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Posts Tagged ‘Écran Total’

Pour une journée de l’hypocrisie mondiale, 2019

14 juillet 2019 Laisser un commentaire

une critique de la journée mondiale sans téléphone portable

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« Allô, c’est qui ? C’est toi ? Bon j’entends rien ! bon bah je voulais te dire que j’étais en retard mais j’arrive là en fait. »

France Télécom commercialise en 1991 le Bi-Bop, premier téléphone portable en France.

En 2007, Apple lance l’Iphone et 51% des Français ont un portable.

L’histoire très récente de cet outil de communication montre la pénétration exponentielle de ce gadget au sein de la population française et dans le monde. Il paraît dès lors urgent de s’interroger sur la question tant le téléphone et le smartphone sont en train de nous imposer une rupture brutale d’un point de vue social, psychologique, relationnel et organisationnel.

Se saisir de la question, oui, mais faisons-le vraiment. D’abord il est absurde d’isoler la question du portable. Nous sommes dans un système technicien où les objets sont connectés et interdépendants. Il faut donc questionner ce système technicien dans son ensemble : production d’énergies, extraction de matières pour produire ces technologies, investissements publics pharaoniques pour les infrastructures imposées comme le nucléaire, les lignes THT, les TGV, les compteurs électriques Linky et autres antennes relais. Le déploiement de la fibre (internet très haut débit) :

« Ce chantier de 560 millions d’euros est le plus important de la mandature (du département). […] Soit 450.000 prises à rendre raccordables, 2.500 kilomètres de fibre optique à déployer, essentiellement sous terre, et 109 bâtiments techniques à construire pour installer les nœuds de raccordement et ainsi desservir 475 communes. » (Isère mag n°19)

La « dématérialisation » coûte donc très cher à la collectivité et est décidément bien… matérielle !

Ce système nous dépasse, nous rend tout petit, nous écrase et se développe sans notre volonté. Avons-nous été consultés pour choisir si nous voulions le portable comme la fibre, si nous voulions travailler avec un ordinateur ? La fibre est présentée avec fascination par nos élus et les industriels comme étant un bienfait dévoué au peuple, au service de chacun. La fibre est surtout un outil pour développer le télétravail, les cours à distance, la télémédecine. Avec le télétravail chacun sera désormais plus facilement remplaçable, interchangeable, plus besoin de trouver du personnel dans les environs, la concurrence à l’emploi sera plus rude et les travailleurs comme les chômeurs seront isolés derrière leurs ordinateurs-téléphones.

Ensuite, le téléphone portable n’est pas une technologie neutre, il ne peut donc y avoir de « bons » ou « mauvais usages ». Le portable est une technologie ambivalente, on ne peut séparer ce qu’elle permet de ce qu’elle détruit… Le téléphone produit un certain monde. Nous étions liés, nous voilà reliés par un artefact. Le téléphone nous relie en tant que séparés : nous sommes désormais seuls ensemble.

Le portable et plus généralement le « mobile » est un des symboles de nos temps hypermodernes. La mobilité au même titre que la fluidité sont des impératifs, une nécessité. Il faut que les marchandises et les travailleurs circulent sans heurts.

L’urbanisme et le développement des transports ont consacré la séparation de l’espace en zones spécialisées (centres de production, logements, zones commerciales), les nouveaux moyens de communication ont quant à eux carrément aboli l’espace. Reste le temps. Nous passons plus d’heures dans les transports qu’à l’époque du cheval qui plus est pour se rendre dans les mêmes endroits. Idem pour le portable, nous perdons énormément d’énergie à ne rien dire ou bien des banalités. L’essentiel n’est pas ce qu’on communique mais est de communiquer. De communiquer vite, instantanément. Il faut réagir, ne pas développer une réflexion mûrie mais des réflexes. Malgré toute cette « agilité », nous passons un temps croissant à gérer les mails/sms, nous devons traiter des informations, des données, de manière exponentielle. Traçabilité, contrôle de tout et de soi-même à chaque instant, la « transparence » : la fin du courrier postal et du papier ne tue pas la bureaucratie, bien au contraire.

