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Comte de Buffon, Le Castor, 1760

Autant l’homme s’est élevé au dessus de l’état de nature, autant les animaux se sont abaissés au dessous ; soumis et réduits en servitude, ou traités comme rebelles et dispersés par la force, leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs faibles arts ont disparu, chaque espèce a perdu ses qualités générales, et tous n’ont conservé que leurs propriétés individuelles, perfectionnées dans les uns par l’exemple, l’imitation, l’éducation, et dans les autres par la crainte et par la nécessité où ils sont de veiller continuellement à leur sûreté. Quelles vues, quels desseins, quels projets peuvent avoir des esclaves sans âme, ou des relégués sans puissance ? Ramper ou fuir, et toujours exister d’une manière solitaire, ne rien édifier, ne rien produire, ne rien transmettre, et toujours languir dans la calamité, déchoir, se perpétuer sans se multiplier, perdre en un mot par la durée autant et plus qu’ils n’avaient acquis par le temps.

Aussi ne reste-t-il quelques vestiges de leur merveilleuse industrie, que dans ces contrées éloignées et désertes, ignorées de l’homme pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvait manifester en liberté ses talents naturels et les perfectionner dans le repos en se réunissant en société durable. Les castors sont peut-être le seul exemple qui subsiste comme un ancien monument de cette espèce d’intelligence des brutes, qui, quoique infiniment inférieure par son principe à celle de l’homme, suppose cependant des projets communs et des vues relatives ; projets qui ayant pour base la société, et pour objet une digue à construire, une bourgade à élever, une espèce de république à fonder, supposent aussi une manière quelconque de s’entendre et d’agir de concert.

Les castors, dira-t-on, sont parmi les quadrupèdes ce que les abeilles sont parmi les insectes. Quelle différence ! Il y a dans la Nature, telle qu’elle nous est parvenue, trois espèces de sociétés qu’on doit considérer avant de les comparer ; la société libre de l’homme, de laquelle, après Dieu, il tient toute sa puissance ; la société gênée des animaux, toujours fugitive devant celle de l’homme ; et enfin la société forcée de quelques petites bêtes, qui naissant toutes en même temps dans le même lieu, sont contraintes d’y demeurer ensemble. Un individu, pris solitairement et au sortir des mains de la Nature, n’est qu’un être stérile, dont l’industrie se borne au simple usage des sens ; l’homme lui-même, dans l’état de pure nature, dénué de lumières et de tous les secours de la société, ne produit rien, n’édifie rien. Toute société, au contraire, devient nécessairement féconde, quelque fortuite, quelque aveugle qu’elle puisse être, pourvu qu’elle soit composée d’êtres de même nature : par la seule nécessité de se chercher ou de s’éviter, il s’y formera des mouvements communs, dont le résultat sera souvent un ouvrage qui aura l’air d’avoir été conçu, conduit et exécuté avec intelligence. Ainsi l’ouvrage des abeilles qui, dans un lieu donné, tel qu’une ruche ou le creux d’un vieux arbre, bâtissent chacune leur cellule ; l’ouvrage des mouches de Cayenne, qui non seulement font aussi leurs cellules, mais construisent même la ruche qui doit les contenir, sont des travaux purement mécaniques qui ne supposent aucune intelligence, aucun projet concerté, aucune vue générale ; des travaux qui n’étant que le produit d’une nécessité physique, un résultat de mouvements communs, s’exercent toujours de la même façon, dans tous les temps et dans tous les lieux, par une multitude qui ne s’est point assemblée par choix, mais qui se trouve réunie par force de nature. Ce n’est donc pas la société, c’est le nombre seul qui opère ici ; c’est une puissance aveugle, qu’on ne peut comparer à la lumière qui dirige toute société : je ne parle point de cette lumière pure, de ce rayon divin, qui n’a été départi qu’à l’homme seul ; les castors en sont assurément privés, comme tous les autres animaux : mais leur société n’étant point une réunion forcée, se faisant au contraire par une espèce de choix, et supposant au moins un concours général et des vues communes dans ceux qui la composent, suppose au moins aussi une lueur d’intelligence qui, quoique très différente de celle de l’homme par le principe, produit cependant des effets assez semblables pour qu’on puisse les comparer, non pas dans la société plénière et puissante, telle qu’elle existe parmi les peuples anciennement policés, mais dans la société naissante chez des hommes sauvages, laquelle seule peut, avec équité, être comparée à celle des animaux.

