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Marc Bloch, Avènement et conquêtes du moulin à eau, 1935

I

Au moment où les premières roues de moulin commencèrent à battre le fil des rivières, l’art de moudre les céréales avait déjà, en Europe et dans les civilisations méditerranéennes, un passé beaucoup plus que millénaire. À l’origine, il faut imaginer le plus rudimentaire des procédés : les grains concassés à coups de pierres brutes. Mais dès la préhistoire, à des dates et en des lieux qu’il ne nous appartient pas ici de rechercher, un pas décisif avait été franchi par l’invention de véritables outils. C’étaient, tantôt le mortier avec son pilon, tantôt, allant et venant sur un support allongé, le rouleau de pierre que les statuettes égyptiennes mettent aux mains de femmes, généralement agenouillées. Puis apparut la meule tournante. Imaginée dans le bassin de la Méditerranée et peut-être en Italie, au cours des deux ou trois siècles qui précédèrent l’ère chrétienne, elle avait pénétré en Gaule peu avant la Conquête [1]. Elle pouvait être mue, elle aussi, par l’homme et le fut, en effet, souvent.

Si Samson, que la Bible nous représente broyant le grain des Philistins, ses maîtres, ne tourna assurément jamais la meule, encore ignorée de la Palestine au temps où l’histoire du bon géant fut écrite, d’innombrables esclaves, par contre, et même quelques hommes libres – tel Plaute, en son indigente jeunesse – ont plus tard, dans le monde romain, roidi leurs bras à ce monotone effort. L’instrument nouveau, cependant, permettait, pour la première fois, de substituer, dans la mouture, au travail humain celui des animaux, cheval ou âne à l’ordinaire. Lorsque Caligula, un jour, eut réquisitionné tous les chevaux de Rome, le pain, dit-on, vint à manquer, faute de pouvoir transformer le blé en farine [2]. Mais un autre progrès, bien plus considérable, se trouvait, du même coup, rendu possible. La simplicité et la régularité du mouvement de rotation, comparé aux gestes compliqués qu’exigeaient les procédés anciens, prêtaient à l’emploi d’une force qui, plus aveugle encore que la traction animale, est, en outre, par nature, orientée dans un sens toujours uniforme : la poussée des eaux courantes. Sans la mola versatilis, il n’y aurait jamais eu de moulin à eau.

Les deux étapes, en fait, se suivirent d’assez près. Un moulin à eau figurait vers l’an 18 avant Jésus-Christ, à Cabire, dans le Pont, parmi les dépendances du palais naguère élevé par Mithridate. Sans doute était-il contemporain de l’ensemble des constructions. Ce serait, en ce cas, le plus ancien exemple exactement daté : de 120 à 63 avant la naissance du Christ. Une épigramme grecque, que l’on s’accorde à attribuer à l’époque d’Auguste, met en scène les nymphes broyeuses de grains : les expressions dont elle use supposent visiblement que les divinités des ondes subissaient cet esclavage depuis peu. Parmi les Latins, Vitruve, vers le même temps, décrit en détail l’appareil ; Pline, un peu plus tard, signale des roues de moulin sur les rivières de l’Italie [3]. Dans quelque obscurité que ces témoignages, comme à l’ordinaire, laissent l’acte de naissance de l’invention, du moins la densité de leur groupement chronologique ne saurait-elle être l’effet du hasard. Tout nous ramène à une période étroitement limitée, le dernier siècle avant l’ère chrétienne, et, comme berceau, selon toute apparence, à l’Orient méditerranéen. Il est significatif que Vitruve ne connaisse encore la nouvelle machine que sous son nom grec : hydraletes. De là, elle aura rapidement gagné l’Italie.

Ce que nous savons de son histoire, dans le reste de l’Europe, appuie ces conclusions. Sur les rivières de la Gaule, les premiers moulins dont nos documents daignent souffler mot sont ceux qu’au IIIe siècle faisait tourner un petit affluent de la Moselle [4]. Dans la Germanie méridionale, l’usage de ces appareils se répandit, après les invasions, assez vite et assez largement pour avoir, dès la première moitié du VIIIe siècle, sollicité l’attention des lois alamane et bavaroise. Au Nord, dans des contrées longtemps moins ouvertes aux influences des Gaules et de Rome, la propagation fut plus lente ; les documents en indiquent clairement les lignes directrices. Esclaves, pareils à ce Bavarois qui, vers 770, captif chez les Thuringiens, y bâtit pour son maître, un moulin ; colons, tels que ces guerriers francs dont le village, fondé avant 775 sur l’Unstrut, reçut le nom évocateur de Muhlhausen ; religieux ou religieuses, comme les moniales de Tauberbischofsheim, établies, vers 732, dans les grands bois de l’Odenwald : autant de constructeurs de roues meunières ; autant d’immigrants, porteurs des techniques de leurs patries [5]. En Grande-Bretagne, point d’exemple connu avant 838. Dans l’Irlande, le recueil juridique du Senchus Mor mentionne, au IXe ou Xe siècle, les moulins à eau ; à en croire une légende qui, sans doute, ne s’écartait guère de la vérité, le plus ancien eût été l’ouvrage d’un étranger, appelé tout exprès « d’au delà des mers » [6]. Chez les Slaves de la Bohême, comme des bords de la Baltique, l’invention, depuis plus de mille ans familière aux ingénieux riverains de la Méditerranée, ne semble pas avoir pénétré avant le XIIe siècle. Là encore elle avait cheminé, d’Ouest en Est, sur les routes de l’immigration. Témoin, notamment, ce trait que rapporte la chronique d’un prêtre du Holstein. Des paysans saxons s’étaient, au Xe siècle, fixés dans le Schleswig et la Wagrie. Puis une offensive slave détruisit leurs établissements. Lorsque, près de deux cents ans plus tard, d’autres Allemands, en masse, s’installèrent dans le pays, ils y trouvèrent les vestiges de l’occupation précédente : entre autres, les levées qui avaient servi à former les étangs destinés aux moulins. Ainsi ceux-ci figuraient désormais, en terre de colonisation, parmi les empreintes matérielles les plus caractéristiques de la civilisation occidentale [7]. Chez les Scandinaves, enfin, ils s’introduisirent, au Danemark dans la seconde moitié du XIIe siècle, en Islande aux alentours de 1200 ; mais leur généralisation, dans les sociétés nordiques, ne date guère que du XIVe siècle [8]. Il subsiste, cela va de soi, dans ces renseignements, une grande part d’incertitude. Comment jamais oser assurer : ici, en telle année, l’eau, pour la première fois, chez ce peuple, ébranla la meule ? Les quelques jalons auxquels force est de se résigner dessinent cependant une image suffisamment parlante : celle d’une série, presque régulière, d’isochrones, dont le centre de rayonnement se place, sans conteste, dans le monde méditerranéen [9]. Aussi bien la linguistique vient-elle ici au secours de l’histoire. Dans les langues germaniques et celtiques, voire dans certaines langues slaves, le nom du moulin à eau a été, directement ou par intermédiaire, emprunté au latin.

L’origine méditerranéenne, qu’il faut donc bien reconnaître à ce grand perfectionnement technique, ne laissera sans doute pas, au premier abord, d’étonner. Car les irrégularités de débit habituelles aux rivières de ces climats ne semblaient pas les prédestiner au rôle de force motrice. A vrai dire, elles échappent en revanche aux gelées et aux charriages de glaçons qui, sous des cieux plus septentrionaux, lorsque l’usage du moulin à eau y fut devenu presque général, devaient si souvent gêner les approvisionnements en farines. L’anomalie subsiste cependant, en apparence. Mais peut-être n’est-il pas impossible de la résoudre. Que la meule tournante soit une création des civilisations de la Méditerranée, rien de plus certain. Or cette première invention – dont nul assurément ne sera tenté de demander l’explication au déterminisme géographique – conditionnait, on l’a vu, la seconde. Il y a plus. Une roue mue par un courant se prête à bien d’autres fins qu’à tourner la meule. Notamment, munie de godets disposés sur la jante, elle peut s’emparer de l’eau elle-même, pour la rejeter ensuite dans quelque bassin ou canal d’irrigation. Ainsi font encore aujourd’hui, en plus d’un lieu, et faisaient déjà, au début de notre ère, les peuples de la Méditerranée. Non, à la vérité, depuis une antiquité bien reculée. Strabon, à qui nous devons le souvenir du plus ancien moulin à eau connu, celui de Cabire, est aussi le premier écrivain qui ait mentionné clairement ces roues élévatrices ; il les vit en Égypte où, ignorées du temps des Pharaons, elles paraissent, en effet, s’être beaucoup propagées sous la domination romaine. Un peu plus tôt cependant, dans un passage malheureusement obscur, Lucrèce semble bien y faire allusion [10]. Relisons, d’autre part, Vitruve. Il traite du moulin parmi les machines à puiser l’eau : plan singulier, dont il est tentant de demander l’explication à une réminiscence historique. Plus précisément, la description suit la marche que voici : roue à godets, actionnée simplement à pied d’homme ; roue à godets encore, mais qui, cette fois pourvue d’aubes, emprunte son mouvement à la rivière ; roue de moulin enfin. Cet ordre pourrait bien reproduire la filiation des trois appareils. Dans le moulin à eau, en d’autres termes, il convient peut-être de voir le développement, à bref intervalle, d’une invention qui, s’étant primitivement proposé pour objet de faciliter l’arrosage, eut sa place naturelle là où l’agriculture fut toujours un long effort contre les sécheresses de l’été : hypothèse, on l’avouera sans ambages, des plus conjecturales, propre, cependant, à donner satisfaction, au moins provisoirement, à un de ces « pourquoi » qui sont à la fois la plaie et le charme du métier d’historien.

