba en tant que société indépendante dépendra de la manière dont le peuple appréciera ce retour forcé à une production de subsistance ; comme une chance plutôt qu’une défaite. Mais ceci implique l’acceptation par le peuple d’un concept de socialisme ou de « bonne société » différent, fondé sur l’autosuffisance régionale, la durabilité écologique et l’égalité sociale.

Alors que Cuba peut encore espérer une certaine solidarité internationale, celle-ci a peu de chance de se manifester pour tous ces nouveaux États-nations qui ont proclamé leur indépendance vis-à-vis de l’ancienne Union soviétique : les États baltes, l’Ukraine, la Géorgie et d’autres. Avec l’effondrement du système de production et de distribution socialistes de marchandises, certains d’entre-eux sont également contraints de réintroduire une production pour l’auto-consommation, des techniques de subsistance en agriculture, comme l’utilisation de chevaux à la place de tracteurs, et de produire pour leur propre communauté au lieu de produire pour un marché anonyme.

De telles stratégies de survie sont aussi le seul moyen de sortir l’Afrique de la crise de la désindustrialisation. Mais contrairement aux sociétés post-socialistes d’Europe de l’Est, la plupart des sociétés africaines sub-sahariennes ne peuvent pas affirmer que la désindustrialisation et la dé-modernisation forcées ne sont qu’une affaire temporaire et que la « communauté mondiale » – les 20% du monde, les pays riches – viendront à leur secours. Des pays comme l’Ethiopie, la Somalie, le Mozambique sont déjà menacés par une famine de masse. Certains dirigeants africains semblent avoir compris qu’ils ne devaient plus rien attendre de la stratégie de rattrapage par le développement, surtout depuis la détente Est-Ouest. Ils comprennent que désormais l’argent va s’écouler vers l’Est plutôt que vers une Afrique mourant de faim.

A un colloque qui s’est déroulé à l’Université de Dar es Salam en décembre 1989, des intellectuels, des gens d’Église, des syndicalistes, des organisations de femmes, des organisations non-gouvernementales, des étudiants et des représentants gouvernementaux venus de tout le continent africain ont discuté de stratégies de développement alternatif, particulièrement après la nouvelle détente Est-Ouest qui entraîne un « désengagement involontaire » des flux d’aides et d’échanges du marché mondial en Afrique. A la fin du colloque les participants ont adopté la Déclaration de Dar es Salam : “Stratégies de développement alternatif pour l’Afrique”.

Après avoir condamné l’application de mesures drastiques aux pays africains débiteurs en vue de réaliser les “Programmes d’ajustement structurel” imposés par le FMI et la Banque mondiale, et après avoir réclamé l’annulation de toutes les dettes, le colloque exhorta les gouvernements africains à adopter des modes de développement alternatif basées sur :

« Un développement centré sur la population, une démocratie populaire et une justice sociale sur la base d’une intégration africaine effective aux niveaux sub-régionaux et régionaux aussi bien qu’une coopération Sud-Sud. Cette réorientation du développement africain devrait se focaliser sur un désengagement planifié du capitalisme international, sur l’autosuffisance alimentaire régionale, sur la satisfaction des besoins de base pour tous, sur un développement partant d’en bas en mettant fin aux préjugés anti-ruraux ainsi que sur le soutien aux petites et moyennes entreprises. » [6]

Les participants au colloque furent capables, semble-t-il, de transformer le « désengagement involontaire du marché mondial capitaliste » en une nouvelle stratégie volontaire sociale, économique et politique/culturelle dans laquelle les concepts-clés sont l’indépendance, l’auto-approvisionnement, l’autosuffisance alimentaire, la régionalisation, la nécessité d’une re-ruralisation, d’une démocratie participative et d’une coopération interrégionale.

Cette Déclaration contient beaucoup d’éléments que je considére comme indispensable à une perspective de subsistance. Les participants au colloque ont compris que pour l’Afrique, un rattrapage par le développement ou une industrialisation conforme au modèle de la Banque mondiale ne sont ni possibles ni souhaitables. Inversement, une perspective de subsistance qui ne reposerait pas sur la colonisation des femmes, de la nature et d’autres peuples pourrait montrer la voie pour l’Afrique et d’autres pays du Sud, aussi bien que pour le Nord.

Comme nous l’avons signalé plus haut, la vision nouvelle d’une société qui ne serait ni exploiteuse, ni coloniale ni patriarcale n’émane pas d’instituts de recherche, d’organismes de l’ONU ou de gouvernements mais de mouvements de la base, à la fois dans le Sud et dans le Nord qui ont lutté et continuent à lutter pour leur survie. Et dans ces mouvements, les femmes davantage que les hommes comprennent qu’une perspective de subsistance est le seul moyens d’assurer l’existence de tous, même des plus pauvres, et non pas l’intégration dans le système de croissance industrielle.

De nombreuses études récentes sur l’impact de la détérioration écologique sur les femmes, et en particulier les femmes les plus pauvres du Sud, ont mis en lumière non seulement le fait que les femmes et les enfants sont les principales victimes de cette guerre contre la nature, mais aussi que les femmes sont les plus actives, les plus créatives, les plus concernées et les plus engagées dans les mouvements de protection et de conservation de la nature et pour réparer les dégâts qu’elle subit [7]. Alors que le rôle des femmes comme « préservatrices de l’environnement » peut être accueilli favorablement par beaucoup, y compris par ceux qui veulent associer durabilité des écosystèmes et croissance économique continue, rares sont ceux qui ont remarqué que ces mouvements de femmes de la base critiquent également le modèle dominant de développement, patriarcal et capitaliste orienté vers le profit et la croissance, et qu’ils préconisent une nouvelle alternative de subsistance.

Cette perspective a été exposée le plus clairement par les femmes du mouvement Chipko. Vandana Shiva a interviewé à Garwhal (Inde) certaines de ses participantes (chapitre XV, La Conception de la liberté des femmes Chipko) qui lui ont dit qu’elles n’attendaient rien du « développement » ou d’une économie monétaire. Elles veulent simplement conserver une maîtrise autonome sur leur subsistance, la propriété commune de leurs ressources : la terre, l’eau, les forets, les montagnes. Elles savent, par l’histoire et par leur propre expérience, que leur existence (leur pain) aussi bien que leur liberté et leur dignité – toutes essentielles pour la vie – ne peuvent être préservées qu’aussi longtemps qu’elles gardent la main sur ces ressources. Elles n’ont pas besoin de l’argent octroyé par le gouvernement ou les industriels pour survivre. Leur conception de la liberté et du « bien vivre » diffère de celle offerte par le supermarché mondial du système patriarco-capitaliste industriel. Il est remarquable que même leurs fils ne soient pas fascinés par ce monde de supermarché contrairement à beaucoup de jeunes gens du Sud attirés par les promesses du marché et de l’économie monétaire. Peu d’hommes seraient prêts à dire aujourd’hui : la dignité de ma mère ne peut être achetée avec de l’argent.

Le conflit entre une perspective de subsistance et une perspective marchande est souvent source de conflits entre hommes et femmes, même dans certaines des luttes du Chipko. Alors que les femmes participaient aux actions de protection des arbres et voulaient préserver leur subsistance, leurs hommes voulaient une modernisation et un travail salarié. Ils s’opposaient aussi à ce que des femmes prennent la tête du mouvement. Gopal Joshi cite le cas d’une lutte Chipko à Dungari Paitoali où les femmes s’opposèrent à un projet de développement, l’installation d’une ferme de semences de pommes de terre qui impliquait l’abattage de 50 ha de la forêt communautaire du village. Les dirigeants masculins du village soutenaient le projet pour l’argent qu’il allait rapporter. Ils répandirent des rumeurs malveillantes sur les militantes et se montrèrent particulièrement furieux de la remise en question de leur rôle de chef de village par les femmes. Mais les femmes réclamèrent leur droit à participer aux décisions du fait de leurs responsabilités dans la survie quotidienne. Elles expliquaient :

« Comme les hommes ne ramassent ni le bois de chauffage ni le fourrage, ils ne se sentent pas concernés par la conservation des forêts. Gagner de l’argent les intéresse davantage même si pour cela il faut couper des arbres. Mais les forêts sont la richesse des femmes. » [8]

Ailleurs dans le monde aussi, les femmes se sentent plus concernées par la perspective de subsistance que les hommes, dont la plupart continuent à croire que plus de croissance, de technologie, de science et de Progrès résoudront simultanément les crises économiques et écologiques ; ils placent l’argent et le pouvoir au-dessus de la vie.

