Chris Mowry, Le vaccin contre le changement climatique ?, 2021

Dans un article à la gloire de la fusion nucléaire publié dans le magazine scientifique Pour la Science n°534 d’avril 2022 [1], on peut en conclusion lire ceci :

Non seulement l’industrie privée de la fusion s’appuie sur des années d’investissements publics dans des projets tels qu’ITER [réacteur expérimental en construction en Provence ; coût 44 milliards d’euros], mais elle bénéficie également de l’intérêt des gouvernements – c’est pourquoi le gouvernement britannique et le ministère américain de l’Énergie investissent également dans des entreprises comme Tokamak Energy, Commonwealth Fusion Systems et General Fusion. Chris Mowry [directeur général de General Fusion] pense que ces partenariats entre public et privé sont la voie à suivre – comme ils l’ont été pour les vaccins contre le Covid-19. Et, comme les vaccins, la fusion sera nécessaire dans le monde entier, d’autant plus que la consommation d’énergie va augmenter dans les pays à faible revenu. La mise au point des vaccins contre le Covid-19 a montré «ce que l’on peut réaliser si l’on dispose des ressources nécessaires, déclare Melanie Windridge [physicienne et communicatrice scientifique des plasmas britannique]. Si nous avions ce genre de mobilisation dans le domaine de l’énergie, ce qu’on pourrait réaliser serait incroyable ». Le monde a désespérément besoin de davantage de sources d’énergie propres et décarbonées. « C’est un défi existentiel, déclare Chris Mowry. La fusion est le vaccin contre le changement climatique. »

Traduit en bon français, cela veut dire que selon ses promoteurs la fusion nucléaire nous protègera (peut-être) des formes graves du changement climatique, mais n’empêchera pas la circulation du virus du capitalisme industriel dont la voracité énergétique est, entre autres dégradations, à l’origine du changement climatique. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, La « transition énergétique », de l’utopie atomique au déni climatique, 2022

USA, 1945-1980

Résumé

Le climato-scepticisme et les stratégies de production d’ignorance des compagnies pétrolières ont déjà fait l’objet d’importants travaux. Cet article contribue à cette question mais en décalant le regard. Il s’intéresse moins au climatoscepticisme qu’à une forme plus subtile, plus acceptable et donc beaucoup plus générale de déni du problème climatique : la futurologie de « la transition énergétique », au sein de laquelle l’histoire, un certain type d’histoire de l’énergie, a joué un rôle fondamental. La force de conviction de la transition tient de son caractère ambigu, ambidextre, à cheval entre histoire et prospective, dans cette manière de projeter un passé imaginaire pour annoncer un futur qui pourrait l’être tout autant. Lire la suite »

Jean-Baptiste Fressoz, Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles, 2021

Avec l’urgence climatique, l’expression « transition énergétique » a acquis un tel prestige que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques. Le problème de la « transition énergétique » est qu’elle projette un passé qui n’existe pas sur un futur pour le moins fantomatique. Cet article propose une nouvelle façon d’aborder l’histoire de l’énergie en tant que dynamique d’accumulation symbiotique.

 

Ces dernières années ont vu paraître de nombreux ouvrages portant sur l’histoire de l’énergie. On peut se réjouir de ce renouveau d’intérêt, on peut aussi regretter que ces ouvrages se soient placés sous la bannière de la « transition ». Avec l’urgence climatique, ce mot a acquis un tel prestige, une telle centralité, que les historiens en sont venus à l’employer pour décrire toutes sortes de processus, y compris ceux qui furent, à rigoureusement parler, des additions énergétiques [1].

La révolution industrielle est ainsi présentée comme une « transition » du bois vers le charbon, comme le passage d’une « économie organique » à une « économie minérale ». On peut lire dans un ouvrage de référence récent que le pétrole et l’électricité au XXe siècle furent des « transitions énergétiques » – alors que l’électricité accroît la consommation de houille et que le pétrole ne la réduit pas forcément [2]. La vision « phasiste » du monde matériel est si profondément ancrée que des historiens opposent un XIXe siècle du charbon à un XXe siècle du pétrole – et en tirent des conclusions hasardeuses sur l’histoire et la nature du pouvoir [3]. La prodigieuse lenteur de l’actuelle « transition énergétique » n’a pas non plus annulé les présomptions sur celles qui sont supposées avoir eu lieu par le passé [4]. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER : une dérive systémique, 2022

Comme tous les grands projets technologiques, le réacteur expérimental de fusion nucléaire ITER a atteint son point de non retour : trop d’argent a déjà été investi pour arrêter le projet, les difficultés se multiplient et nécessitent de plus en plus d’argent pour simplement pouvoir continuer. Dans ces conditions, la direction, prise entre ces injonctions contradictoires, cherche à renforcer son emprise sur « l’image » et gratte des bouts de chandelle sur la sécurité… Voici le témoignage de l’ancien directeur de la communication d’ITER Organization.

[Résumé par Celia Izoard, « Stress, peur, pression : le difficile quotidien des salariés du réacteur nucléaire ITER », site Reporterre, 2 mars 2022.]

 

Mesdames et Messieurs les députés européens, chers collègues,

Je vous remercie de m’avoir invité aujourd’hui comme lanceur d’alerte. Nous avons vu des photos impressionnantes du chantier ITER. Elles reflètent le meilleur de la science et de la technologie. On prépare l’énergie du futur.

La réalité du projet est très différente.

