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Posts Tagged ‘Jean-Baptiste Fressoz’

Radio: Anthropocène ou capitalocène?

25 juillet 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter deux conférences qui traitent de l’anthropocène, période géologique durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau que l’activité humaine est devenue une «force géologique» majeure capable de marquer la lithosphère. Ce terme a été proposé par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, prix Nobel de chimie en 1995, pour désigner une nouvelle époque géologique, qui aurait débuté selon lui à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle. Lire la suite…

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Jean-Baptiste Fressoz, L’Anthropocène et l’esthétique du sublime, 2016

25 juillet 2017 Laisser un commentaire

Aussi sidérant, spectaculaire ou grandiloquent qu’il soit, le concept d’Anthropocène ne désigne pas une découverte scientifique. Il ne représente pas une avancée majeure ou récente des sciences du système-terre. Nom attribué à une nouvelle époque géologique à l’initiative du chimiste Paul Crutzen, l’Anthropocène est une simple proposition stratigraphique encore en débat parmi la communauté des géologues. Faisant suite à l’Holocène (12 000 ans depuis la dernière glaciation), l’Anthropocène est marquée par la prédominance de l’être humain sur le système-terre. Plusieurs dates de départ et marqueurs stratigraphiques afférents sont actuellement débattus : 1610 (point bas du niveau de CO2 dans l’atmosphère causé par la disparition de 90% de la population amérindienne), 1830 (le niveau de CO2 sort de la fourchette de variabilité holocénique), 1945 date de la première explosion de la bombe atomique.

La force de l’idée d’Anthropocène n’est pas conceptuelle, scientifique ou heuristique : elle est avant tout esthétique. Le concept d’Anthropocène est une manière brillante de renommer certains acquis des sciences du système-terre. Il souligne que les processus géochimiques que l’humanité a enclenchés ont une inertie telle que la terre est en train de quitter l’équilibre climatique qui a eu cours durant l’Holocène. L’Anthropocène désigne un point de non retour. Une bifurcation géologique dans l’histoire de la planète Terre. Si nous ne savons pas exactement ce que l’Anthropocène nous réserve (les simulations du système-terre sont incertaines), nous ne pouvons plus douter que quelque chose d’importance à l’échelle des temps géologiques a eu lieu récemment sur Terre. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse et l’anthropocène, 2013

19 juillet 2017 Laisser un commentaire

Quand il se penche sur la planète et son histoire, Jean-Baptiste Fressoz interroge non seulement les éblouissements du progrès technique et les ruses déployées pour en masquer les dangers, mais aussi les ruptures épistémologiques trop brillantes, qui veulent opposer une modernité insouciante des dégâts qu’elle causait à la Terre à une post-modernité qui en aurait pleinement conscience. Contre l’occultation de la réflexivité environnementale des sociétés passées et la promotion de lumières écologiques contemporaines, plus aveuglantes que réellement « vertes », il propose une re-politisation de l’histoire à l’aune de l’écologie.

Vacarme : Comment vous êtes-vous intéressé à l’histoire environnementale ?

Jean-Baptiste Fressoz : Je voulais remettre en cause le discours assez complaisant et très énervant qui voudrait que les questions environnementales soient l’objet d’une prise de conscience récente, parallèle à leur médiatisation croissante. Dans le jargon philosophico-sociologique actuel cela s’appelle la réflexivité. On serait entré depuis peu seulement dans une nouvelle phase de la modernité dite réflexive.

Je vais prendre un exemple concret et emblématique : le changement climatique. Faire comme si la question du climat nous avait touchés subitement, telle une lumière verte soudainement projetée qui provoquerait notre éveil écologique, est un leurre.

J’écris actuellement avec Fabien Locher une histoire longue des débats et des savoirs sur le changement climatique. Nous montrons que les controverses sur le changement climatique datent au moins de la Révolution française. Le climat, au début du XIXe siècle, constitue déjà un problème politique majeur. Il s’agit donc d’abord de questionner la prétendue modernité des interrogations actuelles et de montrer le récit postmoderne d’un « éveil environnemental » pour ce qu’il est : une fable. Lire la suite…

Radio: Le progrès m’a tuer

9 décembre 2016 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, en voici une nouvelle sur le thème de la technique et du progrès.