Voyons donc le produit de l’une et l’autre de ces sociétés ; voyons jusqu’où s’étend l’art du castor, et où se borne celui du sauvage. Rompre une branche pour s’en faire un bâton, se bâtir une hutte, la couvrir de feuillages pour se mettre à l’abri, amasser de la mousse ou du soin pour se faire un lit, sont des actes communs à l’animal et au sauvage ; les ours font des huttes, les singes ont des bâtons, plusieurs autres animaux se pratiquent un domicile propre, commode, impénétrable à l’eau. Frotter une pierre pour la rendre tranchante et s’en faire une hache, s’en servir pour couper, pour écorcer du bois, pour aiguiser des flèches, pour creuser un vase, écorcher un animal pour se revêtir de sa peau, en prendre les nerfs pour faire une corde d’arc, attacher ces mêmes nerfs à une épine dure, et se servir de tous deux comme de fil et d’aiguille, sont des actes purement individuels que l’homme en solitude peut tous exécuter sans être aidé des autres, des actes qui dépendent de sa seule conformation, puisqu’ils ne supposent que l’usage de la main ; mais couper et transporter un gros arbre, élever un carbet, construire une pirogue, sont au contraire des opérations qui supposent nécessairement un travail commun et des vues concertées. Ces ouvrages sont aussi les seuls résultats de la société naissante chez des nations sauvages, comme les ouvrages des castors sont les fruits de la société perfectionnée parmi ces animaux : car il faut observer qu’ils ne songent point à bâtir, à moins qu’ils n’habitent un pays libre et qu’ils n’y soient parfaitement tranquilles. Il y a des castors en Languedoc, dans les îles du Rhône, il y en a en plus grand nombre dans les provinces du nord de l’Europe ; mais comme toutes ces contrées sont habitées, ou du moins fort fréquentées par les hommes, les castors y sont, comme tous les autres animaux, dispersés, solitaires, fugitifs, ou cachés dans un terrier ; on ne les a jamais vus se réunir, se rassembler, ni rien entreprendre, ni rien construire ; au lieu que dans ces terres désertes, où l’homme en société n’a pénétré que bien tard, et où l’on ne voyait auparavant que quelques vestiges de l’homme sauvage, on a partout trouvé les castors réunis, formant des sociétés, et l’on n’a pût s’empêcher d’admirer leurs ouvrages. Nous tâcherons de ne citer que des témoins judicieux, irréprochables, et nous ne donnerons pour certains que les faits sur lesquels ils s’accordent : moins portés peut-être que quelques-uns d’entre eux à l’admiration, nous nous permettrons le doute, et même la critique, sur tout ce qui nous paraîtra trop difficile à croire.

Tous conviennent que le castor, loin d’avoir une supériorité marquée sur les autres animaux, paraît au contraire être au dessous de quelques-uns d’entre eux pour les qualités purement individuelles ; et nous sommes en état de confirmer ce fait, ayant encore actuellement un jeune castor vivant, qui nous a été envoyé de Canada [1], et que nous gardons depuis près d’un an. C’est un animal assez doux, assez tranquille, assez familier, un peu triste, même un peu plaintif, sans passions violentes, sans appétits véhéments, ne se donnant que peu de mouvement, ne faisant d’efforts pour quoi que ce soit, cependant occupé sérieusement du désir de sa liberté, rongeant de temps en temps les portes de sa prison, mais sans fureur, sans précipitation, et dans la seule vue d’y faire une ouverture pour en sortir ; au reste assez indifférent, ne s’attachant pas volontiers [2], ne cherchant point à nuire, et assez peu à plaire. Il parait inférieur au chien, par les qualités relatives qui pourraient l’approcher de l’homme ; il ne semble fait ni pour servir, ni pour commander, ni même pour commercer avec une autre espèce que la sienne : son sens, renfermé dans lui-même, ne se manifeste en entier qu’avec ses semblables ; seul, il a peu d’industrie personnelle, encore moins de ruses, pas même assez de défiance pour éviter des pièges grossiers : loin d’attaquer les autres animaux, il ne sait pas même se bien défendre ; il préfère la fuite au combat, quoiqu’il morde cruellement et avec acharnement lorsqu’il se trouve saisi par la main du chasseur. Si l’on considère donc cet animal dans l’état de nature, ou plutôt dans son état de solitude et de dispersion, il ne paraîtra pas, pour les qualités intérieures, au dessus des autres animaux ; il n’a pas plus d’esprit que le chien, de sens que l’éléphant, de finesse que le renard, etc. il est plutôt remarquable par des singularités de conformation extérieures, que par la supériorité apparente de ses qualités intérieures. Il est le seul parmi les quadrupèdes qui ait la queue plate, ovale, et couverte d’écailles, de laquelle il se sert comme d’un gouvernail pour se diriger dans l’eau ; le seul qui ait des nageoires aux pieds de derrière, et en même temps les doigts séparés dans ceux du devant, qu’il emploie comme des mains pour porter à sa bouche ; le seul qui ressemblant aux animaux terrestres par les parties antérieures de son corps, paroisse en même temps tenir des animaux aquatiques par les parties postérieures : il fait la nuance des quadrupèdes aux poissons, comme la chauve-souris fait celle des quadrupèdes aux oiseaux. Mais ces singularités seraient plutôt des défauts que des perfections, si l’animal ne savait tirer de cette conformation, qui nous paraît bizarre, des avantages uniques, et qui le rendent supérieur à tous les autres.