Dans un colloque “Femmes et écologie”, qui s’est tenu en Suède en février 1992, une femme Samo, rapportant les efforts de membres des tribus pour créer des réseaux et des groupes internationaux, raconta qu’à ces rencontres mondiales les hommes s’intéressaient principalement à la compétition pour le pouvoir politique dans l’organisation, tandis que la préoccupation des femmes se concentrait sur les moyens de préserver les fondements de leur culture et de leur existence indépendamment des programmes de développement gouvernementaux ou des ONG.

Vandana Shiva a également observé cette opposition femmes/hommes au Colloque “Que signifie être Vert en Afrique ?” organisé par l’ANC en Afrique du Sud en septembre 1992. Alors que les dirigeants masculins et les orateurs semblaient espérer que les problèmes économiques et écologiques de l’Afrique du Sud seraient résolus par une intégration totale dans une économie mondiale orientée vers la croissance, les femmes qui jusqu’alors avaient supporté le poids de la modernisation et du développement, se montrèrent beaucoup plus sceptiques. Une femme de 60 ans déclara :

« Le programme public d’amélioration a été le meilleur moyen pour nous pousser dans des abîmes de pauvreté. Il a accéléré la migration. »

Les hommes furent contraints de partir vers les villes à la recherche d’emplois tandis que les femmes restées avec les vieux et les enfants devaient essayer de survivre dans les zones rurales. Entre temps le gouvernement blanc détruisit tous les biens et possessions grâce auxquels les femmes tentaient de subsister.

« On nous a dépossédées de nos chèvres, de nos ânes et des autres bêtes. On les a enlevés de force et nous n’avons reçu que 20 cents de compensation par tête. »

Cette femme avait expérimenté l’impact paradoxal d’une « amélioration » ou d’un « développement » comme le comprenait le gouvernement. Elle savait qu’il y avait toujours quelqu’un qui devait payer le prix de ce développement et que généralement les victimes en étaient des femmes. C’est pourquoi la poursuite de l’intégration de la nouvelle Afrique du Sud démocratique et non raciste dans le marché mondial ne l’enthousiasmait pas. En lieu et place, elle réclamait de la terre et la sécurité d’une subsistance indépendante [9].

Une des raisons pour lesquelles les femmes critiquent de plus en plus le développement moderne et l’intégration dans le marché mondial est qu’elles constatent que ceux-ci entrainent de plus en plus de violences contre les femmes, en particulier dans les régions où ils s’implantent avec succès. En Inde, là où la “Révolution verte” est bien avancée, par exemple comme au Punjab, la nouvelle prospérité s’est accompagnée d’une augmentation des meurtres de femmes pour non-paiement de la dot ; de même, les avortement de femmes portant un enfant de sexe féminin suite à une amniocentèse augmentèrent avec la nouvelle richesse de ces régions [10].

Dans le Nord industrialisé aussi, beaucoup de projets et d’initiatives de femmes cherchent à mettre en place une alternative au système destructeur patriarcal et capitaliste. Ces groupes, apparus dans le sillage des mouvements pacifistes et écologiques de femmes, estiment que les campagnes et les protestations ne suffisent plus et désirent mettre en pratique leurs convictions. On trouve beaucoup de coopératives de producteurs-consommateurs dans le Nord, démarrées ou dirigées par des femmes. Divers groupes féministes se sont retirés à la campagne pour tenter de construire une base de subsistance autosuffisante comme maraîchères, éleveuses de moutons ou artisanes. Un groupe de chômeuses à Cologne a mis sur pied un système d’échange local au lieu d’acheter du neuf. Des architectes et des urbanistes féministes conçoivent des plans pour rendre de nouveau les villes vivables pour les femmes et les enfants, ce qui signifie ramener la nature dans les villes. Elles font des expérimentations de potagers en permaculture, tandis que d’autres songent à revendiquer l’usage des communaux, y compris dans les villes, non seulement à des fins de loisirs mais aussi de production alimentaire pour les pauvres. Il existe aussi des initiatives plus conceptuelles et globales qui s’opposent activement au système axé sur la croissance et le profit. Par exemple, les efforts de Hazel Henderson [11] pour établir une économie alternative, la critique par Marilyn Waring [12] du concept de travail prévalant dans une société industrielle capitaliste ou la proposition de Margrit Kennedy [13] de supprimer la capacité de l’argent à produire toujours plus d’argent, en particulier par l’intérêt.

Mettre tous ces efforts pratiques et théoriques pour trouver une alternative à un système destructeur sous l’étiquette de « perspective de subsistance » serait abusif ; beaucoup de différences existent dans les détails et peut-être aussi dans leurs objectifs. Mais ces initiatives ont un point commun : la nécessité d’un changement qualitatif et pas simplement quantitatif dans ce que nous avons coutume d’appeler l’économie. De plus en plus d’hommes commencent également à comprendre qu’une société écologique, juste, conviviale pour les femmes et les enfants, pacifique ne peut être construite en continuant une société industrielle orientée vers la croissance.

Plutôt que de développer un modèle abstrait – dont j’ai déjà exposé certains des principes et des caractéristiques principale antérieurement [14] –, je raconterais deux expérimentations de cette perspective de subsistance. L’un, dans le Sud de l’Inde, est l’exemple d’un mouvement populaire pour la préservation de l’eau et de l’économie de subsistance. L’autre, en Allemagne, raconte comment une commune tente de résoudre le problème écologique posé par l’évacuation des ordures dans le cadre d’une perspective de subsistance. Il s’agit de cas particuliers, mais ils renferment les principaux éléments d’une société qui n’est plus fondée sur l’industrialisme et la production généralisée de marchandises dans le but de réaliser des profits et une croissance permanente de la consommation.

Les barrages populaires de Balijara en Inde

Dans beaucoup de pays du Sud, les projets de construction de grand-barrages sont une des stratégies d’aménagement des ressources de la nature au service du développement industriel moderne. Presque partout de forts mouvements populaires ont contesté ces projets, en particulier des mouvements de paysans, de tribus et d’autres communautés dont les terres ancestrales et les moyens d’existence allaient être submergés par ces barrages. Des gens sensibilisés aux problèmes écologiques s’opposent aussi à la construction de ces barrages parce que, dans la plupart des cas, des forêts primitives, d’anciens temples, des territoires uniques écologiquement et culturellement seront détruits par ces « temples de la modernité » comme les appelait Nehru [15].

Un des mouvements de résistance les mieux connus est celui contre le projet de la Vallée de Narmada en Inde, un énorme projet financé par la Banque mondiale. C’est le plus grand dans son genre dans le monde, avec la construction de deux super-barrages et 28 grands barrages sur la rivière Narmada. Les avantages escomptés sont l’irrigation de plus de 2,2 millions d’hectares de terre, la production d’énergie électrique, en particulier pour les villes industrielles du Gujarat ; et la fourniture d’eau potable. Tous les avantages iraient aux gens et aux groupes d’intérêt situés en dehors de la zone inondée, mais le prix serait supporté par l’environnement et les 200 000 membres des tribus déplacés par l’inondation de leurs terres ancestrales. La campagne contre le projet, le Narmada Bachao Andolan, souligne que les victimes ne doivent pas espérer une juste compensation ou un transfert adéquats et qu’elles ne feront que rejoindre les masses de migrants et de mendiants pour finalement échouer dans les bidonvilles des grandes cités. De plus, les dégâts causés aux forêts, à la faune, à la diversité des espèces et les risques liés à la stagnation de l’eau, à l’envasement et à la salinisation ne peuvent pas être estimés [16].

Ce mouvement est soutenu par des militantes des classes moyennes comme Medha Patkar et Baba Amte et beaucoup de citadins qui se sentent concernés [17]. Outre de tels mouvements, il existe depuis plusieurs années des initiatives pour rechercher une solution alternative aux problèmes d’eau et d’énergie des régions menacées par la sécheresse, solution qui rétablirait un équilibre à la fois écologique et social sans sacrifier l’avenir à des gains immédiats et à court terme.