Je vous propose d’écouter d’abord une conférence de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, intitulée Technologie et progrès, qu’il commence en retraçant « l’histoire de cette idée étrange selon laquelle on ne croit plus au progrès » :

« Une des tarte à la crème de la philosophie et de la sociologie actuellement, c’est l’idée qu’il y aurait eu une époque mythique, le XIXe siècle qui aurait eu confiance dans le progrès, dans la technique, et nous, à partir de la fin du XXe siècle, beaucoup plus éclairés, nous aurions pris conscience des dégâts du progrès, nous serions devenus “réflexifs”, selon le terme consacré par le sociologue allemand Ulrich Beck avec son ouvrage La Société du risque ; la modernité questionne maintenant sa propre dynamique et l’on serait capable de critiquer la technique, de prendre conscience des impacts de l’industrialisation sur nos modes de vie et sur l’environnement. »

Jean-Baptiste Fressoz, Technologie et progrès,
conférence donnée à la Fondation Copernic, janvier 2014.

Ensuite je présente un certain nombre d’ouvrages parus récemment sur ces thèmes.

D’abord, un grand classique Lewis Mumford, Technique et civilisation (1934), réédité cette année dans une nouvelle traduction et une mise en page généreuse et agréable par les éditions Parenthèses de Marseille. Une grande fresque historique comme sait en faire cet écrivain américain (voir par exemple La Cité à travers l’histoire, éd. Agone ou Les Transformations de l’homme, éd. Encyclopédie des Nuisances, en attendant prochainement Le Mythe de la machine) sur les évolutions techniques et leurs répercutions sociales à travers l’histoire, essentiellement occidentale.

Ensuite David Noble, Le progrès sans le peuple (1992), traduit et publié encore cette année par les éditions Agone, toujours de Marseille. Ancien professeur au prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology, USA), cet historien américain est très critique sur les évolutions récentes de la technologie. A partir de son enquête sur l’automatisation des machines-outils utilisées dans le façonnage des métaux, il livre une réflexion curieuse et intéressante sur la fascination qu’exerce la machine automatique sur les ingénieurs et les patrons, et nous met en garde sur les conséquences de la mise en place de ce qu’il estime être en fait « machine de guerre contre les ouvriers ».

Encore ensuite, je présente l’ouvrage coordonné par le mensuel La Décroissance, Le Progrès m’a tuer, leur écologie et la nôtre, publié conjointement par les éditions L’Échappée et Le Pas de Coté. C’est un recueil de textes réunis à l’occasion du contre sommet organisé par La Décroissance lors de la COP 21, et qui finalement n’a pas eu lieu pour cause d’attentats. Critique du développement, durable ou non, de la croissance, du capitalisme, de la technologie, de l’endoctrinement publicitaire, du néo-colonialisme, etc., mais aussi un chapitre de propositions pour « en sortir ».

Enfin, je termine avec un survol de l’ouvrage de l’ingénieur Philippe Bihouix, et de la journaliste Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique (éd. du Seuil). Nous avons déjà relayé dans nos colonnes la critique de l’école numérique, projet phare du gouvernement Hollande, voici un livre de plus sur le sujet qui aborde les différents aspects de la chose. Il contient un retour historique assez curieux: depuis l’invention de ce que l’on appelait il n’y a encore pas si longtemps les diapositives (souvenez-vous, les photos prises avec un appareil argentique que l’on projetait en grand sur un mur avec une lampe…) au siècle dernier, toutes les nouvelles techniques (radio, cinéma, télévision, etc.) ont suscité leur lot d’enthousiasme pour un enseignement ludique et sans peine. Et maintenant, le numérique ; rien de neuf sous le soleil, donc.

Bonne écoute !

Tranbert

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Le progrès m’a tuer

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

Jean-Baptiste Fressoz, Mundus œconomicus, 2015

Les historiens ont montré que la philosophie utilitariste et libérale du XVIIIe siècle visait à reprogrammer l’humain en sujet calculateur, en homo œconomicus, contre les morales traditionnelles du don, du sacrifice ou de l’honneur [Hirschman, 1980 ; Laval, 2007]. Ce chapitre propose un éclairage complémentaire : l’homo œconomicus exigeait en retour un monde taillé à sa mesure, repensé, recomposé et redéfini afin qu’il puisse maximiser librement son utilité. Je montrerai comment, au début du XIXe siècle, sciences, techniques et économie politique ajustèrent les ontologies afin d’instaurer un mundus œconomicus [Fressoz, 2012].