Dans l’ordre social, le premier et le plus apparent effet de ce progrès technique fut une nouvelle étape dans la spécialisation artisane. L’outil créa le métier. Au temps où un poète grec dépeignait les villages s’éveillant, dès l’aube, au bruit des pilons à grains et, plus tard encore, lorsque se fut introduite la meule tournante, la préparation de la farine avait été, dans les campagnes, l’œuvre domestique de l’esclave ou de la ménagère ; dans les grandes villes, une des tâches de la boulangerie. Pistor : « le broyeur » : tel demeura jusqu’au bout le nom du boulanger romain. La meule, à bras ou à chevaux, figurait, sur les monuments, parmi ses attributs familiers ; dans sa boutique, au même titre que le four, parmi ses instruments de travail [11]. Aux moulins à eau, par contre, il fallut des meuniers. Leur corporation, nettement différenciée, apparaît, pour la première fois, à Rome, dans une inscription de 448 [12]. Il n’entre pas ici dans notre dessein de retracer l’histoire de cette profession, dont la nature, d’ailleurs, selon les temps et les lieux, varia grandement. Membre, comme à Rome, d’un collège public ; puis, généralement, sergent ou fermier seigneurial ; patron autonome, enfin, le meunier a connu, dans l’ancienne Europe, bien des statuts divers. Soulevé bien des haines aussi, nées, surtout, au temps des banalités. « Art ou science, la meunerie est-elle chose honorable ? » ainsi s’interrogeait, en 1663, dès les premières pages de son Traité singulier des moulins, Hans Hering, « philosophe oldenbourgeois ». Le proverbe allemand, pas plus que Chaucer, n’hésitait : « Pourquoi les cigognes ne nichent-elles jamais sur le moulin ? C’est qu’elles ont peur que le meunier ne leur vole leurs œufs » [13]. Laissons cependant, si instructifs soient-ils, dans leur intransigeance, ces vieux échos de rancunes villageoises, dont retentirent encore, chez nous, les Cahiers de 1789. Dans toute analyse de nos vieilles sociétés rurales, comme de nos bourgeoisies, issues si souvent de la paysannerie des petits métiers, le meunier, à côté de l’aubergiste ou du marchand de bétail, a sa place marquée. Grâce à l’ingénieux esprit qui, jadis, le premier, avait confié, la meule aux « nymphes » des eaux.

Mais c’est surtout dans l’histoire de l’outillage humain que l’initiative de cet anonyme s’inscrit comme une grande date.

Les générations qui nous ont immédiatement précédés et la nôtre même ont assisté, dans les transports, à ce prodigieux bouleversement : la traction animale cédant la place à des formes d’énergie purement inorganiques. Telle, à, peu près, fut la révolution que produisit, dans un autre ordre d’activité, l’avènement du moulin à eau. Mais dans cette progressive relève du monde animé, dont le déroulement résume peut-être l’essentiel de l’évolution technique – voyez encore le fer substitué au bois, la houille au charbon de bois, les colorants chimiques à la cochenille ou à l’indigo, – dans cette prise de plus en plus directe que, sans passer par l’intermédiaire du transformateur animal, l’homme exerce sur les forces naturelles profondes, l’étape franchie peu avant la naissance du Christ fut, en un sens, la plus décisive de toutes. Parce que la force alors asservie comptait parmi les plus familières et les plus aisées à utiliser comme les plus puissantes : celle même qu’aujourd’hui s’attachent à capter nos turbines. Parce que l’être organisé dont la peine se trouvait ainsi épargnée était l’homme autant que la bête. Enfin parce que c’était la première fois. Aussi bien devait-on en rester là, en somme, jusqu’à la chaudière à vapeur. Car la roue à palettes pouvait, sans modifications sérieuses, transmettre son mouvement à bien d’autres appareils que les meules à grains. Pressoirs à olives, moulins à tan n’étaient, à la vérité, que de simples applications des pierres broyantes. Mais, de bonne heure, on étendit beaucoup plus loin le rayonnement de l’invention. La scie hydraulique est du IIIe siècle, pour le moins. Les premiers moulins à foulon dont les textes aient conservé la mémoire faisaient retentir, au XIe siècle, de leur bruit de pas pesants et pressés quelques-unes de ces vallées alpestres qui devaient voir, au XXe siècle, les derniers survivants de la race [14]. Le soufflet de forge et le martinet ne semblent pas être apparus, sur les rivières, sensiblement plus tard. Puis ce furent, multipliés presque à l’infini, d’autres emplois, toujours nouveaux : si bien que, parmi les premières manufactures, aux XVIIe et XVIIIe siècles, beaucoup, dont les machines, par l’entremise de roues pareilles en gros à celles que décrit Vitruve, obéissaient à l’impulsion des eaux, n’étaient en vérité que des avatars de l’antique moulin : en Angleterre, elles en portèrent longtemps le nom.

Ce n’est pas tout. Par leur mécanisme interne également, les moulins à eau marquaient, dans l’équipement de l’humanité, un progrès dont la portée dépasse de beaucoup l’histoire, en somme modeste, de la meunerie. Non pas tous, cependant. Jusqu’à une époque proche de nous, on a pu voir en service, dans diverses régions où l’outillage affectait, d’une façon générale, un caractère assez primitif, des moulins à roue horizontale ; celle-ci, posée au fil de l’eau, actionnait, par l’intermédiaire d’une simple poutre rigide, la meule mobile placée immédiatement au-dessus d’elle. L’existence de ce type, singulièrement rudimentaire, n’est pas sans poser de troublants problèmes. Disséminé, semble-t-il, d’un bout à l’autre de notre monde, en des contrées aussi éloignées les unes des autres que la Syrie, la Roumanie, la Norvège et les Shetland, on ne saurait guère en attribuer l’invention à une civilisation bien déterminée [15]. Il diffère par ailleurs, du tout au tout, de l’appareil que font connaître les textes antiques les plus clairs, comme Vitruve. En sorte qu’on est amené à se demander s’il ne nous offre pas, tout bonnement, l’exemple d’une régression technique, telle qu’il a pu s’en manifester parmi des populations habituées à une vie matérielle fort grossière ; imiter l’emploi d’une force connue de tous, comme celle de l’eau, devait paraître plus aisé que de reproduire des agencements déjà complexes. Quoiqu’il en soit de cette hypothèse – la question, en vérité, reste ouverte et mériterait d’être reprise, – il est sûr que le moulin gréco-romain comportait une roue verticale. Elle semble avoir été, à l’origine, assez souvent mue d’en dessous, « par la rivière, au gré de son chemin », comme dit Pline. Telle Vitruve la décrit. Mais de très bonne heure – puisque ce tableau est déjà celui que nous présente l’épigramme de l’Anthologie – un système de canalisation aisé à combiner permit, lorsqu’on le jugeait bon, de faire retomber l’eau sur les palettes, « vers le sommet ». Or, d’une façon ou de l’autre, cette disposition comportait pour les constructeurs une difficulté mécanique, dont la gravité originelle risque de nous être aujourd’hui dissimulée par le spectacle quotidien d’un monde trop savamment machiné : depuis la roue verticale jusqu’à la meule forcément horizontale, le mouvement, en se transmettant de l’une à l’autre, devait changer de plan. Un jeu d’engrenages en donna le moyen : principe voué à un immense avenir et dont le moulin fournit ainsi un des tout premiers modèles.

Vers le début de l’ère chrétienne, les civilisations gréco-romaines, grandes mangeuses de farine, disposaient donc, pour produire cet aliment fondamental, d’un instrument déjà remarquablement perfectionné : la première machine, en somme, dont l’utilisation semblât capable de rendre plus aisée la vie d’innombrables foules humaines. L’étonnant, c’est que, l’ayant en main, elles aient tant tardé à en généraliser l’emploi.

 

II

Car il ne faut point s’y tromper : invention antique, le moulin à eau est médiéval par l’époque de sa véritable expansion. Déjà les témoignages qu’il est possible de réunir sur la Gaule sont significatifs : une mention au IIIe siècle, une autre aux environs de l’an 500 – et qui présente la machine comme encore exceptionnelle, – cinq, à ma connaissance, au VIe (dont la Loi Salique qui s’applique à une multiplicité) [16] ; beaucoup, enfin, durant la suite de l’époque franque. La disproportion du matériel documentaire – épigraphie comprise – entre la période romaine et les temps mérovingiens n’est pas telle que cette progression puisse passer pour fortuite.

Mais l’exemple le plus probant est fourni par Rome même. Sous Caligula, on l’a vu, les meules à chevaux commandaient, dans la Ville, l’approvisionnement en farine. Pour y trouver cités des moulins à eau, il faut, malgré l’abondance relative des textes, descendre jusqu’au milieu du ive siècle. Alors apparaissent ceux du Janicule qui, alimentés par une dérivation de l’aqueduc de Trajan, ne cesseront plus jusqu’au VIIe siècle de figurer dans de nombreux documents de tout ordre. Ce sont eux désormais que l’on tient pour indispensables à la vie de la population : témoin le soin qu’empereurs et rois goths prennent à l’envi d’empêcher qu’on ne dérive, vers d’autres fins, l’eau des biefs ; témoin, surtout, l’embarras où, durant le siège de Rome par Totila, la destruction des conduites d’arrivée jeta Bélisaire. La seule ressource fut alors d’installer, sur le Tibre même, dans des barques, d’autres roues de moulin [17].

Or cette négligence à conduire à leur épanouissement des possibilités techniques toutes prêtes n’est pas, dans le monde antique, un fait isolé. « Rome », écrit Mr Gautier, « n’avait pas sur les forces de la nature une domination qui correspondît au développement de son organisation politique » [18]. D’accord. Mais il est permis de se demander si cette domination, Rome l’a vraiment souhaitée. Et, au cas où l’on reconnaîtrait qu’en vérité elle ne l’amas recherchée avec beaucoup d’ardeur, il ne serait peut-être pas impossible de comprendre pourquoi.

Comme Vespasien, raconte Suétone, faisait reconstruire le Capitole incendié durant les dernières guerres civiles, un artisan lui proposa une machine qui eût permis de transporter, à peu de frais, les colonnes au haut de la pente. Le Prince récompensa l’inventeur et refusa l’invention : « Qu’on me permette », dit-il, « de donner à manger au petit peuple » [19]. L’anecdote est instructive, à plus d’un titre. Les civilisations gréco-romaines comptaient trop d’œils prompts et d’esprits vifs pour que leur ait été déniée la grâce de l’imagination technique : voyez, au surplus, l’ingéniosité déployée, par exemple, dans les machines de siège ou le chauffage des habitations. Que, d’ailleurs, tout progrès de l’outillage dût avoir pour effet de ménager l’effort des bras, les générations contemporaines des premières roues de moulin n’étaient naturellement point assez sottes pour manquer à s’en aviser.

« Retenez vos mains, longtemps familières avec la meule, ô filles qui naguère broyiez le grain. A vous, désormais, les longs sommeils, dédaigneux des chants dont les coqs saluent le point du jour. Car ce qui fut votre tâche, Demèter l’a commandée aux Nymphes. »

Cette épigramme de l’Anthologie, dont on a déjà invoqué le témoignage, ne mériterait-elle point d’être choisie comme devise par une société qui du machinisme saurait enfin faire, pour les pauvres hommes, une source de joie et de dignité ? Même son de cloche, poésie en moins, chez un agronome comme Palladius [20].