Le mouvement des “Barrages pour le peuple” dans le Khanapur, district de Sangli, État de Maharashtra, est un exemple d’aménagement alternatif de l’eau, issu d’une conception différente du développement. Ce mouvement a débuté pendant la longue grève des ouvriers du textile de Bombay. Rentrés dans leur village pour y chercher un soutien à leur grève, de nombreux ouvriers constatèrent que depuis plusieurs années les gens de Khanapur souffraient de fortes sécheresses, de mauvaises récoltes et de manque d’eau. Avant la grève, ces travailleurs avaient essayé d’aider leurs villages en leur envoyant de l’argent pour bâtir ou réparer des temples. Mais comme le fait remarquer Bharat Patankar, ils n’avaient fait preuve que d’une faible solidarité avec les paysans pauvres, leur classe d’origine. La conjonction de la grève et de la sécheresse modifia cette attitude. Afin de survivre, ces ouvriers essayèrent d’obtenir du travail grâce au “Programme de garantie d’emploi” du gouvernement. En effet, les syndicats en Inde, comme dans les autres pays du Sud, ne disposent pas de caisses de grève assez importantes pour soutenir les travailleurs pendant de longs conflits. Néanmoins, les ouvriers du textile de Bombay poursuivirent pendant plus d’un an leur grève contre l’introduction de technologies modernes destinées à remplacer la main-d’œuvre.

Une organisation d’ouvriers et de paysans pauvres sans terre – le Mukti Sangarsh – fut constituée qui lança avec succès une propagande en faveur de salaires décents et contre la corruption dans les projets du “Programme de garantie d’emploi”. Comme les autres syndicats et les partis politiques réclamaient pour les travailleurs de ce Programme le même statut que celui des travailleurs permanents réguliers, ils plaidèrent que la sécheresse était devenue un phénomène récurent dans leur région et que le travail du Programme devait être considéré comme un travail régulier. Le Mukti Sangarsh et les habitants, estimant que les sécheresses pouvaient être éradiquées, se mirent à étudier les raisons de leur récurrence. Ils interrogèrent les anciens sur ce qu’avait été la situation autrefois et découvrirent que les eaux des trois rivières qui traversaient le Khanapur Taluka ne s’étaient jamais asséchées avant les années 1970 ; il y avait assez de puits et de l’eau en suffisance. Aujourd’hui ces rivières, et en particulier la plus importante, sont des bancs de sable asséchés avec un écoulement épisodique en période de mousson. Qu’était-il donc arrivé ? Depuis les années 1980, des entreprises privées avaient extrait du sable des lits des rivières asséchées pour le vendre en ville à des entreprises du bâtiment, avec comme conséquence une réduction accrue de l’infiltration de l’eau et l’assèchement des puits.

De plus, depuis le milieu des années 1970, cette région plus ou moins orientée vers l’agriculture de subsistance était passée à l’agriculture capitaliste de la “Révolution verte”. Les anciennes cultures de subsistance comme le bajra (millet) et le jowar (manioc) furent remplacées par des cultures commerciales comme la canne à sucre, qui nécessitent non seulement des engrais et des pesticides chimiques, mais aussi de grandes quantités d’eau. Dans ce processus, les anciennes méthodes de culture furent abandonnées. Les paysans devinrent dépendants des entreprises de semences, d’engrais et de produits chimiques, des banques et des fluctuations du marché. Contraints de produire pour le marché, les petits paysans s’endettèrent de plus en plus et beaucoup furent obligés d’émigrer en ville, en quête de travail. Seules les grandes exploitations survécurent et accaparèrent presque toute l’eau. Ce développement agro-industriel était soutenu par le gouvernement du Maharashtra parce que dans cette région, il bénéficiait d’une base électorale stable.

Le Mukti Sangarsh et l’Organisation de science populaire du Maharashtra organisèrent dans les villages des foires et des discussions au cours desquelles les habitants étudièrent l’aménagement de l’eau dans une perspective historique. On étudia aussi les anciennes méthodes de culture, les conditions géologiques et la végétation de la région pour proposer des systèmes d’agriculture alternative.

Il fut décidé que les gens refuseraient désormais les travaux de casseurs de pierre, de construction de routes et autres que les programmes publics, “nourriture en échange de travail” procuraient en période de sécheresse, s’assurant ainsi une main-d’œuvre à bon marché pour l’extension des routes et d’autres travaux d’infrastructure. Les travailleurs du Programme insistèrent pour que leur travail soit utilisé de manière constructive à éradiquer la sécheresse dans leurs régions. Après un colloque sur la sécheresse organisé en 1985, des paysans de deux villages élaborèrent un plan pour construire un barrage populaire, le barrage Baliraja. Ils manifestèrent aussi devant l’Université de Kolhapur pour demander que des scientifiques et des étudiants viennent aider les paysans victimes de la sécheresse. A la suite de quoi un “Comité pour l’éradication de la sécheresse” fut créé et des professeurs et des étudiants collaborèrent par des enquêtes.

Maîtriser ses propres ressources

Pour financer la construction du barrage, les habitants décidèrent qu’ils vendraient eux-mêmes une petite quantité de sable de la rivière Yerala ; en droit, le sable des rivières appartient au gouvernement. Ils voulaient aussi mettre fin à toute extraction commerciale de sable par des entrepreneurs extérieurs. En novembre 1986, la construction du barrage commença. Des étudiants organisèrent un camp de 40 jours et travaillèrent avec les paysans et, comme eux, bénévolement. Des sympathisants à Bombay et à Pune récoltèrent environ 100 000 roupies pour des prêts sans intérêts.

Le gouvernement s’opposa à la construction du barrage, considérant que l’estimation de son coût par les habitants à 700 000 roupies était insuffisante pour couvrir les frais et qu’il faudrait au moins 2,8 millions de roupies ; et que de plus leurs estimations concernant les quantités d’eau étaient incorrectes. Mais les gens persistèrent, soulignant les avantages écologiques d’un petit barrage comme le leur, la nécessité de préserver l’eau, de protéger les puits de l’assèchement, etc. Ils ne réclamèrent pas d’aide publique, uniquement l’autorisation de construire le barrage et l’arrêt de l’extraction commerciale de leur sable.

En 1988, le gouvernement donna son autorisation et le barrage fut terminé en 1990. Le barrage de Balijara est un exemple de la manière dont les gens sont capables d’utiliser leurs propres ressources et de conserver en même temps un équilibre écologique. Ils prennent à la nature mais lui rendent aussi.

Un nouveau système de distribution d’eau

En discutant de leurs problèmes d’approvisionnement en eau, les habitants avaient découvert qu’une des raisons de la récurrence des sécheresses était l’inégalité dans le système de distribution de l’eau en usage jusque-là : ceux qui possédaient le plus de terres recevaient aussi le plus d’eau pour irriguer leurs cultures commerciales. Mais l’eau collectée dans le barrage de Baliraja fut dès le départ distribuée équitablement selon les principes suivants :

  • l’eau, comme ressource, appartient à tout le monde et doit être distribuée sur une base per capita et non sur celle de la possession de la terre ;
  • toute personne reçoit la même part, y compris les gens sans terre et les femmes ;
  • les gens sans terre peuvent soit louer une terre sur base de participation aux récoltes et utiliser leur part d’eau, soit la louer ou la vendre ;
  • chaque part d’eau coûte dix roupies, soit l’équivalent d’un jour de shramdan (travail gratuit) sur le site du barrage.

Par conséquent, il n’y a pas moyen de cultiver la canne à sucre dans les champs irrigués par l’eau du Barrage de Baliraja parce qu’il en faut trop [18].

Les gens voulaient ainsi non seulement reprendre la maîtrise de leurs propres ressources et restaurer un équilibre écologique dans leur région, mais ils se mirent aussi à changer les relations sociales inégalitaires entre les classes et les genres. Pour la première fois, les femmes reçurent leur part d’une ressource qui en réalité provient de la nature et appartient à tout le monde.

Un nouveau système agricole

Le mouvement Mukti Sangarsh voulait aussi changer le système agricole capitaliste désastreux socialement et écologiquement. Un nouveau système fut proposé dans lequel les diverses ressources – la terre, l’eau, les plantes et les animaux – seraient utilisées pour une organisation écologiquement, socialement et économiquement durable. Les récoltes, la terre et l’eau seraient réparties de manière différente : une famille de cinq personnes devrait posséder une moyenne de trois acres de terre (qui est la moyenne au Maharashtra).

