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Posts Tagged ‘automatisation’

Célia Izoard, Les technologies bouleversent le quotidien pour mieux conserver le statu quo, 2017

14 septembre 2017 Laisser un commentaire

« Il faut tout changer pour que rien ne change. »

Cette formule célèbre de l’écrivain sicilien Tommasi dans Le Guépard résume la frénésie d’innovation des dirigeants politiques. François Fillon voudrait faire de la France « une start-up nation », Jean-Luc Mélenchon, nouvelle icône de la réalité virtuelle, une « République numérique », et Marine Le Pen, un « pays d’innovation ». Véritable Shiva de l’innovation, Emmanuel Macron n’aurait pas assez de mains pour actionner tous les leviers par lesquels il promet de la stimuler. Même Benoît Hamon, dont les réserves à ce sujet constituent une anomalie au PS, ne remet pas en cause le développement de la numérisation et l’automatisation, mais propose de compenser les suppressions d’emplois par une taxe sur les robots et le revenu universel. Le caractère inéluctable du développement technoscientifique est le seul consensus qui traverse l’ensemble de la classe politique. Lire la suite…

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Pierre Souyri, La généralisation de l’automation, 1979

Vraisemblablement, le capitalisme va chercher à combiner les diverses ripostes qu’il peut opposer à la chute du taux de profit, plutôt que de se lancer à fond dans des politiques aux conséquences au demeurant réactionnaires de réduction massive du capital variable par la baisse des salaires et d’organisation du chômage dans les pays avancés, et qui, à terme, mèneraient le système à l’impasse et sans doute à la régression historique. L’utilisation conjointe et combinée des politiques inflationnistes, de stagnation et de baisse du niveau de vie, d’appel à la main-d’œuvre immigrée et d’exportation de certaines industries, se réalise dans les faits depuis 1974 et contribue certainement au rétablissement partiel du taux de profit. Mais de telles politiques risquent d’être très conjoncturelles. Pour exploiter les innovations technologiques que le système a mises en réserve et implanter les nouveaux ensembles productifs fondés sur une technologie de pointe à haute productivité, il faut réaliser un bond en avant dans les techniques mêmes de l’organisation du travail, c’est-à-dire généraliser l’automation dans les usines et les bureaux.

Pierre Souyri, La dynamique du capitalisme au XXe siècle, éd. Payot, 1983, p. 246. Lire la suite…

Recension : D. Noble, Le progrès sans le peuple, 2016

David Noble, Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, traduit de l’américain par Célia Izoard, éd. Agone, 2016.

Publié initialement en anglais au début des années 1990, ce petit ouvrage regroupe divers textes de combats rédigés au cours des années 1980, lorsque les discours managériaux, la mondialisation économique et les mutations technologiques remodelaient en profondeur les mondes du travail aux États-Unis. Très loin d’un travail universitaire classique, il s’agit d’un ouvrage engagé et pamphlétaire, qui visait à diffuser un « message de résistance » auprès des classes populaires confrontées à « la propagande des grands groupes qui se poursuit sans relâche et sans honte » (p. 8).

Le livre de David Noble est à la fois un essai politique, une synthèse historique, mais aussi un témoignage personnel et vivant sur les mutations du capitalisme contemporain. En dépit de son ancienneté et de ses références évidemment un peu datées, ce livre reste précieux pour penser les enjeux contemporains ; vingt ans après sa première publication sa lecture demeure d’ailleurs toujours aussi rafraîchissante et éclairante pour appréhender le monde en train d’advenir. Lire la suite…

François Jarrige, Les hommes remplacés par des robots, 2014

De plus en plus de tâches sont automatisées, accomplies par des machines. Un gigantesque appareillage technique permet de répondre à nos besoins sans que nous n’ayons à utiliser nos mains ni notre cerveau. Dépendant d’esclaves mécaniques qui produisent à sa place, l’homme sans travail n’a-t-il plus qu’à revendiquer le droit à la paresse ?

Deux économistes américains viennent de publier un ouvrage intrigant et fascinant intitulé Le second âge des machines. Analysant les effets des rapides transformations technologiques en cours avec l’informatisation et l’expansion considérable du numérique, ils proposent une thèse forte : nous serions entrés dans un « deuxième âge des machines » qui se caractériserait par l’automatisation des activités dans lesquelles les humains et les « fonctions cognitives » étaient considérées jusque là comme indispensables. Alors que le premier âge des machines, celui qui s’était engagé avec la « Révolution industrielle » du début du XIXe siècle, se caractérisait par l’automatisation des tâches nécessitant un effort physique, le nouvel âge des machines viserait quant à lui au remplacement des fonctions intellectuelles elles-mêmes.