Bien plus tard et sous de tout autres cieux, la légende irlandaise placera à l’origine du premier moulin à eau l’amour d’un roi pour une belle captive ; à sa maîtresse enceinte, il voulut, dit-on, épargner la fatigue de la meule [21]. Mais cette économie de force humaine était précisément ce dont le monde antique n’éprouvait guère le besoin. Parce que, vers le début de l’ère chrétienne, il était, relativement aux possibilités de son agriculture, abondamment peuplé. Parce que, surtout, ces tâches grossières dont l’accomplissement eût paru, en lui-même, susceptible d’être remis aux forces inconscientes de la nature, l’habitude était alors de les demander à une main-d’œuvre qui se rangeait parmi les denrées les moins rares comme les moins chères de l’époque. Car, bien entendu, le cas des travaux du Capitole était exceptionnel. Hypertrophiée par rapport à sa fonction économique, Rome voyait s’agiter dans ses rues un prolétariat famélique que les gouvernants étaient trop heureux d’aider à vivre en l’employant dans leurs chantiers. Ces gens-là n’eussent point accepté de pousser la meule ; et c’est pourquoi, sans doute, la plupart des moulins de la Ville étaient actionnés par des chevaux. Ailleurs, sur les grands domaines, notamment, qui couvraient l’Italie et beaucoup de provinces, ce n’étaient ni des salariés ni même ordinairement des chevaux ou des ânes qui tournaient les meules ou bien – comme l’atteste Pline, en un geste plus primitif encore – pilaient les grains dans le vieux mortier [22]. Ce dur labeur était chose d’esclaves : d’hommes parfois, de femmes plus souvent, sœurs de ces servantes auxquelles le poète de l’Anthologie miséricordieusement promettait le sommeil.

Moins tendres aux peines des humbles, les seigneurs des latifundia n’avaient aucune raison d’établir des machines coûteuses, alors que les marchés et leurs maisons mêmes regorgeaient de bétail humain. Quant aux plus modestes ménages et aux boulangers, qui eussent été, en tout état de cause, incapables d’engager d’aussi lourdes dépenses, beaucoup cependant n’étaient pas si dépourvus qu’ils n’eussent aussi leurs esclaves domestiques ; ou bien on était à soi-même son propre ouvrier. Sans doute, dans les grandes villes, comme Rome, les moulins à eau eussent rendu bien des services. Mais on le sait, de reste, une invention ne se répand guère que si la nécessité sociale en est largement ressentie : ne serait-ce que parce qu’alors seulement la construction devient affaire de routine.

Or cette nécessité justement se fit jour vers la fin de l’Empire. Fléchissement général de la population ; restrictions, en particulier, dans l’approvisionnement en main-d’œuvre servile ; tendance enfin, ayant dissout les grandes équipes d’esclaves naguère nourries directement par le maître, à en disperser les membres sur des tenures détachées du domaine : ce n’est pas ici le lieu de scruter les causes de ces phénomènes. Il nous suffit de les prendre pour ce qu’ils sont, incontestablement : des faits, parmi les plus considérables qui, en ce» temps intermédiaires entre l’antiquité et le moyen âge, aient dominé l’évolution des sociétés européennes. Que les hommes aient alors commencé à manquer aux meules, la preuve en est qu’on s’avisa d’abord de suppléer aux esclaves par les condamnés. Ceux-ci ne servaient guère jusque-là que dans les mines. Pour la première fois, Constantin à cette vieille peine ajouta celle des travaux forcés dans les moulins publics [23] : palliatif d’application évidemment restreinte et, dans ce champ même, insuffisant. Mieux valait se tourner vers la machine, depuis longtemps imaginée, mais demeurée d’exploitation très incomplète. Ce qu’on fit, en effet, nous le savons.

L’invention était née peut-être d’un éclair de génie individuel. Le progrès effectif, qui fut d’utiliser l’idée, ne s’opéra que sous la pression des forces sociales. C’est parce que ces deux étapes y apparaissent si nettement tranchées que l’histoire du moulin à eau prend, au regard de l’évolution générale des techniques, toute la valeur d’une expérience spontanée ; elle grossit des traits presque universels.

 

III

Gardons-nous, cependant, d’imaginer une conquête d’un coup accomplie. Avant de battre définitivement en retraite devant le moulin hydraulique ou, plus tard, le moulin à vent, voire – car par endroits la lutte se poursuivit jusque-là – devant la minoterie à la vapeur, les antiques procédés de mouture par la force animale ou humaine devaient fournir encore une longue carrière, traversée d’âpres conflits sociaux. Sur cette histoire, dont l’esquisse va être tentée, pèse malheureusement une grave obscurité.

Moulins à main, grains broyés à bras d’hommes : ces expressions, dont les textes se servent couramment, sont ambiguës. Laissons le rouleau de pierre qui ne paraît pas avoir été longtemps employé dans l’Occident. Restent le mortier et la meule tournante. De ces deux instruments, l’un encore très rudimentaire, l’autre déjà beaucoup plus évolué, comment déterminer chaque fois celui auquel se réfère le texte ? Mettre et maintenir en mouvement une pierre épaisse est un travail si dur que là où on nous montre une femme occupée à moudre, on pourrait être tenté de le croire hors de question. Il n’en est rien cependant : car divers récits, exceptionnellement sans équivoque, dépeignent des esclaves ou des ménagères qui « poussent » ou « font tourner » la meule [24]. Aussi bien, aux lourdes molae trusatiles des premiers temps romains, qu’on n’acceptait si pesantes que parce que, réservées d’abord aux maisons des riches, elles y étaient mues par des esclaves ou des chevaux, on avait bientôt, dès l’antiquité même, à mesure que la meule rotative pénétrait les plus humbles demeures, substitué, dans l’usage domestique, des modèles plus petits, plus faibles et plus légers [25]. Pris à la rigueur, des mots tels que manumolae évoquent l’idée d’une meule plutôt que d’un mortier. Mais comment accorder beaucoup de confiance à l’exactitude d’un vocabulaire que nous savons, par ailleurs, si flou ? Tout au plus le langage des textes, les rapports de certains voyageurs, en des périodes proches de nous, les témoignages de quelques rares objets, qui n’ont malheureusement jamais été inventoriés, donnent-ils l’impression que la meule peu à peu élimina, le vieil outil préhistorique qui l’avait de si loin précédée. Pour les époques anciennes, mieux vaut avouer résolument notre ignorance : bel exemple, en vérité, des difficultés qui, dès qu’il s’efforce de serrer de près les faits, guettent l’historien des techniques. Par ailleurs, les vieux types de moulins, transmis par l’antiquité au moyen âge, ne demeurèrent point assurément, durant tant de siècles écoulés, sans perfectionnements. Cela, quel qu’en fût le moteur. Par un curieux emprunt de l’appareil le plus ancien au plus jeune, les meules à bras ou à chevaux semblent avoir été quelquefois munies d’un système d’engrenages [26]. Mais ici encore nos sources nous laissent presque toujours dans l’embarras. Force sera donc, dans ce qui va suivre, par un schématisme fâcheux autant que nécessaire, d’opposer simplement les divers types d’instruments selon la nature de leur énergie motrice [27].

Une première raison, des plus élémentaires, retarda pendant longtemps la victoire du moulin à eau. Il est, de par le monde, des terroirs sans rivières ni ruisseaux. Comme les difficultés des communications interdisaient de se reposer du soin de l’approvisionnement sur des moulins tant soit peu éloignés, les populations ainsi déshéritées n’avaient d’autres ressources que de s’en tenir aux anciennes méthodes. Du moins jusqu’au jour où la solution vint à être donnée par un procédé plus nouveau encore : le moulin à vent qui, probablement emprunté au monde arabe, apparut dans l’Occident vers la fin du XIIe siècle, pour y accomplir, au moins dans la France du Nord, durant les dix ou douze décades suivantes, de rapides progrès [28]. Lorsqu’à Orsonville, dans les sèches étendues de la Beauce, un terrier de 1300 signale côte à côte moulin à vent et moulin à chevaux, il ne faut pas beaucoup de témérité pour imaginer que le second avait précédé le premier. Ajoutez que tous les cours d’eau n’étaient point également aptes à faire tourner les roues et qu’au surplus les meilleurs d’entre eux n’échappaient ni aux gelées, ni aux crues, ni même aux sécheresses. Sage était cet abbé de Saint-Alban qui, au XIIIe siècle, tout en faisant réparer les moulins à eau du monastère, remplaça l’un d’eux, dont le ruisseau d’alimentation avait tari, par « un très beau moulin à chevaux ». En 1741 encore, bien que la banlieue parisienne eût en abondance des moulins à eau sur ses rivières, comme des moulins à vent sur ses collines, le Contrôleur Général, se remémorant à la fois la grande gelée de l’hiver qui venait de s’écouler et l’inondation de l’année précédente, invita la ville à se munir de meules à bras [29].

Mais sans doute la peur des caprices de la nature n’était-elle pas seule à inspirer les recommandations ministérielles. Traditionnellement, la prudence conseillait de prévoir aussi la menace d’un siège. Au moyen âge, point de forteresse sous les armes qui n’eût ses meules à main. Philippe Auguste veillait à en pourvoir les châteaux auxquels il accordait tant de soins. Les gens de Nîmes, mettant en état, l’année de Poitiers, les défenses de leur ville, faisaient placer « dix ou douze » de ces appareils à l’intérieur de l’enceinte. Ce n’était point s’inquiéter d’un danger imaginaire. Assiégés, des mois durant, par l’empereur Frédéric II, les Parmesans, cours d’eau et canaux une fois coupés, auraient succombé à la famine, s’ils n’avaient disposé de moulins à chevaux et à bras. Ainsi la guerre, selon son usage, bouleversant les conditions économiques normales, contraignait à des retours perpétuels vers de vieilles et rudimentaires techniques [30].

Les déplacements enfin semblèrent longtemps engager à l’emploi de machines portatives. Que des meules, évidemment à bras, fussent chargées sur les chariots des armées carolingiennes, cette précaution allait de soi en un temps où de vastes régions, dans la Germanie notamment, continuaient à ignorer le moulin à eau. Il est plus curieux de voir, au XIIIe siècle encore, des marchands de la Normandie se munir, dans leurs pérégrinations, d’instruments de cette sorte. Sans doute des raisons étrangères à la technique proprement dite intervenaient-elles ici. L’une était d’ordre économique : bien des lieux ne s’approvisionnant de pain et de farine qu’au jour le jour, le voyageur n’avait souvent d’autre ressource que d’acheter, voire d’emporter le blé en grains. L’autre touche à un trait de structure sociale dont nous verrons plus loin l’importance : la meule personnelle donnait le moyen d’échapper, en cours de route, aux droits de mouture que les banalités seigneuriales rendaient très onéreux [31].