K. J. Joy qui milite au Mukti Sangarsh, a expliqué ce nouveau modèle de culture, en particulier la culture de biomasse :

« C’est un fait à présent bien établi qu’en intégrant la production de biomasse à la production de cultures vivrières avec une utilisation judicieuse de l’eau, la productivité des petits agriculteurs pourrait s’accroître substantiellement, durablement pendant une certaine période, qu’elle apporterait une sécurité en répondant aux besoins de subsistance et permettrait aussi de réduire les apports monétaires nécessaires en agriculture. On pourrait créer des surplus de bois de chauffage, de bois de construction et de fourrage, en dépassant les besoins de production et de consommation, apportant ainsi un complément de revenu non agricole. Près de 20 à 40 % de la biomasse (feuilles, brindilles etc.) a un rôle important à jouer comme apport dans le système sous-agricole. Elle sert de fourrage et de produit fertilisant… les produits de l’agro-sous-système et des récoltes forestières serviraient (aussi) de base à un développement industriel décentralisé et basé sur l’agriculture. » [19]

Durant le mouvement des barrages populaires, les gens réévaluèrent non seulement leurs anciennes connaissances et techniques en matière de subsistance, mais ils se mirent aussi à remettre en question le rôle de la science et de la technologie dans le « développement » de zones apparemment arriérées, et le fait d’être traités de passifs et d’ignorants. Dans ce mouvement, les gens participèrent pleinement à la mise en œuvre de techniques alternatives, les scientifiques et les ingénieurs qui soutenaient le mouvement purent utiliser leurs connaissances de manière créative et les combiner avec la science moderne. Le projet d’une nouvelle agro-industrie décentralisée s’inspire des nouvelles connaissances sur l’utilisation écologique de la biomasse, non seulement comme engrais, comme pesticides et dans de nouvelles méthodes d’agriculture comme celles de Masanobu Fukuoka [20], Jean Pain [21] ou Bill Mollison [22], mais aussi comme matière première pour fabriquer des objets pour lesquels, jusqu’à présent, on a utilisé des sources d’énergie et des matières premières non renouvelables. Ainsi la biomasse, la cendre volante [fly-ash[23] et le petit bois peuvent être utilisés pour faire du GeoCrete, un substitut du béton [24]. Une autre catégorie de matériaux comme les géo-tissus, filtres fabriqués à partir de biomasse, peuvent être employés au drainage et pour assurer l’étanchéité.

La mise au point de matériaux et de techniques à partir de biomasse a pour but non seulement de fournir des substituts à des matériaux importés, dévoreurs d’énergie et non renouvelables, mais aussi de faciliter l’intégration de l’organisation sociale, la participation active des gens au développement des connaissances et du travail communautaire, et la re-création de moyens d’existence durables écologiquement et économiquement. Même les ingénieurs qui soutinrent le mouvement des barrages populaires se rendirent compte clairement de la nécessité d’une telle approche intégrée [25].

Le barrage de Baliraja dans le Khanapur est la preuve du caractère fructueux d’une approche axée sur la subsistance, intégrée et en synergie, dont les éléments-clés sont :

  • une organisation collective des habitants ;
  • la réappropriation de leurs connaissances et de leurs techniques en matière de subsistance ;
  • une participation active au processus de mise en œuvre ;
  • une tentative sérieuse de changement des structures inégalitaires et d’exploitation, y compris l’inégalité et l’exploitation sexuelles ;
  • une critique de la science et de la technologie dominantes et la mise au point au niveau local d’alternatives durables écologiquement ;
  • un effort pour empêcher de nouvelles privatisations de communaux, et agir au contraire pour recréer un contrôle communautaire sur des ressources communes locales telles que l’eau, le sable, etc.

Ces conditions d’intégration sont toutes centrées sur l’objectif principal de cette approche : retrouver une autonomie et une sécurité de subsistance, c’est-à-dire devenir plus indépendant des forces externes du marché à la fois écologiquement, socialement et économiquement.

Des ordures à la subsistance

Phase 1 : d’un mouvement d’étudiants à un mouvement de squatters.

Le groupe d’entraide socialiste de Cologne [Sozialistische Selbsthilfe Köln ; SSK] est un des plus anciens mouvement de solidarité de Cologne en Allemagne, né à l’époque du mouvement étudiant du début des années 1970 [26]. Inspirés par la théorie de Herbert Marcuse [27] selon laquelle, la « révolution » dans les sociétés industrialisées ou l’alternative à la société capitaliste, ne viendrait plus de la classe ouvrière mais plutôt des laissés-pour-compte, des groupes marginalisés et des colonisés du Tiers-monde, un groupe d’étudiants mit en chantier à Cologne un programme dont l’objectif était de fournir un abri aux jeunes qui avaient fui des foyers autoritaires, des centres d’éducation surveillée ou même la prison. Ils avaient pour objectif d’offrir à ces jeunes une meilleure éducation et de meilleures perspectives de vie que les institutions existantes.

Au départ, leur initiative fut dénommée Mesures spéciales socio-pédagogiques, Cologne [Sozialpädogogische Sondermassnahme Köln] et ils établirent une série de principes, le premier étant que n’importe qui peut être admis dans leur commune. Le projet fut d’abord soutenu par le Département de sécurité sociale de la municipalité de Cologne qui leur prêta une maison et accepta, en outre, de verser par jeune, fille ou garçon, la même somme que celle qu’on accordait à un centre d’éducation surveillée. Mais par la suite, il s’est avéré que ce projet était trop coûteux pour la municipalité. De plus, des voisins se mirent à protester contre le SSK qui acceptait tout le monde, y compris des alcooliques et des drogués.

Quand en 1974 le Département de sécurité sociale décida de fermer le SSK, le groupe qui comptait alors une centaine de personnes, trouva momentanément l’asile politique dans le Département de pédagogie et de travail social [Fachhochschule Köln] de l’université de Cologne.

La question se posa alors de savoir si le SSK était capable de survivre sans le soutien financier de la municipalité. Environ trente personnes décidèrent de continuer le SSK et de dépendre exclusivement de leur propre travail et de l’aide d’amis et de sympathisants. Ils prirent leur nom actuel et établirent une série de règles strictes pour ceux qui voulaient en devenir membres. Les plus importantes étaient :

  • ne pas accepter d’argent de l’État, pas même de la sécurité sociale. Le principe fondamental est l’autonomie financière ;
  • tout le monde, hommes et femmes, doit travailler pour les moyens d’existence de tous. Chaque matin ce travail est réparti par l’ensemble de la commune ;
  • tous les revenus sont mis en commun et distribués égalitairement ;
  • interdiction de toute violence (battre, harceler etc.) au sein du SSK ;
  • interdiction de la drogue et de l’alcool ;
  • tout le monde doit participer au travail et aux actions politiques ;
  • le SSK n’a pas de direction. Tous les problèmes sont discutés en sessions plénières et les décisions sont prises par consensus.

La commune SSK considérait ces règles et principes non seulement nécessaires à sa propre existence, mais aussi comme le point de départ pour une société véritablement socialiste dans laquelle tant le modèle de société capitaliste que le modèle socialiste centralisateur et bureaucratique qui prévalait en Europe de l’Est devaient être dépassés. Ils voyaient dans leur commune le modèle d’une telle société.

Pour gagner de quoi vivre, le SSK accomplissait toutes sortes de travaux : le transport de charbon ; le ramassage et la revente de vieux meubles, de vieux vêtements ou d’équipement ménager ; le nettoyage de maisons ; du jardinage ; etc. Les membres du SSK vivaient des poubelles de notre société d’abondance.

Le SSK centra ses activités politiques sur les problèmes engendrés par la modernisation des commerces et la rénovation urbaine qui marginalisait les pauvres, les vieux et les travailleurs étrangers. A cause de cette politique de transformation du centre de Cologne en un complexe de banques, d’assurances et de centres commerciaux, des quartiers d’habitations plus vétustes et moins chers furent détruits et leurs habitants repoussés à la périphérie de la ville. Pendant de longues années, à Cologne, la commune SSK fut à l’avant-garde du mouvement des squatters qui lutta contre la destruction de vieux quartiers bon marché.

Un autre combat politique important fut dirigé contre les conditions inhumaines qui régnaient dans de nombreuses cliniques psychiatriques publiques. En dénonçant publiquement ces conditions et en offrant aux patients qui avaient fui ces institutions un abri dans leur commune, ils initièrent un vaste débat critique sur le système psychiatrique allemand, forçant les autorités à fermer une des cliniques ayant la plus mauvaise réputation et à se mettre à réformer les autres.