Dans le premier quart du XIXe siècle, deux projets visant à clore l’ère des révolutions et à résoudre la question sociale coexistent et interagissent. Le premier est économique et industrialiste. Saint-Simon (1760-1825) l’expose avec clarté. Dans ses Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la révolution, il explique aux royalistes français qu’ils doivent s’allier aux industriels afin « d’organiser un régime économique libéral, ayant pour objet direct et unique de procurer la plus grande source de bien-être possible » [Saint-Simon, 1820, p. VI]. Le social ne pourra s’harmoniser que par l’abondance. Mais ce projet d’une société apaisée, laissant libre cours aux appétits de l’homo œconomicus, se heurtait aux limites étroites de l’économie organique du premier XIXe siècle. D’où le rôle fondamental de l’innovation technique. Le succès du pouvoir libéral dépendant de la prospérité matérielle, la technique devient une raison d’État. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Pour une histoire désorientée de l’énergie, 2013

24 février 2016 Laisser un commentaire

Du fait de la crise climatique, l’histoire de l’énergie connaît actuellement un regain d’intérêt. Selon certains historiens, l’examen des « transitions énergétiques » du passé permettrait d’élucider les conditions économiques propices à l’avènement d’un système énergétique renouvelable 1. Cette histoire de l’énergie à visée gestionnaire repose sur un sérieux malentendu : ce qu’elle étudie sous le nom de « transition énergétique » correspond en fait très précisément à l’inverse du processus qu’il convient de faire advenir de nos jours.

La mauvaise nouvelle est que si l’histoire nous apprend bien une chose, c’est qu’il n’y a en fait jamais eu de transition énergétique. On ne passe pas du bois au charbon, puis du charbon au pétrole, puis du pétrole au nucléaire. L’histoire de l’énergie n’est pas celle de transitions, mais celle d’additions successives de nouvelles sources d’énergie primaire. L’erreur de perspective tient à la confusion entre relatif et absolu, entre local et global : si, au XXe siècle, l’usage du charbon décroît relativement au pétrole, il reste que sa consommation croît continûment, et que globalement, on n’en a jamais autant brûlé qu’en 2013.

S’extraire de l’imaginaire transitionniste n’est pas aisé tant il structure la perception commune de l’histoire des techniques, scandée par les grandes innovations définissant les grands âges techniques. À l’âge du charbon succéderait celui du pétrole, puis celui (encore à venir) de l’atome. On nous a récemment servi l’âge des énergies renouvelables, celui du numérique, de la génétique, des nanos etc. Cette vision n’est pas seulement linéaire, elle est simplement fausse : elle ne rend pas compte de l’histoire matérielle de notre société qui est fondamentalement cumulative 2. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, Varech, botanique et politique, 2013

22 janvier 2016 Laisser un commentaire

Le succès médiatique des vocables « durable » ou « soutenable » dans les années 1990 a pu donner l’illusion qu’ils désignaient un modèle économique nouveau, restant à inventer, et permettant de résoudre le problème de l’épuisement des ressources tout en continuant la croissance économique 1. En fait, les pratiques de soutenabilité et les réflexions théoriques sur ces pratiques sont anciennes. L’idée de défendre les intérêts des générations futures est un leitmotiv des régulations forestières depuis le XVIIe siècle 2.

On la trouve par exemple explicitement formulée au début du XVIIIe siècle dans la science forestière allemande à travers la notion de « Nachhaltigkeit ». Grâce à des coupes organisées selon des rotations parfois longues de deux siècles (pour les mâts des navires de guerre), on pouvait garantir au monarque et à son armée un approvisionnement prévisible en même temps qu’un revenu stable aux propriétaires des forêts. Ce premier régime de durabilité repose sur une conception mathématique de la nature se reproduisant de manière itérative et dont on pouvait prédire avec certitude le futur. Elle implique dans les faits de limiter ou d’interdire les droits d’usage des villageois, tel le droit de pâture des bêtes ou de prélèvement de bois 3. Ce régime de durabilité se construit contre des usages communs conçus comme incontrôlables, afin de soumettre la nature à une rationalité mathématique claire et prévisible. Lire la suite…

Jean-Baptiste Fressoz, L’avion, arme de guerre, 2015

13 janvier 2016 Laisser un commentaire

Le très mauvais bilan carbone du transport aérien s’explique par l’origine militaire de cette technologie. L’avion, comme nombre de machines actuelles, a fait le choix de la puissance et non celui du rendement.