Mais ces cas, en somme exceptionnels, une fois mis à part, le fait subsiste que, là même où l’eau abondait et en dehors de tout danger de guerre, les vieux instruments continuèrent longtemps leurs services. Sans doute faut-il, dans les premiers siècles du haut moyen âge, tenir compte de la lenteur propre à l’expansion de toute nouveauté, du maintien, autour des grands, d’équipes serviles encore considérables, des habitudes enfin que les conquérants barbares apportaient de leur pays d’origine. Frappée d’un mépris particulier, toujours moins efficacement protégée, dans sa vie ou dans son honneur, que ses sœurs employées aux offices de la maison, l’esclave broyeuse de grains demeura longtemps, au foyer du chef germain, une figure familière : témoins, avec les sagas du Nord, les vieilles lois de la Frise et du Kent [32]. Dans la villa royale de Marlenheim, en Alsace, tout près des flots clairs de la Mossig, des meules à main tournaient encore, à la fin du vie siècle, sous l’effort des servantes [33]. Assez rapidement cependant, du moins dans l’ancienne Romania et les contrées germaniques limitrophes, partout où les conditions naturelles ne s’opposaient point à cette métamorphose, meules à bras et à chevaux disparurent des grands domaines. C’était chose faite en Gaule au temps des polyptiques carolingiens et du Capitulare de villis ; en Angleterre, au temps du « Domesday Book » : textes, à qui sait écouter, tout bruissants de la chanson des roues de moulin. Un refuge restait pourtant aux antiques procédés : les maisons paysannes.

Représentons-nous, en effet, les conditions, de toute espèce, que supposait rétablissement d’un moulin hydraulique. Non seulement il y fallait, juridiquement, le droit de disposer du cours d’eau. Mais les frais qu’entraînaient la construction, puis les réparations, empêchaient que l’exploitation ne fût profitable si elle ne devait servir à la mouture d’une assez grande quantité de grains. Il est frappant que, parmi les premiers moulins mentionnés par les textes, beaucoup – à Rome dès le milieu du IVe siècle, à Dijon et Genève au VIe – aient été destinés à l’approvisionnement de populations urbaines [34]. Ceux de Rome étaient aux mains d’une corporation, placée d’ailleurs sous le contrôle très strict de l’État : le Bas Empire n’entendait pas laisser à l’initiative privée le soin d’assurer la subsistance de la capitale. Nous ignorons le statut de ceux de Dijon et de Genève. Mais leur rendement économique ne souffrait, de toute évidence, aucune difficulté. Dans les campagnes, on eût pu imaginer des organismes collectifs, administrés par des communautés villageoises. L’Irlande, où la vieille structure tribale de la société favorisait l’instinct de groupe, a peut-être connu ce système. Dans les royaumes barbares, par contre, aucun document n’apporte la preuve de son existence. Si la loi bavaroise tient les moulins pour des lieux publics, ce n’est pas à titre de biens communs. A supposer, en effet, que cette dernière définition pût convenir à certains d’entre eux, il s’en trouvait d’autres, assurément, auxquels elle était inapplicable : ne fût-ce que les constructions élevées par les monastères. Or la loi les réunit tous, indistinctement, sous le même qualificatif. « Public » et, par suite, doté d’une « paix » spéciale, le moulin l’était tout simplement, de quelque maître qu’il dépendît, parce que beaucoup d’hommes s’y réunissaient pour des fins dignes d’être protégées : tel, le marché par exemple [35]. Là même où, comme en Frise, la communauté échappa, exceptionnellement, à l’étouffement par l’autorité seigneuriale, les paysans ne profitèrent de leur liberté que pour garder aux vieilles meules individuelles une fidélité obstinée [36]. Non pour adapter à leurs besoins, par un accord amiable, le progrès technique.

En fait, tous ceux des moulins à eau dont nous suivons, tant bien que mal, l’histoire, s’avèrent d’origine seigneuriale. Beaucoup dépendaient de monastères. Déjà nombreuses par elles-mêmes, astreintes, en outre, à nourrir un chiffre au moins égal et souvent supérieur de serviteurs, de vassaux domestiques et de passants, les communautés religieuses consommaient des quantités de farine considérables : environ 2 000 muids par an – c’est-à-dire plus de 420 hl., – à Corbie, au IXe siècle, d’après l’estimation de l’abbé Alard qui encore laissait de côté, dans ce calcul, le service chargé de l’alimentation des hôtes [37]. Ajoutez que l’économie de main-d’œuvre ne les laissait point insensibles. Cela même lorsque, fidèles à la stricte observance, les moines acceptaient de s’acquitter en personne des plus rudes travaux. Des ascètes, comme Germain d’Auxerre et Radegonde, pouvaient bien, par mortification, s’imposer les serviles fatigues du broyage ; le sage abbé de Loches préférait qu’un moulin à eau, permettant « à un seul frère d’accomplir la tâche de plusieurs », libérât toute une pieuse cohorte, vraisemblablement pour la prière. Vers le même temps, parmi les avantages du site qu’il avait choisi pour sa fondation modèle de Vivarium, Cassiodore vantait la rivière, apte aux moulins [38]. Nul doute que ces constructions monacales – comme l’atteste d’ailleurs l’histoire du saint de Loches – n’aient fréquemment servi d’exemples aux seigneurs laïques. Ceux-ci, de leur côté, entretenaient sur leurs terres des troupes imposantes de suivants d’armes et de valets de culture. Pour nourrir tant d’hommes, les seigneuries, qu’elles fussent ou non d’églises, avaient les champs de la réserve, exploités directement par le maître, et les redevances que versaient les tenanciers, dans une large mesure sous forme de denrées agricoles. Une fois la moisson venue, les grains s’entassaient, tous prêts à passer sous la meule. Il est probable, au surplus, que, dès ce moment, parmi les revenus du moulin seigneurial, figuraient, pour une fraction appréciable, les droits prélevés sur les paysans des alentours, tenanciers ou non, qui trouvaient commode d’y faire moudre leur propre blé [39]. Peut-être même les tyranneaux locaux cherchaient- ils déjà à transformer cette faculté en contrainte. Mais la coutume manquait encore à sanctionner ces efforts. Ainsi s’explique que, par exemple, les masovers des moines de Saint-Bertin, au ixe siècle, les serfs de Saint-Denis à Concevreux, au Xe siècle – comme beaucoup d’autres assurément de leurs pairs, dont aucun texte n’est venu éclairer l’humble histoire – aient paisiblement continué à moudre leur blé chez eux et, le plus souvent, de leurs propres mains [40].

Cependant, à partir du Xe siècle, une profonde transformation se fit dans la structure économique et juridique du monde rural. Usant de leurs pouvoirs de commandement – qu’on appelait le « ban », – les appuyant sur ces pouvoirs de justice dont la carence des États favorisait alors le développement, les seigneurs, ou du moins un grand nombre d’entre eux, parvinrent à instituer à leur profit certains monopoles : du four ; du pressoir ; du verrat ou du taureau ; de la vente du vin ou de la bière, au moins durant certains mois ; de la fourniture des chevaux pour le dépiquage des grains, là où cette pratique était en usage ; enfin – le plus ancien de tous probablement et, sans conteste, le plus répandu – celui du moulin. Or la société, en ce temps, confondait, par principe, le juste avec le déjà vu. L’usurpation, donc, se muant en coutume, les banalités devinrent bientôt partie intégrante du droit seigneurial, pour le rester tant qu’il y eut une seigneurie : au Canada, où avait été importé, sous les Bourbons, le système social français, jusqu’en 1854 [41]. Désormais le moulin banal fut le seul où les tenanciers de la terre sur laquelle il s’élevait eurent la permission de faire moudre leur grain, moyennant, bien entendu, une honnête rémunération au maître des meules et de l’eau. Parfois même – car le chevauchement des droits était de règle – l’obligation s’étendait aux manants de seigneuries voisines dont les détenteurs, trop peu puissants ou trop maladroits, n’avaient pas réussi à conquérir pour leur propre compte ce privilège. La théorie juridique française, au XIIIe siècle, n’inclinait-elle pas, non sans quelque schématisme, à le considérer comme inhérent aux pouvoirs judiciaires les plus élevés – la haute justice, – et à ceux-là seulement ? Ainsi, lorsqu’à partir du XIe et du XIIe siècle les grandes réserves domaniales d’autrefois eurent presque partout commencé à s’effriter et qu’un peu plus tard, dans les redevances, l’argent prit progressivement la place des paiements en nature, les moulins seigneuriaux qui, sous l’ancien régime de liberté, eussent été par là menacés de chômage, durent à la clientèle que leur assurait la rigueur des coutumes les avantages d’une longue et fructueuse carrière.

On s’en doute bien, l’exercice d’une pareille servitude n’alla point sans luttes. S’opposer, sur le territoire banal, à la construction d’autres moulins à eau, à vent, voire à chevaux, n’était pas le plus difficile. Une bonne police, des accords opportunément conclus pouvaient suffire à empêcher les paysans de porter leur blé aux concurrents d’alentour. Mais un obstacle autrement grave naissait de la multiplicité des meules domestiques, obstinées au travail, depuis des siècles, presque dans chaque chaumière. Les seigneurs leur déclarèrent la guerre.

De cette longue querelle, malheureusement, en ce qui concerne la plus grande partie de la France, et peut-être aussi de l’Allemagne, le récit sera toujours impossible à écrire par le menu. Du moins autant que m’a permis de m’en assurer une enquête par définition fort incomplète et dont le rendement a été, en outre, beaucoup réduit par les effets d’une des plus fâcheuses lacunes de notre technique, à nous. Je veux parler de la regrettable, – tranchons le mot – de la sotte habitude qui autorise les éditeurs de chartes à priver leurs lecteurs de tout index par matières : comme si ces recueils n’étaient au monde que pour favoriser, grâce aux tables de noms propres, les jeux des généalogistes ! L’absence de témoignages de masse paraît néanmoins certaine. Aussi bien, pour la France en particulier, le silence des documents est-il aisément explicable. Notre pays fut la terre d’élection des banalités. Elles ne s’y étendirent pas seulement à un nombre d’activités plus qu’ailleurs élevé ; elles y triomphèrent aussi, dans toute leur rigueur, remarquablement tôt. Or, en raison de cette précocité même, la période de leur établissement qui couvrit, en gros, les Xe et XIe siècles, se trouve coïncider avec la plus grande pauvreté d’écrits qu’ait connu le moyen âge. Lorsque les sources redevinrent abondantes, la phase décisive de la lutte était déjà passée. Voit-on, par grand hasard, dans un accord de 1207, les moines de Jumièges faire briser ce qui pouvait subsister de meules à mains sur la terre de Viville ? C’est, sans doute, que ce petit fief, découpé dans les possessions du monastère au profit d’un haut sergent de l’abbé, avait échappé, en pratique, pendant longtemps, au réseau des droits banaux [42]. Les scènes qui se déroulèrent, sous Philippe Auguste, dans ce coin de la campagne normande, avaient dû avoir bien des précédents au temps des derniers Carolingiens ou des premiers Capétiens. Mais en dehors des prises de l’histoire.