Dans ces luttes politiques et dans bien d’autres, la force du SSK résidait dans sa capacité à organiser des actions rapides, directes et non bureaucratiques, à assurer sa propre communication par l’emploi de journaux muraux, à établir un lien direct entre l’action et la réflexion, à vivre conformément à son engagement grâce à ses propres forces et à être ouvert à tous les opprimés, aux « rebus sociaux » de la société industrielle. Avec le temps, le SSK fut reconnu et acquit une influence considérable grâce à ses luttes. Les bureaucrates de la mairie de Cologne craignaient leurs campagnes et accédaient souvent à leurs demandes. Cinq nouveaux centres furent créés dans la région de Cologne, sur les mêmes principes.

Phase 2 : de Tchernobyl à la question écologique et la découverte de la subsistance.

En 1986, après l’accident nucléaire de Tchernobyl, la commune SSK fut préoccupée par les problèmes écologiques. Les membres se mirent à questionner leur modèle de socialisme et se demandèrent quel serait son utilité dans un environnement empoisonné et pollué par la radioactivité et d’autres déchets toxiques de la société industrielle. Ils organisèrent de nombreuses discussions pour transformer le SSK afin qu’il contribue à une société plus écologique. Mais ils ne parvinrent pas à un consensus, l’organisation traversa une crise grave, et plusieurs membres quittèrent la commune.

A peu près au même moment, mon amie Claudia von Werlhof et moi-même avions organisé un colloque à l’Académie évangéliste de Bad Boll intitulé “La perspective de subsistance, un chemin vers l’ouverture” [Die Subsistenzperspektive, ein Weg ins Freie]. Le but était de réunir des militants et des théoriciens du mouvement des femmes, des mouvements alternatifs, écologiques et tiers-mondistes afin de clarifier nos idées sur une possible stratégie ou perspective commune : la perspective de subsistance. Trois membres du SSK avaient aussi été invités parce qu’il me semblait qu’ils avaient pratiqué cette perspective depuis des années. Plus tard, il s’avéra que ce colloque avait effectivement créé « un chemin vers l’ouverture » pour le SSK parce que les trois militants avaient non seulement découvert les interdépendances globales entre leur activité, leurs idéaux et des mouvements aussi divers que le mouvement paysan au Venezuela, les luttes des gens contre la modernisation et l’industrialisation au Ladakh ou le mouvement Chipko en Inde, mais aussi la richesse inhérente à la notion de subsistance. Ils réalisèrent que cette notion renfermait ce à quoi ils avaient aspiré pendant toutes ces années. Dans une brochure du SSK intitulée Terre en vue, Lothar Gothe (un des fondateurs) et Maggie Lücke définirent ainsi le concept :

« Le mot [subsistance] dérive du mot latin subsistera, qui a plusieurs significations : “s’arrêter, faire une halte, persister, résister, demeurer, rester en arrière”. Aujourd’hui, le mot signifie : “être capable de vivre (à partir) des nécessités de base (minimum) de la vie” ou “exister et s’entretenir par ses propres forces”. »

Aujourd’hui, nous incluons toutes ces significations et connotations quand nous parlons de perspective de subsistance comme le moyen de sortir du capitalisme, comme issue de secours pour échapper à la société industrielle.

« Vivre en suivant les préceptes de la subsistance signifie ne plus vivre de l’exploitation de l’environnement ou de peuples étrangers. En termes humains, cela signifie un nouvel équilibre entre prendre et donner, entre chacun de nous et les autres, entre nos gens et les autres, entre notre espèce et les autres espèces dans la nature… » [28]

Phase 3 : des ordures au compost.

Le Colloque sur la subsistance à Bad Boll eut pour conséquence non seulement la découverte d’une nouvelle notion pour guider l’action mais aussi le début d’un processus dans lequel l’ancienne utopie du SSK pouvait être renouvelée et enrichie par les thèmes écologiques. Les trois militants SSK rencontrèrent le biologiste Peter van Dohlen, qui avait mis au point une méthode de compostage de déchets organiques de cuisine dans des récipients fermés. Il avait tenté en vain de persuader le Parti Vert de Cologne de mettre en œuvre cette technique qui convenait particulièrement aux villes.

Quand les trois militants rencontrèrent Peter, ce fut une rencontre de gens qui, livrés à eux-mêmes, avaient commencé à désespérer et ne voyaient plus comment sortir de leur isolement. Mais en se rencontrant et en échangeant des idées, un processus nouveau et créatif fut déclenché. Bref, la méthode mise au point par Peter fournit au SSK un genre nouveau d’activité, écologique, constructif et autonome tandis que lui-même avait enfin trouvé des gens ayant saisi l’importance de sa méthode de compostage et qui étaient prêts à l’appliquer collectivement. Ayant transformé un ancien fut à huile pour le compostage, les militants SSK récoltèrent les ordures ménagères dans leur quartier, à Gummersbach, et expérimentèrent le procédé. Le résultat fut excellent : en trois semaines, les ordures pouvaient être transformées en compost. De plus ils apprirent aussi la méthode de Jean Pain, dans laquelle une biomasse provenant de branches d’arbre, d’arbustes et de haies peut non seulement être utilisée pour produire de la chaleur dans un bio-générateur mais aussi servir à restaurer la fertilité du sol.

Entre-temps, conformément au principe qui consiste à combiner les activités pratiques et manuelles de subsistance à l’activité politique, le SSK contacta les conseils municipaux des villes où ils avaient des sections et demandèrent des contrats de compostage à partir d’ordures ménagères organiques. Ils demandèrent à être payés la même somme que celles que les citoyens payaient pour l’enlèvement des ordures ménagères – de l’ordre de 300 marks la tonne. La négociation des contrats dura plusieurs années, mais le SSK s’était déjà mis au travail et son projet de compost recueillit de plus en plus de soutien auprès de la population.

La mise en pratique d’une nouvelle technique écologique, bon marché et maîtrisée par les gens pour restituer la biomasse, les déchets de cuisine comme compost à la terre, au lieu de simplement la déverser ou la brûler, en continuant à polluer l’environnement, telle est la signification politique de ce projet. Dès le départ, Lothar Gothe avait clairement compris l’importance stratégique du problème des déchets pour lequel la société industrielle n’a pas de réponse. Ce que la société de consommation appelle déchets – dont il faut se débarrasser au plus vite – est de la matière première pour une nouvelle industrie naissante d’élimination des déchets dont l’intérêt est la production toujours grandissante de déchets. Le principal industriel de la région qui détient le monopole du traitement des déchets, l’entreprise Edelhoff, avait des contrats avec toutes les municipalités pour ramasser toutes les ordures ménagères, y compris les déchets organiques. Le SSK, en réclamant ces déchets qui constituent 40% des ordures ménagères, a opposé une résistance efficace à la privatisation et à la destruction dans un but de profits, d’une biomasse précieuse et d’une ressource collective.

Aujourd’hui le SSK a des contrats de compostage à Cologne et avec quatre autres villes et municipalités. Il est intéressant de signaler que le Conseil municipal de Gummersbach a accepté de modifier son contrat avec Edelhoff et d’étendre son contrat avec le SSK à 400 nouveaux ménages. Les autorités communales ont apparemment compris que l’élimination industrielle des déchets et des ordures ménagères n’était pas la solution. Malgré leur opposition initiale, elles sont aujourd’hui favorables à des groupes comme le SSK.

Phase 4 : du compost à l’agriculture de subsistance.

Depuis le début, le SSK avait insisté sur les interconnexions entre les diverses thématiques dont il s’occupait : le chômage ; l’écologie ; l’inanité de la plupart des emplois salariés ; un sentiment de futilité ; la solitude ; les problèmes de santé ; l’absence de dignité et de reconnaissance ; la surconsommation et les drogues, etc. C’est pourquoi, dans leur activité politique concrète, ils recherchaient aussi des solutions semblablement en synergie.

Une suite logique du processus de compostage fut la recherche de terres par certains groupes du SSK puisque, comme l’a dit Lothar Gothe, le compost appartient à la terre. Au début, le SSK avait vendu son compost à des boutiques écologiques, des jardiniers et des particuliers, mais la demande des citadins n’était pas suffisante pour écouler leur production. Que faire alors de tout ce compost ?