Les castors commencent par s’assembler au mois de juin ou de juillet pour se réunir en société ; ils arrivent en nombre et de plusieurs côtés, et forment bientôt une troupe de deux ou trois cens : le lieu du rendez-vous est ordinairement le lieu de l’établissement, et c’est toujours au bord des eaux. Si ce sont des eaux plates, et qui se soutiennent à la même hauteur comme dans un lac, ils se dispensent d’y construire une digue ; mais dans les eaux courantes, et qui sont sujettes à hausser ou baisser, comme sur les ruisseaux, les rivières, ils établissent une chaussée, et par cette retenue ils forment une espèce d’étang ou de pièce d’eau, qui se soutient toujours à la même hauteur : la chaussée traverse la rivière comme une écluse, et va d’un bord à l’autre ; elle a souvent quatre-vingts ou cent pieds de longueur sur dix ou douze pieds d’épaisseur à sa base.

Cette construction paraît énorme pour des animaux de cette taille, et suppose en effet un travail immense [3] ; mais la solidité avec laquelle l’ouvrage est construit, étonne encore plus que sa grandeur. L’endroit de la rivière où ils établissent cette digue est ordinairement peu profond ; s’il se trouve sur le bord un gros arbre qui puisse tomber dans l’eau, ils commencent par l’abattre pour en faire la pièce principale de leur construction : cet arbre est souvent plus gros que le corps d’un homme ; ils le scient, ils le rongent au pied, et sans autre instrument que leurs quatre dents incisives ils le coupent en assez peu de temps, et le font tomber du côté qu’il leur plaît, c’est-à-dire en travers sur la rivière ; ensuite ils coupent les branches de la cime de cet arbre tombé, pour le mettre de niveau et le faire porter partout également. Ces opérations se font en commun ; plusieurs castors rongent ensemble le pied de l’arbre pour l’abattre, plusieurs aussi vont ensemble pour en couper les branches lorsqu’il est abattu ; d’autres parcourent en même temps les bords de la rivière, et coupent de moindres arbres, les uns gros comme la jambe, les autres comme la cuisse ; ils les dépècent et les scient à une certaine hauteur pour en faire des pieux ; ils amènent ces pièces de bois d’abord par terre jusqu’au bord de la rivière, et ensuite par eau jusqu’au lieu de leur construction ; ils en font une espèce de pilotis serré, qu’ils enfoncent encore en entrelaçant des branches entre les pieux. Cette opération suppose bien des difficultés vaincues ; car pour dresser ces pieux et les mettre dans une situation à peu près perpendiculaire, il faut qu’avec les dents ils élèvent le gros bout contre le bord de la rivière, ou contre l’arbre qui la traverse, que d’autres plongent en même temps jusques au fond de l’eau pour y creuser avec les pieds de devant un trou, dans lequel ils font entrer la pointe du pieu, afin qu’il puisse se tenir debout. A mesure que les uns plantent ainsi leurs pieux, les autres vont chercher de la terre qu’ils gâchent avec leurs pieds et battent avec leur queue ; ils la portent dans leur gueule et avec les pieds de devant, et ils en transportent une si grande quantité, qu’ils en remplissent tous les intervalles de leur pilotis. Ce pilotis est composé de plusieurs rangs de pieux, tous égaux en hauteur, et tous plantés les uns contre les autres ; il s’étend d’un bord à l’autre de la rivière, il est rempli et maçonné partout : les pieux sont plantés verticalement du côté de la chute de l’eau ; tout l’ouvrage est au contraire en talus du côté qui en soutient la charge, en sorte que la chaussée qui a dix ou douze pieds de largeur à sa base, se réduit à deux ou trois pieds d’épaisseur au sommet ; elle a donc non seulement toute l’étendue, toute la solidité nécessaire, mais encore la forme la plus convenable pour retenir l’eau, l’empêcher de passer, en soutenir le poids, et en rompre les efforts. Au haut de la chaussée, c’est-à-dire, dans la partie où elle a le moins d’épaisseur, ils pratiquent deux ou trois ouvertures en pente, qui sont autant de décharges de superficie qu’ils élargissent ou rétrécissent selon que la rivière vient à hausser ou baisser ; et lorsque par des inondations trop grandes ou trop subites il se fait quelques brèches à leur digue, ils savent les réparer, et travaillent de nouveau dès que les eaux sont baissées.