La victoire, cependant, n’était pas si complète, à la fin du moyen âge, qu’il ne subsistât çà et là, employés de façon plus ou moins intermittente, beaucoup des vieux instruments manuels. Si l’usage, au XIVe siècle, n’en avait été encore familier, eût-on vu, durant l’hiver de 1445, les Écorcheurs, que le Dauphin de France avait cantonnés en Alsace, forcer leurs prisonniers, comme jadis le maître antique ses esclaves, à tourner la meule [43] ? Dans les villes, les personnages que leur rang mettait à l’abri des contraintes banales ne dédaignaient point de pratiquer à l’occasion la mouture domestique à bras : tel, dans les années qui précédèrent 1380, un chanoine de Montpezat en Quercy [44]. Surtout, dans les campagnes, l’autorité seigneuriale, volontiers tracassière, mais assez mal servie, était le plus souvent incapable de la continuité d’action qui, seule, eût permis de réduire les paysans « à la nuque dure », réfugiés dans leur merveilleuse inertie. Au moins dans certaines régions, il lui restait beaucoup à faire lorsque, dans les derniers siècles de l’ère moderne, des forces nouvelles entrèrent en jeu, au grand dam des routines rurales.

En Allemagne, les souverains des « territoires » avaient accaparé une partie considérable des droits de banalité qui, de tout temps moins morcelés là-bas que chez nous, y avaient été, peut-être dès l’origine, affectés d’un caractère régalien. Ils jetèrent dans la balance toute leur vigueur policière : ainsi l’État prussien, au xvme siècle et au début du XIXe, dans la Westphalie, la Poméranie, la Prusse Orientale. Mais, dans cette dernière province, les meules à mains étaient si inséparables de l’équipement traditionnel cher aux populations slaves qu’il fallut parfois se contenter de les interdire aux colons allemands et, pour les autres habitants, d’en limiter le nombre [45]. En France, la reprise de la lutte, avec des moyens accrus, fut un des aspects de cette « réaction seigneuriale » des XVIIe et XVIIIe siècles qui, dans les grands corps de justice, citadelles des privilégiés, trouva une aide si efficace. Tour à tour, les Parlements de Dijon et de Rouen pourchassèrent les meules à bras. Entre tous, le combat fut âpre en Bretagne, où l’outillage de la vie rustique en général demeura longtemps et jusqu’à nos jours singulièrement primitif. La fidélité aux anciens procédés de broyage semble, d’ailleurs, avoir été répandue beaucoup moins dans la Bretagne occidentale, tout entière de langue celte, que dans les cantons de l’Est, en grande partie « gallos », mais qui, alors, étaient peut- être les plus pauvres. Les manants, à les en croire, auraient eu recours à ces pratiques seulement en cas de sécheresse ou de mauvais fonctionnement du moulin banal, ou encore pour le blé noir que, paraît-il, les meuniers fréquemment refusaient. On ne saurait cependant douter qu’en réalité la concurrence de tant de « moulinets », dissimulés dans les chaumines, ne portât de rudes atteintes aux profits du monopole légal. Aussi bien, les seigneurs prétendaient-ils moins les supprimer qu’en subordonner l’emploi au paiement d’une redevance. La multiplicité même des arrêts successivement rendus par le Parlement de Rennes atteste l’acharnement de la résistance. Parmi toutes les formes de la « tyrannie féodale », celle-là provoqua encore, en 1789, quelques-unes des protestations les plus vives qu’aient enregistrées les cahiers bretons [46].

Mais c’est en Angleterre surtout que la guerre de l’eau et du vent contre la force des bras apparaît en pleine lumière.

Les droits banaux n’étaient pas, en Angleterre, une institution indigène. Les conquérants normands les avaient importés du continent comme une des pièces maîtresses de ce mécanisme « manorial » qu’après la dépossession presque totale de l’aristocratie saxonne et sur les débris d’un régime de dépendances beaucoup plus lâche ils constituèrent avec tant de méthode. A dire vrai, dans l’île, le système des monopoles seigneuriaux demeura toujours beaucoup moins complet que sur l’autre rive de la Manche. La banalité du moulin, du moins, fut généralement introduite. Non sans résistances. Elles furent d’autant plus ardentes que dans ce pays, fort à l’écart des influences méditerranéennes, profondément marqué, en outre, par l’empreinte des civilisations germaine et Scandinave, le moulin à eau, familier, dès la fin du xie siècle, aux grands domaines, ne pénétra par contre que lentement dans la pratique des classes même moyennes. Il est caractéristique que, parmi les privilèges octroyés aux bourgeoisies anglaises figure fréquemment cette clause tout à fait ignorée des chartes urbaines de la France ou de l’Allemagne : la faculté d’user à domicile de moulins à bras ou, moins souvent, à chevaux. Ainsi à Newcastle, à Cardiff, à Tewkesbury durant le XIIe siècle, à Londres même en plein XIVe siècle [47]. Mais il fallait, pour conquérir ces tolérances, la pression de communautés riches et puissantes. « Que les hommes [du village] n’aient pas de meules à mains » : dans cette disposition qu’entre 1120 et 1151 les chanoines augustins d’Embsay, au comté d’York, faisaient insérer dans la charte par où une noble dame leur cédait un moulin à eau s’exprime l’effort de tous les lords des rivières et des manoirs [48]. Pierres broyeuses saisies jusque dans les maisons par les sergents du seigneur et à l’ordinaire brisées par eux ; émeutes de ménagères ; procès où, obstinés à reprendre éternellement une lutte sans issue, les tenanciers régulièrement succombent : le bruit de ces querelles remplit, aux XIIIe et XIVe siècles, chroniques et cartulaires monastiques [49]. A Saint-Alban, elles se haussèrent jusqu’à la grandeur d’une véritable épopée meunière.

Dans cette petite ville du Hertfordshire, à laquelle les moines, ses maîtres, refusaient obstinément toutes franchises, l’exemple des bourgeoisies’ voisines animait une « plèbe » – pour parler comme le chroniqueur du monastère – particulièrement « indomptable ». Artisane plutôt que rurale, ce n’était pas seulement à la banalité des moulins à grains ou à malt et aux exactions de leurs meuniers qu’elle cherchait à se soustraire, par le broyage à domicile. Les drapiers prétendaient aussi, au mépris du moulin à foulon seigneurial, établir chez eux des « troncs » destinés au pressage des étoffes. Du moins, pour les plus grossières ; car on estimait généralement, en ce temps, que les draps fins devaient être foulés aux pieds. Une première querelle éclata en 1274, illustrée par les épisodes habituels : confiscation de meules et de pièces de draps ; violences tour à tour des sergents et des tenanciers ; ligue des habitants qui, pour plaider, constituent une caisse commune, cependant que, nu-pieds devant le grand autel, les religieux chantent les Psaumes de la Pénitence ; tentative des femmes pour gagner à leur cause la reine, que l’abbé, cependant, avait pris la précaution d’introduire au monastère par une porte dérobée ; longue procédure enfin devant la cour royale, avec, pour aboutissement inévitable, la défaite des récalcitrants qui, par le don de cinq beaux tonneaux de vin, s’efforcent d’apaiser leur seigneur offensé. En 1314, nouvel incident. Puis, en 1326, les bourgeois réclamant une charte où serait inscrit, entre autres, le droit à la mouture domestique, c’est l’émeute ouverte et, par deux fois, le siège du monastère. L’accord, finalement intervenu sous la pression du roi, laissait sans solution le problème de la banalité. A la faveur de cette incertitude, bientôt jusqu’à quatre-vingts meules à bras tournent dans les maisons. Mais en 1331, un nouvel abbé – Richard II, le terrible abbé lépreux – entre en lice. Il triomphe à coup de procès. De toute la ville, on apporte au monastère les meules dont, comme d’autant de trophées, les religieux pavent leur parloir. Vient cependant, en 1381, la grande insurrection des communautés anglaises, le temps de Wat Tyler et de John Bail. Saisis à leur tour par cette fièvre, les gens de Saint-Alban donnent l’assaut à l’abbaye. Us détruisent le fameux carrelage, monument de leur honte ancienne, et, comme sans doute les pierres n’étaient plus en état de moudre, ils les brisent, puis, en signe de victoire et de solidarité, s’en partagent les morceaux, « ainsi qu’on fait, le dimanche, pour le pain bénit ». L’acte de libertés qu’ils arrachent aux moines reconnaît la faculté de maintenir, dans chaque demeure, les « meules manuelles ». Simple feu de paille. Après que la révolte, dans toute l’Angleterre, a succombé, la charte de Saint-Alban, comme tous les privilèges ainsi extorqués, sera annulée par statut royal. En est-ce fait pourtant d’un acharnement plus que séculaire ? Non pas. Le chroniqueur, au terme de son récit, doit confesser qu’au moins pour le malt, les odieux instruments ont recommencé de fonctionner et d’être proscrits [50].

Ils devaient continuer longtemps encore, par toute l’Angleterre, leurs humbles offices. Les textes narratifs, à dire vrai, n’en parlent plus guère. Mais, çà et là, un « record » manorial lève un coin du voile. Les Tudors avaient depuis longtemps succédé aux Planta- genets qu’en 1547 les gens du manoir royal de Kingsthorpe se faisaient reconnaître le droit de moudre à bras chez eux une certaine quantité au moins de leurs grains. A Bury en Lancashire, il fallut attendre la Restauration des Stuarts pour que le seigneur réussît à supprimer ces concurrences au moulin seigneurial ; encore l’entêtement du desservant de la paroisse traîna-t-il le procès jusqu’en 1713. C’était 73 ans seulement avant l’inauguration, à Londres, de la première grande minoterie à vapeur [51].

Nulle part, en somme, lorsque s’ouvrit l’âge du fer et de la houille, les vieux outils préhistoriques n’avaient complètement cédé la place aux « engins » qui, eux aussi cependant depuis bien des siècles, demandaient leur mouvement aux puissances inanimées de l’eau ou du vent. A vrai dire, que, dans l’Irlande, l’Écosse, les Shetland, la Norvège, la Prusse Orientale – comme sans doute un peu partout sur les terres slaves – les meules à mains fonctionnassent encore à la fin du XIXe siècle et de nos jours peut-être n’aient pas tout à fait cessé leurs services, il n’y a rien là de bien étonnant. Situées sur la zone marginale de l’Occident, ces contrées, de toute façon, vouèrent une longue fidélité à un outillage passablement rudimentaire. Dans les gestes de ces villageois prussiens qui, en 1896, broyaient le grain selon les simples méthodes de leurs ancêtres et, à leur exemple aussi – comme s’il y avait encore eu des banalités ! – se croyaient obligés de se cacher pour cela des étrangers, reconnaissons, à une marque doublement typique, les obscurs prestiges de la tradition. Ajoutez, dans le Nord, les gels de l’hiver, médiocrement favorables à l’utilisation des eaux courantes ; dans les Shetland, la Norvège, l’Écosse, l’Irlande même, l’absence d’une autorité seigneuriale comparable à celle de nos pays. Mais certainement au cœur même de notre civilisation, des enquêtes plus poussées révéleraient, à l’état disséminé, plus d’une pareille survivance. Les « moulinets » bretons, dont l’histoire mériterait de tenter un érudit plus familier que moi avec leur province, comment douter que la suppression du régime seigneurial ne leur ait valu un regain d’activité ? Près de ces rivières mosellanes dont les flots avaient mis en marche quelques-unes des premières roues meunières de la Gaule, Lamprecht put voir, dans la seconde moitié du 3cixe siècle, les vestiges matériels du temps, alors très proche, où le blé était écrasé, à bras, entre des pierres tournantes [52].

