Philippe Simonnot, Les Nucléocrates, 1978

Connaissez-vous PEON ?

Non, ce n’est pas un haut fonctionnaire ni un P.-D.G., bien qu’il soit de l’une et de l’autre espèce. C’est la commission pour la production d’énergie d’origine nucléaire, le lieu où depuis vingt ans, à peu près secrètement, s’est élaborée la politique nucléaire de la France. Françoise Giroud s’est taillé un beau succès de librairie en révélant aux braves gens qu’il ne se passe rien au conseil des ministres. Où donc est le pouvoir ? Certains, comme P. Birnbaum, tracent les contours, plus étroits qu’on ne pense, du milieu où il se trouve. Mais la question demeure : où et comment les grandes décisions qui affectent notre avenir se prennent-elles ? Le livre de Philippe Simonnot est plus passionnant que celui de Françoise Giroud, car il est plus excitant de découvrir où se trouve le pouvoir que de révéler où il n’est pas.

Le monde des « nucléocrates » représentés à la commission PEON est un monde clos A très peu d’exceptions près, la commission n’est constituée que de grands décideurs publics et privés. Ce monde est traversé de conflits aussi violents que ceux qui divisaient la banque et la grande industrie au XIXe siècle ou les grands barons au Moyen-Âge. Mais il est d’abord une élite dirigeante, isolée de l’opinion publique et la méprisant profondément. Simonnot a reproduit de manière étendue les propos que lui ont tenus les membres de cette commission et les a accompagnés de commentaires et d’informations parfois un peu approximatifs – mais qui donnent du relief au document exceptionnel qui nous est présenté : une vingtaine de dirigeants, parmi lesquels E.D.F., le C.E.A., le groupe Empain-Schneider, la C.G.E., Babcock, dont aucun ne représente des intérêts subalternes, débattent de la politique nucléaire du pays avec franchise. C’est bien là qu’elle s’est décidée. On assiste à la déroute de la filière graphite-gaz, dite française, à l’élimination de Babcock, à la victoire d’Empain-Schneider sur la C.G.E., c’est-à-dire aussi de Westinghouse sur General Electric.

Vient donc la question principale : quelle est la nature des nucléocrates ? Sont-ils des technocrates, c’est-à-dire des détenteurs du pouvoir au nom de leur rôle dirigeant dans des organisations de gestion et de développement des connaissances techniques et scientifiques ? Un groupe de pression sur l’État, sur un pouvoir politique qui serait ailleurs et obéirait à d’autres principes ou encore, à l’inverse, sont-ils les agents d’exécution de l’État souverain ? La livre apporte des réponses à ces questions. La création de l’industrie nucléaire a été décidée par le général de Gaulle, influencé directement par des scientifiques et agissant au nom de considérations avant tout politiques. Mais au moment de la crise du pétrole, la commission PEON intervient directement, prend en compte des arguments à la fois politiques et économiques, s’engage à fond dans une politique nucléaire au nom de l’indépendance nationale et de la nécessité d’obtenir de l’énergie abondante et à bas prix pour notre économie. Elle semble là-dessus se décider souverainement. Il n’est pas possible de maintenir la fiction à laquelle E.D.F. tient tant : c’est le Parlement qui décide en dernier ressort, quand il est évident que les seules informations disponibles sont fournies par E.D.F.

Il s’agit donc bien d’un lieu central de la technocratie. Quelle est la nature de celle-ci et sa place par rapport à l’État ? Dire que l’État est au service de grands intérêts privés n’est guère défendable. Les grands dirigeants sont constamment E.D.F. et le C.E.A., ou plus précisément les grandes personnalités des entreprises publiques : Guillaumat, Giraud, Boiteux. Faut-il dire à l’inverse que c’est l’État qui impose ici sa volonté ? Cette deuxième réponse est aussi peu satisfaisante que la première, car il existe un conflit important à la commission PEON entre les finances, c’est-à-dire surtout le budget et E.D.F. ou le C.E.A. Ce qui montre combien il est artificiel de parler de l’État, comme si aujourd’hui ce mot n’avait qu’un sens.

Ce que Simonnot démontre donc, c’est l’existence d’un pouvoir proprement technocratique, qui n’est ni celui du capitalisme ni celui de l’État, mais dont l’essentiel est dans les mains de grandes entreprises publiques. C’est ce pouvoir technocratique qui a engagé l’avenir du pays, en dehors de toute intervention décisive des institutions représentatives et en particulier du Parlement. Si on ajoute que depuis longtemps des critiques de scientifiques, d’économistes ou de sociologues, jamais prises en considération par les nucléocrates, ont appris à douter de presque toutes les affirmations péremptoires de ceux-ci, il faut bien conclure que le choix d’une politique énergétique n’est pas commandé par les exigences de la technique ou de l’économie, mais par l’existence et la concentration du pouvoir technocratique.

Les adversaires de la politique nucléaire ont tort de dire que le nucléaire risque de produire la technocratie. C’est la domination technocratique qui explique le choix du nucléaire comme clé de voûte de la politique énergétique. Les grands appareils de production ont choisi de privilégier ce qu’ils contrôlent le plus directement, tout en couvrant les raisons de leur choix d’un langage, scientifique et géopolitique à la fois, qui ne peut impressionner que ceux qui sont décidés d’avance à croire les nucléocrates parce qu’ils sont technocrates.