« Une super idée : la chaîne météo qui donne le temps 24/24.

Ça existait déjà quand j’étais gosse, ça s’appelait une fenêtre. »

Le ton démagogique de cette journée mondiale est particulièrement agaçant et très suffisant. Moraliser les usages du téléphone nous semble réducteur et relève de la bienpensance : « déconnectez-vous ! », « relevez le défi ! ». Mais, il ne s’agit pas d’un jeu, et encore moins d’un choix ! Désigner l’individu comme le coupable en l’infantilisant est, nous l’espérons, une vaste plaisanterie ! A l’école, nous professeurs et élèves sommes et serons de plus en plus connectés ! Les élèves n’ont plus le choix, leurs exercices sont en partie en ligne, et dans leur travail futur ils devront être connectés tout le temps. L’éducation nationale accompagne largement la « dématérialisation » de l’enseignement. Après tout, l’école n’est-elle pas là pour nous préparer à notre mise en/sur le marché, à nous vende, bref à nous intégrer dans l’économie-monde ?

« Mobile, tu me rends toujours mobilisable. »

« Attends, je ne peux pas te parler, je te rappelle dans 5 minutes, ça te va ? »

Le téléphone et tous les gadgets nous sont imposés dans notre travail et son extension qu’est devenue notre vie quotidienne : Nous devons consulter nos mails professionnels chez nous, recevoir des SMS du travail sur notre mobile personnel ou répondre au téléphone quand l’administration nous appelle. Vie privée et vie professionnelle se confondent de plus en plus. Nous sommes sommés de nous adapter. Il n’en revient donc pas du choix de chacun de posséder un portable ou de choisir l’usage que l’on veut en faire. Il faut se plier à l’organisation sociale qui ne se construit plus qu’autour de ça. N’en déplaise aux idéalistes, il ne s’agit pas d’une problématique personnelle à prendre individuellement mais bien d’une affaire collective, sociétale. Les usages nous sont et seront imposés : ce sont les nécessités du marché, nous ne sommes que ses terminaisons nerveuses. Ne jouons plus aux dupes, refusons notre présent. Refusons ce qu’on nous vend comme étant un présent désirable et un avenir radieux, refusons cette propagande et cette déferlante technologique, refusons-le en acte, désobéissons ! Désapprouvons la fibre, la 5G, le (télé)travail, l’e-administration, le management (numérique), l’uberisation et le revenu de base qui va avec.

Le travail de toute sorte est devenu tellement asservi à cet outil que l’outil nous a absorbés. L’outil ne nous sert plus, nous sommes désormais au service de l’outil. Il est impossible ou très difficile de faire sans lui, vivre sans c’est se marginaliser, être disqualifié, inemployable, disparaître, ne plus exister. Refuser de travailler avec c’est se faire virer ou être mis au placard. Ne plus alimenter les cahiers de textes électroniques, ne plus faire l’appel électroniquement, ne plus donner de travail en ligne. Pourquoi pas ?

Aujourd’hui ne plus se servir de son téléphone, que ce soit en tant qu’élève, travailleur, chômeur, c’est se mettre en grève. Alors mettons-nous en grève !

« Allô, c’est moi, j’sais pas pourquoi y’a les profs y font grève mais y font cours quand même, j’y comprends t’chi. »

Écrit dans une zone commerciale quelconque depuis un smartphone.

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Ce texte a été distribué dans un lycée de l’Isère en février 2019.

Et publié dans Le Rappel de Beauchastel, bulletin de liaison contre l’école numérique n°6, La Poste BP 3, 63 600 Ambert.