Ne nous laissons point cependant tromper par ces anomalies. Lorsque la machine à vapeur vint consommer la défaite de la meule à main et du mortier, il y avait des siècles que des moulins à eau ou à vent sortait la plus grande partie, de beaucoup, de la farine consommée dans les campagnes de l’Occident comme dans ses villes. Assurément, livrés à eux-mêmes, les paysans seraient restés bien plus longtemps attachés aux routines ancestrales. Maîtres des moulins banaux, les seigneurs eurent beau, quelquefois, par les lourds droits de mouture qu’ils exigeaient, encourager involontairement cette fidélité au passé ; ils la ruinèrent, en fin de compte, par la force. Comparables en somme, par plus d’un trait, à nos grandes entreprises, les exploitations seigneuriales s’étaient vu d’abord imposer, par la pénurie de main-d’œuvre, ce grand perfectionnement de l’outillage humain ; elles l’imposèrent ensuite, durement, autour d’elles. Ainsi le progrès technique fut ici le fils d’une double contrainte. Non pas, sans doute, ici seulement.

Marc Bloch (1886-1944)

Historien français, spécialiste du Moyen âge, co-fondateur avec Lucien Febvre, de la revue Annales d’histoire économique et sociale. Patriote ardent, il est un résistant actif durant l’occupation allemande de la France. Arrêté, torturé, il est exécuté en juin 1944.

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Orientation bibliographique

Sur l’histoire des techniques, en général, on s’orientera, de préférence, à l’aide d’Abbott Payson Usher, A history of mechanical inventions, New York, 1929 (avec bibliographie) ; cf. Annales, t. II, 1931, p. 278. L’ouvrage de Franz M. Feldhaus, Die Technik der Antike und des Mittelalters, Post- dam [1931] (Muséum der Weltgeschichte), rendra moins de services, si ce n’est par ses excellentes illustrations (cf. Annales, t. IV, 1932, p. 482). Celui d’a. Vierendeel, Esquisse d’une histoire de la technique, 2 vol., Louvain, 1921, ne donne sur l’antiquité et le moyen âge que de très brèves indications qui ne sont pas toujours très sûres.

Sur le moulin, l’ouvrage fondamental demeure R. Bennett et J. Elton, History of Corn Milling, 4 vol., Londres 1898-1904. Il est malheureusement à peu près introuvable dans les bibliothèques françaises.

Plus récemment, une utile synthèse a été donnée par Carl Koehne, Die Mühle im Rechte der Völker dans Beiträge zur Geschichte der Technik, 1913 (en dépit de son titre, ce mémoire traite de l’histoire de la technique autant que de celle du droit). Le même auteur avait précédemment étudié les problèmes proprement juridiques dans une suite de travaux, dont certaines thèses (sur l’origine des banalités, notamment) sont discutables, mais la valeur documentaire fort grande : Das Recht der Mühlen bis zum Ende der Karolingerzeit, Breslau, 1904 (Untersuchungen zur deutschen Staats- und Rechtsgeschichte, H. 71) ; — Studien über die Entstehung der Zwangs- und Bannrechte dans Zeitschrift der Savigny Stiftung, G. A. 1904 ; — Mühlenbann und Burgbau, ibidem, 1907 [53].

Les articles Mola du Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio (par A. Baudrillart), Mύλη de la Realencyclopàdie der classischen Altertumswissenschaft de Pauly-Wissowa (par W. Ruge), Moulin du Dictionnaire d’archéologie chrétienne de Cabrol et Leclercq (par dom Leclercq) fournissent beaucoup de renseignements utiles. Les articles Mühle du Reallexikon der Vorgeschichte de Max Ebert et du Reallexikon der germanischen Altertumskunde de J. Hoops, l’article Mahlen, Miihle du Reallexikon der indogermanischen Altertumskunde de O. Schrader (2e éd., 1923) sont de simples mises au point [54].

Sur les origines et les divers types techniques, indications dans L. Lindet, Les origines du moulin à grains dans Revue archéologique, 1899, t. II, et 1900, t. I.

Principaux travaux de linguistes : R. Meringer, Die Werkzeuge der pinsere-Reihe und ihre Namen ; — Zu den Werkzeugen der pinsere-Reihe ; — Zu den Werkzeugen der molere-Reihe dans Wörter und Sachen, t. I, 1909, p. 1, 164-165 ; — A. Meillet, Le nom indo-européen de la meule dans Mélanges publiés en l’honneur de Mr Paul Boyer, Paris, 1925 (Travaux publiés par l’Institut d’Études slaves, t. II). Cf. aussi l’article de J. Vendryes, cité ci-dessous, à propos des civilisations celtiques [55].

Civilisations de l’Asie occidentale : B. Landsberger, Zur Mehlbereitung im Altertum dans Orientalistische Literaturzeitung, t. XXV, 1922 (presque exclusivement linguistique).

Antiquité classique : H. Blümner, Technologie und Terminologie der Gewerbe und Künste der Griechen und Römer, t. II, Berlin, 1879, p. 83; — Th. Mommsen et J. Marquardt, Manuel des antiquités romaines, t. XV (J. Marquardt, La vie privée, t. II), p. 45.

Civilisations celtiques : J. Vendryes, Les moulins en Irlande et l’aventure de Ciarnat dans Revue archéologique, 1921, II.

Sur la technique du moulin, avant la machine à vapeur : M. Malouin, Description des arts du meunier, du vermicellier et du boulanger, Paris, 1767.

 

Un recensement des sources relatives à l’histoire du moulin est, cela va de soi, hors de question. Car elles sont dispersées à l’extrême. Une enquête assez longue m’a permis d’apporter quelques témoignages nouveaux. Nul doute que beaucoup d’autres n’attendent le chercheur, assez patient ou assez adroit pour trouver son chemin à travers des éditions où, si souvent, le manque d’index condamne à une marche tâtonnante. Je me bornerai ici à souligner l’intérêt, singulièrement vif, d’une catégorie particulière de documents.

Quelques renseignements ont été, ci-dessus, empruntés à la littérature juridique de l’Ancien Régime. Commentaires des coutumes, recueils de jurisprudence, traités systématiques du droit seigneurial ou féodal, tous ces in-folio ou in-quarto poudreux sont une mine d’une étonnante richesse. Malheureusement, le dépouillement en est, dans l’état présent de notre équipement scientifique, hérissé d’obstacles. D’abord parce qu’il n’en existe aucun inventaire satisfaisant ; celui qui a été tenté jadis au t. II de la Profession d’Avocat de Camus et Dupin (5e éd., 1832), si utile qu’il soit aujourd’hui encore, ne saurait suffire. Surtout, dans la seule bibliothèque qui possède un assortiment étendu de ce genre d’ouvrages – je veux dire, la Bibliothèque Nationale, – les règles de travail sont aussi peu favorables que possible à des recherches dont le caractère même suppose le maniement, en un temps très court, de très nombreux volumes. Le jour où les historiens de l’ancienne France trouveront réunie dans une salle, à portée de leur main, la collection de ces vieux livres de droit, il deviendra aisé de répandre la lumière sur bien des coins cachés de notre passé. Nos collègues des sciences de la nature se plaignent, à juste titre, de l’état de leurs laboratoires ; que penseraient-ils des conditions matérielles qui sont couramment faites à nos enquêtes ?

M. B.

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Article paru dans la revue
Annales d’histoire économique et sociale, tome VII, n°36,
“Réflexions sur l’histoire des techniques”
30 novembre 1935, pp. 538-563.

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[1] J. Dechelette, Manuel d’archéologie, t. II, 3e partie, p. 1386 et suiv.

[2] Suétone, Caligula, 39.

[3] Strabon, XII, 556 ; — Antholog. Palat., IX. 418. L’épigramme est généralement attribuée à Antipatros de Thessalonique. Le dernier éditeur, H, Stadtmüller (Anthologia graeca, t. III, 1, 1906), lui donne cependant pour auteur Antiphile de Byzance, à peu près contemporain, d’ailleurs, d’Antipatros ; — Vitruve, X, 257 ; — Pline, XVIII, 23.

[4] Ausone, Mosella, V. 362.

[5] Lex Alamannorum, LXXX ; — Lex Baiwariorum, IX, 2 ; — SS. rer. merov., t. IV, p. 513 ; — Diplomata Karolina, t. I, n°104 ; — SS., t. XV, 1, p. 127. La citation de 837 que W. Arnold, Ansiedlungen und Wanderungen der deutschen Stämme (p. 592), a empruntée à Dronke, Codex diplomaticus Fuldensis, n°504, n’est pas probante, le mot farinariis n’apparaissant que dans la formule stéréotypée des « appartenances ». — Par l’exemple de Mülhausen, on voit tout le profit que l’histoire de la propagation du moulin pourrait retirer d’une étude systématique de la toponymie.

[6] Kemble, Codex diplomaticus, t. I, p. 317, n°ccxxxix ; — W. de Gray Birch, Cartularium saxonicum, t. I, n° 418. Autre mention, peu avant la conquête normande, dans le Gerefa, c. 9 (Liebermann, Gesetze, p. 454) ; — Ancient Laws of Ireland, t. I, p. 125 et 141 ; — J. Vendryes dans Revue archéologique, 1921, II, p. 370.

[7] L. Niederle, Manuel de l’antiquité slave, t. II, p. 198-199 ; — Helmold, Chronica Slavorum, I, c. 12 (éd. Lappenberg-Schmeidler, p. 24).

[8] Axel Olrik, Danmarks Heldedigtning, t. I (Copenhague, 1903), p. 287.

