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Radio: Célia Izoard, Robots et Travail, 2016

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, de la technologie et de la société industrielle, Célia Izoard, journaliste pour la Revue de critique sociale itinérante Z, auteure et traductrice aux éditions Agone (David Noble, Le Progrès sans le Peuple; La machine est ton seigneur et maître) et membre du groupe Oblomoff de critique de la recherche scientifique, expose les conséquences politiques et sociales de l’automatisation et de la robotisation générale qui affectent actuellement nos sociétés industrielles. Elle montre que, comme l’avait déjà constaté le père de la cybernétique, Norbert Wiener: «Toute main-d’œuvre mise en concurrence avec un esclave, humain ou mécanique, doit accepter les conditions de travail de l’esclave.»

Ci-dessous un extrait de cette conférence donnée à l’Université Populaire de Toulouse:

Ce que je vais exposer, c’est que l’automatisation, dans l’histoire du capitalisme industriel, est d’abord un rapport de forces dans un conflit de classes et c’est avant tout cette chose-là massivement. Et aussi que c’est un choix de société qui est décidé de manière autoritaire et que le développement technique pourrait prendre des formes extrêmement différentes. Ce choix de société est décidé de manière autoritaire par des instituts de recherche, par des dirigeants dans le monde de la recherche, faute d’interventions de la part de la société civile. Parce que la recherche scientifique est une sorte de trou noir dans la démocratie: il n’y a absolument aucun espace d’aucune sorte où les gens pourraient avoir leur mot à dire sur l’orientation des recherches, sur quelque chose qui pourtant détermine l’essentiel de notre quotidien, comment nous vivons, comment nous travaillons. Donc faute d’interventions de la part de la société civile, les instituts de recherche se mettent naturellement au service du patronat.

Ce que je vais essayer de montrer, c’est que l’on ne peut pas entériner si facilement, même moyennant des compensations économiques, un projet de société aussi catastrophique que celui de démultiplier la présence des robots dans notre quotidien, dans notre travail. Car derrière ce qui est toujours présenté comme l’horizon millénariste de la suppression du travail humain, qu’on prophétise depuis plus de deux siècles, on constate une prolétarisation toujours plus accrue du travail lui-même. En gros: le boulot pourri se démultiplie avec l’automatisation. Et aussi que de par le passé et sans doute aussi de pour le futur, la robotisation instaure un rapport de force extrêmement favorable à la grande industrie. Ensuite je ferai un point sur le fait que la démultiplication des robots, comme l’infrastructure numérique elle-même, est une très grosse infrastructure industrielle, avec un coût écologique et humain qui est proprement insoutenable.

J’intitulerai le premier point: pourquoi les patrons rêvent-ils d’ouvriers électriques – pour faire un petit clin d’œil au roman de science-fiction Blade Runner.

Il faut souligner et rappeler que l’usine sans travailleur est l’horizon du système industriel depuis sa création. Et donc, je vais vous parler de Andrew Ure qui est né en 1777 en Ecosse et qui est considéré comme le père de l’industrialisme. Il a écrit une grande œuvre qui s’intitule Philosophie des manufactures en 1835. C’est une tentative de conforter la suprématie anglaise en matière de commerce et d’industrie en menant une tournée d’inspection des usines d’Angleterre qui va lui permettre de rédiger un exposé des principes des manufactures, des nouvelles fabriques, destiné à servir de guide à tous les entrepreneurs qui voudraient se lancer dans ce commerce florissant.

Et donc, il pose une définition de la manufacture qui va devenir assez classique:

«Manufacture est un mot auquel les vicissitudes du langage ont donné un acception toute opposée à sa signification intrinsèque. Il signifie aujourd’hui toute grande production de l’art fabriquée à l’aide de machines, et n’exigeant que peu ou point de main-d’œuvre; ainsi la plus parfaite des manufactures est celle qui peut se passer entièrement du travail des mains.»

Ainsi en 1835, il y a déjà un horizon au système industriel qui est celui-ci: le travailleur humain occupe un statut intérimaire, on le considère comme un expédient imparfait à un automatisme futur. Et à partir de là, on peut considérer que dans le capitalisme, la précarité du travailleur est structurelle. Il est toujours menacé par la prochaine vague d’automatisation; tout en étant par ailleurs menacé par bien d’autres choses.

Donc, pourquoi les patrons rêvent-ils d’ouvriers électriques? Andrew Ure définit l’industrie anglaise comme un système dans lequel «tout procédé extrêmement délicat, et par conséquent sujet à souffrir de l’ignorance et de l’esprit de routine des ouvriers, est soustrait à la main-d’œuvre et confié à l’opération de machines automatiques.»

Et il donne un exemple:

«Dans les filatures de gros fil, les fileurs ont abusé de leurs privilèges jusqu’à l’excès, dictant des lois à leurs maîtres de la manière la plus arrogante. Les salaires élevés, au lieu d’exciter dans leur esprit la reconnaissance et une amélioration morale, ne leur ont que trop souvent inspiré de l’orgueil et fourni des fonds pour encourager les esprits turbulents à se mutiner. Ces mutineries ont été le fléau des manufacturiers les uns après les autres…»

Il parle ensuite des «émeutes désastreuses» qui ont eu lieu dans plusieurs endroits.

«C’est ainsi que les célèbres machinistes de Sharp & Co de Manchester, les priant d’appliquer leur génie inventif à la construction d’une mule jenny automatique, ayant reçu l’assurance de l’encouragement le plus libéral dans l’adoption de ces inventions, Mr Roberts, alors très peu versé dans le mécanisme des métiers à filer, interrompit les travaux de sa profession comme ingénieur et appliqua toute la fertilité de son génie à construire un automate fileur. C’est ainsi que “l’homme de fer”, comme l’appellent avec raison les ouvriers, sortit des mains de notre Prométhée moderne aux commandements de Minerve. Création destinée à rétablir l’ordre parmi les classes industrielles. Cette invention vient à l’appui de la doctrine que nous avons déjà exposée: lorsque le capital enrôle la science à son service, la main rebelle du travailleur apprend toujours à être docile

Voilà l’illustration assez éloquente du fait que de manière assez massive l’automatisation répond aux efforts constants du patronat pour contrôler la production du début à la fin et donc pour retirer aux salariés ce contrôle sur la production. Cette thèse-là a ensuite été défendue par l’historien des sciences et des technologies David Noble, qui a enseigné au MIT, dans son livre que j’ai pu traduire Le progrès sans le peuple (éd. Agone, 2017) où il montre que c’est exactement ce qui se joue dans la vague d’automatisation de l’industrie qui a débuté après la Seconde Guerre Mondiale et qui va se poursuivre dans les années 1970 avec les débuts de la numérisation, le lancement de la commande numérique, etc. qui vont entraîner le chômage de masse.

Célia Izoard

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Robots et Travail – Le progrès sans le peuple ?, 2016 (51mn)

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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