Pour ces auteurs, compte tenu de l’extension de l’informatisation à des activités toujours plus nombreuses, il semble qu’il n’y ait plus d’obstacle désormais au remplacement des travailleurs dans l’ensemble des secteurs de activités humaines. Si cette analyse n’a rien de neuve, – depuis deux siècles le débat sur les effets des machines ressurgit régulièrement à chaque phase de remodelage du capitalisme et de son appareillage technologique –, elle invite à penser le monde qui est en train de se construire sous nos yeux. Lire la suite…

Célia Izoard, Lettres aux roboticiens, 2015

9 janvier 2016 Laisser un commentaire

La revue Z écrit à des chercheurs du LAAS-CNRS à Toulouse

CouvertureZ9Philippe Soueres et Jean-Paul Laumond font partie des roboticiens de l’équipe Gepetto du LAAS-CNRS qui nous ont reçus pour nous expliquer quel sens ils voyaient à développer des robots humanoïdes dans la société d’aujourd’hui. Quelques semaines plus tard, nous leur avons adressé ces courriers.

Situé sur le campus de la fac de sciences, le Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) est, avec ses quelque 500 chercheurs, la plus grosse unité du CNRS en France. En partenariat étroit avec les grands groupes (Alcatel, Orange, Siemens, Freescale…), on y développe depuis 1968 tout un monde d’objets emblématiques de ce qu’on appelle le high-tech et de sa convergence avec les paysages de la science- fiction : réseaux informatiques, puces électroniques, capteurs, micro-drones, robots-compagnons, interfaces vivant- machine, bio- et nanotechnologies.

Z est allé à la rencontre des chercheurs de l’équipe Gepetto, qui travaillent sur les grands programmes actuels de robotique humanoïde, et leur a soumis un questionnaire sur la responsabilité sociale des chercheurs, qui leur demandait notamment :

« Disposez-vous d’un moyen de contrôler quel organisme va exploiter vos travaux et à quelles fins ? »

« Qu’est-ce qui définit, selon vous, une recherche socialement bénéfique ? »

« Pensez-vous que le scientifique/ l’équipe de recherche devrai(en)t avoir plus de contrôle sur les applications résultant de ses/leurs découvertes ? »

« Pensez-vous que des revendications de ce type (le fait d’exiger un contrôle sur les applications, ou le financement d’une recherche scientifique socialement bénéfique) devraient trouver leur place aux côtés de revendications pour le statut ou le salaire ? »

Le but de ces rencontres était d’ouvrir un débat « à la source » sur les conséquences de la robotisation du monde. Après avoir entendu plusieurs chercheurs exposer leurs travaux, nous avons adressé à deux d’entre eux une lettre ouverte contestant les justifications de la recherche actuelle en robotique. Lire la suite…

Norbert Wiener, Lettre au syndicaliste Walter Reuther, 1949

8 janvier 2016 Laisser un commentaire

South Tamworth, 13 août 1949.

A Walter Reuther,
Union of Automobile Workers (UAW),
Détroit, Michigan.

Cher Monsieur Reuther,

Tout d’abord, je vais me présenter. Je suis professeur de mathématiques au Massachusetts Institute of Technology, et auteur d’un livre paru récemment, La Cybernétique. Comme vous le verrez si vous connaissez ce livre, je m’intéresse depuis longtemps à la question des automates et de leurs conséquences sociales. Ces conséquences me paraissent tellement énormes que j’ai tenté à plusieurs reprises d’entrer en contact avec le mouvement syndical, pour essayer de leur expliquer ce que l’on peut attendre des automates dans un futur proche. Cette situation a atteint un point critique, car j’ai été approché récemment par un grand groupe industriel qui m’a demandé de le conseiller sur l’opportunité de fabriquer des servo-mécanismes, c’est-à-dire des mécanismes de commande artificielle, dans le cadre de son programme de développement. Lire la suite…

Norbert Wiener, Letter to UAW President Walter Reuther, 1949

8 janvier 2016 Laisser un commentaire

Letter from a leading scientist to the head of the American auto workers union warning him about new technology and the negative impact it would have on manufacturing workers.