Il serait superflu, après cette exposition de leurs travaux pour un ouvrage public, de donner encore le détail de leurs constructions particulières, si dans une histoire l’on ne devait pas compte de tous les faits, et si ce premier grand ouvrage n’était pas fait dans la vue de rendre plus commodes leurs petites habitations : ce sont des cabanes, ou plutôt des espèces de maisonnettes bâties dans l’eau sur un pilotis plein tout près du bord de leur étang avec deux issues, l’une pour aller à terre, l’autre pour se jeter à l’eau. La forme de cet édifice est presque toujours ovale ou ronde ; il y en a de plus grands et de plus petits, depuis quatre ou cinq jusqu’à huit ou dix pieds de diamètre ; il s’en trouve aussi quelquefois qui sont à deux ou trois étages ; les murailles ont jusqu’à deux pieds d’épaisseur, elles sont élevées à plomb sur le pilotis plein, qui sert en même temps de fondement et de plancher à la maison. Lorsqu’elle n’a qu’un étage, les murailles ne s’élèvent droites qu’à quelques pieds de hauteur, au dessus de laquelle elles prennent la courbure d’une voûte en anse de panier, cette voûte termine l’édifice et lui sert de couvert ; il est maçonné avec solidité, et enduit avec propreté en dehors et en dedans ; il est impénétrable à l’eau des pluies, et résiste aux vents les plus impétueux ; les parois en sont revêtues d’une espèce de stuc si bien gâché et si proprement appliqué, qu’il semble que la main de l’homme y ait passé, aussi la queue leur sert-elle de truelle pour appliquer ce mortier qu’ils gâchent avec leurs pieds. Ils mettent en œuvre différentes espèces de matériaux, des bois, des pierres et des terres sablonneuses qui ne sont point sujettes à se délayer par l’eau : les bois qu’ils emploient sont presque tous légers et tendres ; ce sont des aulnes, des peupliers, des saules, qui naturellement croissent au bord des eaux et qui sont plus faciles à écorcer, à couper, à voiturer, que des arbres dont le bois serait plus pesant et plus dur. Lorsqu’ils attaquent un arbre, ils ne l’abandonnent pas qu’il ne soit abattu, dépecé, transporté ; ils le coupent toujours à un pied ou un pied et demi de hauteur de terre ; ils travaillent assis, et outre l’avantage de cette situation commode, ils ont le plaisir de ronger continuellement de l’écorce et du bois dont le goût leur est fort agréable, car ils préfèrent l’écorce fraîche et le bois tendre à la plupart des aliments ordinaires ; ils en font ample provision pour se nourrir pendant l’hiver [4] ; ils n’aiment pas le bois sec. C’est dans l’eau et près de leurs habitations qu’ils établissent leur magasin ; chaque cabane a le sien proportionné au nombre de ses habitants, qui tous y ont un droit commun, et ne vont jamais piller leurs voisins.