Ils achetèrent donc un terrain vague dans une vallée appelée Duster Grundchen, acheté en privé mais en vue d’un usage collectif. Pour la première fois, certains membres du SSK qui, jusque-là, n’avaient connu qu’une existence urbaine, se mirent à travailler la terre ; la défrichant, préparant un lopin expérimental, se mettant en quête d’un bio-générateur, etc. Pour la première fois, ils éprouvèrent la joie du travail de la terre, difficile mais écologique et impliquant une coopération avec la nature. Certains des plus jeunes membres du SSK de Gummersbach se montrèrent tellement enthousiastes qu’ils faisaient 15 km à pied de Gummersbach pour venir travailler dans la vallée.

Lothar Gothe se demanda alors si ce travail écologique de subsistance pouvait être accepté non seulement par les membres du SSK mais aussi en définitive fournir une solution à la société en général. Parce que ce n’était que si les gens se mettaient à comprendre la signification et la nécessité de ce travail à la campagne et à aimer l’accomplir que cette approche pourrait connaître un avenir. La combinaison du travail comme un fardeau et du travail comme un plaisir est la précondition pour guérir à la fois la planète et la société.

Le travail au Duster Grundchen, suite logique de la stratégie de critique de la consommation, l’utilisation d’ordures organiques pour le compostage, finirent par révéler le caractère d’interdépendance de l’approche holistique, sociale et écologique que nous appelions perspective de subsistance.

Celle-ci provoqua non seulement un nouveau sentiment d’enthousiasme, de plaisir, de consistance, de but politique et personnel chez les membres du SSK et d’autres, en particulier chez certains jeunes, mais aussi une nouvelle série de réflexion, de théorisation et de créativité politique. Dans un document élaboré pendant le processus d’action et de réflexion et envoyé au président de l’autorité locale [Regierungspräsident], Lothar Gothe soulignait que ni le gouvernement ni aucun des partis officiels n’avaient réussi à apporter des solutions à autant de problèmes interdépendants en un seul et même projet, c’est-à-dire combiner la résolution de problèmes écologiques et sociaux ; guérir la terre aussi bien que des gens et des communautés par la création d’un travail ayant du sens, donner un nouveau sentiment d’utilité à des femmes et des hommes marginalisés socialement ; développer une nouvelle technologie appropriée [29] à partir d’objets abandonnés et abimés ; remettre en culture des terres en friche ; restituer un nouveau sens communautaire avec des gens qui se sentent concernés et responsables de l’avenir de la vie sur cette planète ; et enfin, créer un nouvel espoir non seulement pour ceux qui sont directement impliqués dans le projet mais pour beaucoup d’autres persones désorientées.

C’est le caractère de synergie de ce projet, qui s’est développé par nécessité et sans dessein préalable, qui garantit sa pérennité. S’il avait été imaginé comme un projet monoculturel à sens unique, planifié par des experts, il n’aurait pas survécu.

Guidé par la perspective de subsistance et la nécessité d’avoir suffisamment de foin pour les animaux, l’étape suivante consista à acheter une vieille ferme et d’en réparer les anciens équipements en vue d’une production de subsistance. En même temps, le groupe s’assura un contrat pour composter les ordures de cuisine d’une série de villages. Ce compost est utilisé comme engrais dans les nouveaux champs et jardins où sont pratiquées des cultures biologiques expérimentales afin de produire des légumes pour les travailleurs de la ferme du SSK. Celle-ci abrite des poules, des porcs, des canards, des chèvres, des moutons et le cheval qui tire le tombereau de collecte des ordures. Aujourd’hui, six à huit personnes peuvent vivre de ce travail de subsistance.

Conclusion

En récapitulant les caractéristiques principales de la perspective de subsistance qui a nourri et inspiré les initiatives décrites ci-dessus ainsi que de nombreux mouvements de base féministes cités dans ce livre, il est manifeste que ces luttes pour la survie constituent une critique concrète non seulement d’une technologie agressive, exploiteuse et écologiquement destructrice mais aussi des systèmes industriels capitalistes ou socialistes producteurs de marchandises et orientés vers la croissance. Bien qu’aucun de ces mouvements, qu’aucune de ces initiatives ou de ces communautés n’ait explicitement élaboré une nouvelle théorie sociale complète d’une utopie écologique, féministe, non coloniale et non exploiteuse, il y a suffisamment de signes dans leur pratique et leur théorie pour témoigner que leur conception d’une « bonne société » diffère de l’utopie marxiste classique. Alors que Marx et ses successeurs voyaient le capitalisme comme l’ « accoucheuse » de l’histoire ou la « base matérielle » sur laquelle on pouvait construire une société socialiste, ces mouvements et ces initiatives affirment leur rejet du supermarché universel comme modèle d’une meilleure société, quand bien même celui-ci serait accessible à tous. Ils ne suivent pas non plus l’affirmation d’Engels selon qui ce qui est bon pour la classe dominante devrait être bon pour toute la société [30]. La conception du « bien vivre » et de la liberté de ces femmes et de ces hommes est différente, comme l’est leur conception de l’économique, du politique et de la culture. Leur utopie peut n’avoir pas encore été théorisée explicitement, cependant ses différents aspects font déjà l’objet d’une expérimentation quotidienne ; il s’agit d’une utopie concrète.

Quelles sont les caractéristiques principales de cette perspective de subsistance ?

  1. Le but de l’activité économique n’est pas de produire une immense accumulation de marchandises et d’argent (qu’il s’agisse de salaires ou de profits) pour un marché anonyme mais la production et la re-production de la vie, c’est-à-dire la satisfaction des besoins humains fondamentaux principalement par la production de valeurs d’usage et non par l’achat de marchandises. Les principes économiques principaux sont l’auto-approvisionnement et l’auto-suffisance en ce qui concerne les besoins de base, en particulier alimentaires, le territoire et l’émancipation de la bureaucratie d’État. Les ressources locales et régionales ne sont pas exploitées mais utilisées : le marché joue un rôle subordonné.
  2. Ces activités économiques reposent sur de nouveaux rapports:
  3. a) Avec la nature : elle est respectée dans sa richesse et sa diversité, à la fois pour sa propre préservation et comme condition primordiale à l’existence de toutes les créatures de cette planète. Par conséquent, la nature n’est pas exploitée commercialement dans un but de profit, mais au contraire, partout où c’est possible, les dégâts causés à la nature par le capitalisme sont réparés. L’interaction humaine avec la nature est basée sur le respect, la coopération et la réciprocité. La domination de l’homme occidental sur la nature – principe qui a guidé la société depuis la Renaissance – est remplacée par la reconnaissance que les humains font partie de la nature, que la nature manifeste une subjectivité propre.
  4. b) Entre les personnes. Comme la domination de la nature par l’homme est liée à sa domination des femmes et d’autres êtres humains [31] un rapport différent et non exploiteur à la nature ne peut être établi sans changer les rapports humains, en particulier entre femmes et hommes. Ceci implique un changement non seulement dans les diverses divisions du travail (division sexuelle, manuelle/intellectuelle et urbaine/rurale, etc.) mais aussi le remplacement des rapports monétaires et marchands par des principes tels que la réciprocité, l’aide mutuelle, la solidarité, la confiance, le partage et l’attention à l’autre, le respect de l’individu et la responsabilité vis-à-vis de la totalité que forme l’ensemble de ces rapports. La nécessité d’une sécurité de subsistance est assurée par la confiance en sa communauté plutôt que par la confiance dans un compte bancaire ou un État-Providence. Une perspective de subsistance ne peut être réalisée que dans un tel réseau de rapports humains fiables et stables, elle ne peut pas s’appuyer sur l’individu de l’économie de marché, atomisé et égoïste.
  5. La perspective de subsistance repose sur une démocratie participative ou directe et l’encourage – non seulement en ce qui concerne les décisions politiques en tant que telles, mais aussi en ce qui concerne toutes les décisions économiques, sociales et techniques. Les divisions entre politique et économique ou entre public et privé sont en grande partie abolies. Le personnel est politique. Ce n’est plus le Parlement qui est à lui seul le champ de bataille de la politique, mais aussi la vie quotidienne et le style de vie. La responsabilité et l’action politiques ne sont plus l’apanage des représentants élus, mais sont assumées par tous d’une manière communautaire et à travers la pratique.
  6. La perspective de subsistance implique nécessairement que la résolution des problèmes soit multidimensionnelle et en synergie les uns avec les autres. Elle est fondée sur le constat non seulement de l’interdépendance des différents systèmes et de leurs problèmes de domination mais aussi de l’impossibilité de les résoudre isolément ou par de simple dispositifs techniques. Par conséquent, les problèmes sociaux (les relations patriarcales, l’inégalité, l’aliénation, la pauvreté) doivent trouver leur solution en même temps que les problèmes écologiques. Cette interdépendance entre toute vie sur terre, entre problèmes et solutions, est une des découvertes principales de l’écoféminisme [32].
  7. La perspective de subsistance implique un nouveau paradigme pour la science, la technique et la connaissance. Au lieu de la science et de la technologie instrumentaliste et réductionniste qui prévalent actuellement – basées sur des dichotomies dualistes qui ont déterminé et maintenu la domination de l’homme sur la nature, les femmes et d’autres peuples –, une science et une technique de subsistance écologique et féministe seront développées avec la participation des gens. Cette science et ce savoir inspirés par la base, des femmes et des gens en général, conduiront à une réévaluation de la sagesse et des traditions anciennes et utiliseront aussi les connaissances modernes de manière à ce que les gens gardent la maîtrise de leurs techniques et leurs conditions d’existence. La technique n’est pas détachée des rapports sociaux, mais fait pleinement partie de chacune de ses productions. Ainsi, la science et la technique ne renforceront pas les inégalités, mais rendront possible une plus grande justice sociale.
  8. Une perspective de subsistance conduit à une réévaluation de la culture et du travail. Elle ne promet pas du pain sans sueur, mais n’implique pas non plus une vie de sang et de larmes. Au contraire, l’objectif principal est le bonheur et une vie accomplie. Le travail n’est plus un fardeau, mais une activité source de plaisir et d’accomplissement. La culture est plus entendue comme une activité spécialisée réservée à une élite professionnelle – elle imprègne la vie de tous les jours.

