Philippe Oberlé, La pandémie est nucléaire, 2020

Dans un épisode de la série de vidéos « Il est temps » d’Arte (3 août 2020), Jean-Marc Jancovici, ingénieur français diplômé de l’École Polytechnique, fondateur et président de The Shift Project – « le think tank de la transition carbone » – et associé fondateur de Carbone 4 – « premier cabinet de conseil spécialisé sur la transition énergétique et l’adaptation au changement climatique » – n’ a pas peur de déclarer:

« Et gros, je vois le nucléaire comme un amortiseur de la décroissance, plus efficace que l’éolien ou le solaire. Et amortir la décroissance, quand on est dans un monde instable, c’est diminuer les risques, parce que sinon, la décroissance subie et rapide, ça se termine en barbarie. »

Cette déclaration est à classer parmi les nombreuses absurdités défendues avec vigueur par les nuisibles et autres parasites proches du pouvoir cherchant par tous les moyens à maintenir l’ordre socio-économique et technologique dominant, même au prix de la vie sur Terre.

Qu’elle soit issue de l’éolien, du solaire, du nucléaire, du pétrole, du gaz, de la méthanisation, de la géothermie ou du charbon, la production d’énergie poursuit un seul et unique objectif : alimenter des machines et des usines, accélérer la marche et l’expansion du système techno-industriel anéantissant la biosphère. Le nucléaire a parfaitement rempli cette mission – la dévastation socio-écologique planétaire a d’ailleurs progressé au même rythme que le développement du parc nucléaire. Comme tout lobbyiste prenant la défense d’une industrie nuisible, Jean-Marc Jancovici nie l’évidence en affirmant que le nucléaire n’y est pour rien dans l’hécatombe globale.

À la manière des défenseurs de l’énergie dite « propre » (éolien, solaire, etc.), il a pris soin en amont de limiter le cadre du débat à la production énergétique et aux émissions de gaz à effet de serre. À les écouter tous, il est évident qu’aucun des partis ne semble investi d’une mission au service de la biosphère ou du climat. Il s’agit plutôt de préserver par tous les moyens possibles le système techno-industriel en substituant une production énergétique par une autre. Il n’est presque jamais question de la finalité de la production énergétique.

Si cette énergie fait fonctionner des machines ayant arraché 44 milliards de tonnes de minéraux non métalliques (sable, gravier et argile en majorité) à la croûte terrestre en 2017, soit cinq fois plus qu’en 1970, ce n’est pas bien grave. Peu importe que cette production massive d’énergie ait permis d’industrialiser le système de production alimentaire, un système si efficient qu’un tiers de la nourriture (1,3 milliard de tonnes) destinée aux humains est gaspillée chaque année. Peu importe que cette énergie alimente des usines d’où sortent automobiles et camions, porte-conteneurs et tankers, jets privés et avions de ligne, bulldozers et excavatrices, tanks, avions de chasse, porte-avions, blindés, munitions et missiles, sans oublier les emballages plastiques et autres déchets électroniques (smartphones, ordinateurs, objets connectés) déversant partout leurs toxines.

Dans ce cadre, présenter le nucléaire comme indispensable à une politique de décroissance paraît plutôt osé, pour ne pas dire complètement grotesque. Et il suffit de prendre du recul pour s’en rendre compte, par exemple en jetant un œil à l’évolution de l’industrie nucléaire à l’étranger. Conformément aux conseils avisés de Jean-Marc Jancovici, les dirigeants de l’Empire techno-industriel mondial ont prévu « d’amortir la décroissance » en construisant des centaines de réacteurs aux États-Unis, en Chine, en Europe, en Inde, en Arabie Saoudite ou encore en Russie. Plus sérieusement, la quatrième révolution industrielle est attendue comme le Messie par l’oligarchie réunie au sein du Forum Économique Mondial (FEM) tenant sa petite fête annuelle à Davos. Et cette révolution industrielle ne peut avoir lieu sans une augmentation continue de la production énergétique globale.

Selon Klaus Schwab, fondateur et président du FEM, la quatrième révolution industrielle est « la révolution numérique, née au milieu du siècle dernier. Elle se caractérise par une fusion des technologies qui gomme les frontières entre les sphères physique, numérique et biologique. »

Il poursuit :

« Des milliards de gens bénéficient de perspectives illimitées grâce aux appareils mobiles connectés, dont la puissance de traitement, la capacité de stockage et l’accès au savoir sont sans précédent. Ces perspectives sont encore démultipliées par l’émergence de technologies novatrices dans les domaines de l’intelligence artificielle, la robotique, l’Internet des objets, les véhicules autonomes, l’impression 3D, la nanotechnologie, la biotechnologie, la science des matériaux, le stockage de l’énergie et l’informatique quantique. »

Pour déployer partout ces technologies merveilleuses et intensifier leur usage [et la 5G ne peut qu’y contribuer ; NdE], il va bien falloir augmenter la production d’électricité. Heureusement, il y a le nucléaire !

Think-tank

Selon la World Nuclear Association, notre planète compte environ 440 réacteurs nucléaires en fonction dans 30 pays. Au niveau global, plus de 100 réacteurs sont commandés ou planifiés, et au moins 300 réacteurs supplémentaires sont proposés. La Chine et l’Inde devraient contribuer en majorité à cet « effort de guerre ».

D’après les rapports annuels de l’Energy Minerals Division (EMD) appartenant à l’American Association of Petroleum Geologists (AAPG) :

— L’Inde prévoit d’investir massivement dans l’énergie nucléaire pour la porter à 25% de son mix énergétique.

— La Chine exploite 38 réacteurs et en construit 25 en ce moment. D’ici 2030, le pays de l’oncle Xi Jinping ambitionne d’en construire 99 autres et envisage d’atteindre un total de 240 réacteurs à terme.

— La Russie construit 7 réacteurs, en moyenne un nouveau réacteur devrait entrer en service chaque année d’ici à 2028. Le pays construit également des réacteurs flottants sur les côtes de Sibérie et de l’Arctique, dont le premier a été mis en service afin d’alimenter en électricité la course à l’extractivisme dans le cercle arctique. Une technologie que la Russie espère exporter à l’étranger.

— Aux États-Unis, où 20% de la production électrique provient de 98 réacteurs nucléaires, deux nouveaux réacteurs entreront en service peu après 2021, et 24 autres ont été proposés.

— L’Arabie Saoudite prévoit de construire 16 réacteurs d’ici 2030.

— Le Japon améliore et remet en marche sa flotte de réacteurs malgré l’accident de Fukushima. Dans peu de temps, les autorités japonaises devraient commencer à déverser dans l’océan plus d’un million de tonnes d’eau radioactive ayant servi à refroidir les réacteurs de Fukushima.

— Coïncidence intéressante : États-Unis, Chine, Inde, Russie et Arabie Saoudite sont aussi les États qui concentrent 62% des dépenses militaires mondiales d’après L’Usine Nouvelle. Les apôtres de l’atome sont aussi des va-t-en-guerre, ça promet.

Mais ayons confiance, la classe dirigeante a déjà eu l’occasion à maintes reprises par le passé de nous démontrer qu’elle était tout à fait capable de garder le contrôle de la puissance destructrice à sa disposition.

Philippe Oberlé, 9 novembre 2020.

 

Article publié sur le blog Greenwashing Economy.

 

Bertrand Louart
Jean-Marc Jancovici, l’écolocrate nucléariste
Dans la série “pourritures nucléaristes”…
mai 2012

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