[9] Peut-être ces lignes concentriques devraient-elles être prolongées vers l’Orient. Selon l’historien byzantin Cedrenus, dans un passage probablement inspiré par un récit perdu d’Ammien Marcellin (cf. Pauly-Wissowa, Realencyclopàdie au mot Metrodoros), le Perse hellénisé Metrodoros, durant un voyage qu’il fit dans l’Inde, au temps de Constantin, y aurait construit des moulins à eau « jusqu’alors ignorés des Brahmanes » (Historiarum Compendium, 516, dans Migne, P. G., t. CXXI, col. 562). je livre le problème aux spécialistes. D’après Feldhaus, Die Technik (p. 70), un jésuite aurait, en 1612, publié en chinois un livre sur les machines hydrauliques de l’Occident ; mais (p. 65) le moulin à eau serait attesté en Chine dès 1609. Autres points d’interrogation, qui mériteraient aussi de tenter les compétences.

[10] Strabon, XVII, 807. — Pour l’Egypte, cf. E. H. Winlock et W. E. Cram, The monastery of Epiphanias at Thebes, t. I, New York, 1926, p. 65 (The Metropolitan Museum of Art, Egyptian Expedition) ; — Lucrèce, V, v. 517.

[11] Phérécrate dans Athenée, VI, 263 ; — C. I. L., t. VI, 1002 ; — Photographie d’une boulangerie de Pompéi, Dictionnaire d’archéologie chrétienne, (art. Moulin).

[12] C. I. L., t. VI, 1711.

[13] Tractatus singularis de molendinis eorumque jure, Lugduni, 1663. Quaestio prima : « An ars sive scientia molitoria sit honesta, nec ne ?» ; — Zeitschrift fur deutsches Altertum, t. III, 1843, p. 32, c. 44.

[14] Ausone, Mosella, v. 363 (il s’agit d’une scie à marbre) ; — Cartulaires de l’église cathédrale de Grenoble, éd. J. Marion [doc. inéd.), p. 119, n°XLVI ; acte non daté, des environs de 1050. C’est à. tort que A. Dopsch, Die Wirtschajtsentwicklung der Karolingerzeit (t. II, 2e éd., p. 150), a cru trouver la mention d’un moulin à foulon dans les Formulae Sangallenses Miscellaneae (c. 11). Les pilae mentionnées par ce texte sont analogues à celles qu’a dessinées l’auteur du fameux plan de Saint-Gall : un instrument de broyage qui, sur le plan, n’était certainement pas mû par l’eau, et ne l’était sans doute pas davantage, dans le cas envisagé par la formule. Un moulin à foulon fonctionnait encore en 1910 dans le Val d’Herens pour la fabrication du gros drap local, dit « drap de guides ».

[15] Ce type a été longuement étudié par Bennett et Elton, History of Corn Milling. Il semble bien d’ailleurs que, par certaines interprétations de textes, quelque peu téméraires, ils en aient exagéré l’extension. C’est à tort, par exemple, qu’ils le présentent comme attesté clairement, sur la Garonne, par Paul Hentzner, Itinerarium, éd. de 1617, p. 56.

[16] Ausone, Mosella, v. 362 ; — Gregoire de Tours, Vitae Patrum, XVIII, 2 (l’épisode se place sous le règne du roi Visigoth Alaric II : 484-507) ; — Historia Francorum, III, 19 ; — Fortunat, Carmina, III, 12, v. 37 et suiv. ; — Marius d’Avenches, Chronica, a. 563 ; — Lex Salica, XXII, 2 ; — Vita S. Romani dans SS. rer. Merov., t. III, p. 142, c. 18 (j’adopte pour ce texte la datation défendue par Mgr Duchesne et R. Poupardin). — Cf. aussi la Lex Visigothorum, VII, 2, 12 et VIII, 4, 30 (Antiqua, c’est-à-dire dispositions antérieures à la mort du roi Léovigild, en 586). Faute d’accès aisé aux documents, j’ai dû laisser ici complètement de côté tout ce qui regarde l’histoire du moulin à eau en Espagne et, à partir du moyen âge, en Italie.

[17] Sur les moulins du Janicule, voir “Description des 14 régions de Rome” dans 0. Richter, Topographie der Stadt Rom (Iwan Müller, Handbuch), p. 374, Regio XIII ; — Cod. Theod., XIV, 5, 4 ;— Prudence, Contra Symmachum, II, v. 950 ; — Càssiodore, Variae, III, 31 (cf. XI, 39) ; — C. I. L., t. VI, n° 1 711 ; — Procope, De bello Gothico, 1,19 ; — Liber Pontificalis, éd. Duchesne, t. I, p. 324 (cf. p. 327, n. 20) : Honorius I. — Naturellement, au temps du siège de Rome, la difficulté fut accrue par la disette de fourrage, qui empêchait de se rabattre sur les meules à chevaux.

[18] Genséric, p. 32.

[19] Vespasien, c. 18.

[20] Opus agriculturae, I, 41.

[21] J. Vendryes, Revue archéologique, 1921, II, p. 369.

[22] XVIII, 23.

[23] Codex Theod., IX, 40, 3, 5, 6, 9, et XIV, 17, 6.

[24] Grégoire de Tours, Historia Francorum, IX, 38 ; — Flodoard, Historia Remensis ecclesiae, I, 24 ; — Miracula S. Bertini dans Mabillon, AA. SS. ord. S. Benedicti, III, 1, p. 112, c. 13.

[25] Déchelette, Manuel, T. II, 3e partie, p. 1386 et suiv. ; — Lindet dans Revue Archéologique, 1900, I, p. 30 et suiv.

[26] A. P. Usher, A history of mechanical inventions, p. 126 et suiv.

[27] Un passage du chroniqueur strasbourgeois Jacques de Kônigshofen semblerait, à première vue, attester la coexistence, à Strasbourg, jusqu’au xive siècle, des deux types d’instruments. Durant le siège de 1392, nous dit-il, comme les assiégeants avaient détourné le cours de l’Ill et qu’en outre la sécheresse de l’été avait presque tari la Bruche, les pauvres, « s’ils n’avaient pas d’amis », durent « écraser le grain dans des mortiers », tandis que « diverses personnes établissaient dans leurs maisons des moulins à tourner ou des moulins à vent et aidaient [d’autres] pauvres » (Die Chroniken der deutschen Städte, t. IX, p. 694). Mais les meules tournantes étaient visiblement improvisées et les mortiers, auxquels, sous l’empire de la nécessité, on avait recours pour le broyage du blé, servaient sans doute, en temps normal, à d’autres usages : ce texte, finalement, porte simplement témoignage en faveur de l’ingéniosité de la population.

[28] L’histoire du moulin à vent a été longtemps viciée par des faux, mensongère- ment datés du XIe, voire du IXe siècle. Cf. L. Delisle, Études sur la condition de la classe agricole… en Normandie, p. 514, où l’on trouvera également cité le document français le plus ancien qui jusqu’ici ait été relevé : vers 1180. Le premier témoignage, en Angleterre, est sensiblement de même date, puisqu’il se rapporte à l’abbé Samson, de Bury St. Edmunds, élu en 1182, et nous a été conservé par la chronique de Jocelin de Brakelonde, rédigée peu après 1202 : Memorials of St. Edmund’s Abbey, éd. Th. Arnold (Rolls Series) t. I, p. 263, c. 45.

[29] Terrier de Saint-Martin-des-Champs (Arch. Nat., LL, 1379), f°1 ;— Thomas Walsingham, Gesta S. Albani {Rolls Sériés), t. I, p. 323. Cf., dans le même sens, L. Delisle, ouvr. cité, p. 518, n. 37 ; M. Malouin, Description et détails des arts du meunier, p. 55; Léon Gahen dans Cahiers de la Révolution française, t. I, (1934), p. 56. — Ces soucis de prudence expliquent que, sur le célèbre plan de monastère, offert à l’abbé Gozbert de Saint-Gall (816-836), des meules, à chevaux ou à bras, soient représentées dans un des bâtiments d’exploitation (F. Keller, Bauriss des Klosters S. Gallen, Zurich, 1844 ; reproduction à échelle réduite dans C. Enlart, Manuel, 2e éd., IIe partie, t. III, p. 10). Elles servaient en cas d’urgence. Les moulins à eau, que possédaient tous les grands établissements religieux du temps, ne pouvaient être figurés sur un plan-type, puisque leur emplacement variait forcément selon les conditions locales et que, par ailleurs, ils n’étaient généralement point compris dans l’enceinte du monastère. — Cf. encore, pour Augsbourg (1442), Chroniken der deutschen Städte, t. IV, p. 324.

[30] F. Lot et R. Fawtier, Le premier budget de la monarchie française (reproduction du compte publié par Brussel, Nouvel examen de l’usage général des fiefs, t. II, p. CLVI et CLXXV) ; — L. Delisle, Études sur la condition de la classe agricole, p. 518, n. 38 ; — Ménard, Histoire… de la ville de Nismes, t. II (1702), pr., p. 181, col. 2. Dans ce texte, comme au t. I, pr., p. 10, col. 1, dans un passage d’un catalogue des évêques de Nîmes, relatif à l’évêque Jean de Blanzac (1348-1361), le moulin à main est qualifié de molendinum sanguinis : l’expression a fait beaucoup rêver ; j’avoue mon incapacité à en fournir une interprétation satisfaisante ; en tout cas, son caractère local et tardif semble avéré ; — Annales Parmenses maiores dans SS. t. XVIII, p. 674. — Autres exemples de meules à bras dans les forteresses : T. A. Brutails, Étude sur la condition des populations rurales en Roussillon au moyen âge, p. 23 ; V. Mortet et P. Deschamps, Recueil de textes relatifs à l’histoire de l’architecture, t. II, n° CXXIV (p. 264) et GLVII (p. 330). Cf. aussi, sur le siège de Strasbourg, en 1392, ci-dessus, p. 549, n. 2.

[31] Capitularia, t. I, n° 77, c. 10. — L’existence de meules à bras, que les marchands emportaient avec eux, paraît attestée par ce passage d’un accord conclu en 1207 entre Thomas de Viville et les moines de Jumièges : « Moltam de tota terra Thome abbas habebit. Si homo de terra Thome ad aliud molendinum ierit, molendinarius abbatis per servientem Thome ea[m]dem justitiam faciet quam faceret in terra abbatis et tantam…. Si mole ad manum in terra Thome reperte fuerint, omnes frangentur, preter unam propter egros. Si mercator de terra Thome undecumque venerit cum blado vel frumento et in domo sua comedere voluerit vel quippiam aliud facere et statim recedere, licebit ei. Si nocte una morabitur, vel redam suam sub solario vel super limen domus sue deposuerit, moltam debebit » (Archives de la Seine-Inférieure, Grand Cartulaire de Jumièges, n° 218,. Un fragment de cette charte a été cité par L. Delisle, Études sur la classe agricole (p. 518, n. 39) ; j’en dois la copie à l’obligeance de Mr l’Archiviste Le Cacheux. Bien que les meules à main domestiques aient dû être brisées, le marchand à son retour peut moudre son blé ailleurs qu’au moulin banal ; c’est, donc, semble-t-il, qu’il dispose de ce que j’oserai appeler une meule de voyage.