On a vu des bourgades composées de vingt ou de vingt-cinq cabanes ; ces grands établissements sont rares, et cette espèce de république est ordinairement moins nombreuse, elle n’est le plus souvent composée que de dix ou douze tribus, dont chacune a son quartier, son magasin, son habitation séparée ; ils ne souffrent pas que des étrangers viennent s’établir dans leurs enceintes. Les plus petites cabanes contiennent deux, quatre, six, et les plus grandes dix-huit, vingt, et même, dit-on, jusqu’à trente castors, presque toujours en nombre pair, autant de femelles que de mâles ; ainsi, en comptant même au rabais, on peut dire que leur société est souvent composée de cent cinquante ou deux cens ouvriers associés, qui tous ont travaillé d’abord en corps pour élever le grand ouvrage public, et ensuite par compagnie pour édifier des habitations particulières. Quelque nombreuse que soit cette société, la paix s’y maintient sans altération ; le travail commun a resserré leur union ; les commodités qu’ils se sont procurées, l’abondance des vivres qu’ils amassent et consomment ensemble, servent à l’entretenir ; des appétits modérés, des goûts simples, de l’aversion pour la chair et le sang, leur ôtent jusqu’à l’idée de rapine et de guerre : ils jouissent de tous les biens que l’homme ne sait que désirer. Amis entre eux, s’ils ont quelques ennemis au dehors, ils savent les éviter, ils s’avertissent en frappant avec leur queue sur l’eau un coup qui retentit au loin dans toutes les voûtes des habitations ; chacun prend son parti, ou de plonger dans le lac, ou de se receler dans leurs murs qui ne craignent que le feu du ciel ou le fer de l’homme, et qu’aucun animal n’ose entreprendre d’ouvrir ou renverser. Ces asiles sont non seulement très sûrs, mais encore très propres et très commodes ; le plancher est jonché de verdure ; des rameaux de buis et de sapin leur servent de tapis, sur lequel ils ne font ni ne souffrent jamais aucune ordure : la fenêtre qui regarde sur l’eau leur sert de balcon pour se tenir au frais et prendre le bain pendant la plus grande partie du jour ; ils s’y tiennent debout, la tête et les parties antérieures du corps élevées, et toutes les parties postérieures plongées dans l’eau : cette fenêtre est percée avec précaution, l’ouverture en est assez élevée pour ne pouvoir jamais être fermée par les glaces qui, dans le climat de nos castors, ont quelquefois deux ou trois pieds d’épaisseur ; ils en abaissent alors la tablette, coupent en pente les pieux sur lesquels elle était appuyée, et se font une issue jusqu’à l’eau sous la glace. Cet élément liquide leur est si nécessaire, ou plutôt leur fait tant de plaisir, qu’ils semblent ne pouvoir s’en passer ; ils vont quelquefois assez loin sous la glace, c’est alors qu’on les prend aisément en attaquant d’un côté la cabane, et les attendant en même temps à un trou qu’on pratique dans la glace à quelque distance, et où ils sont obligés d’arriver pour respirer. L’habitude qu’ils ont de tenir continuellement la queue et toutes les parties postérieures du corps dans l’eau, paraît avoir changé la nature de leur chair ; celle des parties antérieures jusqu’aux reins a la qualité, le goût, la consistance de la chair des animaux de la terre et de l’air ; celle des cuisses et de la queue a l’odeur, la saveur et toutes les qualités de celle du poisson : cette queue longue d’un pied, épaisse d’un pouce, et large de cinq ou six, est même une extrémité, une vraie portion de poisson attachée au corps d’un quadrupède ; elle est entièrement recouverte d’écailles et d’une peau toute semblable à celle des gros poissons : on peut enlever ces écailles en les raclant au couteau, et lorsqu’elles sont tombées, l’on voit encore leur empreinte sur la peau, comme dans tous nos poissons.

C’est au commencement de l’été que les castors se rassemblent ; ils emploient les mois de juillet et d’août à construire leur digue et leurs cabanes ; ils font leur provision d’écorce et de bois dans le mois de septembre, ensuite ils jouissent de leurs travaux, ils goûtent les douceurs domestiques ; c’est le temps du repos, c’est mieux, c’est la saison des amours. Se connaissant, prévenus l’un pour l’autre par l’habitude, par les plaisirs et les peines d’un travail commun, chaque couple ne se forme point au hasard, ne se joint pas par pure nécessité de nature, mais s’unit par choix et s’assortit par goût : ils passent ensemble l’automne et l’hiver ; contents l’un de l’autre, ils ne se quittent guère ; à l’aise dans leur domicile, ils n’en sortent que pour faire des promenades agréables et utiles, ils en rapportent des écorces fraîches qu’ils préfèrent à celles qui sont sèches ou trop imbibées d’eau. Les femelles portent, dit-on, quatre mois ; elles mettent bas sur la fin de l’hiver, et produisent ordinairement deux ou trois petits ; les mâles les quittent à peu près dans ce temps, ils vont à la campagne jouir des douceurs et les fruits du printemps ; ils reviennent de temps en temps à la cabane, mais ils n’y séjournent plus : les mères y demeurent occupées à allaiter, à soigner, à élever leurs petits, qui sont en état de les suivre au bout de quelques semaines ; elles vont à leur tour se promener, se rétablir à l’air, manger du poisson, des écrevisses, des écorces nouvelles, et passent ainsi l’été sur les eaux, dans les bois.