Aujourd’hui, les collègues que je rencontre à Cadarache et à Barcelone me parlent, en tête-à-tête, d’un stress insupportable et d’une peur omniprésente – peur de perdre son emploi, d’être déplacé ou de devoir exécuter un ordre contraire à l’intérêt du projet, peur aussi de parler et d’être reconnu. Il y a, dans ce projet de pointe, une « omerta », une loi du silence scientifique. Lire la suite »

Michel Claessens, ITER: a systemic drift, 2022

Like all major technological projects, the experimental nuclear fusion reactor ITER has reached its point of no return: too much money has already been invested to stop the project, difficulties are multiplying and more and more money is needed to simply continue. In these conditions, the management, caught between these contradictory injunctions, seeks to reinforce its hold on « image » and scrape by on safety… Here is the testimony of the former director of communication of the ITER Organization.

 

Ladies and Gentlemen Members of the European Parliament, Dear colleagues,

Thank you for inviting me today as a whistleblower. We have seen beautiful photos of the ITER worksite. They show the best of science and technology. We are preparing the energy of the future.

The reality of the project is very different.

Today, the colleagues I meet in Cadarache and Barcelona talk to me, face-to-face, about unbearable stress and pervasive fear – fear of being displaced, fear of losing their job or fear to have to execute a decision against the interest of the project. They are afraid to speak and be recognized. There is, in this cutting-edge project, an “omerta”, a law of scientific silence. Lire la suite »

Low-Tech Magazine, L’Économie circulaire est-elle vraiment circulaire ?, 2018

Tant que nous continuerons à accumuler des matières premières, la fermeture du cycle de l’économie restera une illusion, même pour les matériaux qui sont, en principe, recyclables.

 

L’économie circulaire est la nouvelle expression magique des partisans du développement durable. Elle promet l’idéal d’une croissance économique sans destruction ni déchets. Cependant, ce concept ne se concentre que sur une infime part des ressources utilisées et ne prend pas en compte les lois de la thermodynamique. Lire la suite »

Low-Tech Magazine, Aveuglés par l’efficacité énergétique, 2018

Se concentrer sur l’efficacité énergétique, c’est rendre indiscutables nos modes de vie actuels. Pourtant, changer nos modes de vie est essentiel pour atténuer le changement climatique et réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

 

Politiques d’efficacité énergétique

L’efficacité énergétique est une pierre angulaire des politiques visant à réduire les émissions de carbone et la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles dans le monde industrialisé. L’Union européenne (UE) s’est par exemple fixé comme objectif de réaliser 20 % d’économies d’énergie grâce à des améliorations sur le plan de l’efficacité énergétique d’ici 2020, et 30 % d’ici 2030. Les mesures de l’UE visant à atteindre ces objectifs de l’UE comprennent des certificats d’efficacité énergétique obligatoires pour les bâtiments, des normes minimales d’efficacité énergétique et l’étiquetage de divers produits tels que les chaudières, les appareils ménagers, l’éclairage et les téléviseurs, et des normes de performance en matière d’émissions pour les voitures [1]. Lire la suite »

Philippe Simonnot, Les Nucléocrates, 1978

Connaissez-vous PEON ?

Non, ce n’est pas un haut fonctionnaire ni un P.-D.G., bien qu’il soit de l’une et de l’autre espèce. C’est la commission pour la production d’énergie d’origine nucléaire, le lieu où depuis vingt ans, à peu près secrètement, s’est élaborée la politique nucléaire de la France. Françoise Giroud s’est taillé un beau succès de librairie en révélant aux braves gens qu’il ne se passe rien au conseil des ministres. Où donc est le pouvoir ? Certains, comme P. Birnbaum, tracent les contours, plus étroits qu’on ne pense, du milieu où il se trouve. Mais la question demeure : où et comment les grandes décisions qui affectent notre avenir se prennent-elles ? Le livre de Philippe Simonnot est plus passionnant que celui de Françoise Giroud, car il est plus excitant de découvrir où se trouve le pouvoir que de révéler où il n’est pas. Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

Jules Méline, Le gaspillage de l’énergie, 1912

L’auteur de ce texte, Jules Méline, malheureusement homonyme d’un ministre de l’Agriculture, a longtemps collaboré aux publications du mouvement anarchiste individualiste en France : durant les premières décennies du XXe siècle, il signe notamment des articles dans L’Anarchie (le journal de Libertad), La Vie anarchiste, ou encore Le Semeur contre tous les tyrans.

Il participe aussi à la rédaction de la monumentale Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, qui sera publiée de 1927 à 1934, en rédigeant plusieurs notices, parfois fort longues et empreintes d’un certain hygiénisme, sur les questions de santé et d’alimentation : il y souligne entre autres les bienfaits du végétarisme, des exercices physiques ou du nudisme, et blâme la dépendance de l’homme moderne à l’alcool. Ce sont là les thèmes classiques d’un certain anarchisme individualiste, qui vise d’abord à ce que chacun se transforme dans sa vie quotidienne, pour pouvoir ensuite transformer la société.

Mais dans l’article que nous présentons ici, datant de 1912, Méline se livre à un travail plus philosophique, et présente une critique du capitalisme industriel en tant que véritable civilisation du gaspillage (et tout particulièrement du gaspillage de l’énergie). Dénonciation de la publicité, de la production délocalisée et de la falsification des marchandises : ce texte anticipe de manière étonnante les analyses que développent aujourd’hui les objecteurs de croissance, tout en plaçant la question énergétique sur le seul terrain qui permette sa résolution : celui des besoins humains, manipulés et adultérés par le mercantilisme ambiant. Lire la suite »