[32] Lex Frisionum (IXe siècle), c. 13. Cf. encore, au début du XIIIe siècle, l’Ueberkure, c. 7, dans Richthofen, Friesische Rechtsquellen, p. 100-101 ; — Lois d’Aethelbert (597617), c. 11. Cf. ci-dessous, p. 558, n. 1 pour une disposition analogue dans une loi galloise ; et voir J. Grim M, Deutsche Rechtsaltertumer, 4e éd., t. I, p. 485.

[33] Gregoire de Tours, Historia Francorum, IX, 38.

[34] Ibidem, III, 19 ; — Marius d’Avenches, Chronica, a. 563.

[35] Lex Baiwariorum, IX, 2. Sur la « paix » du moulin et la longue durée de cette notion en droit germanique, cf. M. Krammer dans Neues Archiv, t. XXX, 1904, p. 278. « Le moulin », dit, au XIIIe siècle, le Miroir de Souabe, « a meilleur droit que les autres maisons » (éd. Lassberg, Ldr, c.249). Sur la condition juridique des moulins, C. Koehne, Das Recht der Muhlen bis zum Ende der Karolingerzeit, p. 22 et suiv. ; pour la « paix », ibidem, p. 33 et suiv.

[36] Cf., au XIIIe siècle, l’Ueberküre, citée ci-dessus, p. 552, n. 1.

[37] Je tire ces chiffres des Statuts de l’abbé Alard, publiés par L. Levillain dans Le Moyen Age, 1900 ; impossible d’entrer ici dans l’examen critique du texte. On ne s’étonnera pas qu’à Corbie les moulins à eau se révèlent particulièrement importants.

[38] SS. rer. merovt., VII, p. 252, c. 3 ; II, p. 369-370, c. 16 et I, p. 734 (Grégoire de Tours, Vitae Patrum XVIII, 2). — Cassiodore, De Institutione, c. 29. Cf., bien que moins nettement, la règle de saint Benoît, c. 66. Un moulin faisait partie, à Bobbio, des premières installations de Saint Colomban (Vita auctore Iona, II, 2, dans SS. rer. merov., t. IV, p. 115).

[39] C’est ce qui semble ressortir, en particulier, de l’étude des revenus que les moines de Corbie tiraient de leurs moulins.

[40] Comme l’a bien vu Guérard, Polyptique d’Irminon, Prolég., t. I, 2, p. 633, l’existence du broyage domestique, sur les terres de Saint-Bertin, ressort des nombreuses redevances en farine exigées des tenanciers. Un témoignage précis est d’ailleurs fourni, à cet égard, par un récit, de date malheureusement incertaine, qui a été inséré dans un recueil des miracles accomplis parle saint du monastère : cf. ci-dessus, p. 548, n. 1 (la compilation, qui est du XIIIe siècle, a incorporé des éléments plus anciens : cf. la notice de Holder-Egger, SS., t. XV, 1, p. 508). — Pour Concevreux, Flodoard, Historia Remensis ecclesiae, I, 24.

[41] W. B. Munro, The seigniorial system in Canada, New York, 1907 (Harvard Historical Studies, 13), p. 245 et suiv.

[42] Texte cité plus haut, p. 551, n. 1. Pourquoi permettait-on de conserver une meule à mains « pour les malades » ? Sans doute afin qu’échappant à l’encombrement du moulin banal on pût, sans retards, leur procurer de la farine.

[43] Continuateur de Königshofen dans F. I. Mone, Quellensammlung der badischen Landesgeschichte, t. III, p. 530.

[44] R. Latouche, La vie en Bas-Quercy, p. just. n° v, p. 472 (inventaire après décès) : « unum molendinum brachiorum pro molendo blada ». Des meules à bras sont mentionnées, vers 1150, dans le traité De Ustensilibus d’Adam du Petit-Pont (Mortet et Deschamps, Recueil de textes, t. II, p. 85). Mais cet écrit, plein de réminiscences classiques, n’est pas sans inspirer une certaine méfiance.

[45] Ad. Dorider, Die Entwicklung des Mühlenwesens in der ehemaligen Grafschaft Mark (Diss. Munster, 1909), p. 38 ; — A. Treichel dans Zeitschrift für Ethnologie, t. XXVI, 1894, p. 415 et suiv. ; — Koehne dans Zeitschrift der Sav. Stiftung, G. A., 1907, p. 68. — En Prusse, la guerre de l’État contre les moulins à bras, qu’avait multipliés en 1808 l’abolition des banalités, reprit en 1810 lorsque Hardenberg eut établi sur la meunerie une lourde « accise », dont la perception eût été rendue impossible par le broyage domestique ; mais cet impôt, extrêmement impopulaire, fut aboli dès 1811 : voir G. Cavaignac, La formation de la Prusse contemporaine, t. II, p. 55 et 60 (avec références). — Sur les moulins à bras, chapitre, très riche, de A. Maurizio, Histoire de l’alimentation végétale, p. 377 et suiv. Ils ont longtemps servi à concasser les grains pour les bouillies consommées parles hommes et pour la nourriture des animaux, alors qu’on avait tout à fait cessé de leur demander la farine panifiable.

[46] Arrêt de Dijon, 1653, juillet 29, cité par Bouhier, Les coutumes du duché de Bourgogne, t. II, 1846, p. 367 ; — Arrêt de Rouen de 1743, mars 9, cité par Guyot et Merlin, Répertoire, éd. de 1830, t. XI, p. 327, d’après un commentateur de Basnage ;— Mainsard, Les banalités en Bretagne, 1912, p. 142 et suiv. et 177 ; M. Sauvageon, Coutumes de Bretagne, 1747, sur l’art. 387 (1629, juillet 16, et 1684, avril 13), Poullain du Parc, Journal des audiences et arrêts du Parlement de Bretagne, t. II; 1775, p. 321 et suiv. (1751-1752-1755) ; H. See et A. Lesort, Cahiers de doléances de la sénéchaussée de Rennes (références à la table, mot Meules à bras). Par contre, les Cahiers de doléances des sénéchaussées de Quimper et de Concarneau (éd. J. Savina et D. Bernard) ne mentionnent point les meules à bras : silence d’autant plus frappant qu’ils protestent violemment contre les banalités. Le cahier de Pouldrezic (p. 54, c. 1) présente même, avec beaucoup de netteté, l’abolition de la contrainte banale comme de nature à ne pas diminuer la clientèle des moulins (à eau ou à vent).

[47] Ballard, British Borough Charters, 1916. Il convient sans doute d’ajouter aux villes citées ci-dessus celle de Bristol, bien que le texte soit moins précis. — Pour Londres, cf. Liber Albus, éd. Riley, p. LXXIV. Dans le Pays de Galles, vers le XIIe siècle, le grain était encore couramment broyé à main, par dés femmes de condition servile (Ancient laws of Wales, t. II, p. 7, c. 17).

[48] Bennett et Elton, t. I, p. 211, et fac-similé en frontispice du volume (pour la date, cf. Victoria County Histories, Yorskshire, t. III, p. 195). — Voir aussi, sous Édouard III, le règlement des moulins de Chester (Bennett, t. I, p. 212.)

[49] Chronicum Petroburgense, éd. Stapleton (Camden Soc., 1849), p. 67 (1284) ; — E. A. Fuller, “Cirencester : the manor and the town” dans Bristol and Gloucestersh. archaeological transactions, t. IX, 1884-1885, p. 311 et suiv. (1306-1307) ; — Registra quorumdam abbatum monasterii S. Albani, éd. Riley (Rolls Sériés), t. I, p. 199 et suiv. (1499 : émeute de femmes provoquée par l’interdiction d’un moulin à chevaux) ; en 1381, les gens de Whatford avaient, comme ceux de Saint-Alban, extorqué à l’abbé une charte leur reconnaissant la faculté d’user de moulins à bras ; voir Th. Walsingham, Gesta S. Albani, t. III, p. 325.

[50] Thomas Walsingham, Gesta S. Albani, éd. Riley, (Rolls Series), t. I, p. 410 et suiv.; t. II, p. 149, 158, 287 et suiv. ; t. III, p. 286 et suiv., 360-361, 367-371. Cf. l’Historia anglicana du même auteur, éd. Riley (Rolls Series), p. 475. Sur les événements de 1381, voir A. Réville, Le soulèvement des travailleurs d’Angleterre en 1381, p. 5 et suiv., 142 et suiv. et Ch. Oman, The great revolt of 1381, p. 91 et suiv.

[51] Bennett et Elton, t. I, p. 224 ;— P. Mantoux, La révolution industrielle, 1905, p. 341.

[52] Bennett et Elton, t. I, p. 167 ; — Revue archéologique, 1900, I, p. 35 ; — Zeitschrift fur Ethnologie, t. XXII, 1890, p. 607 et t. XXVIII, 1896, p. 372 — Lamprecht, Deutsche Wirtschaftsgeschichte, t. I, p. 585. Des recherches dans nos provinces apporteraient sans doute bien des clartés nouvelles sur la longévité de la mouture à mains. C’est ainsi qu’au témoignage d’A. Demont (Le blé dans les traditions artésiennes dans Revue de Folklore français, 1935, p. 49) un « moulin à bras » fut découvert en 1856 « au beau milieu du clocher de l’église d’Hermaville. Les meules portaient les marques d’un long service. La cage en chêne était un ouvrage de charpente dans le genre du xviii0 siècle. » Cf. aussi Bullet. Soc. Archéol. Limousin, t. CXXLV, p. XLVII et LXXV, p. LVIII.

[53] L’ouvrage de William Coles Finch, Watermills and Windmills, a historical survey of their rise, decline and fall as portrayed by those of Kent, Londres, 1933, appartient au genre anecdotique et pittoresque ; l’historien du moulin le négligera sans grand dommage. Je n’ai pu voir M. Ringelmann, Essai sur l’histoire du génie rural, Paris, 1907 (?).

[54] L’exposé d’A. Maurizio dans Histoire de l’alimentation végétale (trad. F. Gidon, 1932, p. 377-422) intéresse l’histoire de la mouture à bras, sur laquelle il apporte beaucoup de renseignements utiles, plutôt que celle du moulin à eau.

[55] Les excellents articles de P. Aebischer, Les dénominations du « moulin » dans les chartes italiennes du moyen âge (Bulletin du Cange, 1932) et Les termes servant à désigner le « moulin » dans quelques anciennes chartes relatives à la Belgique (Bulletin du dictionnaire wallon, t. XVII, 1932) ont un intérêt purement linguistique.

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