Cela implique également une redéfinition des rapports entre l’esprit et la matière, un rejet à la fois du matérialisme mécanique et de la spiritualité éthérée. Cette perspective ne peut être accomplie avec une vision dualiste du monde.

  1. La perspective de subsistance s’oppose à toute nouvelle tentative de privatiser et de commercialiser les biens communs : l’eau, l’air, les déchets, les ressources du sol. Elle encourage au contraire la responsabilité commune pour ces dons de la nature et réclame leur préservation et leur régénération collective.
  2. La plupart des aspects précédemment abordés seraient également pertinents pour une société écoféministe. En particulier, l’insistance pratique et théorique placée sur l’interdépendance entre toutes les existences, sur une politique qui met en avant la pratique quotidienne et les leçons de l’expérience, la cohérence entre la fin et les moyens.

Et pourtant les deux exemples présentés plus haut ne sont pas des projets féministes dans le sens étroit de ce terme, à savoir des initiatives menées uniquement par des femmes et dans lesquelles les hommes n’ont aucun rôle à jouer. A vrai dire, les initiateurs de ces projets étaient des hommes. Dans le mouvement écoféministe, il existe de nombreux exemples de projets et d’initiatives exclusivement féminins. Mais la question demeure : pouvons-nous concevoir une société meilleure en nous concentrant uniquement sur les femmes, en construisant des îlots féministes et écologistes au milieu d’un océan patriarco-capitaliste ? Puisque les écoféministes insistent sur le dépassement des dualismes dominants et des fausses dichotomies, puisqu’elles veulent placer l’interdépendance de toutes les existences au centre d’une nouvelle éthique et d’une nouvelle politique [33], elles feraient preuve d’incohérence en excluant les hommes de ce réseau de responsabilités dans la création et la perpétuation de la vie. L’écoféminisme ne signifie pas, comme certains le pensent, que les femmes vont nettoyer le gâchis écologique causé par les hommes patriarco-capitalistes ; les femmes ne seront pas éternellement les Trümmerfrauen [34]. C’est pourquoi une perspective de subsistance signifie nécessairement que les hommes se mettent à partager en pratique la responsabilité de la re-production et la préservation de la vie sur cette planète. A cette fin, les hommes doivent mettre sur pied un mouvement pour redéfinir leur identité. Ils doivent renoncer à leur implication dans la production destructrice de marchandises en vue de l’accumulation et participer activement à l’activité des femmes pour la préservation de la vie. Pour parler clair, ceci signifie qu’ils doivent participer à la subsistance : partage des tâches ménagères, avec les enfants, avec les vieux et les malades, partage du travail écologique pour guérir la terre, partage des nouvelles formes de production de subsistance.

A cet égard, il est essentiel que l’ancienne division sexiste du travail critiquée par les féministes dans les années 1970 – c’est-à-dire les hommes théoriciens de la perspective de subsistance et les femmes dévolues aux tâches pratiques – soit abolie. Cette division entre le travail intellectuel et manuel est contraire aux principes de la perspective de subsistance. Les deux exemples décrits plus haut sont significatifs du fait que des hommes ont commencé à voir l’importance qu’il y avait à dépasser cette dichotomie.

  1. En outre, si la dichotomie entre la production et la préservation de la vie d’une part, et les activités de production de marchandises d’autre part est abolie, si les hommes acquièrent des qualités de soin et d’attention qui jusqu’à présent étaient considérées comme relevant des femmes, et si dans une économie basée sur l’autonomie, la réciprocité et l’auto-approvisionnement, les hommes ne laissent plus seulement les femmes assurer une production de subsistance mais s’y impliquent aussi, ils n’auront plus le temps ni la tentation de se livrer à leurs jeux guerriers destructeurs. La perspective de subsistance sera la contribution la plus significative à la démilitarisation des hommes et de la société. Seule une société fondée sur la perspective de subsistance peut vivre en paix avec la nature, et faire observer la paix entre les nations, les générations et les hommes et les femmes, parce qu’elle ne base pas sa conception du « bien vivre » sur l’exploitation et la domination de la nature et d’autres peuples.

Enfin, nous devons souligner que nous ne sommes pas les premières à exposer la perspective de subsistance comme idéal de société. Chaque fois que des femmes et des hommes ont envisagé une société dans laquelle tous – femmes et hommes, vieux et jeunes, toutes les races et cultures – pouvaient partager le « bien vivre », où la justice sociale, l’égalité, la dignité humaine, la beauté et la joie de vivre n’étaient pas simplement des rêves utopiques qui ne se réaliseraient jamais (sauf pour une petite élite ou dans l’au-delà), ils se sont rapproché ce que nous appelons la perspective de subsistance.

Une féministe indienne, Kamla Bhasin, qui a tenté d’exprimer ce qu’un « développement soutenable » pourrait signifier pour toutes les femmes du monde, a énuméré un certain nombre de principes de soutenabilité similaires aux nôtres [35]. Il est évident pour elle, comme pour bien des femmes et des hommes qui ne sont pas aveugles devant la réalité, que nous vivons dans un monde limité, que la soutenabilité n’est pas compatible avec le modèle dominant de développement orienté vers le profit et la croissance.

Et cela signifie que le niveau de vie des sociétés industrialisées ne peut pas être généralisé. Le Mahatma Gandhi, il y a 60 ans, en était déjà bien convaincu quand, à un journaliste britannique qui lui demandait s’il désirait pour l’Inde le même niveau de vie que la Grande-Bretagne, il répondit :

« Pour atteindre son niveau de vie, un petit pays comme la Grande-Bretagne a dû exploiter la moitié du globe. Combien de planètes l’Inde devrait-elle exploiter pour atteindre le même niveau de vie ? » [36]

En outre, d’un point de vue écologique et féministe, même s’il y avait plus de planètes à exploiter, il ne serait même pas désirable que ce modèle de développement et ce niveau de vie soient généralisés parce qu’ils n’ont pas réussi à tenir leurs promesses de liberté, de dignité et de paix, en particulier pour les femmes.

Maria Mies

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Chapitre XIX du recueil de textes de
Maria Mies & Vandana Shiva,
Écoféminisme,
[Zed Books, 1993]
éd. L’Harmattan, 1998.

Traduit de l’anglais par Edith Rubinsten & al. en 1998.

Mis en bon français et annoté par Cunégonde de Bohème en août 2019.

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[1] Mies (Maria) & al., Women : The Last Colony, Londres, Zed Books, 1988 ; Mies M., Patriarchy and Accumulation on a World Scale : Women in the International Division of Labour, Zed Books, Londres, 1986.

[2] Mies & al., (1988).