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Matthieu Amiech, En attendant les robots?, 2019

9 juillet 2019 Laisser un commentaire

Pas besoin d’automatisation totale
pour que la technologie éclipse l’humain

 

L’ouvrage d’Antonio Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (éd. Seuil), suscite un concert de louanges dans les médias mainstream (libéraux-progressistes), depuis sa parution en janvier 2019. Cela peut paraître surprenant, si l’on considère qu’il propose une enquête assez sérieuse sur l’envers du décor d’Internet, la sombre réalité sociale qui permet le fonctionnement des plateformes numériques comme Youtube, Amazon Mechanical Turk, Deliveroo, Uber…

La thèse de Casilli peut ainsi à première vue sembler une défense de l’être humain face à l’hypothèse d’une robotisation et d’une déshumanisation totales de notre monde : il montre par maints exemples que les processus d’automatisation en cours induisent structurellement beaucoup de travail humain. Pas seulement celui d’ingénieurs et d’experts en intelligence artificielle, qui conçoivent ces processus, mas aussi énormément de travail subalterne – travail de tâcherons, comme aime à dire l’auteur. Donc, contrairement à ce que claironnent les communicants de la Silicon Valley, relayés par le chœur des médias, nous ne serions pas entrés dans une phase d’élimination massive du travail humain par les robots, car ces robots ont besoin de ce travail pour fonctionner. Lire la suite…

Mara Hvistendahl, Bienvenue dans l’enfer du social ranking, 2018

23 juin 2019 Laisser un commentaire

Quand votre vie dépend de la façon dont l’État et les banques vous notent

Dans “Nosedive”, un épisode de la série télévisée de science-fiction Black Mirror, Lacie Pound, une Emma Bovary 2.0, rêve de pouvoir acquérir un appartement luxueux et de rejoindre les hautes sphères de la jeunesse en vue. Mais pour cela, elle doit être bien « notée » sur les réseaux sociaux. Toute interaction est l’occasion d’évaluer son interlocuteur : a-t-elle été polie avec sa voisine ? Son chef est-il content de son travail ? Les efforts de la jeune femme tournent au désastre et l’effondrement de sa note la relègue au rang de paria. En Chine, aujourd’hui, le scénario catastrophe de la série britannique est déjà une réalité : par le biais d’applications pour smartphones, l’État, en partenariat avec des entreprises privées, note les citoyens. Et ce classement social a des implications concrètes : pouvoir louer un vélo, obtenir un prêt, accéder à certains services sociaux, s’inscrire sur un site de rencontres… Plongée vertigineuse dans la nouvelle gouvernementalité numérique. Lire la suite…

Mara Hvistendahl, Inside China’s Vast New Experiment in Social Ranking, 2018

23 juin 2019 Laisser un commentaire

In 2015, when Lazarus Liu moved home to China after studying logistics in the United Kingdom for three years, he quickly noticed that something had changed: Everyone paid for everything with their phones. At McDonald’s, the convenience store, even at mom-and-pop restaurants, his friends in Shanghai used mobile payments. Cash, Liu could see, had been largely replaced by two smartphone apps: Alipay and WeChat Pay. One day, at a vegetable market, he watched a woman his mother’s age pull out her phone to pay for her groceries. He decided to sign up.

To get an Alipay ID, Liu had to enter his cell phone number and scan his national ID card. He did so reflexively. Alipay had built a reputation for reliability, and compared to going to a bank managed with slothlike indifference and zero attention to customer service, signing up for Alipay was almost fun. With just a few clicks he was in. Alipay’s slogan summed up the experience: “Trust makes it simple.” Lire la suite…

Tristan Vebens, Le numérique, présence insidieuse pour chauffeur de car, 2014

21 juin 2019 Laisser un commentaire

I

C’est en périphérie de la tâche principale – conduire des passagers d’un point à un autre –, que le numérique a tissé sa toile. La déstabilisation qui s’ensuit constitue un nouveau rapport au travail : le salarié se rapproche d’un pantin dont les fils seraient les injonctions numériques.

Il n’y a pas meilleure comparaison à ce travail recalibré que la situation, dans l’âge pré-numérique, d’être suspendu à l’état mécanique précaire d’un car. Sauf qu’avec le numérique c’est le conducteur qui n’est pas à la hauteur. Comme si l’intention des ingénieurs de décharger les hommes des soucis de gestion sur les machines s’était inversée en charge supplémentaire de soucis : quand ai-je rechargé la batterie du portable ? Que me dit le GPS ? Lire la suite…

Radio: Ecran Total à Petit Terus, 2018

La sixième rencontre du groupe Écran Total, qui tente de résister à la gestion et l’informatisation de nos vies, s’est tenue à Savournon dans les Hautes-Alpes en octobre 2018.