Ils ne se rassemblent qu’en automne, à moins que les inondations n’aient renversé leur digue ou détruit leurs cabanes, car alors ils se réunissent de bonne heure pour en réparer les brèches.

Il y a des lieux qu’ils habitent de préférence, où l’on a vu qu’après avoir détruit plusieurs fois leurs travaux, ils venaient tous les étés pour les réédifier, jusqu’à ce qu’enfin fatigués de cette persécution et affaiblis par la perte de plusieurs d’entre eux, ils ont pris le parti de changer de demeure et de se retirer au loin dans les solitudes les plus profondes. C’est principalement en hiver que les chasseurs les cherchent, parce que leur fourrure n’est parfaitement bonne que dans cette saison ; et lorsque après avoir ruiné leurs établissements il arrive qu’ils en prennent en grand nombre, la société trop réduite ne se rétablit point, le petit nombre de ceux qui ont échappé à la mort ou à la captivité se disperse, ils deviennent fuyards, leur génie flétri par la crainte ne s’épanouit plus, ils s’enfouissent eux et tous leurs talents dans un terrier, où rabaissés à la condition des autres animaux, ils mènent une vie timide, ne s’occupent plus que des besoins pressants, n’exercent que leurs facultés individuelles, et perdent sans retour les qualités sociales que nous venons d’admirer.

Quelque admirables en effet, quelque merveilleuses que puissent paraître les choses que nous venons d’exposer au sujet de la société et des travaux de nos castors, nous osons dire qu’on ne peut douter de leur réalité.

Toutes les relations faites en différents temps par un grand nombre de témoins oculaires, s’accordent sur tous les faits que nous avons rapportés ; et si notre récit diffère de celui de quelques-uns d’entre eux, ce n’est que dans les points où ils nous ont paru enfler le merveilleux, aller au delà du vrai. et quelquefois même de toute vraisemblance. Car on ne s’est pas borné à dire que les castors avoient des mœurs sociales et des talents évidents pour l’Architecture, mais on a assuré qu’on ne pouvait leur refuser des idées générales de police et de gouvernement ; que leur société étant une fois formée, ils savaient réduire en esclavage les voyageurs, les étrangers ; qu’ils s’en servaient pour porter leur terre, traîner leur bois ; qu’ils traitaient de même les paresseux d’entre eux qui ne voulaient, et les vieux qui ne pouvaient pas travailler ; qu’ils les renversaient sur le dos, les faisaient servir de charrette pour voiturer leurs matériaux ; que ces républicains ne s’assemblaient jamais qu’en nombre impair, pour que dans leurs conseils il y eût toujours une voix prépondérante ; que la société entière avait un président ; que chaque tribu avait son intendant ; qu’ils avoient des sentinelles établies pour la garde publique ; que quand ils étaient poursuivis, ils ne manquaient pas de s’arracher les testicules pour satisfaire à la cupidité des chasseurs ; qu’ils se montraient ainsi mutilés pour trouver grâce à leurs yeux, etc. etc. Autant nous sommes éloignés de croire à ces fables, ou de recevoir ces exagérations, autant il nous paraît difficile de se refuser à admettre des faits constatés, confirmés, et moralement très certains. On a mille fois vu, revu, détruit, renversé leurs ouvrages ; on les a mesurés, dessinés, gravés ; enfin, ce qui ne laisse aucun doute, ce qui est plus fort que tous les témoignages passés, c’est que nous en avons de récents et d’actuels ; c’est qu’il en subsiste encore de ces ouvrages singuliers qui, quoique moins communs que dans les premiers temps de la découverte de l’Amérique septentrionale, se trouvent cependant en assez grand nombre pour que tous les Missionnaires, tous les Voyageurs, même les plus nouveaux, qui se sont avancés dans les terres du nord, assurent en avoir rencontré.