South Tamworth, August 13, 1949

Walter Reuther
Union of Automobile Workers
Detroit, Michigan

Dear Mr. Reuther,

First, I should like to explain who I am. I am Professor of Mathematics at the Massachusetts Institute of Technology, and I am the author of the recently published book, Cybernetics. As you will see, if you know of this book, I have been interested for a long time in the problem of automatic machinery and its social consequences. These consequences seem to me so great that I have made repeated attempts to get in touch with the Labor Union movement, and to try to acquaint them with what may be expected of automatic machinery in the near future. This situation has been brought to a head by the fact that I have been approached recently by one of the leading industrial corporations with the view to advising them as to whether to go into the problem of making servo-mechanisms, that is, artificial control mechanisms, as part of their extended program. Lire la suite…

Finn Brunton, Une histoire du spam, 2014

2 octobre 2014 Laisser un commentaire

Au moment de rédiger cet article, j’ai eu une pensée compatissante pour le traducteur français. « Spam » renvoie à un assemblage hétéroclite de néologismes et de pur charabia qui emprunte à la fois à l’informatique, à l’ingénierie de la protection, au droit pénal, au crime (amateur ou organisé) et à la poésie d’une Toile polyglotte gavée de jargon anglo-saxon. S’y côtoient pêle-mêle des notions absconses comme « empoisonnement bayésien » (l’art de contourner ou de corrompre les filtres antispam), « botnets » (réseaux de « machines zombies ») ou « linkbaits » (des liens sournoisement conçus pour stimuler le désir de l’internaute de cliquer dessus). Souvent, ce langage hautement savant évoque davantage des onomatopées de bande dessinée qu’un redoutable fléau planétaire : « sping » (contraction de « spam » et de « ping », qui désigne une requête envoyée d’un ordinateur vers un autre), « splog » (contraction de « spam » et de « blog »), « lulz » (trait humoristique cruel)… Tenter de décrire l’industrie du spam revient au fond à importer l’argot des brigands et des coquillards dans la technosphère du XXIe siècle, à connecter la cour des miracles au très haut débit. Imaginez François Villon avec une souris à la main, et vous commencerez à avoir une idée de ce qui vous guette.

Ce problème de langage commence avec le mot « spam » lui-même, vocable fourre-tout que même les spécialistes peinent à définir avec exactitude. Il s’applique à l’immense majorité – plus de 85% – des courriels échangés chaque jour dans le monde, qui atterrissent pour la plupart à la poubelle sans même être vus par leurs destinataires. Il recouvre des milliards de tweets, de publications Facebook, de SMS, de blogs, de commentaires, de sites, de contributions sur Wikipédia et autres formes d’expression en ligne. Pour avoir alimenté ce flux colossal, des individus ont été emprisonnés, des entreprises condamnées à la fermeture, des sites rayés des moteurs de recherche, des pays mis (brièvement) au ban de la Toile. Le spam a remodelé en profondeur Internet, ses systèmes et ses services, mais aussi le comportement de ses usagers. Lire la suite…

Jean-Baptiste Malet, Amazon, l’envers de l’écran, 2013

11 juillet 2014 Laisser un commentaire

Avec ses patrons célébrés par Hollywood, ses écrans lisses et ses couleurs acidulées, l’économie numérique évoque l’immatérialité, l’horizontalité, la créativité. Enquêter sur Amazon révèle une autre facette. Celle d’usines géantes où des humains pilotés par ordinateur s’activent jusqu’à l’épuisement.

 

Détachant son regard des affiches du syndicat allemand Vèr.di – le syndicat unifié des services – punaisées au mur de la salle de réunion, Mme Irmgard Schulz se lève soudain et prend la parole. Elle raconte :

« Au Japon, Amazon vient de recruter des chèvres pour qu’elles broutent aux abords d’un entrepôt. L’entreprise les a badgées avec la même carte que celle que nous portons autour du cou. Tout y est : le nom, la photo, le code-barres. »

Nous sommes à la réunion hebdomadaire des employés d’Amazon à Bad Hersfeld (Land de Hesse). En une image, l’ouvrière logistique vient de résumer la philosophie sociale de la multinationale de vente en ligne, qui propose au consommateur d’acheter en quelques clics et de se faire livrer sous quarante-huit heures un balai-brosse, les œuvres de Marcel Proust ou un motoculteur [1]. Lire la suite…

Siegfried Giedion, La mécanisation au pouvoir – Conclusion, 1948

10 décembre 2012 Laisser un commentaire

Un fragile équilibre

Nous avons tenté de rassembler dans cet ouvrage quelques fragments de l’histoire anonyme de notre époque. La lumière du projecteur a éclairé certaines constellations d’événements et d’aspects, laissant dans l’ombre de vastes espaces interstellaires. Nous n’avons établi entre ces ensembles aucun rapport explicite mais le lecteur actif aura su y déceler des interrelations et des significations nouvelles. Ceci ne nous dispense pas pour autant de répondre à la question suivante : notre époque a-t-elle vraiment accepté la mécanisation ?

Ce problème est si étroitement lié aux réalités sociales, économiques et affectives qu’une simple affirmation ou négation ne nous mènerait nulle part. Il faut savoir de quelle manière et à quelles fins on se sert de la mécanisation. Lire la suite…