Le collectif a visité des éleveurs de brebis qui refusent le puçage de leurs bêtes. Ils exposent comment l’informatisation et la normalisation de leur métier les dépossèdent le leur savoir-faire et la discussion qui s’ensuit permet de relier leur expérience avec celles d’autres professions, notamment les enseignants et les infirmières.

 

 

Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
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Émission Racine de Moins Un n°52, diffusée sur Radio Zinzine en avril 2019.

Célia Izoard, La voiture autonome? Une catastrophe écologique, 2019

20 avril 2019 Laisser un commentaire

L’industrie automobile prépare activement la généralisation des véhicules autonomes. Problème : leur mise en œuvre à grande échelle aurait des conséquences écologiques très néfastes.

Dans le principe, la prouesse technologique consistant à remplacer par des machines les innombrables opérations complexes qu’effectue une personne au volant paraît difficilement compatible avec l’idée de sobriété. Lire la suite…

Gilets jaunes, Nos cerveaux valent mieux que leurs robots !, 2019

14 avril 2019 Laisser un commentaire

Contre Villani (député En Marche vers le désastre) et l’intelligence artificielle

Cédric Villani

Au service de quoi ?

Jeudi 4 avril 2019, les milieux d’affaires tarnais avaient convié dans l’amphithéâtre d’honneur de l’Ecole des Mines d’Albi l’excellent Cédric Villani [1], député En Marche et mathématicien, pour disserter sur l’économie numérique et la société du big data.

Il a été interrompu par un cloud d’opposant.es à la Start-up Nation qui se sont introduit.es sur le podium afin d’y exposer un avis quelque peu contradictoire sous la forme d’une lettre et d’un tract.

La lettre en question :

 

Cher Cédric Villani,

Nous vous remercions de vous être déplacé à Albi à l’occasion de cette conférence sur « L’économie numérique » à l’Ecole des Mines, car nous avions justement des choses à vous dire.

Tout d’abord, nous avons le plaisir de vous remettre un compteur communicant Linky. Prenez-le, il est offert : c’est nous tous qui finançons, via la TURPE [2], leur déploiement à hauteur de 7 milliards d’euros. Lire la suite…

Faut Pas Pucer, Au Forum toulousain de la Robotique Agricole, 2018

18 décembre 2018 1 commentaire

Ce mardi 11 décembre 2018, le Forum International de Robotique Agricole à Toulouse-Labège a été interrompu pendant une heure par une trentaine d’opposants.

Nous avons occupé la scène du grand amphithéâtre du centre des congrès Diagora, en déployant plusieurs banderoles : « Des paysans, des animaux, pas des robots » ; « Des chantiers collectifs, pas des robots sélectifs » ; « Débranchez-les tous ». Le tract ci-dessous a été distribué aux centaines de personnes qui assistaient aux conférences depuis le matin. Quelques participants à cette perturbation étaient vêtus d’un gilet jaune. Lire la suite…

Gilets jaunes : démocratie directe versus réseaux sociaux

12 décembre 2018 Laisser un commentaire

« Macron démission ! » Oui, et après ?

Si c’est pour mettre à sa place un autre oligarque, un autre homme ou une femme providentiels qui assouvira ses obsessions narcissiques et ses fantasmes de puissance en prétendant nous représenter, à quoi bon battre le pavé dans le froid et sous la pluie ? Quand une majorité de citoyens ne veulent plus payer l’impôt et expriment leur défiance envers les « corps intermédiaires » (partis, syndicats, associations…) qui les grugent depuis des décennies, quand l’abstention devient le parti majoritaire, quand des centaines de milliers de Français bloquent leur pays pour réclamer la démission du chef de l’État, c’est bien que l’actuelle « démocratie représentative » (qui n’a plus de démocratie que le nom) est en faillite. Nous devons retrouver notre souveraineté en inventant d’autres formes d’organisation. Lire la suite…