Le transport aérien représente actuellement 3 % des émissions de CO2 avec un effet sur le réchauffement de l’ordre de 6 % (car les avions volent à près de 10 km d’altitude et émettent également de l’ozone). Son bilan carbone est très mauvais : par kilomètre passager parcouru, l’aviation émet environ 10 fois plus que le train. Depuis les années 1990, les efforts d’efficacité énergétique (plus de passagers par avion, moteurs plus économes) ont été plus qu’annulés par « l’effet rebond ». Le trafic aérien est le secteur économique qui voit ses émissions de CO2 augmenter le plus rapidement, doublant tous les dix ans environ. Pour le dire simplement, l’aviation est incompatible avec l’impératif climatique de diviser par 4 avant 2050 nos émissions de CO2.

Si l’avion est aussi polluant c’est qu’il ne s’agit pas d’un simple moyen de transport. L’avion est avant tout une arme. L’avion a d’abord servi à tuer des gens avant de les transporter. Et c’est son origine létale qui explique ses effets climatiques dévastateurs. Lire la suite…

Recension: J. Tresch, The Romantic Machine, 2012

14 juillet 2014 Laisser un commentaire

Référence :

John Tresch, The Romantic Machine. Utopian Science and Technology after Napoleon, Chicago, The University of Chicago Press, 2012, 472 p. ISBN: 978-0-226-81220-5. 40 dollars.

 

The Romantic Machine fournit un puissant antidote à toute forme de simplification historique, à la fois sur les sciences et les techniques pendant la période postrévolutionnaire (la « mécanique classique », « l’esprit de précision », le « déterminisme laplacien »), et sur le romantisme, auquel on accole volontiers des épithètes comme « nostalgique », « contre-révolutionnaire » ou « technophobe ». Parmi les expressions les plus connues de l’opposition romantisme/mécanisme, John Tresch réfère aux clichés sans cesse ressassés recourant à une série de dualismes convenus : matière/esprit, raison/émotion, qualité/nombre, organisme/machine, dualismes auxquels il ajoute quelques autres topoi attachés aux sciences et techniques postrévolutionnaires : leur rôle dans l’établissement d’un ordre bourgeois discipliné (Foucault), dans le processus de désenchantement du monde (Weber) ou dans la perte de l’aura par la mécanisation de la production (Benjamin). Or, aux yeux des romantiques, les machines pouvaient, devaient, allaient ré-enchanter le monde, faire advenir un ordre démocratique et produire du beau. L’oxymore « machine romantique » signifie d’abord que la machine n’était pas seulement associée à la froideur, la rationalité, ou « l’objectivité mécanique » (on trouvera une critique du modèle de Daston et Galison [1]), mais bien plutôt à l’imagination, à la conversion et aux métamorphoses fantastiques. Lire la suite…

Recension: E. Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

20 novembre 2013 Laisser un commentaire

Eugène Huzar, La Fin du monde par la science, 1855

(introduction de Jean-Baptiste Fressoz, textes choisis et annotés par Jean-Baptiste Fressoz et François Jarrige, postface de Bruno Latour)

éd. È®e, 2008, 160 pages.

Eugène Huzar (1820-1890), issu de la bourgeoisie catholique parisienne et aisée, a eu un destin étrangement inverse de celui qu’il s’était imaginé. Prévoyant d’écrire pour les siècles futurs et donc condamné à subir l’incompréhension de ses contemporains (La Fin du monde par la science est publié en 1855, un mois avant l’ouverture de la première exposition universelle), Huzar est paradoxalement lu et reconnu en son temps, alors même qu’il n’était pas parvenu jusqu’à nous avant cette heureuse édition critique publiée par la jeune maison È®e. Lire la suite…