Ne nous éloignons pas trop de ce qui fait l’importance de ce livre. Jamais des débats aussi essentiels n’avaient été rapportés de manière aussi directe ; rarement ce qui est ignoré du grand public lui a été révélé aussi soudainement. Simonnot éprouve quelque joie à cette profanation. Pourquoi pas ? La démocratie repose aussi sur le courage de ceux qui découvrent ce qui est caché. Il est facile d’aller trop loin et de se laisser entraîner à des révélations qui créent plus de confusion que de clarté, mais chaque électeur doit savoir que notre modèle de développement a été choisi par une commission de technocrates, dont certains sont d’ailleurs des personnalités très estimables, mais qui a fonctionné en dehors de tout débat public. Là est le pouvoir, là aussi doivent se porter l’attention de l’opinion publique et la critique politique.

Alain Touraine, sociologue.

 

Recension publié dans le journal Le Monde du 9 mars 1978.

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“Crise énergétique” et relance du nucléaire :
un air de déjà-vu

3 novembre 2021

 

Dans les années 1960 aux États-Unis, la peur des coupures d’électricité a justifié l’extension de la part de l’énergie atomique.

 

Les ingénieurs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ont-ils inventé la machine à remonter le temps ? La « crise énergétique » fait son grand retour dans le débat public, et le président Macron relance le nucléaire. En petit hier (les Small Modular Reactors), et probablement en grand avant Noël (les réacteurs EPR). Tout ceci a un air de déjà-vu, un cachet très seventies.

On associe généralement la crise énergétique des années 1970 au « choc pétrolier », combinaison du « pic » du pétrole conventionnel américain, de l’embargo arabe de 1973 et du monopole des « majors » – les grandes compagnies pétrolières – qui souhaitent augmenter leurs marges. Pourtant, ce thème apparaît dans l’espace public américain dès 1969, avant le choc pétrolier donc. Et la « crise énergétique » ne concerne alors pas le pétrole mais la production électrique.

La décennie 1960 est en effet marquée par une série de pannes géantes d’électricité, le black-out le plus célèbre étant celui de New York en novembre 1965. Dans la presse, l’interprétation néomalthusienne, celle de l’épuisement des ressources fossiles, est naturellement absente. Les difficultés d’approvisionnement ont des causes bien identifiées : les compagnies minières préfèrent exporter le coke sidérurgique, plus rémunérateur que le charbon vapeur, vers le Japon et l’Europe ; les grèves de 1968 dans les mines réduisent les stocks de charbon ; de nouvelles normes environnementales (sur le dioxyde de soufre) obligent à renoncer à certains gisements ; les règles sanitaires (sur les poussières) imposent des investissements qui diminuent la rentabilité des actifs miniers ; enfin, les centrales atomiques ont pris du retard.

Mais l’industrie nucléaire exploite habilement la situation : les coupures de courant sont le signe d’un problème plus profond – l’épuisement des fossiles –, le symptôme d’une « crise énergétique ». Et celle-ci appelle une solution radicale que seul le nucléaire peut fournir. Durant l’été 1969, l’expression « crise énergétique » apparaît dans les documents internes de l’Atomic Energy Commission (AEC) américaine. Il s’agit au départ d’un élément de langage contre le mouvement environnementaliste, alors farouchement opposé au nucléaire.

Le 15 octobre 1969, James Ramey, un haut responsable de l’AEC, prononce un discours devant l’association du Barreau fédéral : les actions judiciaires multiples contre les centrales ralentissent le programme nucléaire et menacent la nation d’une « crise énergétique ». Les juristes doivent prendre leurs responsabilités. Le journal Science reprend l’argument : les environnementalistes sont responsables de la crise énergétique mais ils en seront aussi les premières victimes car « quand l’air conditionné et les télévisions s’arrêteront, le public se dira : au diable l’environnement, donnez-moi l’abondance” ».

Le discours de la crise énergétique fait partie de l’« ecological backlash » (le contrecoup écologique) que le New York Times remarque dès le lendemain du premier Jour de la Terre, le Earth Day. C’est par exemple Philip Handler, le président de l’Académie des sciences, qui insiste sur le décalage entre les deux crises : celle de l’environnement, lointaine, mais dont les médias se repaissent, et celle de l’énergie, invisible, mais qui frappe déjà à la porte. Au Congrès, le député démocrate Chet Holifield, défenseur du nucléaire, martèle aussi cette idée : « Ce pays fait face à une crise énergétique », et ceux qui en doutent, politiciens, banquiers et industriels, n’ont « qu’une faible compréhension du problème ». Notons enfin que les premiers ouvrages sur la crise énergétique sont tous, avant 1973, rédigés par des promoteurs de l’atome et consacrent de longues pages aux surgénérateurs nucléaires.

« Crise énergétique » : les mots ont une histoire, et celle-ci aide à comprendre les torsions subtiles exercées par le langage. Comme en 1969, la « crise énergétique » actuelle tient à la conjoncture économique et géopolitique. Profiter de celle-ci pour relancer l’industrie nucléaire et jeter l’opprobre sur les énergies renouvelables (seules capables de décarboner la production énergétique à l’échelle globale, car tout le monde ne peut pas se ruiner à construire des EPR) est tout à fait irresponsable.

Jean-Baptiste Fressoz
historien au Centre de recherches historiques
de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
et chercheur au CNRS.

 

Tribune publiée dans le journal Le Monde le 3 novembre 2021.

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