Tous s’accordent à dire qu’outre les castors qui sont en société, on rencontre partout dans le même climat des castors solitaires, lesquels rejetés, disent-ils, de la société pour leurs défauts, ne participent à aucun de ses avantages, n’ont ni maison, ni magasin, et demeurent comme le blaireau dans un boyau sous terre : on a même appelé ces castors solitaires, castors terriers ; ils sont aisés à reconnaître, leur robe est sale, le poil est rongé sur le dos par le frottement de la terre ; ils habitent comme les autres assez volontiers au bord des eaux, où quelques-uns même creusent un fossé de quelques pieds de profondeur, pour former un petit étang qui arrive jusqu’à l’ouverture de leur terrier qui s’étend quelquefois à plus de cent pieds en longueur, et va toujours en s’élevant afin qu’ils aient la facilité de se retirer en haut à mesure que l’eau s’élève dans les inondations ; mais il s’en trouve aussi, de ces castors solitaires, qui habitent assez loin des eaux dans les terres. Tous nos bièvres d’Europe sont des castors terriers et solitaires, dont la fourrure n’est pas à beaucoup près aussi belle que celle des castors qui vivent en société. Tous diffèrent par la couleur, suivant le climat qu’ils habitent ; dans les contrées du nord les plus reculées ils sont tout noirs, et ce sont les plus beaux ; parmi ces castors noirs il s’en trouve quelquefois de tout blancs, ou de blancs tachés de gris, et mêlés de roux sur le chignon et sur la croupe. A mesure qu’on s’éloigne du nord, la couleur s’éclaircit et se mêle ; ils sont couleur de marron dans la partie septentrionale du Canada, châtains vers la partie méridionale, et jaunes ou couleur de paille chez les Illinois. On trouve des castors en Amérique depuis le trentième degré de latitude nord jusqu’au soixantième et au delà ; ils sont très communs vers le nord, et toujours en moindre nombre à mesure qu’on avance vers le midi : c’est la même chose dans l’ancien continent ; on n’en trouve en quantité que dans les contrées les plus septentrionales, et ils sont très rares en France, en Espagne, en Italie, en Grèce et en Égypte. Les Anciens les connaissaient ; il était défendu de les tuer dans la religion des Mages ; ils étaient communs sur les rives du Pont-Euxin ; on a même appelé le castor canis ponticus, mais apparemment que ces animaux n’étaient pas assez tranquilles sur les bords de cette mer, qui en effet sont fréquentés par les hommes de temps immémorial, puisque aucun des Anciens ne parle de leur société ni de leurs travaux. Ælien surtout, qui marque un si grand faible pour le merveilleux, et qui, je crois, a écrit le premier que le castor se coupe les testicules pour les laisser ramasser au chasseur*, n’aurait pas manqué de parler des merveilles de leur république, en exagérant leur génie et leurs talents pour l’Architecture. Pline lui-même, Pline dont l’esprit fier, triste et sublime déprise toujours l’homme pour exalter la Nature, se serait-il abstenu de comparer les travaux de Romulus à ceux de nos castors ? Il paraît donc certain qu’aucun des Anciens n’a connu leur industrie pour bâtir, et quoiqu’on ait trouvé dans les derniers siècles des castors cabanés en Norvège et dans les autres provinces les plus septentrionales de l’Europe, et qu’il y ait apparence que les anciens castors bâtissaient aussi bien que les castors modernes, comme les Romains n’avoient pas pénétré jusque-là, il n’est pas surprenant que leurs écrivains n’en fassent aucune mention.

Plusieurs auteurs ont écrit que le castor étant un animal aquatique, il ne pouvait vivre sur terre et sans eau : cette opinion n’est pas vraie, car le castor que nous avons vivant ayant été pris tout jeune en Canada, et ayant été toujours élevé dans la maison, ne connaissait pas l’eau lorsqu’on nous l’a remis, il craignait et refusait d’y entrer ; mais l’ayant une fois plongé et retenu d’abord par force dans un bassin, il s’y trouva si bien au bout de quelques minutes, qu’il ne cherchait point à en sortir, et lorsqu’on le laissait libre, il y retournait très souvent de lui-même ; il se vautrait aussi dans la boue et sur le pavé mouillé. Un jour il s’échappa, et descendit par un escalier de cave dans les voûtes des carrières qui sont sous le terrain du Jardin Royal ; il s’enfuit assez loin, en nageant sur les mares d’eau qui sont au fond de ces carrières ; cependant, dès qu’il vit la lumière des flambeaux que nous y fîmes porter pour le chercher, il revint à ceux qui l’appelaient, et se laissa prendre aisément. Il est familier sans être caressant ; il demande à manger à ceux qui sont à table ; ses instances sont un petit cri plaintif et quelques gestes de la main ; dès qu’on lui donne un morceau, il l’emporte, et se cache pour le manger à son aise ; il dort assez souvent, et se repose sur le ventre ; il mange de tout, à l’exception de la viande qu’il refuse constamment, cuite ou crue ; il ronge tout ce qu’il trouve, les étoffes, les meubles, le bois, et l’on a été obligé de doubler de fer-blanc le tonneau dans lequel il a été transporté.