[3] Stephan Schmidheiny commencé sa carrière dans l’entreprise familiale Eternit de fabrication de l’amiante-ciment. Il est l’un des deux principaux accusés, avec le baron belge Louis Cartier de Marchienne, du procès de l’amiante à Turin en Italie, ouvert en 2009. Le 13 février 2012, ils sont condamnés par le tribunal correctionnel de Turin à la peine de 16 ans de réclusion criminelle et à indemniser les parties civiles à hauteur d’environ 100 millions d’euros. En novembre 2014, Schmidheiny échappe à sa condamnation sur la base de la Constitution et du Code pénal italien stipulant qu’il n’a « jamais été opérationnel ni dans la direction ni dans le conseil d’administration de la société italienne Eternit SpA ». [NdE]

[4] Stephan Schmidheiny, Changer de cap, réconcilier le développement de l’entreprise et la protection de l’environnement, Dunod, 1992.

[5] Le Deutsche Mark fut la monnaie officielle de l’Allemagne de l’Ouest à partir de juin 1948 (succédant alors au Reichsmark) puis de l’Allemagne réunifiée à partir du 1er juillet 1990 (remplaçant alors en ex-RDA le mark est-allemand ou Ostmark, non convertible) jusqu’au 31 décembre 2001, avant son remplacement par l’euro. [NdE]

[6] Dar es Salaam Declaration : Alternative Development Strategies for Africa, Institute for African Alternatives (IFAA), Londres, 1989.

[7] Dankelman I. & J. Davidson, ed., Earthscan Publications, Londres, 1988. Women’s Feature Service (ed.), The Power to Change : Women in the Third World Redefine their Environment. Kali for Women, New Delhi, 1992 ; Zed Books, Londres, 1993.

[8] Gopal Joshi, “Alltag im Himalya”, in: Tüting, Ludmilla (ed), Menschen, Bäume, Erosionen, Kahlschlag im Himalya; Wege aus der Zerstörung, Der Grüne Zweig, Lohrbach, 1988, pp. 38-41.

[9] Source: Vandana Shiva.

[10] Chhaya Daîar, lors du séminaire “Défis face à l’Agriculture” à l’Université de Pune les 1er-2 août 1992, témoigne d’une augmentation de la violence contre les femmes dans les régions où le développement a apporté une certaine abondance à des sections de la population rurale.

[11] Henderson Hazel, Creating Alternative Futures, Pedigree Books, New York, 1978.

[12] Waring Marilyn, If Women Counted, Macmillan, Londres, 1989. Voir aussi : Mary Mellor, Breaking the Boundaries : Toward a Feminist Green Socialism, Virago Press, Londres 1992.

[13] Kennedy Margrit, Interest and Inflation, Free Money, PermaKultur Publikationen, Ginsterweg 5, D-3074 Steyerberg, 1989.

[14] Mies M., 1986.

[15] Jawaharlal Nehru (1889-1964), également appelé Pandit Nehru, est l’une des figures de proue de la lutte pour l’indépendance de l’Inde et du Congrès national indien. Il devient le premier Premier ministre de l’Inde du 15 août 1947 jusqu’à sa mort en 1964. Il préside à l’adoption de la Constitution de l’Inde, lance de vastes réformes industrielles et agraires inspirées par le socialisme soviétique et promeut la « révolution verte ». [NdE]

[16] Paul Ekins, A New World Order : Grassroots Movements for Global Change, Routledge & Kegan Paul, London, 1992.

[17] Le mouvement social a forcé la Banque mondiale à établir une enquête publique qui a critiqué le projet. Le barrage a néanmoins été construit, mais moins haut. Le mouvement se concentre maintenant sur le bien-être des habitants chassés de leurs terres. [NdE]

[18] K. Joy “Baliraja Smruthi Dharan: The People’s Dam. An Alternative Path to Development”, non publié, octobre 1990. Patankar Bharat “Alternative Water Management : The Case of Baliraja Dam”, in : Our Indivisible Environment. A Report of Perspectives, Bangalore 1-7 October, 1990, pp. 51-52. Communication personnelle de K.R. Datye, Gail Omvedt et Bharat Patankar.

[19] Joy, op. cit., p.7.

[20] Masanobu Fukuoka (1913-2008) est un agriculteur japonais connu pour son engagement en faveur de l’agriculture naturelle. Il est l’auteur de La Révolution d’un seul brin de paille : Une introduction à l’agriculture sauvage [1975], Guy Trédaniel Éditeur, 2005. [NdE]

[21] Jean Pain (1928-1981) est un inventeur français qui a mis au point une méthode de production d’énergie à partir du compostage de matières biodégradables, mondialement connue sous le nom de « Compostage de Jean Pain ». Voir <www.jean-pain.com>. [NdE]

[22] Bill Mollison (1928-2016) est un scientifique australien qui est connu pour être le cofondateur de la permaculture. Il est l’auteur de Permaculture 1 : une agriculture pérenne pour l’autosuffisance et les exploitations de toutes tailles [1978] et Permaculture 2 : aménagements pratiques à la campagne et à la ville [1979], Éditions Charles Corlet, 2011. [NdE]

[23] La cendre volante est l’un des trois déchets issus de la combustion du charbon dans les grandes chaudières industrielles et dans les chaudières de centrales électriques au charbon, elles peuvent servir à remplacer une partie du ciment dans le béton. [NdE]

[24] Le GeoCrete® est une technique de stabilisation des fondations, digues et routes, voir <http://geocretestabilisation.fr/&gt;. [NdE]

[25] Datye K.R., “Opportunities for Sustainable Livelihoods in Semi-Arid Environment”, communication présentée au Meeting des experts sur la vulnérabilité créée par la rareté de l’eau dans des régions semi-arides, Vadstena, Suède, février 1989.

[26] Voir <http://www.sozialistischeselbsthilfekoeln.de/&gt;. [NdE]

[27] Herbert Marcuse (1898-1979) est un philosophe et sociologue marxiste, d’origine allemande et naturalisé américain, membre de l’École de Francfort. Il dénonce l’inhumanité du « principe de réalité » répressif, qui n’est autre que le principe de réalité de la société en place. Il préconise au contraire, l’éclosion des désirs, la transformation de la sexualité, l’abolition du travail aliéné et l’avènement d’une science et d’une technique nouvelles au service de l’être humain. Il est notamment l’auteur et de L’Homme unidimensionnel. Essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée (1964), qui démontre le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des « Trente Glorieuses ». [NdE]

[28] Lothar Gothe et Maggie Lucke, Land in Sicht, Cologne, 1990.

[29] Dans le monde anglo-saxon, Appropriate technology, est un ensemble de techniques qui conçues avec une attention particulière aux aspects environnementaux, éthiques, culturels, sociaux et économiques de la communauté a laquelle elles sont destinées. La notion est apparue au cours des années 1960 aux États-Unis. Elle a donné lieu à la création de l’Intermediate Technology Development Group par E.F. Schumacher en 1966, celui du Farallones Institute en Californie en 1968, celui du New Alchemy Institute au Massachusetts en 1969. En 1973, le livre de E.F. Schumacher, Small is beautiful fait connaître le concept au grand public. [NdE]

[30] Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884. « Ce qui est bon pour la classe dominante doit être bon pour toute la société avec laquelle s’identifie la classe dominante. » Fin du chapitre 7, “Barbarie et civilisation”. [NdE]

[31] Bookchin Murray, Toward an Ecological Society, Black Rose Books, Montréal, Buffalo, 1986; Mies, 1991, op. cit. ; Ackelsberg Martha & Irene Diamond, “The Ecofeminism a New Phase of Anarchism?”, Communication présentée à la 8e Conférence de Berkshire sur l’histoire des femmes, Douglass College, New Brunswick, New Jersey, 8-10 juin, 1990.

[32] Ackelsberg & Diamond, op. cit.

[33] Diamond Irene & Gloria Feman-Orenstein, Reweaving the World: The Emergence of Ecofeminism, Sierra Club Books, San Francisco, 1991.

[34] Après la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne, le terme de Trümmerfrau désignait les femmes qui déblayaient les ruines dans les villes allemandes bombardées.

[35] Bhasin Kamla, “Environment, Daily Life and Health: Women’s Strategies for our Common Future”, Discours au 5e Congrès international sur la santé des femmes. Copenhague, 25 août 1992.

[36] Cité par Kamla Bhasin, op. cit., p.11.

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