Les castors habitent de préférence sur les bords des lacs, des rivières et des autres eaux douces ; cependant il s’en trouve au bord de la mer, mais c’est principalement sur les mers septentrionales, et surtout dans les golfes méditerranés qui reçoivent de grands fleuves, et dont les eaux sont peu salées. Ils sont ennemis de la loutre ; ils la chassent, et ne lui permettent pas de paraître sur les eaux qu’ils fréquentent. La fourrure du castor est encore plus belle et plus fournie que celle de la loutre : elle est composée de deux sortes de poils ; l’un plus court, mais très touffu, fin comme le duvet, impénétrable à l’eau, revêt immédiatement la peau ; l’autre plus long, plus ferme, plus lustré, mais plus rare, recouvre ce premier vêtement, lui sert, pour ainsi dire, de surtout, le défend des ordures, de la poussière, de la fange : ce second poil n’a que peu de valeur, ce n’est que le premier que l’on emploie dans nos manufactures. Les fourrures les plus noires sont ordinairement les plus fournies, et par conséquent les plus estimées ; celles des castors terriers sont fort inférieures à celles des castors cabanés. Les castors sont sujets à la mue pendant l’été, comme tous les autres quadrupèdes ; aussi la fourrure de ceux qui sont pris dans cette saison n’a que peu de valeur. La fourrure des castors blancs est estimée à cause de sa rareté, et les parfaitement noirs sont presque aussi rares que les blancs.

Mais indépendamment de la fourrure qui est ce que lieu que ceux des pieds de derrière sont réunis entre eux par une forte membrane ; ils lui servent de nageoires, et s’élargissent comme ceux de l’oie, dont le castor a aussi en partie la démarche sur la terre. Il nage beaucoup mieux qu’il ne court : comme il a les jambes de devant bien plus courtes que celles de derrière, il marche toujours la tête baissée et le dos arqué. Il a les sens très bons, l’odorat très fin, et même susceptible ; il paraît qu’il ne peut supporter ni la malpropreté, ni les mauvaises odeurs : lorsqu’on le retient trop longtemps en prison, et qu’il se trouve forcé d’y faire ses ordures, il les met près du seuil de la porte, et dès qu’elle est ouverte, il les pousse dehors. Cette habitude de propreté leur est naturelle, et notre jeune castor ne manquait jamais de nettoyer ainsi sa chambre. A l’âge d’un an, il a donné des signes de chaleur, ce qui paraît indiquer qu’il avait pris dans cet espace de temps la plus grande partie de son accroissement ; ainsi la durée de sa vie ne peut être bien longue, et c’est peut-être trop que de l’étendre à quinze ou vingt ans. Ce castor était très petit pour son âge, et l’on ne doit pas s’en étonner, ayant presque dès sa naissance toujours été contraint, élevé, pour ainsi dire, à sec, ne connaissant pas l’eau jusqu’à l’âge de neuf mois, il n’a pût ni croître, ni se développer comme les autres, qui jouissent de leur liberté et de cet élément qui paraît leur être presque aussi nécessaire que l’usage de la terre.

Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (7 septembre 1707 – 16 avril 1788),

Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du cabinet du roi, tome huitième, 1760, pp. 282-306.


[1] Ce Castor, qui a été pris jeune, m’a été envoyé au commencement de l’année 1758, par M. de Montbelliard, Capitaine dans Royal-Artillerie.

[2] M. Klein a cependant écrit qu’il en avait nourri un pendant plusieurs années, qui le suivait et l’allait chercher comme les chiens vont chercher leurs maîtres.

[3] Les plus grands castors pèsent cinquante ou soixante livres, et n’ont guère que trois pieds de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l’origine de la queue.

[4] La provision pour huit ou dix castors est de vingt-cinq ou trente pieds en quarré, sur huit ou dix pieds de profondeur ; ils n’en apportent dans leurs cabanes que quand ils sont coupés menus, et tout prêts à manger ; ils aiment mieux le bois frais que le bois flotté, et vont de temps en temps pendant l’hiver en manger dans le bois. Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1704. Mémoire de M. Sarrasin.

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